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Hermínia Silva • Lugar vazio (1963)

28 avril 2020

Voici le millième billet de ce site. Comme le temps passe à force de passer… Il est consacré à Hermínia Silva (1907-1993), considérée par les connaisseurs comme l’un des trois piliers du fado du siècle dernier – avec Amália Rodrigues (1920-1999) et Alfredo Marceneiro (1891-1982).

Hermínia Silva (1907-1993) en 1939

Hermínia Silva (1907-1993) en 1939. Domaine public.

À l’époque la diversité du fado s’incarnait dans des conceptions et des univers aussi éloignés les uns des autres que ceux de ces trois grands fadistes, parmi d’autres. Aujourd’hui, seul l’héritage d’Amália semble avoir survécu. Bien que des hommages soient de temps en temps rendus au Marceneiro, son style et sa façon de chanter n’ont pas laissé de postérité. C’est encore plus vrai d’Hermínia Silva, dont le chic populaire, la pétulance goguenarde et la voix faubourienne, agile et comme légèrement éraillée étaient à l’opposé de la plénitude majestueuse et grand genre d’Amália.

On en a un exemple avec cet enregistrement public, capté lors de la mémorable fête donnée en l’honneur d’Alfredo Marceneiro au Théâtre São Luíz de Lisbonne, le 25 mai 1963, et qui dura toute la nuit, se déroulant semble-t-il sans rigueur particulière d’organisation et devant un public, vu la longueur du spectacle, assez bruyant et dissipé lors des incessants changements d’artistes sur scène.

Mais Hermínia passait pour ainsi dire sa vie au contact du public des théâtres de revista (la « revue » à la portugaise) et des maisons de fado. On l’entend, au début de la captation, annoncer sur fond de brouhaha qu’elle va « chanter un petit fado qui s’appelle Lugar vazio » (« Ta place vide »), puis recommander à ses deux guitaristes de jouer picadinho (« piqué », je suppose, c’est à dire le contraire de legato), « p’ra voz sobressair » (« pour que la voix ressorte bien »). Les musiciens ont déjà attaqué l’introduction instrumentale mais elle demande qu’elle soit rejouée, à voix suffisamment forte pour que le public, qu’elle voit probablement inattentif, l’entende : « mais uma voltinha, que é para a gente se concentrar » (« encore un petit coup, pour qu’on puisse se concentrer »), le tout avec ce ton de légère ironie qui lui était propre et qu’on retrouve dans son art unique et impeccable du fado, toujours à bonne distance du texte surtout lorsque le sujet en est très sentimental, comme c’est le cas de Lugar vazio.


Hermínia Silva (1907-1993) • Lugar vazio. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique.
Hermínia Silva, chant ; Victor Ramos, guitare portugaise ; José Inácio, guitare.
Extrait, capté sur le vif, du spectacle A Madrugada do Fado : Consagração e despedida do grande artista Alfredo Duarte Marceneiro donné en l’honneur d’Alfredo Marceneiro, au Teatro São Luíz, Lisbonne, le 25 mai 1963. Une captation d’une partie de ce concert (dont la contribution d’Hermínia Silva) a été publiée en CD sous le titre Grande noite de fados : festa de homenagem a Alfredo Marceneiro. Portugal : EMI-Valentim De Carvalho, ℗ 1998.


É de noite que me lembro
De tudo o que eu tinha
Ao sentir-me abandonada
Deitada, sozinha
Lembro aquela felicidade
Que outrora foi minha

C’est la nuit que me revient
Le souvenir de ce que j’ai perdu
En me sentant abandonnée,
Seule et délaissée.
Alors je me rappelle ce bonheur
Qui autrefois était le mien.

Chego a julgar-te a meu lado
Comigo, deitado,
Procuro na escuridão
Mas o teu lugar vazio
Está tão vazio e tão frio
Como esse teu coração

Je crois encore t’avoir
Couché près de moi,
Je te cherche dans le noir
Mais ta place vide
Est aussi vide et froide
Que ton cœur.

Olhando a tua moldura
Virada pra mim
Ambas sofremos o mesmo
Destino ruim
Falta nela o teu retrato
E faltas-me tu a mim

Je regarde le cadre
De ta photo tourné vers moi
Tous les deux nous souffrons
Du même triste destin
Ta photo manque dans le cadre
Comme tu me manques à moi.
Fernando Farinha (1928-1988). Lugar vazio.
.
Fernando Farinha (1928-1988). Ta place vide, trad. par L. & L. de Lugar vazio.

On pourra comparer la géniale sobriété de l’interprétation d’Hermínia Silva à celle de Tony de Matos (1924-1989), autre fadiste à succès de l’époque.


Tony de Matos (1924-1989) • Lugar vazio. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique.
Tony de Matos, chant ; Conjunto de guitarras de Raúl Nery, ensemble instrumental.
Portugal, ℗ 1962.

Amélia Muge & Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas] • Nostalgia. Cantar de emigração

27 avril 2020

Este parte, aquele parte
e todos, todos se vão
Galiza ficas sem homens
que possam cortar teu pão
Rosalía de Castro (1837-1885). Adaptation portugaise José Niza (1938-2011). Cantar de emigração (1880, adaptation 1970). Extrait.

Celui-ci part, celui-là part
Et tous et tous ils s’en vont
Galice, tu restes sans hommes
Qui puissent couper ton pain

Nostalgia se trouve dans l’un des deux albums luso-grecs qu’Amélia Muge (voir : Amélia Muge | Havemos de nos ver outra vez) a conçus et enregistrés en collaboration avec le musicien grec Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas]. C’est un titre en deux parties, l’une grecque, sous-titrée Το παράπονο του μετανάστη (« la plainte de l’immigrant »), la seconde portugaise, sous-titrée Cantar de emigração (« Chant d’émigration »).

C’est ce volet portugais qu’on peut entendre ci-dessous. Sa composition évoque la technique de collage largement employée par Lula Pena pour son chef-d’œuvre Troubadour (2010) : on y trouve en effet, entrelacés avec du matériau original des deux musiciens, des bribes de deux œuvres préexistantes : le lancinant Cantar de emigração, sur un poème de la Galicienne Rosalia de Castro évoquant l’émigration massive des travailleurs galiciens vers l’Amérique latine au XIXe siècle (« Este parte, aquele parte… »), et Run Run se fué pa’l Norte, de Violeta Parra – dont le sujet n’est pourtant pas à proprement parler l’émigration. On y distingue en outre un écho de Sodade, la chanson cap-verdienne popularisée par Cesária Évora.


Amélia Muge & Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas]Nostalgia. Cantar de Emigração. Amélia Muge & Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas]. Contient des extraits de :
Cantar de emigração. Poème original de Rosalía de Castro ; José Niza, adaptation portugaise et musique.
Run Run se fué pa´l Norte. Violeta Parra, paroles & musique.
Amélia Muge, Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas], Teresa Campos, Rita Maria & Catarina Moura, chant ; Amélia Muge, guitare « braguesa », percussion ; Μιχάλης Λουκοβίκας [Michálīs Loukovíkas], percussion, accordéon ; António Quintino, contrebasse ; Ricardo Parreira, guitare portugaise… et d’autres.
Extrait de l’album Archipelagos : passagens / Amélia Muge, Michales Loukovikas. Portugal, ℗ 2018.

Romanza di Liolà • Pirandello, Piovani

26 avril 2020

C’est une chanson dont je ne connais pas très bien l’histoire, du moins celle de la version reproduite ici. Nicola Piovani, pianiste, compositeur de très nombreuses musiques de film pour les plus grands cinéastes italiens, compositeur pour le théâtre aussi, en revendique la musique. Quant au texte, il est attribué à l’écrivain sicilien Luigi Pirandello (1867-1936), mais ce qui est chanté ne correspond pas mot pour mot au texte de la pièce Liolà dont il est sensé être extrait.

Liolà, « comédie champêtre en trois actes » est une pièce écrite par Pirandello dans le dialecte sicilien d’Agrigente, représentée pour la première fois en 1916 (l’auteur lui-même en a produit une version italienne une dizaine d’années plus tard). Le héros en est Neli Schillaci, dit Liolà, personnage insouciant, aimant la nature, le monde, l’amour, prompt à s’exprimer en chantant (les passages chantés sont indiqués dans le texte, sans qu’aucune musique soit notée).

La « romance » de Liolà est chantée dans cet enregistrement, réalisé à l’initiative de Nicola Piovani et dirigé par lui, par le ténor Vittorio Grigolo.

Nicola PiovaniRomanza di Liolà. Luigi Pirandello, paroles ; Nicola Piovani, musique.
Vittorio Grigolo, chant ; Brescia Orchestra, Nicola Piovani, direction.
Extrait de l’album Piovani Cantabile. Italie, ℗ 2013.

On trouvera ci-dessous la version la plus proche du texte de la chanson que j’aie pu trouver, suivie de l’extrait de la pièce de Pirandello, le tout accompagné d’un essai de traduction française.


D’un regnu di biddizzi e di valuri
avi a èssiri ô meno la riggina,
chidda chi mm’avi a vvinciri d’amuri
chidda chi mm’avi a vvinciri lu cori,
chidda chi mm’avi a mettiri a ccatina.

D’un royaume de beauté et de valeur
Il faudra au moins qu’elle soit la reine
Celle qui me vaincra d’amour
Celle qui conquerra mon cœur
Celle qui m’enchaînera.

Haju pi ciriveddu un firrialoru:
lu ventu sciuscia e mi lu fa girari.
cu mmia lu munnu gira tutt’a ccoru,
e nun cc’è vversu ca si po’ firmari
e nun cc’è vversu ca si po’ firmari.

J’ai pour cervelle une crécelle :
Un souffle du vent me la fait tourner.
Et avec moi tourne le monde entier,
Aucun ordre ne peut l’arrêter
Aucun ordre ne peut l’arrêter.

L’amuri havi quattru’arvuli hhiurati,
unu d’aranciu, n’autru di lumia,
n’autri di gersumini spampanati,
n’autru la rama di la gilusia
chi fa l’amanti tutti disperati.

L’amour a quatre arbres fleuris
Un d’oranges, un autre de citrons,
Un autre de jasmins épanouis,
Un autre est le rameau de la jalousie
Qui remplit l’amant de désespoir.
Luigi Pirandello (1867-1936). Romanza di Liolà.
Source : L’amore: dalle serenate alle emoji su Whatsapp – X edizione “Volalibro”, dans : Il Primato Netino, 16 mars 2018..
Luigi Pirandello (1867-1936). Romanza di Liolà. Essai de traduction L. & L.


Liolà:
[…]
D’un regnu di biddizzi e di valuri
avi a èsseri ô meno a riggina,
chidda chi mm’avi a vvinciri d’amuri,
chidda chi mm’avi a mèttiri a ccatina.

Liolà:
[…]
D’un royaume de beauté et de valeur
Il faudra au moins qu’elle soit la reine
Celle qui me vaincra d’amour
Celle qui m’enchaînera.

[…]

Liolà:
Haju pi ciriveddu un firrialoru:
sciuscia lu ventu e mi lu fa girari.
Gira cu mmia lu munnu tutt’a ccoru,
e nun cc’è vversu ca si po’ firmari.


[…]

Liolà:
J’ai pour cervelle une crécelle,
Un souffle du vent me la fait tourner.
Et avec moi tourne le monde entier,
Aucun ordre ne peut l’arrêter.


[…]

Oggi pi ttìa ti dicu ca nni moru,
ma tu dumani cchiù nun m’aspittari.
Haju pi ciriveddu un firrialoru,
sciuscia lu ventu e mi lu fa girari.


[…]

Aujourd’hui pour toi je dis que je meurs,
Mais toi demain, ne m’attends plus.
J’ai pour cervelle une crécelle,
Un souffle du vent me la fait tourner.

Luigi Pirandello (1867-1936). Liolà (version sicilienne, 1916), premier acte. Source : PirandelloWeb. Luigi Pirandello (1867-1936). Liolà (version sicilienne, 1916), premier acte. Essai de traduction L. & L.

25 Aprile

25 avril 2020

Il y a plusieurs 25 avril : le Dia da Liberdade commémorant la Révolution des œillets au Portugal et la Festa della Liberazione, anniversaire de la Libération de l’Italie en 1945.

Si au Portugal on chante à cette occasion Grândola, vila morena, la chanson-emblème du 25 avril italien est bien entendu la célèbre Bella ciao, que voici en deux versions, toutes deux présentes dans un album-culte pour la chanson traditionnelle italienne : Bella ciao par Il Nuovo Canzoniere Italiano (publié en France par Harmonia Mundi sous le titre Italie / Bella Ciao : chansons du peuple en Italie), qu’il faut absolument connaître.

La première version, dite delle mondine (les « mondine » étaient les travailleuses du riz dans la plaine du Pô) est interprétée par la voix bouleversante de la grande Giovanna Daffini (1914-1969). Dans l’album elle s’enchaîne à la version des partisans, le début de celle-ci recouvrant la fin de la version des « mondine ». Malheureusement, le découpage retenu sur Youtube scinde les deux versions en deux séquences distinctes, interrompant brutalement la première.

Il Nuovo Canzoniere ItalianoBella ciao (versione delle mondine). Auteur & compositeur inconnus.
Giovanna Daffini, chant ; Gaspare De Lama, guitare.
Extrait de l’album Bella ciao / Il Nuovo Canzoniere Italiano, direction Roberto Leydi & Filippo Crivelli. Italie, 1965.

La seconde est celle dite « des partisans ». C’est la plus connue. Comme indiqué plus haut, elle est sur l’album enchaînée à la version des « mondine ».

Il Nuovo Canzoniere ItalianoBella ciao (versione partigiana). Auteur & compositeur inconnus.
Il Nuovo Canzoniere Italiano, ensemble instrumental et vocal.
Extrait de l’album Bella ciao / Il Nuovo Canzoniere Italiano, direction Roberto Leydi & Filippo Crivelli. Italie, 1965.

Bon 25 avril !

« Grândola, vila morena » confinée

22 avril 2020

Manifestation du 25 avril 2016, Lisbonne
Manifestation du 25 avril 2016, Lisbonne, par Bloco de Esquerda sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Le 25 avril, jour anniversaire de la Révolution des œillets de 1974, est férié au Portugal. C’est le Dia da liberdade, le « Jour de la liberté ». Mais comment le célébrer en temps de confinement généralisé ?

Le Portugal est loin d’être le pays européen le plus touché par l’épidémie. Cependant, lorsque le Parlement (à majorité PS, centre gauche) s’est prononcé récemment pour tenir comme à l’accoutumée sa session solennelle de commémoration du 25 avril, quoique en présence d’un nombre de parlementaires et d’invités considérablement réduit – « distanciation sociale » oblige –, le pays s’est enflammé. Comment ? Alors que le péquin moyen est confiné, les parlementaires s’offriraient le luxe d’une cérémonie à la Chambre ? Et les pétitions de fleurir, les prises de position de s’élever, plus tonitruantes les unes que les autres. La droite est outrée, mais on se dispute même au sein des formations de gauche. Manuel Alegre, dont il a été question ici même dans un récent billet, défend la décision du Parlement et a lancé avec d’autres une pétition en faveur de la cérémonie, argüant que « la démocratie n’est pas et ne peut pas être suspendue ». João Soares (PS, fils de Mário Soares), ancien ministre de la culture, ancien maire de Lisbonne, ancien parlementaire, défend la position inverse ; il demande au Parlement de revenir sur sa décision et suggère aux parlementaires (de même qu’à la population) de se mettre à la fenêtre de leur domicile le 25 avril à 15 heures pour entonner Grândola, vila morena ainsi que l’hymne national.

Que le Parlement portugais maintienne sa décision ou non, voici de quoi se mettre en fenêtre, samedi 25 avril à 15 heures, pour chanter Grândola si on le désire.


José Afonso (1929-1987)Grândola, vila morena. José Afonso, paroles & musique.
José Afonso, chant ; José Mário Branco, Carlos Correia, Francisco Fanhais, chœurs. Enregistrement : Hérouville (France), Strawberry studio, du 11 octobre au 4 novembre 1971.
Première publication : album Cantigas do Maio / José Afonso. Portugal, 1971.


Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade

Grândola, bourgade brune,
Terre de la fraternité.
C’est le peuple qui décide
En ton sein, ô ville !

Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena

En ton sein, ô ville,
C’est le peuple qui décide !
Terre de la fraternité,
Grândola, bourgade brune.

Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade

À chaque coin de rue un ami,
Sur chaque visage l’égalité
Grândola, bourgade brune,
Terre de la fraternité.

Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena

Terre de la fraternité,
Grândola, bourgade brune.
Sur chaque visage l’égalité,
C’est le peuple qui décide.

À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade

À l’ombre d’un chêne vert
Qui ne connaissait plus son âge
J’ai juré de prendre pour compagne,
Grândola, ta volonté.

Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade

Grândola, ta volonté
J’ai juré de prendre pour compagne
À l’ombre d’un chêne vert
Qui ne connaissait plus son âge.
José Afonso (1929-1987). Grândola, vila morena (1971). José Afonso (1929-1987). Grândola, bourgade brune, traduit de : Grândola, vila morena (1971) par L. & L.

Comme chacun sait, le MFA (Movimento das forças armadas, en français Mouvement des forces armées), moteur du coup d’état, avait retenu comme signal pour le lancement de celui-ci la diffusion à la radio de Grândola, vila morena, la chanson de José Afonso enregistrée en 1971, interdite par le régime. Le 24, avant minuit, le poste de commandement clandestin devait donner un premier signal en faisant diffuser, sur une radio locale de Lisbonne, une chanson passe-partout de sorte à ne pas attirer l’attention des autorités (le titre convenu était E depois do adeus, avec lequel le chanteur de variétés Paulo de Carvalho avait remporté le Festival da canção en mars et représenté le Portugal au Concours Eurovision de la chanson moins de trois semaines auparavant). Cette diffusion, qui intervient effectivement à 22h55, avertit les insurgés de se préparer et de se tenir à l’écoute de Rádio Renascença – une radio catholique – pour le véritable signal invitant à déclencher l’insurrection. À 0h20, le 25 avril, se fait entendre sur les ondes Grândola, vila morena. On connaît la suite.

En revanche, qui connaît E depois do adeus (« Et après l’adieu ») – qui, après tout, peut elle aussi se prévaloir d’avoir joué un rôle dans l’avènement de la démocratie au Portugal ? N’a-t-elle pas droit, pour assez vilaine qu’elle soit, à un peu de gloire ?


Paulo de CarvalhoE depois do Adeus. José Niza, paroles ; José Calvário, musique.
Paulo de Carvalho, chant ; accompagnement d’orchestre ; José Calvário, direction & arrangements.
Vidéo : extrait de l’émission Festival RTP da Canção 1974. Captation : Lisbonne (Portugal), Teatro Maria Matos, 7 mars 1974. Présentation : Glória de Matos & Artur Agostinho. Production : Rádio e Televisão de Portugal (RTP). Portugal, 1974.

D’autres trains

18 avril 2020

Ces « autres trains » sont ceux de l’exil, de l’incertitude, de la souffrance ou de la mort. Quatre voix, provenant d’Italie, du Chili, d’Angleterre et de France.

Sommaire

  1. Sergio Endrigo. Il treno che viene dal Sud
  2. Violetta Parra. Run Run se fué pa’l Norte
  3. Sandy Denny. 3.10 to Yuma
  4. Les Rita Mitsouko. Le petit train

Sergio Endrigo. Il treno che viene dal Sud

« Le train qui vient du Sud » (Il treno che viene dal Sud, 1968) est celui de l’exil intérieur en Italie. Sergio Endrigo (1933-2005), auteur-compositeur interprète souvent rapproché de « l’école de Gênes » que dominait la figure de Fabrizio De André (1940-1999), pouvait écrire des textes très directs comme celui-ci – dont le venin est délivré avec les derniers vers –, qu’il chantait généralement sur des musiques très lyriques et des arrangements typiques de la variété italienne de l’époque.

Sergio Endrigo (1933-2005)Il treno che viene dal Sud. Sergio Endrigo, paroles & musique.
Sergio Endrigo, chant ; accompagnement d’orchestre ; Giancarlo Chiaramello, direction.
Première publication : album Endrigo / Sergio Endrigo. Italie, 1968.


Il treno che viene dal sud
Non porta soltanto Marie
Con le labbra di corallo
E gli occhi grandi così
Porta gente, gente nata tra gli ulivi
Porta gente che va a scordare il sole
Ma è caldo il pane
Lassù nel nord


Du train qui vient du Sud
Ne descendent pas que des Maria
Aux lèvres de corail
Et aux grands yeux
Il en descend des gens nés parmi les oliviers
Des gens qui vont oublier le soleil
Mais il est chaud le pain
Là-haut dans le Nord.


Nel treno che viene dal sud
Sudore e mille valigie
Occhi neri di gelosia
Arrivederci Maria
Senza amore è più dura la fatica
Ma la notte è un sogno sempre uguale
Avrò un casa
Per te per me


Dans le train qui vient du Sud,
De la sueur et des valises,
Des yeux noirs de jalousie.
Au revoir Maria
Sans amour la vie est plus dure
Mais la nuit est un rêve, toujours le même
J’aurai une maison
Pour toi et pour moi.


Dal treno che viene dal sud
Discendono uomini cupi
Che hanno in tasca la speranza
Ma in cuore sentono che
Questa nuova questa bella società
Questa nuova grande società
Non si farà
Non si farà


Du train qui vient du Sud
Descendent des hommes sombres
Qui ont l’espoir en poche
Mais dont le cœur sent bien que
Cette nouvelle, cette belle société,
Cette nouvelle grande société
Ne se fera pas,
Ne se fera pas.

Sergio Endrigo (1933-2005). Il treno che viene dal Sud (1984). Sergio Endrigo (1933-2005). Le train qui vient du Sud, traduit de : Il treno che viene dal Sud (1984) par L. & L.

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Violetta Parra. Run Run se fué pa’l Norte

Run Run se fué pa’l Norte (« Run Run est parti pour le Nord »), de l’autrice-compositrice-interprète chilienne Violeta Parra (1917-1967), dont on connaît notamment Gracias a la vida, Volver a los 17, etc., évoque une rupture amoureuse. « Run Run » fait probablement référence au musicien d’origine suisse Gilbert Favre, longtemps son compagnon, qui la quitte pour s’établir en Bolivie en 1966. L’enregistrement de cette chanson figure sur son dernier album studio, Las últimas composiciones, enregistré et publié en 1966, quelques mois avant qu’elle ne se suicide.

Violeta Parra (1917-1967)Run Run se fué pa’l Norte. Violeta Parra, paroles & musique.
Violeta Parra Sandoval, chant & charango ; accompagnement d’orchestre.
Première publication : album Las últimas composiciones / Violeta Parra. Chili, 1966.


En un carro de olvido antes del aclarar,
de una estación del tiempo decidido a rodar
Run Run se fue pa´l norte, no sé cuándo vendrá
vendrá para el cumpleaños de nuestra soledad.
A los tres días carta con letras de coral,
me dice que su viaje se alarga más y más,
se va de Antofagasta sin dar una señal
y cuenta una aventura que paso a deletrear.
Ay, ay, ay, de mí.


Avant le lever du jour, à bord d’un train d’oubli
Pris dans une gare du temps, décidé à aller au hasard,
Run Run est parti pour le Nord ; j’ignore quand il reviendra.
Il reviendra pour l’anniversaire de notre solitude.
Au bout de trois jours une lettre à l’écriture corail
M’apprend que son voyage s’allonge de plus en plus,
Il quitte Antofagasta sans laisser de traces,
Et raconte une aventure que j’essaie de déchiffrer.
Pauvre, pauvre, pauvre de moi !


Al medio de un gentío que tuvo que afrontar
un transbordo por culpa del último huracán,
en un puente quebrado cerca de Vallenar,
con una cruz al hombro Run Run debió cruzar.
Run Run siguió su viaje, llegó al tamarugal
sentado en una piedra se puso a divagar,
que sí, que esto, que lo otro, que nunca, que además,
que la vida es mentira, que la muerte es verdad.
Ay, ay, ay, de mí.


Au milieu d’une foule qu’il lui a fallu affronter,
Il a dû descendre du train à cause du dernier ouragan,
Sur un pont endommagé près de Vallenar,
Avec une croix sur le dos, Run Run a dû traverser.
Run Run a poursuivi son voyage, il est arrivé au Tamarugal.
Assis sur une pierre il s’est mis à divaguer
Que oui, que ceci, que cela, que jamais, que d’ailleurs,
Que la vie est mensonge, que la mort est vérité.
Pauvre, pauvre, pauvre de moi !


La cosa es que una alforja se puso a trajinar
sacó papel y tinta y un recuerdo quizás
sin pena ni alegría, sin gloria ni piedad,
sin rabia ni amargura, sin hiel ni libertad,
vacía como el hueco del mundo terrenal,
Run Run mandó su carta por mandarla no más.
Run Run se fue pa´l norte, yo me quedé en el sur,
al medio hay un abismo sin música ni luz.
Ay, ay, ay, de mí.


Et voilà qu’il s’est mis à trimbaler une sacoche,
Il a sorti encre et papier et peut-être un souvenir ;
Sans tristesse et sans joie, sans gloire ni pitié,
Sans colère ni amertume, sans fiel ni liberté,
Vide comme le vide du monde d’ici-bas,
Run Run a envoyé sa lettre pour ne plus avoir à le faire.
Run Run est parti vers le Nord, moi je suis restée au Sud,
Entre les deux il y a un abîme sans musique ni lumière.
Pauvre, pauvre, pauvre de moi !


El calendario afloja por las ruedas del tren
los números del año sobre el filo del riel
más vueltas dan los fierros, más nubes en el mes,
más largos son los rieles, más agrio es el después.
Run Run se fue pa´l norte qué le vamos a hacer
así es la vida entonces, espinas de Israel
amor crucificado, corona del desdén;
los clavos del martirio, el vinagre y la hiel.
Ay, ay, ay, de mí.


Les roues du train distendent le calendrier
Et sèment sur les rails les jours de l’année.
Chaque tour de roue embrume davantage les mois,
Chaque longueur de rail rend l’avenir plus âpre.
Run Run est parti vers le Nord, qu’est-ce qu’on y peut ?
C’est la vie désormais, épines d’Israel,
Amour crucifié, couronne du mépris ;
Les clous du martyre, le vinaigre et le fiel.
Pauvre, pauvre, pauvre de moi !

Violeta Parra (1917-1967). Run Run se fué pa’l Norte (1966).
Violeta Parra (1917-1967). Run Run est parti pour le Nord, traduit de : Run Run se fué pa’l Norte (1966) par L. & L.

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Sandy Denny. 3.10 to Yuma

Sandy Denny (1947-1978) a été la plus grande voix de la chanson folk britannique des années 1970. C’est à ses débuts, en 1967 puis en 1970, qu’elle a enregistré ce 3.10 to Yuma (« 3h10 pour Yuma »), reprise sur des paroles différentes de la chanson du film éponyme, un western de 1957. Le « 3h10 pour Yuma » est un « train où personne ne monte », sinon un passager, pour son dernier voyage.

Sandy Denny (1947-1978)3.10 to Yuma. Ned Washington, paroles ; George Duning, musique.
Autre version de la chanson originale du film 3:10 to Yuma, Delmer Daves, réalisation. États-Unis, 1957. Titre français : 3h10 pour Yuma.
Sandy Denny, chant, guitare ; David Moses, contrebasse. Enregistrement : Londres (Royaume-Uni), Eros Records Studio, 1967-1969.
Première publication : album It’s Sandy Denny / Sandy Denny. Royaume-Uni, 1970.


There is a lonely train called the 3:10 to Yuma
And it’s the only train left for me to ride on
I’ll catch that lonely train called the 3:10 to Yuma
I’ll get my ticket now for my last time


Il y a un train où personne ne monte, le 3h10 pour Yuma
Et c’est le seul que je puisse prendre encore
Je vais monter dans ce train, le 3h10 pour Yuma,
Je vais prendre mon ticket pour la dernière fois.


They say the life of man is made up of four seasons
And springtime finds him young and planting his grain
And then the summer comes bringing warm rains of reason
And time to reap his crop of heartache and pain


On dit qu’il y a quatre saisons dans une vie d’homme
Le printemps le trouve jeune et semant à tout vent
Puis vient l’été avec ses chaudes averses de raison
Puis le temps où il lui faut récolter sa souffrance et sa douleur.


The winter comes, finds him snow-cropped and laden
He has been humbled now, walking into the rain
But the rains of death never fall from the cloudless skies of Yuma
Time stands still for those on that 3:10 train


Enfin l’hiver le trouve courbé, chargé de neige
La vie l’a rendu humble à force de marcher sous la pluie
Mais les pluies de la mort ne tombent jamais du ciel pur de Yuma
Le temps s’est arrêté pour les passagers du train de 3h10.


There is a lonely train called the 3:10 to Yuma
And it’s the only train left for me to ride on
I’ll catch that lonely train called the 3:10 to Yuma
I’ll get my ticket now for my last time


Il y a un train où personne ne monte, le 3h10 pour Yuma
Et c’est le seul que je puisse prendre encore
Je vais monter dans ce train, le 3h10 pour Yuma,
Je vais prendre mon ticket pour la dernière fois.

Ned Washington (1901-1976). 3:10 to Yuma (1957).
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Ned Washington (1901-1976). 3h10 pour Yuma, traduit de : 3:10 to Yuma (1957) par L. & L.

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Les Rita Mitsouko. Le petit train

Le petit train des Rita Mitsouko est une forme de pastiche, ou mieux, de détournement, de la chanson de même titre créée en 1952 par André Claveau, qui faisait alors référence à la désaffection des voyageurs pour les petites lignes de chemin de fer en France. Sur une musique identique, dont le rythme de rumba et le caractère enlevé sont encore accentués par rapport à l’original, le « petit train » des Rita Mitsouko représente tous ceux qui ont parcouru l’Europe à destination des camps de la mort nazis. L’un de ces trains a transporté le père de Catherine Ringer, la chanteuse du duo.

Les Rita MitsoukoLe petit train. Catherine Ringer & Fred Chichin, paroles & musique. Inspiré de Le petit train (1952) Marc Fontenoy, paroles & musique.
Les Rita Mitsouko, groupe instrumental et vocal.
Bande son : extrait de l’album Marc et Robert / Les Rita Mitsouko. France, 1988.
Vidéo : Jean Achache, réalisation. France, [1988 ?].

Le petit train
S’en va dans la campagne
Va et vient
Poursuit son chemin
Serpentin
De bois et de ferraille
Rouille et vert de gris
Sous la pluie

Qu’il est beau
Quand le soleil l’enflamme
Au couchant
à travers champs

Les chapeaux
Des paysannes
Ondulent sous le vent
Elles rient
Parfois jusqu’aux larmes
En rêvant à leurs amants

L’avoine est déjà germée
As-tu rentré le blé ?
Cette année les vaches ont fait
Des hectolitres de lait

Petit train
Où t’en vas-tu ?
Train de la mort
Mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?

Personne ne sait ce qui s’y fait
Personne ne croit
Il faut qu’il voie
Mais moi je suis quand même là

Le petit train
Dans la campagne
Et les enfants ?
Les petit train
Dans la montagne
Les grands-parents
Petit train
Conduis-les aux flammes
à travers champs

Le petit train
S’en va dans la campagne
Va et vient
Poursuit son chemin
Serpentin de bois, de ferraille
Marron et gris
Sous la pluie

Reverra-t-on
Une autre fois
Passer des trains
Comme autre fois ?
C’est pas moi qui répondra

Personne ne sait
Ce qui s’y fait
Personne ne croit
Il faut qu’il voit
Mais moi je suis quand même là

Petit train
Où t’en vas-tu ?
Train de la mort
Mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?

Reverra-t-on une autre fois
Passer des trains comme celui-là ?
C’est pas moi qui répondra
Catherine Ringer & Fred Chichin (1954-2007). Le petit train (1988). Inspiré de Le petit train (1952), de Marc Fontenoy (pseudonyme de Alexandre Schwab, 1910-1980).

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Un printemps incertain

16 avril 2020

It was an uncertain spring.
Virginia Woolf (1882-1941). The Years. 1937 (première publication).

C’était un printemps incertain.

Françoise HardyMon amie la rose. Cécile Caulier, paroles ; Jacques Lacome, musique.
Bande son : Françoise Hardy, chant ; accompagnement d’orchestre ; Charles Blackwell, direction et arrangements. France, Ⓟ 1965.
Vidéo : extrait de l’émission Carrefour. Diffusion : 27 mars 1965. Radio Télévision Suisse (RTS), producteur. Suisse, 1965.

3 autres voyages en train

14 avril 2020

On disait par exemple : « C’est quoi ce que vous lisez ? Tiens, Elsa Morante. On lit encore Elsa Morante… Ça n’a pas trop vieilli ? — Pas du tout, figurez-vous. Ça me surprend moi-même. »

Ou bien : « Je m’absente un instant. Vous voulez bien surveiller mes affaires ? »

Ou bien : « Quel joli chat ! — Il s’appelle Petar, ça s’écrit Петър, c’est un nom bulgare. — Comme c’est original ! Vous êtes bulgare ?

Barbara (1930-1997)Gare de Lyon. Barbara, paroles & musique.
Barbara, chant, piano.
Vidéo : Émission Pile ou face, Éric Le Hung, réalisateur. Diffusion : 19 novembre 1964. Office national de radiodiffusion télévision française [ORTF], producteur.

Françoise Hardy & Jacques DutroncPuisque vous partez en voyage. Mireille, paroles ; Jean Nohain, musique.
Françoise Hardy & Jacques Dutronc, chant ; Jean-Pierre Sabar, piano ; Thomas Dutronc, guitare ; Marc Périer, basse ; Pierre-Alain Dahan, batterie.
Extrait de l’album Clair-obscur / Françoise Hardy. France, ℗ 2000.
Vidéo : Françoise Hardy & Jacques Dutronc, participants. France, 2000.

Charles Trenet (1913-2001)En quittant une ville (J’entends). Charles Trenet, paroles & musique.
Charles Trenet, chant ; accompagnement d’orchestre.
France, 1938.

3 voyages en train

13 avril 2020

Il y avait des trains, autrefois. On s’y asseyait. Il y avait d’autres voyageurs, on engageait la conversation.

On disait « – Vous allez jusqu’à Paris ? – Oui, je prend toujours ce train. J’ai horreur du tgv, vous savez. Et puis, devoir passer par Bordeaux pour aller à Paris quand on vient de Toulouse, quelle abomination, quelle absurdité ! Vraiment je préfère ce train, par Limoges. C’est plus long bien sûr, mais quelle importance ? D’ailleurs j’aime mieux arriver gare d’Austerlitz. »

On disait ça, ou autre chose. Parfois rien.

José Afonso (1929-1987)No comboio descendente. Poème de Fernando Pessoa ; José Afonso, musique.
José Afonso, chant ; José Niza, direction musicale et production.
Enregistrement : Madrid (Espagne), studio Celada, 6-13 novembre 1972.
Extrait de l’album Eu vou ser como a toupeira / José Afonso. Portugal, ℗ 1972.


No comboio descendente
Vinha tudo à gargalhada,
Uns por verem rir os outros
E os outros sem ser por nada —
No comboio descendente
De Queluz à Cruz Quebrada…

Dans le train descendant
Tous les gens rigolaient,
De voir rire les autres
Ou sans aucun motif —
Dans le train descendant :
Queluz-Cruz Quebrada…

No comboio descendente
Vinham todos à janela,
Uns calados para os outros
E os outros a dar-lhes trela —
No comboio descendente
Da Cruz Quebrada a Palmela…

Dans le train descendant
Tous étaient aux fenêtres,
Les uns ne pipant mot
À leurs bonimenteurs —
Dans le train descendant :
Cruz Quebrada-Moita…

No comboio descendente
Mas que grande reinação!
Uns dormindo, outros com sono,
E os outros nem sim nem não —
No comboio descendente
De Palmela a Portimão…

Dans le train descendant
Mais quel grand canular !
Dormeurs, ensommeillés,
D’autres entre les deux —
Dans le train descendant
Moita-Portimão…
Fernando Pessoa (1888-1935). No comboio descendente, extrait de Poemas para Lili (sans date). Fernando Pessoa (1888-1935). Dans le train descendant, traduit de : No comboio descendente (sans date) par Patrick Quillier. Source : Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard, 2001 (Bibliothèque de la Pléiade), page 1308.

Jeanne Moreau (1928-2017)Les wagons longs de lit. Cyrus Bassiak [pseudonyme de Serge Rezvani], paroles & musique.
Jeanne Moreau, chant ; Elek Bacsik, guitare ; Michel Gaudry, contrebasse ; Elek Bacsik, , arrangements. Enregistrement : Paris, studios Arsonor.
Extrait de l’album Jeanne Moreau chante 12 nouvelles chansons de Cyrus Bassiak. France, ℗ 1967.

Il m’regardait
J’me détournais
Il m’souriait
J’m’en empêchais
Et il m’a dit en se penchant :
« La fumée, s’il vous plaît, est-ce qu’ça vous déplaît ?
Vous fumez ? Permettez ! Alors, c’est parfait
Voulez-vous mes journaux car le temps est long ?
Pour le tuer, parlons donc, wagons longs de lit »

On s’est connus dans le wagon de lit de long
Le wagon long, le wagon long de nuit
Du Paris–Lyon–Marseille-Menton qui file de nuit
Et nous emporte vers l’Italie
On s’est souri
Dans les sanglots de lit de long, les sanglots longs
Du wagon long de nuit
Et il m’a dit au creux d’l’oreille :
« Dites-moi tu, dis-moi toi, j’vous dirai pareil
À quoi bon nos prénoms
Appelez-moi chéri
Appelle-moi mon amour
On s’connaît à peine
Qu’on s’dise vous, qu’on s’dise tu
Qu’importe, pour une nuit ? »

Dans le wagon de lit de long, passé minuit
On s’est aimé, aimé à la folie
Le Paris–Lyon–Marseille–Menton toute la nuit
Nous emportait vers l’Italie.

On s’est aimé dans les sanglots de lit de long
Les sanglots longs des wagons longs de nuit
Et je lui dis au creux d’l’oreille :
« Être à tu, être à toi, être vous et moi
Quand on n’ se connaît pas
À tu et à toi
Savez-vous, sais-tu bien, qu’j’suis follement émue
D’être à vous, d’être à tu, d’être dans vos bras. »

Le lendemain, il m’a souri « Adieu chérie
J’descends ici
J’te quitte à Vintimille. »
Le Paris–Lyon–Marseille–Menton de lit de long
De long de lit m’a emportée, nous séparant
Vers le soleil à tout jamais,
Bien loin, bien loin, vers l’Italie.
Cyrus Bassiak (pseudonyme de Serge Rezvani). Les wagons longs de lit (1967).

Alice & Franco BattiatoI treni di Tozeur. Franco Battiato & Rosario (Saro) Cosentino, paroles ; Franco Battiato & Giusto Pio, musique.
Alice & Franco Battiato, chant ; Filippo Destrieri, claviers ; Alberto Radius, guitares ; Alfredo Riccardi, violoncelle ; Lino Capra Vaccina, tabla ; Gianfranco d’Adda, batterie ; Marilyn Turner, chœurs ; Franco Battiato, arrangement ; Giusto Pio, direction.
Enregistrement : Milan (Italie), studio Radius. Italie, ℗ 1984.


Nei villaggi di frontiera guardano passare i treni
Le strade deserte di Tozeur
Da una casa lontana tua madre mi vede
Si ricorda di me, delle mie abitudini

Dans les villages de frontière, les routes désertes de Tozeur
Regardent passer les trains.
D’une maison éloignée ta mère me voit,
Elle se souvient de moi, de mes habitudes.

E per un istante ritorna la voglia di vivere
A un’altra velocità
Passano ancora lenti i treni per Tozeur

Et, un instant, revient l’envie de vivre
À une autre vitesse.
Les trains qui vont à Tozeur passent encore avec lenteur.

Nelle chiese abbandonate si preparano rifugi
E nuove astronavi per viaggi interstellari
In una vecchia miniera distese di sale
E un ricordo di me, come un incantesimo

Dans les églises abandonnées on prépare des refuges
Et de nouveaux astronefs pour des voyages interstellaires
Dans une ancienne mine, des plaques de sel
Et un souvenir de moi, comme un sortilège.

E per un istante ritorna la voglia di vivere
A un’altra velocità
Passano ancora lenti i treni per Tozeur

Et, un instant, revient l’envie de vivre
À une autre vitesse.
Les trains qui vont à Tozeur passent encore avec lenteur.

Nei villaggi di frontiera guardano passare
I treni per Tozeur

Dans les villages de frontière, les gens
Regardent passer les trains qui vont à Tozeur.
Franco Battiato & Rosario (Saro) Cosentino. I treni di Tozeur (1984). Franco Battiato & Rosario (Saro) Cosentino. Les trains de Tozeur, traduit de : I treni di Tozeur (1984) par L. & L.

Le temps maudit toujours m’oppresse

11 avril 2020

« Le temps qui va son lent balancement… »


Jeanne Moreau (1928-2017)Le blues indolent. Cyrus Bassiak [pseudonyme de Serge Rezvani], paroles & musique. Musique signée Ward Swingle pour des raisons administratives propres à la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).
Jeanne Moreau, chant ; accompagnement d’orchestre ; Ward Single, arrangement & direction.
Enregistrement : Paris, Comédie des Champs-Elysées.
Extrait de l’album Jeanne Moreau chante 12 chansons de Cyrus Bassiak. France, ℗ 1963.

Je suis indolente, mes yeux sont vagues, vagues, vagues
Et je balance mes hanches vaguement
Mes lèvres remuent, fardées de mots si vagues, vagues
Les passants hésitent en me croisant
Le temps maudit toujours les presse
Le vent si lent pour celle qui attend
Le temps me berce de paresse
Alors je chante sans fin ce vague chant.

Refrain
Les jeux de l’amour sont comme les jeux du hasard
Qui rêve de cœur souvent est servi de pique noir
Qui cherche un regard reçoit des rires moqueurs.

Les hommes nonchalants me font des signes vagues, vagues
Et me frôlent de l’épaule vaguement
Une étreinte vague entre deux êtres vagues, vagues
C’est un peu renier le néant
Le temps maudit toujours nous presse
Le temps pourtant qui va si lentement
Le temps efface mes caresses
Alors je chante sans fin ce vague chant.

Et je suis si triste quand les hommes vagues, vagues, vagues
Se reposent dans mes bras vaguement
Vaguement divaguent dans leur sommeil si vague, vague
Quand ils dorment, ils ressemblent aux enfants
Le temps maudit toujours m’oppresse
Le temps qui va son lent balancement
Le temps emporte ma tendresse
Alors je chante sans fin ce vague chant.
Serge Rezvani (né en 1928). Le blues indolent (1963).