Carminho en concert ce soir à Paris
- Réécouter le concert de Carminho, diffusé sur France Inter le 5 juin 2013 dans le cadre de la Soirée Fado au Théâtre de la Ville. Disponible jusqu’au 29 février 2016.
Carminho. Lágrimas do céu / Carlos Conde, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado cravo) ; Carminho, chant ; Diogo Clemente, guitare.
Je ne suis pas à Paris malheureusement, pour aller écouter et voir Carminho qui se produit ce soir au théâtre de la Ville.
Mais presque chaque matin j’écoute, au moins en partie, son album Alma [Âme], qui s’ouvre sur ces Larmes du ciel.
Cai a chuva, geme o vento
São as lágrimas do céu
Que fazem brotar as minhas.
Carlos Conde. Lágrimas do céu.La pluie tombe, le vent gémit
Ce sont les larmes du ciel
Qui font sourdre les miennes.
Carlos Conde. Lágrimas do céu [Larmes du ciel]. Traduction L. & L.
L. & L.
Lula Pena en concert, lundi 10 juin 2013, 20h30
Paris – Le Montfort – grande salle
Parc Georges Brassens
106, rue Brancion
75015 Paris
Voir ce concert sur le site du théâtre
Écouter l’album Troubadour (2010)
…………
Lula Pena & Mû. Troubadour. Acto IV. Vidéo : Cláudia Varejão. Captation : Teatro Echagaray, Málaga (Espagne), juillet 2012.
Anda, Maria
Pois eu só teria
A minha agonia
Pra te oferecer.
Vinicius de Moraes & Chico Buarque. Olha Maria (1971)
Le fado, s’il vit encore, c’est ici.
J’ai réécouté Troubadour l’autre matin. Je ne l’avais pas fait depuis longtemps, plusieurs mois. Et c’était comme frotter la lampe : la magie s’est répandue, nullement éventée, pleine d’une force nouvelle au contraire.
Le plus beau passage de Troubadour est celui où le fado As penas est entrelacé avec la chanson de l’Alentejo Dá-me uma gotinha d’água.
Le plus beau passage de Troubadour est celui qui mêle Cansaço, le Fado de cada um, et Partido alto de Chico Buarque.
Le plus beau passage de Troubadour est le moment où le fado Libertação fait suite à la Luna tucumana d’Atahualpa Yupanquí.
C’est celui où le flot de la chanson açorienne Os bravos se jette dans celui de A noite do meu bem, de Dolores Duran.
Le plus beau, c’est cette autre chanson de l’Alentejo, Ribeira vai cheia e o barco não anda devenant le magnifique fado Lago : à bout de forces, je suis descendue dans les eaux vertes sans fond ; et même si mes forces me reviennent, jamais plus je ne serai esclave.
Troubadour est un objet unique, précieux, un belvédère ouvert sur un univers foisonnant et mystérieux courant sur le fil d’une voix singulière. Il s’écoute au mieux à partir de cette heure de la journée où on devrait allumer les lampes, mais il se protège de toute lumière indiscrète dans un halo d’ombre qu’il semble sécréter : il est un peu farouche.
Sa créatrice est Lula Pena, artiste.
Elle se produira à Paris dans quelques jours, et c’est un fait rare. Sur le site du théâtre, on la rapproche de Tom Waits. Ça se fait parfois, sans doute par facilité, parce qu’il faut bien placer dans la galaxie de la renommée les étoiles trop peu célébrées, celles dont les journaux ne font pas état. Lula Pena est une Portugaise. Comment ne pas entendre sa parenté avec Amália ? Elle en est aujourd’hui la seule interprète de valeur. Et encore : il s’agit moins d’interprétation que d’une forme d’expression directe, tant ces fados : Libertação, Lago, As penas, Cansaço et d’autres semblent évidents chantés et façonnés par elle, comme s’ils étaient gravés dans son code génétique.
Lula Pena c’est aussi le plaisir des langues, honorées comme des œuvres d’art : le portugais (celui de Lisbonne, celui du Cap-Vert ou du Brésil), l’espagnol, l’anglais, le français avec lequel elle aime jouer : « tout un monde lointain » qui resplendira à Paris le 10 juin prochain.

Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes ;
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »Charles Baudelaire (1821-1867). La voix (extrait). 1ère publication : 1866, dans : Les épaves. Intégré au recueil Les fleurs du mal à partir de l’édition de 1868. Source : Wikisource
Henri Dutilleux (1916-2013). Tout un monde lointain (1970). 4e mouvement (Miroirs) / Xavier Philips, violoncelle ; Orchestre de la Suisse romande ; Marek Janowski, direction. Captation : Genève (Suisse), Victoria Hall, 12 avril 2006.
Je pars amère et je te laisse,
planche sans repère dans la mer.
Je ne peux donner mon sang
à une patrie toujours malade.
Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Le vent dans les rues (1980). Source (traduction française) : www.stixoi.info
Est-ce que nous aurons des chants aussi beaux le moment venu ?
La première interprétation de Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] était le fait de Σωτηρία Μπέλλου [Sotiría Béllou] en 1980, mais la voix désormais un peu tendue de Néna Venetsánou est toujours belle.
Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou]. Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] / Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboúlis], paroles ; Ηλίας Ανδριόπουλος [Ilías Andriópoulos], musique ; Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], chant ; accompagnement de piano. Captation : Grèce, studio E de la radio nationale grecque, 1er mars 2012 (hommage au compositeur Ilías Andriópoulos).
Πάγωνε στους δρόμους ο αγέρας
σαν χαρταετός μοιάζει η ψυχή
κι έχεις τα δυο μάτια βουρκωμένα
σαν προάστια μέσα στην βροχή
Νύχτωσε νωρίς στην οικουμένη
ψάχνω, σε φωνάζω, δε μ’ ακούς
βλέπω τα ηφαίστεια στους δρόμους
με φωτιές να καίν’ τους ζωντανούς
Φεύγω πικραμένη και σ’ αφήνω
ακυβέρνητη στη θάλασσα σανίδα
δεν μπορώ το αίμα μου να δίνω
σε μιαν άρρωστη συνέχεια πατρίδα
Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] (1980). Source : www.stixoi.info
…………
Le vent s’est figé dans les rues
l’âme ressemble à un cerf-volant
tes yeux sont gonflés
comme des banlieues dans la pluie
Il a fait nuit tôt sur le monde
je cherche, je t’appelle, tu ne m’écoutes pas
je vois les volcans sur les routes
avec des feux qui brûlent les vivants
Je pars amère et je te laisse,
planche sans repère dans la mer.
Je ne peux donner mon sang
à une patrie toujours malade.
Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Le vent dans les rues (1980). Source (traduction française) : www.stixoi.info
Semblable aux pavés de la rue
Lei non andava col flusso della vita. Lei rimaneva ferma in mezzo alla vita. Lei era pietra, selciato nella vita. Lei era immobile, e tutto quanto era mobile passava su di lei. Lei, dura e muta, fatta per il passo degli altri. E così sarebbe sparita.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Lo sgombero (1958). Dans : Silenzio a Milano (1958, revu 1986).Elle n’accompagnait pas le flux de la vie. Elle restait immobile au milieu. Elle était pierre, pavé dans la vie. Elle était immobile, et tout ce qui bougeait lui passait dessus. Elle, muette et dure, faite pour le pas des autres. Et c’était ainsi qu’elle allait disparaître.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Masa. Traduit de Lo sgombero (1958) par Bernard Simeone. Dans : La lune sur le mur : nouvelles. Verdier, 1991. P. 32.
Talvez que eu morra na rua
– Ínvia por mim de repente –
Em noite fria, sem Lua,
Irmão das pedras da rua
Pisadas por toda a gente!
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Prece.Je mourrai peut-être dans la rue,
— L’obstruant par ma chute –,
Par une nuit froide et sans lune,
Semblable aux pavés de la rue
Que foulent les passants.
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Prière, traduit de : Prece par L. & L.
Amália Rodrigues. Prece / Pedro Homem de Mello, poème ; Alain Oulman, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & Fontes Rocha, guitares portugaises ; Jorge Fernando, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Extrait de : Obsessão (1990).
| Prece | Prière |
| Talvez que eu morra na praia, Cercado, em pérfido banho, Por toda a espuma da praia, Como um pastor que desmaia No meio do seu rebanho… |
Je mourrai peut-être sur une plage, Cerné par l’écume de la mer Et trahi par ses eaux M’effaçant comme un berger Au cœur de son troupeau. |
| Talvez que eu morra na rua – Ínvia por mim de repente – Em noite fria, sem Lua, Irmão das pedras da rua Pisadas por toda a gente! |
Je mourrai peut-être dans la rue, – L’obstruant par ma chute –, Par une nuit froide et sans lune, Semblable aux pavés de la rue Que foulent les passants. |
| Talvez que eu morra entre grades, No meio duma prisão E que o mundo, além das grades, Venha esquecer as saudades Que roem o meu coração. |
Je mourrai peut-être sous les verrous, Au fond d’une prison, Sans qu’au-delà des verrous, Nul n’ai souci de la détresse Qui me ronge le cœur. |
| Talvez que eu morra dum tiro, Castigo de algum desejo. E que, à mercê desse tiro, O meu último suspiro Seja o meu primeiro beijo… |
Je mourrai peut-être d’une balle, En châtiment d’un désir. Et qu’à la faveur de cette balle Mon premier baiser Soit mon dernier soupir. |
| Talvez que eu morra no leito, Onde a morte é natural, As mãos em cruz sobre o peito… Das mãos de Deus tudo aceito. – Mas que eu morra em Portugal! |
Je mourrai peut-être dans mon lit, D’une mort naturelle, Mains en croix sur le cœur… Des mains de Dieu j’accepte toute mort, Pourvu qu’elle me frappe au Portugal ! |
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Pedro Homem de Mello (1904-1984). Prece.
|
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Prière, traduit de : Prece par L. & L. |
L. & L.
331 à 225
331 voix contre 225.
Je peux me marier, maintenant, si je veux. Ou ne pas me marier.
Enfin, comme je veux. Comme tout le monde.
- Le mariage pour tous définitivement adopté à l’Assemblée. Le Monde (en ligne), 23 avril 2013
L. & L.
J’ai lu quelque part, dans Les Inrocks je crois, que c’est grâce à cette participation au concert Les nostres cançons contra la sida à Barcelone l’an dernier, aux côtés de Lluís Llach et du spectaculaire Pep Guardiola, que Sílvia Pérez Cruz s’est acquis subitement une très grande notoriété en Catalogne. (Moi-même c’est par cette vidéo que j’ai fait la découverte tardive de cette artiste stupéfiante, le 1er janvier dernier, dans la soirée.)
Ara mateix (À l’instant, littéralement Maintenant même), composée par Lluís Llach sur un très long poème de Miquel Martí i Pol, date de 1982. La version originale, qui figure sur l’album I amb el somriure, la revolta (Et avec le sourire, la révolte) publié par le même Lluís Llach, dure 16 minutes 21. Ceci n’en est donc qu’un extrait, suffisamment explicite toutefois pour que le public mêle spontanément à ses applaudissements fracassants les cris Independència! Independència! — chose qui semble incongrue alors que le concert est organisé contre le sida (voir le texte du poème et sa traduction ci-dessous).
Le désir d’indépendance de la Catalogne, qui est très ancien, s’est brusquement accru récemment, suite à l’invalidation partielle par l’État espagnol (en 2011) de la réforme du Statut d’autonomie de 1978 négociée entre la Generalitat et Madrid en 2006, et approuvée par un référendum organisé sur le territoire catalan. Il se nourrit en outre, à la faveur de la crise, de motifs économiques et fiscaux.
- Lire : Y a-t-il un « problème catalan » en Espagne ? Par Antonia Pallach, maître de conférences à l’université de Toulouse-I-Capitole, Le Monde (en ligne), 27 novembre 2012.
Sílvia Pérez Cruz, Lluís Llach, Pep Guardiola. Ara mateix / Miquel Martí i Pol, paroles ; Lluís Llach, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Lluis Llach, chant et piano ; Pep Guardiola, voix. Captation : Barcelone, Palau Sant Jordi, 8 juin 2012, concert Les nostres cançons contra la sida.
Ara mateix enfilo aquesta agulla
amb el fil d’un propòsit que no dic
i em poso a apedaçar. Cap dels prodigis
que anunciaven taumaturgs insignes
no s’ha complert, i els anys passen de pressa.
De res a poc, i sempre amb vent de cara,
quin llarg camí d’angoixa i de silencis.
I som on som; més val saber-ho i dir-ho
i assentar els peus en terra i proclamar-nos
hereus d’un temps de dubtes i renúncies
en què els sorolls ofeguen les paraules
i amb molts miralls mig estrafem la vida.
De res no ens val l’enyor o la complanta,
ni el toc de displicent malenconia
que ens posem per jersei o per corbata
quan sortim al carrer. Tenim a penes
el que tenim i prou: l’espai d’història
concreta que ens pertoca, i un minúscul
territori per viure-la. Posem-nos
dempeus altra vegada i que se senti
la veu de tots solemnement i clara.
Cridem qui som i que tothom ho escolti.
I en acabat, que cadascú es vesteixi
com bonament li plagui, i via fora!,
que tot està per fer i tot és possible.
Miquel Martí i Pol (1929-2003). Ara mateix (extrait), contenu dans L’àmbit de tots els àmbits (1980).…………
À l’instant j’enfile cette aiguille
avec le fil d’un propos que je tais
et je me mets à rapiécer. Aucun des miracles
qu’annonçaient les éminents thaumaturges
ne s’est accompli, et les années défilent.
Du néant aux miettes, toujours face au vent,
quel long chemin d’angoisses et de silences.
Nous en sommes là : mieux vaut le savoir, le dire,
avoir les pieds sur terre et se proclamer
héritiers d’une ère de doutes et d’abandons
dans laquelle les bruits étouffent les mots
et les nombreux miroirs nous déforment la vie.
Nostalgie et complainte nous sont inutiles
comme la touche d’indifférente mélancolie,
le gilet ou la cravate que nous mettons
pour sortir. Nous avons si peu et nous
n’avons que cela : un espace d’histoire
concrète qui nous est dévolu, et un minuscule
territoire pour la vivre. Relevons-nous
encore une fois et faisons tous entendre
notre voix de manière solennelle et claire.
Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.
Après tout que chacun s’habille
comme bon lui semble, et en avant !
Tout reste à faire, et tout est possible.Miquel Martí i Pol (1929-2003). Ara mateix = À l’instant (extrait), contenu dans L’àmbit de tots els àmbits = Le domaine de tous les domaines (1980). Traduction : Patrick Gifreu, dans : Miquel Martí i Pol. Joie de la parole, Orphée-La différence, impr. 1993, p. 95-97. ISBN 2-7291-0891-2.
L. & L.
…………
- Sur Miquel Martí i Pol : Miquel Martí i Pol : la joie de la parole par-dessus les heures de la mort lente, par Gil Pressnitzer, sur le site Esprits nomades. Comprend un choix de textes traduits en français, et une bibliographie. Consulté le 6 avril 2013.
¡No se puede hacer nada!
Ce temps… C’est bien laid le calcaire sous la pluie, c’est terne et triste, ça ne s’anime pas comme le granit.
Il y avait une famille de Mexicains dépités près de nous à déjeuner ce midi, se lamentant : ¡No se puede hacer nada!


Montpellier, place Saint-Roch, 6 avril 2013.
Sílvia Pérez Cruz — Habaneras de Cádiz
Je ne parle pas l’espagnol, je le comprends un peu ; je sais qu’on dit « me encanta », ça m’enchante, pour exprimer la même chose que « j’adore » en français.
Autrefois j’avais une collègue colombienne qui disait « me encanta la Sosa », j’adore [Mercedes] Sosa, et puis aussi « me encantan las zanahorias », j’adore les carottes, les carottes m’enchantent. La Sosa et les carottes m’enchantent. Y las lentejas también. Les lentilles ; les lentilles aussi.
Comment dire que Sílvia Pérez Cruz m’enchante — mais non pas à la manière des lentilles ? Plutôt à la manière des forêts où tu entres cornichon et dont tu sors paris-brest ou pot-au-feu, ça dépend des fois, mais où il y a du magique qui se produit. Elle est sur cette scène comme dans sa forêt magique, Sílvia Pérez Cruz. Elle y fait ce qu’elle veut, elle y vit, elle y règne. Parfois elle tourne le dos au public (non pour s’en départir, elle le sait sous son emprise, mais parce qu’elle a tout à coup besoin d’une sorte d’aparté avec tel ou tel des instrumentistes).
Parmi ces instrumentistes il y a son père, Cástor Pérez, à la guitare. Il chante un peu avec elle aussi. Cástor Pérez Diz était un grand connaisseur de ce style de musique, la habanera. Il est mort quelques mois après ce concert, le 10 novembre 2010, veille de son 55e anniversaire, et c’est à lui qu’est dédié 11 de novembre, premier album solo de Sílvia (2012).
Sílvia Pérez Cruz. Habaneras de Cádiz / Antonio Burgos, paroles ; Carlos Cano, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Cástor Pérez, chant, guitare ; autres instrumentistes non identifiés. Captation : 44ª Cantada d’havaneres, Calella de Palafrugell (Catalogne), 3 juillet 2010.
La chanson — qu’on pourrait croire très ancienne mais qui date seulement de 1984 — exprime la nostalgie qu’éprouve le poète pour Cadix lorsqu’il se trouve à La Havane, et la nostalgie pour La Havane une fois à Cadix.
Car j’ai un amour à La Havane
Et un autre en Andalousie…
[…]
La Havane, c’est Cadix avec plus de noirs,
Cadix, La Havane avec plus de chic.
[…]
Tout le monde verra que j’ai laissé mon âme à La Havane
Que rien ne me fait oublier.
Je chante un tango, et c’est une habanera,
La même manière
Si élégante et douce, le même rythme.
N.B. Ce « tango » est un style flamenco, et non le tango argentin.
1
Desde que estuve, niña, en La Habana
no se me puede olvidar
tanto Cádiz ante mi ventana, Tacita lejana,
aquella mañana pude contemplar…
Las olas de la Caleta, que es plata quieta,
rompían contra las rocas de aquel paseo
que al bamboleo de aquellas bocas
allí le llaman El Malecón…
Había coches de caballos, que era por mayo,
sonaban por la Alameda, por Puerta Tierra,
y me traían, ay, tierra mía,
desde mi Cádiz el mismo son…
El son de los Puertos, dulzor de guayaba,
calabazas, huertos…
Aún pregunto quién me lo cantaba…
Refrain
Que tengo un amor en La Habana
y el otro en Andalucía,
no te he visto yo a ti, tierra mía,
más cerca que la mañana
que apareció en mi ventana
de La Habana colonial
tó Cádiz, la Catedral, La Viña y El Mentidero…
Y verán que no exagero
si al cantar la habanera repito:
La Habana es Cádiz con más negritos,
Cádiz, La Habana con más salero.
2
Verán que tengo mi alma en La Habana
no se me puede olvidar,
canto un tango y es una habanera,
la misma manera
tan dulce y galana y el mismo compás.
Por la parte del Caribe así se escribe
cuando una canción de amores, canción tan rica,
se la dedican los trovadores
a una muchacha o a una ciudad…
Y yo, Cádiz, te dedico y te lo explico
por qué te canto este tango que sabe a mango,
de esta manera esta habanera
de piriñaca y de Carnaval…
Son de chirigota, sabor de melaza,
Guantánamo y Rota…
¡Que lo canta ya un coro en la plaza!
Antonio Burgos (1943-). Habaneras de Cádiz (1984). Source : antonioburgos.com
L. & L.
À confesse
Je me rends compte que je n’écoute pour ainsi dire jamais les albums d’António Zambujo. Une de ses faiblesses à mes yeux — à mes oreilles plutôt, car à mes yeux non — c’est qu’il soit un homme.
Mais c’est une faiblesse grave. Je ne peux pas le lui passer, ça, c’est irrémédiable.
La semaine, c’est au début de la journée que je mets un CD dans la platine, à la fin du petit déjeuner, quand il ne me reste plus que le thé à terminer. Je m’installe dans le canapé avec le bol. Parfois je n’écoute que deux ou trois morceaux, de quoi avoir quelque chose pour aller travailler, ne pas partir sans rien. Et ça, ce que j’ai écouté, me revient presque toujours en tête dans la journée, sans s’annoncer, exactement comme un reflux de digestion.

Avant Noël j’écoutais Carminho : Bom dia amor et À beira do cais (vidéo ici), ce morceau-là au moins deux fois.



Et June Tabor, presque tous les jours. Depuis que j’ai découvert Finisterre, j’ai acheté beaucoup d’albums d’elle. Les derniers sont les meilleurs (Ashore, At the wood’s heart, Apples) — et celui qui paraît le mois prochain, Quercus, avec piano et saxophone, continue sur la lancée : il s’ouvre sur l’adorable Lassie lie near me, dont une version figure au programme de At the wood’s heart (2008).

Et puis : Sílvia Pérez Cruz — qui a quelque chose en commun avec António Zambujo, cette façon de s’approprier une tradition musicale et d’en faire une expression personnelle. Et je dois dire que je préfère l’univers musical de Sílvia Pérez au tien, António, cela indépendamment de ton péché originel. Je la crois plus douée que toi (mais elle t’aime bien, tu le sais). À ce propos — à propos d’être douée –, elle a aussi quelque chose en commun avec Lula Pena : un art de la dérive, l’acceptation (la recherche même) de la bifurcation vers l’inattendu. Mais l’une est aussi solaire que l’autre est lunaire.
Maintenant : Mayte Martín. Sur son site web, elle a écrit que le flamenco est son origine, mais pas son joug (« el flamenco es mi orígen, no mi yugo »), et je ne me lasse pas de Niño del 40 dans cet album dont j’ai très peu parlé : ALCANTARAMANUEL (c’est écrit comme ça). C’est son phrasé, notamment sur ce vers que j’attends avec délectation : « Y un barco que partió y que no se ha ido », et un bateau qui s’en est allé mais qui n’est pas parti : je ne peux pas te le décrire, c’est trop subtil, c’est une sorte de virtuosité discrète, qui porte en elle un sortilège. Souvent ce vers-là me revient au cours de la journée, et puis cet autre : « No se estaba ya en guerra aquel verano », on n’était pas encore en guerre cet été-là. On peut toujours en écouter un bout sur Qobuz ou sur Deezer, mais mieux vaut se procurer l’album.
Je m’excuse António, vraiment, mais jamais il ne me vient l’envie que la musique du matin soit la tienne — ni celle du soir. Et encore je ne t’ai pas tout dit, Amelita Baltar, Flery Dandonaki, Néna Venetsanou, Lucilla Galeazzi, Maria Carta et d’autres — et Amália bien sûr, mais ça va sans dire.
Et ceci, que je dois t’avouer aussi : il y a quand même un homme parfois, Alfredo Marceneiro.
Mais tu m’écoutes ?
L. & L.
…………
Paul Vecchiali, réalisateur. Femmes femmes (1974) . Extrait. Avec Hélène Surgère (Hélène) et Sonia Saviange (Sonia). Voir la fiche IMDb.
Amália Rodrigues — Naufrágio
Le thème poétique de Por la mar chica del puerto, cette chanson du répertoire de Mayte Martín (voir le billet précédent), est très voisin de celui de Naufrágio, l’un des plus beaux fados d’Amália Rodrigues pour mon goût, composé pour elle à la fin des années 1960 par Alain Oulman sur un poème simplement intitulé Canção (Chanson) de la Brésilienne Cecília Meireles (1901-1964).
La vidéo ci-dessous est extraite d’un récital télévisé réalisé en 1968, alors que l’album Com que voz dont Naufrágio constitue l’ouverture, et qui est généralement considéré comme le sommet de la discographie d’Amália, n’a pas encore été enregistré (les séances sont datées des 7 et 8 janvier 1969, et l’album ne sera publié qu’en 1970).
Or — fait rarissime dans la carrière d’Amália, surtout à cette époque –, le récital est filmé en playback, sur des enregistrements de studio qui sont restés inédits jusqu’en 2010, date à laquelle Com que voz a connu une nouvelle édition, augmentée de 15 versions inédites de morceaux déjà publiés, et doté d’un riche livret d’accompagnement dont je tire cette information sur ce récital de 1968 (Frederico Santiago, A procura [La recherche], p. 58).
Amália Rodrigues. Naufrágio / Cecília Meireles, poème ; Alain Oulman, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery, Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique. Captation : émission Estúdio C. Amália, production RTP. Première diffusion : 1968.
Pus o meu sonho num navio
e o navio em cima do mar;
— depois, abri o mar com as mãos,
para o meu sonho naufragar.J’ai mis mon rêve dans un navire
Et ce navire au dessus de la mer ;
Puis de mes mains, la mer je l’ai ouverte
Afin que sombre mon rêve.Minhas mãos ainda estão molhadas
do azul das ondas entreabertas,
e a cor que escorre dos meus dedos
colore as areias desertas.Mes mains sont encore mouillées
Du bleu des vagues entrouvertes,
Et ce bleu qui s’écoule de mes doigts
Colore les plages désertes.O vento vem vindo de longe,
a noite se curva de frio;
debaixo da água vai morrendo
meu sonho, dentro de um navio…Le vent se lève, venant de loin
La nuit se courbe de froid ;
Tandis qu’au fond de l’eau mon rêve
Se meurt, prisonnier d’un navire…Chorarei quanto for preciso,
para fazer com que o mar cresça,
e o meu navio chegue ao fundo
e o meu sonho desapareça.Je verserai assez de larmes
Pour que la mer grossisse
Et que mon navire en touche le fond,
Et que mon rêve disparaisse.Depois, tudo estará perfeito;
praia lisa, águas ordenadas,
meus olhos secos como pedras
e as minhas duas mãos quebradas.Alors, tout sera parfait ;
La plage nette, les eaux calmées
Mes yeux aussi secs que des pierres
Et mes deux mains brisées.Cecília Meireles (1901-1964). Canção. Dans : Viagem (1939). Cecília Meireles (1901-1964). Canção. Dans : Viagem (1939). Traduction L. & L.
L. & L.
………
Amália Rodrigues
Com que voz (1970). Édition 2010
Com que voz / poèmes de Cecília Meireles, David Mourão-Ferreira, Manuel Alegre, etc. ; Alain Oulman, musiques ; Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare,… [etc.]. — Portugal : Valentim de Carvalho ; distribution iPlay, ℗ et © 2010. — 2 CD + 1 brochure de 86 p.
CD 1 (édition originale de Com que voz, 1970) : enregistrement 8 et 9 janvier 1969. CD 2 : enregistrements à des dates diverses, comprises entre 1964 et 1970.
IPlay 1728 2. — EAN 5604931172826. — ISBN 978-989-96348-6-2
Voir la description complète de l’album sur Discogs

