Les phrases
Gian Lorenzo Bernini (1598-1680). Transverbération de Sainte Thérèse (1652). Rome, église Santa Maria della Vittoria. Source : Wikipedia
… les phrases
Ça fait tort à l’extase
Alexandre Breffort (1901-1971). Extrait de : Avec les anges. Dans : Irma la douce (1956)
Une phrase paradoxale, étant elle-même tellement bien trouvée (tellement bien inventée) qu’elle peut susciter une extase d’admiration — brève et d’une intensité contenue, mais tout de même. Selon l’étymologie, être en extase c’est être hors de soi-même : on l’est à l’écoute de certaines phrases non ? Transporté. Des phrases comme :
Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966)
ou :
Qui finisce l’Italia, finisce l’estate.
Pier Paolo Pasolini (1922-1978). La lunga strada di sabbia (1959)
Ici finit l’Italie, finit l’été. C’est par ces mots que se conclut, à la frontière entre l’Italie et ce qui était encore la Yougoslavie, La lunga strada di sabbia, ce récit du voyage-reportage entrepris par Pasolini le long des milliers de kilomètres de la côte italienne en 1959.
Invention parfaite cette phrase. Pasolini ne répète pas qui (ici). Pas : « Qui finisce l’Italia, qui finisce l’estate », plus banale, rythmiquement ratée. Tandis que Qui finisce l’Italia, finisce l’estate transporte. Un ravissement d’extase triste, très comparable à un accès de saudade. Cette phrase me fait monter les larmes aux yeux certaines fois. On pourrait y ajouter : finisce il mondo, finit le monde. Non, pas l’y ajouter vraiment, on en détruirait l’équilibre miraculeux ; juste le penser, sans le formuler.
Ou bien d’autres encore, celles-ci par exemple (et tout le passage d’Enfance de Nathalie Sarraute qui les entoure) :
Ich werde es zerreissen. […] Nein, das tust Du nicht.
Nathalie Sarraute (1900-1999). Enfance (1983)
« Je vais le déchirer », mais c’est la sonorité de zerreissen, le mot allemand, qui donne son poids à la phrase, dite par un très jeune enfant (Nathalie Sarraute elle-même).
« Nein, das tust du nicht. » « Non, tu ne feras pas ça… » ces paroles viennent d’une forme que le temps a presque effacée… il ne reste qu’une présence… celle d’une jeune femme assise au fond d’un fauteuil dans le salon d’un hôtel où mon père passait seul avec moi ses vacances, en Suisse, à Interlaken ou à Beatenberg, je devais avoir cinq ou six ans, et la jeune femme était chargée de s’occuper de moi et de m’apprendre l’allemand. Je la distingue mal… mais je vois distinctement la corbeille à ouvrage posée sur ses genoux et sur le dessus une paire de grands ciseaux d’acier… et moi… je ne peux pas me voir, mais je le sens comme si je le faisais maintenant… je saisis brusquement les ciseaux, je les tiens serrés dans ma main… des lourds ciseaux fermés… je les tends la pointe en l’air vers le dossier d’un canapé recouvert d’une délicieuse soie à ramages, d’un bleu un peu fané, aux reflets satinés… et je dis en allemand… « Ich werde es zerreissen. »
– En allemand… Comment avais-tu pu si bien l’apprendre ?
– Oui, je me le demande… Mais ces paroles, je ne les ai jamais prononcées depuis. « Ich werde es zerreissen ». « Je vais le déchirer »… le mot « zerreissen » rend un son sifflant, féroce, dans une seconde quelque chose va se produire… je vais déchirer, saccager, détruire… ce sera une atteinte… un attentat… criminel… mais pas sanctionné comme il pourrait l’être, je sais qu’il n’y aura aucune punition… peut-être un blâme léger, un air mécontent, un peu inquiet de mon père…
Qu’est-ce que tu as fait, Tachok, qu’est-ce qui t’a pris ? et l’indignation de la jeune femme… mais une crainte me retient encore, plus forte que celle d’improbables, d’impensables sanctions, devant ce qui va arriver dans un instant… l’irréversible… l’impossible… ce qu’on ne fait jamais, ce qu’on ne peut pas faire, personne ne se le permet…« Ich werde es zerreissen. » « Je vais le déchirer »… je vous en avertis, je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux, je vais m’en arracher, tomber, choir dans l’inhabité, dans le vide…
« Je vais le déchirer »… il faut que je vous prévienne pour vous laisser le temps de m’en empêcher, de me retenir… « Je vais déchirer ça »… je vais le lui dire très fort… peut-être vat-elle hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage un regard attentif… Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfant ?… et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille…
Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : « Nein, das
tust du nicht »… « Non, tu ne feras pas ça »… exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j’ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs…Nathalie Sarraute (1900-1999). Enfance (1983)
Ça ne fait pas tort à l’extase, ces phrases-là.
Ni celle-ci : « Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus ! » — parfaite aussi. Moi quand j’entends ça, je m’débine, c’est étrange, avec les anges.
Colette Renard | Avec les anges . Extrait de l’opérette Irma la douce. Alexandre Breffort, paroles ; Marguerite Monnot, musique ; Colette Renard, chant ; orchestre, dir. Raymond Lefèvre.
Extrait de l’émission Le Palmarès des chansons, enregistrée et diffusée en direct le 5 mai 1966. France, INA [Institut national de l’audiovisuel].
On est protégé par Paris
Sur nos têtes veille en personne
Sainte Geneviève, la patronne
Et c’est comme si
Qu’on était béni(Refrain)
Y a rien à s’dire
Y a qu’à s’aimer
Y a plus qu’à s’taire
Qu’à la fermer
Parce qu’au fond, les phrases
Ça fait tort à l’extase
Quand j’vois tes chasses*
Moi ça m’suffit pour imaginer l’paradis
J’me débine, c’est étrange
Avec les angesVa, c’est pas compliqué du tout
En somme y a qu’à s’écouter vivre
Le reste, on lit ça dans les livres
Où qu’on s’dit « vous » tandis qu’chez nousLes gens qui s’croient
intelligents
Qu’est-ce qu’ils peuvent s’dire
de plus, les gens
Quand i’s’sont dit qu’ils s’aiment
Comme nous-mêmesAmour toujours, c’est p’t-être idiot
Mais y a pourtant pas d’autres mots
Pour dire le nécessaire
Quand on veut êt’ sincèreQuand j’vois tes chasses
Moi, ça m’suffit pour imaginer l’paradis
J’me débine, c’est étrange
Avec les anges.
Alexandre Breffort (1901-1971). Avec les anges. Extrait de : Irma la douce (1956)* tes chasses : tes yeux.
L. & L.
Les étudiants sont beaux cette année
— April is the cruellest month
— Mais, on n’est pas en avril !
— Détrompe-toi.
L. & L.
Dans la ville blanche
Et verte.

Cathédrale luthérienne (1852), Helsinki (Finlande), 11 août 2012. Architecte Carl Ludwig Engel (1778-1840)

Gare centrale (1909), Helsinki (Finlande), 14 août 2012. Architecte Eliel Saarinen (1873-1950)

Kiasma (musée d’art contemporain ; 1998), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Steven Holl

Kiasma (musée d’art contemporain ; 1998), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Steven Holl

Cathédrale luthérienne (1852), Helsinki (Finlande), 15 août 2012
Kampin kappeli / Chapelle de Kamppi (2012), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architectes Kimmo Lintula, Niko Sirola & Mikko Summanen

Palais Finlandia (1971-1975), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Alvar Aalto (1898-1976)
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Internet :
Kiasma – Nykytaiteen museo / Museum of contemporary art, Helsinki (Finlande)
Finlandia Talo / Finlandia Hall
Bien descendu

Kiasma (musée d’art contemporain), Helsinki (Finlande), 16 août 2012

Berlin (Allemagne). Ancienne gare de Hambourg (musée d’art contemporain) / Hamburger Bahnhof (Museum für Gegenwart), 23 septembre 2011
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Internet :
Kiasma – Nykytaiteen museo / Museum of contemporary art, Helsinki (Finlande)
Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart, Berlin (Allemagne)
Sur les quais
Todo este cais é um mundo
Donde não posso fugirCe quai est un monde
Que je ne parviens pas à quitter
Manuel Viegas. À beira do cais
Helsinki (Finlande), 14 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Carminho. À beira do cais / Manuel Viegas, paroles ; António José, musique ; Carminho, chant ; Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare ; [autres instrumentistes non identifiés]. Captation : Corroios (Portugal), 26 août 2012.
Formidable Carminho.
Esse bando de gaivotas
Brincando em cada maré
Esse mar de águas paradas
Que alimenta a minha fé–Toutes ces mouettes
Jouant à chaque marée
Cette mer immobile
Qui nourrit mon espoir Os barcos que vão chegar
Os barcos que vão partir
Todo este cais é um mundo
Todo este cais é um mundo
Donde não posso fugir–Les bateaux qui arrivent
Ceux qui vont partir
Ce quai est un monde
Ce quai est un monde
Que je ne parviens pas à quitter À beira do cais, quem me vê já me conhece
Sou a tal que não se esquece
Que é do mar que tu virás
À beira do cais, tenho o meu destino agora
Estou sempre à espera da hora
Em que um dia voltarás–Au bord de ce quai, me voir c’est me connaître
Je suis celle qui jamais n’oublie
Que c’est de la mer que tu viendras
Au bord de ce quai, c’est ici désormais qu’est mon destin
C’est ici que j’attends le jour
Que j’attends l’heure de ton retour Há quem não ache acertado
Mas a mim, pouco me interessa
Que não é por vir aqui
Que tu voltas mais depressa–On peut trouver cela futile
Mais peu m’importe
Je sais que c’est inutile
Que ça ne hâtera pas ton retour Mas ficou-me este costume
Que até hoje não perdi
Junto ao mar, eu acredito
Junto ao mar, eu acredito
Que estou mais perto de ti. Mais j’ai gardé cette habitude
Jusqu’à cet instant
Car près de la mer, il me semble
Car près de la mer, il me semble
Que je suis plus proche de toi. Manuel Viegas. À beira do cais.Manuel Viegas. À beira do cais. Traduction L. & L.
Helsinki (Finlande), Ehrenströmintie, 14 août 2012
Le pictogramme

Entre Lézignan-Corbières et Narbonne (Aude). Vue depuis le train vers le sud, 27 août 2012
Narbonne, on a déjà près d’une heure de retard.
Ce type — tu sais le genre représentant de commerce ou assimilé, sans âge qu’on puisse préciser entre 50 et 60 ans, d’une laideur vague et insignifiante (je dis bien qu’il est laid, mais que cette laideur est banale, sans charme, rien), vêtu d’un costume café au lait (en réalité couleur de ce breuvage écœurant composé de davantage de lait tiède que de café, servi au Portugal sous le nom de galão, dans des grands verres), le pantalon à peine trop court –, tu vas voir, il va s’asseoir là juste devant.
Il le fait.
Tu vas voir qu’il va sortir un ordinateur.
Il le fait. (Comment il le désigne cet appareil ? Mon ordinateur ? Mon ordi ? Mon laptop ?)
Tu vas voir qu’il va téléphoner, alors qu’on est dans une voiture « silence », c’est signalé partout sur les parois, et même juste au-dessus de lui. (De l’autre côté du couloir central, à ma hauteur, un type, brun cheveux ras, écouteurs aux oreilles, les paupières closes, est pour ainsi dire immobile depuis Toulouse. On dirait que le pictogramme de la voiture « silence », qui figure un téléphone portable stylisé, paupières closes, un point pour la bouche, a été dessiné d’après lui, ou l’inverse. Pour moi : oui, l’inverse.)
Pour l’instant rien, mais patience.
Ça n’a pas tardé. Comme s’il était à son bureau. Tu viens comment, quel avion, celui de Marseille ? Je peux venir te chercher… ah, pas l’avion… ah, pas celui de Marseille, oui d’accord –, des prises de contact : c’est Untel que tu dois voir (je suis en train de lire, j’espère que ça ne va pas durer), je peux t’accompagner si tu veux, je le connais bien, mais il faudrait aussi que tu prennes rendez-vous avec Machin — allô ? Allô ? Allô ?
Dans ces moments-là il est heureux que ces coupures de réseau surviennent. Pourvu que ça dure. Je reprends ma lecture.
Penses-tu. C’est son correspondant qui rétablit la liaison, il reprend de plus belle sa conversation. Ah, j’étais en train de te rappeler… non ça avait coupé, je n’avais plus de réseau. Il entre dans des détails d’horaires de train ou d’avion, d’arrangements pour la soirée, c’est interminable — … ce soir en tout cas je peux passer te prendre quand tu arrives à Marseille
À ce moment précis j’en ai assez, je vais lui demander de téléphoner ailleurs, mais je suis devancé par le pictogramme vivant qui sort brusquement de son immobilité, et qui dans un mouvement très vif vers lui, dit d’une voix forte :
Moi en tout cas je peux pas être à Marseille !
cela dans un accent chti des plus efficaces. L’autre pousse un soupir exaspéré et quitte bruyamment la voiture.
Le pictogramme vivant reprend sa pose et retourne à son inertie attentive.
Je reprends ma lecture, émerveillé d’une telle trouvaille de la part de la SNCF.
L. & L.
Helsinki : c’est calme ici.
La Finlande s’émiette dans la mer. Helsinki se tient là où l’eau prend le dessus, éparpillée en presqu’îles et archipels.
Helsinki (Finlande), vue depuis Suomenlinna, 17 août 2012
J’ai bien des choses à dire tu sais, sur Helsinki. C’est une ville que j’ai prise en sympathie, alors que je n’attendais rien d’elle.
J’y suis arrivé un vendredi soir nuageux, frais, depuis le Languedoc surchauffé : un œuf à la coque qu’on précipite dans l’eau froide pour l’écailler plus commodément.
Le volume sonore ambiant semblait en rapport avec la température : j’ai trouvé une ville discrète, et le dimanche presque silencieuse. Je n’entendais pas les mouettes, j’ai cru qu’il n’y en avait pas. Elles ne se promènent pas n’importe où voilà tout, et le dimanche elles restent coites. Elles gardent la chambre. Ou alors elles vont au sauna comme tout le monde.
Même les jours de semaine, pas d’agression sonore, pas de coups de klaxon énervés. C’est encore l’été, ce serait différent en octobre probablement, mais j’ai trouvé Copenhague, où j’ai fait halte en rentrant, sensiblement plus impatiente.
La langue, qui n’est pas indo-européenne, est toute en voyelles, en r sonores et en s qui crissent. Les mots sont accentués sur leur première syllabe (comme en hongrois). Les voyelles sont courtes ou longues (dans ce cas elles sont écrites deux fois), idem des consones. Ce redoublement est bien marqué. Par exemple, pour dire Kirkkonummi (le nom d’une gare où s’arrête le train entre Helsinki et Turku), il faut faire comme s’il y avait trois mots, Kirk konum mi.
Échantillon (extrait du site d’apprentissage des langues en ligne de Goethe-Verlag.com) :
[Écouter] : Je voudrais un guide qui parle italien.
[Écouter] : Il ne porte ni pantalon, ni manteau,
[Écouter] : mais cet homme n’a pas froid.
[Écouter] : Les bras sont musclés.
[Écouter] : Les jambes sont également musclées.
[Écouter] : Où sont les toilettes ?
Haluaisin oppaan, joka puhuu italiaa. Hänellä ei ole päällään housuja eikä takkia, mutta hänellä ei ole kylmä. Kädet ovat voimakkaat, jalat ovat myös voimakkaat.
Missä on vessa?
Voilà : tu disposes à présent d’un peu de conversation pour ton voyage en Finlande, par exemple pour briser la glace avec le chauffeur de taxi qui t’amènera de l’aéroport.
Helsinki (Finlande), Merisatamanranta, 14 août 2012
L. & L.
À suivre.
La prochaine fois que je viendrai au monde ici
Helsinki (Finlande), Suomenlinna, 17 août 2012
La prochaine fois que je viendrai au monde ici je transcrirai chaque minute depuis le début. Je n’en consommerai pas une seule sans réfléchir d’abord, et le cas échéant j’arrêterai le temps afin qu’il attende ma décision. Je choisirai les jours de calme, le travail, les nuits ardentes, les proches les plus sages, mes amours les plus belles et les plus fidèles. Avant la scène de l’amour, pendant et après, ni mon partenaire ni moi-même ne devrons nous sentir étrangers. Jamais, si la vie dépérit et avec elle toutes les choses, je ne me dirai que demain il sera trop tard.
Pentti Holappa (1927- ). Programme de principe. Extrait de : La bannière jaune (1988). Dans : Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction du finnois par Gabriel Rebourcet
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Holappa, Pentti (1927- )
Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction Rebourcet
Les mots longs : poèmes 1950-1994 / Pentti Holappa ; traduit du finnois et présenté par Gabriel Rebourcet. – [Paris] : Gallimard, 1997. — 196 pages ; 18 cm.
(Collection Poésie ; 307).
ISBN 2-07-032966-6.
Hagondange
Lorsque de Helsinki on prend le train pour Montpellier, on passe par Metz. On s’y arrête un peu, tôt le matin.
À Metz, il part beaucoup de trains pour Rémilly. Je ne savais pas. J’apprends aujourd’hui même l’existence de Rémilly, et le besoin qu’on a, étant à Metz, de s’y rendre souvent.
À Metz il part beaucoup de trains. La voix des gares françaises, qu’on entend aussi bien à Toulouse ou à Quimper qu’ici, parle presque sans arrêt.
Le train numéro 86703, à destination de Luxembourg, partira voie 6 ; il desservira Hagondange.
En raison de ce nom si beau, si parfaitement équilibré, cette annonce « il desservira Hagondange », sonne comme une formule magique ; elle est un oracle divin.
Mais pour autant que je m’y efforce, je ne parviens pas à imaginer l’accomplissement de cela, « il desservira Hagondange ». Hagondange a été servie autrefois, et sans mégoter, puisqu’il faut à présent la desservir encore et encore.
Quant aux trains en provenance de Luxembourg, la voix des gares dit : Lugzembourg. Seulement pour ceux-là. Autrement elle dit : Luxembourg. Ce relâchement, est-ce de l’empathie pour la fatigue d’avoir desservi Hagondange cette fois encore ? Les trains arrivent exténués, la voix des gares le sait.
Voici que sur le tableau d’affichage apparaît mon train :
7h29 Nancy
7h41 Forbach
7h41 Luxembourg
7h47 Strasbourg
7h50 Nancy
7h55 Thionville
8h00 Luxembourg
8h06 Montpellier St Roch
tellement incongru qu’on croirait à une erreur de programmation. Une fatigue qui ferait dérailler le logiciel de temps en temps. Peut-être que certaines semaines des trains partent de Metz pour Séville, pour Varsovie, pour Helsinki, que sais-je.
Voie 3. Je m’installe.
Derrière moi un couple de retraités qui a besoin de parler, pour dire n’importe quoi, des futilités. Ils se chamaillent, ressassent le réveil en catastrophe, c’est la faute de la femme, c’est toujours sa faute, s’inventent des urgences comme celle d’appeler Brigitte, allô ma puce, ah, ah bon, à Tarendol ? – ils ont reçu une carte de Germaine, elle est à Tarendol avec les ptits –, ne sont plus certains d’avoir composté les billets, cherchent à apercevoir « la maison » dès que le train est en route.
— Tiens on arrive à Nancy déjà.
— Non c’est Pont à Mousson, j’ai vu la côte de Mousson.
— Tu es sûre, moi j’te dis qu’ c’est Nancy.
— Mais non, j’te dis qu’c’est Pont à Mousson, tiens regarde.
Lorsqu’on peut lire le nom d’une gare, l’homme dit ce nom à voix haute.
— Pompey (prononcé Pompais, alors que j’avais mentalement formé Pompeille). Toul.
— Qu’est-ce qu’i y a ?
— J’ai dit Toul.
— On est où là ?
— J’en sais rien. À la campagne. Y a pas d’indication.
— Germaine est à Tarendol avec les ptits. Ah je sais c’que j’ai oublié. Les gants de toilette.
— Et ma trousse de toilette verte, tu l’as prise au moins ?
Ils m’exaspèrent, tellement ils sont semblables à mes parents.
Le paysage lorrain est assez beau, mais je suis exténué, sur le point de basculer dans un puits de sommeil. C’est comme si j’avais desservi Hagondange.
Gare de Metz (Moselle, France). Verrière. 20 août 2012
L. & L.
Où sont les mouettes ?
Hier : levé avant cinq heures. Le train jusqu’à l’aéroport de Roissy. Le ciel était clair jusqu’au début de l’Allemagne, ensuite rien de visible jusqu’à l’arrivée à Riga où il y avait une escale. L’Estonie était couverte d’une nappe de nuages, écume qu’il aurait fallu pouvoir retirer, comme celle du pot-au-feu. L’avion ne l’a traversée que sur le golfe, et de suite est apparue la côte morcelée de la Finlande, Helsinki au milieu de son archipel.
Déjà presque huit heures du soir.
Le chauffeur du taxi, une fois établie l’adresse où il devait me déposer, et jusqu’au paiement de la course, n’a pas émis un son. J’ai vu en passant la cathédrale orthodoxe, et l’hôtel de ville, et d’autres vues figurant dans les guides.
Ce matin, alors que je suis en pleine ville, à moins de 100 mètres de la mer, je me réveille dans un silence absolu. Je n’en ai jamais entendu de pareil. Ni bruit ni remous, d’aucune origine.
Ici pas de mouettes.
L. & L.

