Milva • La canzone della Moldava (Brecht & Eisler)
La notte più lunga eterna non è.
Bertolt Brecht (1898-1956), adaptation italienne de Luigi Lunari (1934-2019). La canzone della Moldava (1975), adapté de Das Lied von der Moldau (1943, 1ère publication 1956).
………
Même la nuit la plus longue n’est pas éternelle, prophétisait Brecht en 1943. Acceptons-en l’augure, nous qui entrons dans un crépuscule qui s’obscurcit de jour en jour.
J’ai trouvé la semaine dernière, dans une boutique de disques vinyles d’occasion, l’album Brecht de Milva — non pas l’extraordinaire et indispensable Milva canta Brecht de 1971, enregistré en studio, mais la captation d’un spectacle du Piccolo Teatro de Milan donné à Prato, près de Florence, en mars 1975. Le son en est un peu moins bon, bien sûr, mais ce récital, intitulé Io, Bertolt Brecht n. 2 (« Moi, Bertolt Brecht. No 2 »), est tout aussi captivant que le premier.
Il y a la voix et la présence incomparables de Milva, très à l’aise dans ce répertoire qui semble être le sien propre. Il faut dire que les adaptations italiennes des textes de Brecht, réalisées par Luigi Lunari (1934-2019), lui-même homme de lettres et musicien, s’adaptent aux musiques de Weill ou d’Eisler avec un tel naturel qu’elles semblent même plus fluides que les versions originales allemandes.
………
Milva (1939-2021) • La canzone della Moldava. Luigi Lunari, paroles italiennes ; Hanns Eisler, musique, d’après le motif principal de Vltava = la Moldau, poème symphonique de Bedřich Smetana. Adaptation italienne de Das Lied von der Moldau, poème posthume de Bertolt Brecht (édition Eisler) intégré, également de manière posthume, à sa pièce Schweyk im Zweiten Weltkrieg (« Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale », 1943).
Milva, chant ; Beppe Moraschi, piano.
Enregistrement public : spectacle Io, Bertolt Brecht n. 2, mise en scène de Giorgio Strehler ; spectacle du Piccolo Teatro di Milano ; avec Giorgio Strehler et Milva. Prato (Toscane, Italie), Teatro Metastasio, 15 & 16 mars 1975.
Extrait de l’album Brecht / Milva. Italie : Ricordi, ℗ 1975.
………
In fondo alla Moldava vanno le pietre,
Sepolti a Praga riposan tre re.
A questo mondo niente rimane uguale,
La notte più lunga eterna non è.
Au fond de la Vltava dérivent les pierres,
Sous la terre de Prague reposent trois rois.
Dans ce monde rien ne perdure,
Même la nuit la plus longue n’est pas éternelle.
Si mutano i tempi, l’inutile lotta
Di galli violenti futuro non ha.
I folli progetti di tutti i potenti
Si oppongono invano al tempo che va.
Car les temps changent. Les vaines luttes
Des coqs sanguinaires n’ont pas d’avenir
Et le temps qui passe viendra à bout
De la folie des puissants d’aujourd’hui.
In fondo alla Moldava vanno le pietre,
Sepolti a Praga riposan tre re.
A questo mondo niente rimane uguale,
La notte più lunga eterna non è.
Au fond de la Vltava dérivent les pierres,
Sous la terre de Prague reposent trois rois.
Dans ce monde rien ne perdure,
Et même la nuit la plus longue n’est pas éternelle.
Bertolt Brecht (1898-1956), adaptation italienne de Luigi Lunari (1934-2019). La canzone della Moldava (1975), adapté de Das Lied von der Moldau (1943, 1ère publication 1956).
Bertolt Brecht (1898-1956). Le chant de la Vlatava, trad. par L. & L. de l’adaptation italienne La canzone della Moldava (1975) réalisée par Luigi Lunari (1934-2019) de Das Lied von der Moldau (1943, 1ère publication 1956).
………
Le texte original allemand de cette Chanson de la Vltava, tel qu’il est connu dans sa forme publiée, n’est pas directement de Brecht lui-même. Il a été établi en 1956, à la mort du dramaturge, par Hanns Eisler à partir d’un long poème de 1943, laissé inachevé par Brecht. C’est ce texte, mis en musique par Eisler (sur la base d’un motif mélodique issu de Vltava, ou La Moldau, le poème symphonique de Smetana), qui a ensuite été intégré à la pièce Schweyk im Zweiten Weltkrieg (« Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale »), écrite par Brecht en 1943. Das Lied von der Moldau semble avoir été créé par Gisela May (1924-2016), actrice et chanteuse dans le Berliner Ensemble, la compagnie fondée à Berlin par Brecht.
………
Gisela May (1924-2016) • Das Lied von der Moldau. Bertolt Brecht, paroles ; Hanns Eisler, musique, d’après le motif principal de Vltava = la Moldau, poème symphonique de Bedřich Smetana. Poème de Bertolt Brecht (édition Eisler) intégré de façon posthume à sa pièce Schweyk im Zweiten Weltkrieg (« Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale », 1943).
Gisela May, chant ; accompagnement d’orchestre ; Henry Krtschil, direction.
Extrait de l’album Lieder mit Gisela May / Eisler. Allemagne (RDA) : Nova, ℗ 1973.
………
Am Grunde der Moldau wandern die Steine
Es liegen drei Kaiser begraben in Prag.
Das Große bleibt groß nicht und klein nicht das Kleine.
Die Nacht hat zwölf Stunden, dann kommt schon der Tag.Es wechseln die Zeiten. Die riesigen Pläne
Der Mächtigen kommen am Ende zum Halt.
Und gehn sie einher auch wie blutige Hähne
Es wechseln die Zeiten, da hilft kein Gewalt.Am Grunde der Moldau wandern die Steine
Es liegen drei Kaiser begraben in Prag.
Das Große bleibt groß nicht und klein nicht das Kleine.
Die Nacht hat zwölf Stunden, dann kommt schon der Tag.
Bertolt Brecht (1898-1956). Das Lied von der Moldau (1943, 1ère publication 1956). Poème posthume de Bertolt Brecht intégré, également de manière posthume, à sa pièce Schweyk im Zweiten Weltkrieg (« Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale », 1943)
………
Il existe aussi une version française de cette chanson (Le chant de la Moldau), enregistrée par Pia Colombo dès 1962 à l’occasion de sa participation, dans le rôle de Madame Patocka, au spectacle Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale monté par Roger Planchon au Théâtre de la Cité (futur TNP) de Villeurbanne. Malgré tout le respect dû à Pia Colombo et à Planchon, je trouve cette version beaucoup moins convaincante que celle du spectacle du Piccolo Teatro — le texte français, à la métrique assez bancale, ne sonne pas bien et n’aide guère la chanteuse.
………
Pia Colombo (1934-1986) • Chant de la Moldau. André Gisselbrecht & Joël Lefebvre, paroles françaises ; Hanns Eisler, musique, d’après le motif principal de Vltava = la Moldau, poème symphonique de Bedřich Smetana. Adaptation française de Das Lied von der Moldau, poème posthume de Bertolt Brecht (édition Eisler) intégré, également de manière posthume, à sa pièce Schweyk im Zweiten Weltkrieg (« Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale », 1943).
Pia Colombo, chant ; Claude Lochy, Oswald D’Andréa, piano.
Extrait de l’album Schweyk / Bertolt Brecht, Hanns Eisler . France : Philips, ℗ 1962.
………
Les eaux de la Moldau roulent même les pierres
Les grands passent du trône à la terre
Prague a vu trois empereurs et les trois sont sous terre
Les longues nuits pâlissent au passage des heures.Tout se transforme et la nuit salue le jour
Ils ont dressé des plans, mais leur temps a un terme
Ils ont pu parader, la mort salue la vie
Rien ne ressemblera à ce qui a été, la mort salue le jour.Les eaux de la Moldau roulent même les pierres
Au travers des ruines passe l’avenir
Prague a vu trois empereurs et les trois sont sous terre
Et si la nuit est longue, c’est que le jour est là.
Bertolt Brecht (1898-1956), adaptation française d’André Gisselbrecht & Joël Lefebvre. Chant de la Moldau (1962), adapté de Das Lied von der Moldau (1943, 1ère publication 1956).
………
Hermínia Silva • Fado das mãos sujas

Timbre à l’effigie de Hermínia Silva édité en 2011 par CTT Correios (Portugal)
.
………
Entendre l’épatante Hermínia Silva (1907-1993), l’une des trois étoiles de plus grande magnitude dans l’histoire du fado — mettons des quatre, si on y adjoint Maria Teresa de Noronha —, après avoir baigné dans la fadeur des voix actuelles, presque toutes sans forme ni expression, voire absentes de leur propre chant, est un délice.
Hermínia, morte à Lisbonne un 13 juin, comme aujourd’hui, n’était pas que fadiste. Plus encore que sa cadette Amália Rodrigues, elle a exercé une activité soutenue d’actrice de théâtre et de cinéma, s’illustrant tout particulièrement dans la « revue à la portugaise » (revista à portuguesa, ou teatro de revista), une forme de théâtre musical à tendance satirique et comique inspirée de la revue française.
Dans la revue Chuva de mulheres (« Pluie de femmes »), présentée à Lisbonne en 1937, elle crée plusieurs fados qui sont ensuite restés des valeurs sûres de son répertoire tout au long de sa carrière. Parmi ceux-ci : le Fado das mãos sujas (« Fado das mains sales »), une sorte d’hymne aux travailleurs — un thème qui, selon Agnès Pellerin (Le fado, Chandeigne, 2003), n’était guère prisé par la censure du régime salazariste (« l’Estado novo ») officiellement installé depuis 1933 :
La censure interdit ainsi unanimement tous les fados qui font référence à la faim, la pauvreté ou la misère. […] De même, tous les fados qui ont pour thème la fierté du travail sont à leur tour interdits. […]
De manière générale, tous les fados dont la thématique est liée à la valorisation des travailleurs sont unanimement associés par le régime au « péril » communiste, alors même qu’ils ne manifestent souvent aucun signe de politisation. La thématique des travailleurs est a priori taboue.
Agnès Pellerin, Le fado, Chandeigne, 2003, ISBN 2-906462-92-6, pages 85-87.
Le Fado das mãos sujas doit peut-être son salut à ses concessions au catholicisme (« Mains qui savent prier quand sonne l’angélus… ») et au patriotisme (à travers l’évocation, dans le dernier couplet, de la présence portugaise aux côtés des alliés dans la 1ère Guerre mondiale). Hermínia en a réalisé un premier enregistrement en 1948, soit plus de 10 ans après l’avoir créé à la scène, et un second en 1975. Le clip ci-dessous, dans lequel elle chante avec accompagnement d’orchestre, est extrait d’une émission de variétés produite et diffusée par la RTP (la télévision publique portugaise) dans les années 1960.
………
Hermínia Silva (1907-1994) • Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : Extrait d’une émission de la série Melodias de sempre. Production : Rádio e Televisão de Portugal (RTP), années 1960 (1966 ?).
………
Mãos sujas do suor, mãos negras do trabalho
Penhor de gente humilde, o seu melhor brasão
São quem maneja a serra e quem empunha o malho
São quem desbrava a terra e quem semeia o pão
Mains sales, mains noires de sueur et de travail
Le lot des humbles, le plus beau blason
De ceux qui empoignent la scie ou le marteau,
De ceux qui défrichent et qui sèment.
Mãos queimadas pelo sol das ceifas, dos trigais
Ungiram-se de mosto nas dornas dos lagares
Andaram na montanha a derrubar pinhais
Nas galeras do sonho atravessaram mares
Mains brûlées par le soleil des moissons,
Bleuies de moût dans les cuves des pressoirs,
Mains qui coupent le bois dans la montagne,
Qui ont traversé les mers dans les galères du rêve…
Ter as mãos sujas do trabalho
É ser alguém
O que só pode acontecer aos homens sãos
Tenho as mãos sujas, que me importa
Ainda bem
Mas ai de quem não tem coragem
P’ra sujar um dia as mãos
Avoir les mains salies par le travail
C’est être quelqu’un
Cela n’arrive qu’aux hommes sains.
J’ai les mains sales, et alors ?
Tant mieux !
Malheur à celui qui n’a pas le courage
De se salir un jour les mains !
Mãos sujas dos metais e do carvão das minas
Mãos que sabem rezar ao toque das trindades
Mãos que na rocha negra e áspera das colinas
Ergueram catedrais, aldeias e cidades
Mains salies aux métaux et au charbon des mines,
Mains qui savent prier quand sonne l’angélus,
Mains qui, de la roche noire et âpre des collines
Ont bâti des cathédrales, des villages et des villes.
Mãos que um dia na França, olhando a pátria-mãe
Pegaram num clarim, tocando a unir fileiras
Andaram arranhando a terra de ninguém
E amassaram com o sangue o bairro das trincheiras
Mains qui un jour en France, alors que les yeux se tournaient vers la mère-patrie,
Ont sonné le clairon pour former les rangs,
Ont gratté le sol du no man’s land,
Pétrissant avec du sang la glaise des tranchées.
Frederico de Brito (1894-1977). Mãos sujas. Extrait de la revue Chuva de mulheres (1937).
.Frederico de Brito (1894-1977). Mains sales, trad. par L. & L. de Mãos sujas (1997). Extrait de la revue Chuva de mulheres (1937).
………
Hermínia Silva (1907-1994) • Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; António Chainho, guitare portugaise ; José Maria Nóbrega, guitare.
Portugal : Decca, ℗ 1975.
………
Hermínia Silva (1907-1994) • Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; Victor Ramos, guitare portugaise ; Abel Negrão, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, 1948.
Portugal, 1948.
………
Eu estive em Nova Iorque mixando « Circuladô » quando recebi a carta de Maddalena Fellini me sugerindo, em nome da Fondazione Fellini, que eu fizesse uma apresentação em Rimini em homenagem a Federico e Giulietta. A irmã de Federico me contava que Giulietta chegara a conhecer a canção que eu escrevera sobre ela e que ficara tocada. Maddalena deplorava (quase tanto quanto eu) que o casal tivesse morrido sem que um encontro pessoal nos tivesse sido concedido pelo acaso, o destino, Deus, os deuses.
Caetano Veloso. Extrait du livret d’accompagnement de son album Omaggio a Federico e Giulietta, Brésil, 1999.J’étais à New York pour le mixage de « Circuladô » quand j’ai reçu la lettre de Maddalena Fellini qui me suggérait, au nom de la Fondazione Fellini, de faire une présentation à Rimini en hommage à Federico et Giulietta. La sœur de Federico me disait que Giulietta connaissait la chanson* que j’avais écrite sur elle et qu’elle en avait été touchée. Maddalena déplorait (presque autant que moi) que le couple soit mort sans qu’une rencontre nous ait été octroyée par le hasard, le destin, Dieu, les dieux.
Caetano Veloso. Extrait du livret d’accompagnement de son album Omaggio a Federico e Giulietta, Brésil, 1999. Traduction L. & L.
* « Giulietta Masina », chanson de Caetano Veloso (paroles & musique), interprétée par lui-même dans son album Caetano (Brésil, 1987).
………
L’album Circuladô de Caetano Veloso est paru en 1991, alors que Federico Fellini (né à Rimini le 20 janvier 1920 et mort à Rome le 31 octobre 1993) et Giulietta Masina (née le 22 février 1921 à San Giorgio di Piano, province de Bologne, morte le 23 mars 1994 à Rome) étaient encore l’un et l’autre en vie. Malgré cette confusion dans la chronologie, Caetano Veloso a bien donné ce spectacle en hommage à l’un des couples les plus célèbres du cinéma italien — non à Rimini comme envisagé, mais à Saint-Marin, situé à brève distance de la ville natale de Fellini. Le récital s’ouvrait sur Que não se vê, une des musiques composées par Nino Rota pour La dolce vita, le film de 1960 (dans lequel Giulietta n’apparaît pas). Sur cette musique Caetano chante un texte dont il est l’auteur, et reprend aussi une strophe de Come tu mi vuoi, les paroles italiennes écrites sur la même musique, postérieurement au film, pour l’actrice et chanteuse Katyna Ranieri (1927-2018).
………
Caetano Veloso • Que não se vê. Caetano Veloso, paroles portugaises ; Nino Rota, musique. Comprend une strophe chantée en italien de Come tu mi vuoi, écrite sur la même musique par Antonio Amurri. Musique extraite de la bande originale du film La dolce vita, réalisé par Federico Fellini (Italie & France, 1960).
Caetano Veloso, chant ; Luiz Brasil, guitare ; Jaques Morelenbaum, violoncelle ; Jorge Helder, basse ; Carlos Balla, batterie ; Jaques Morelenbaum, arrangements, direction.
Enregistrement public au Teatro Nuovo Dogana (Saint-Marin, république de Saint-Marin), 28 au 30 octobre 1997.
Extrait de l’album Omaggio a Federico e Giulietta / Caetano Veloso. Brésil, 1999.
………
Uma intensa luz que não se vê
Passa pela voz ao se calar
É a vez de uma estrela
Guarda o nome dela
Nosso coração é o seu lugar
Une intense lumière qui ne se voit pas
Passe par la voix quand elle se tait
Voici qu’apparaît une étoile
Retiens son nom
Sa place est dans notre cœur.
Somos sempre sós e ainda assim
Ela brilha em nós, em ti, em mim
Nem bruta, nem bela
O silêncio é tê-la
A voz dessa luz, sem fim, sem fim
Nous sommes toujours seuls, et même ainsi
Elle brille en nous, en toi, en moi,
Ni laide ni belle.
Le silence, c’est avoir
La voix de cette lumière, toujours, toujours.
Come tu mi vuoi, sarò, sarò
Quello che tu vuoi, farò, farò
Non ti lascierò mai
Ma non ti amerò mai
Questo tu lo sai, si lo sai
Je serai comme tu me veux,
Je ferai ce que tu veux.
Je ne te quitterai jamais
Mais je ne t’aimerai jamais.
Cela tu le sais, oui tu le sais.
Uma intensa luz que não se vê
Passa pela voz ao se calar
Une intense lumière qui ne se voit pas
Passe par la voix quand elle se tait.
Caetano Veloso. Que não se vê (1997). Contient une strophe de l’original italien Come tu mi vuoi, d’Antonio Amurri (1925-1992).
.Caetano Veloso. Qui ne se voit pas, trad. par L. & L. de Que não se vê (1997). Contient une strophe traduite de l’original italien Come tu mi vuoi, d’Antonio Amurri (1925-1992).
………
Katyna Ranieri (1927-2018) • Come tu mi vuoi. Antonio Amurri, paroles ; Nino Rota, musique. Musique extraite de la bande originale du film La dolce vita, réalisé par Federico Fellini (Italie & France, 1960).
Katyna Ranieri, chant ; accompagnement d’orchestre.
Italie, [198?].
………
Come tu mi vuoi, sarò, sarò
Quello che tu vuoi, farò, farò
Non ti lascierò mai
Ma non ti amerò mai
Questo tu lo sai, si lo sai
Je serai comme tu me veux,
Je ferai ce que tu veux.
Je ne te quitterai jamais
Mais je ne t’aimerai jamais.
Cela tu le sais, oui tu le sais.
Ed accanto a te starò, starò
In serenità vivrò, vivrò
Una dolce vita. Una buona vita
Come tu la vuoi, io ti darò
Et je resterai près de toi
Dans la sérénité, je vivrai
Une vie douce. La bonne vie
Que tu veux, je te la donnerai.
Parlerai con me ed io con te
Mi dirai di te ed io di me
E mi bacerai tu, e ti bacerò io
Ma non ti amerò, non potrò
Tu parleras avec moi, moi avec toi.
Tu me parleras de toi et moi de moi.
Tu m’embrasseras, je t’embrasserai
Mais je ne t’aimerai pas, je ne pourrai pas.
Tu vivrai per me ed io per te
Molta intimità fra te e me
Una dolce vita. Una buona vita
Come tu mi vuoi
Per te sarò
Tu vivras pour moi et moi pour toi
Une grande intimité entre toi et moi
Une vie douce. Une bonne vie.
Comme tu me veux,
Ainsi je serai.
Antonio Amurri (1925-1992). Come tu mi vuoi.
.Antonio Amurri (1925-1992). Comme tu me veux, trad. par L. & L. de Come tu mi vuoi.
………
Les manifestations éclatantes du hasard
Ce même jour en rentrant chez moi je fis, devant la gare d’Orsay, une autre rencontre. Traînant autour des voyageurs, le marin qui m’avait suivi, la nuit pour moi fameuse, attendait je ne sais quoi en compagnie de son énorme sac de toile. Il guettait d’un œil inquiet les rares voyageurs qui, dans les gares, vont et viennent comme des animaux pris au piège.
[…] Je ne sais quel sentiment me poussa à tourner à mon tour autour de lui en cherchant à lui adresser la parole. Il pouvait, lui, m’aider à comprendre les manifestations éclatantes du hasard.
En le retrouvant à l’endroit même où j’avais fait sa connaissance, je me persuadais que cette coïncidence avait une importance considérable. Je savais que les lieux et les décors ont sur la mémoire et l’imagination une influence profonde et j’espérais, cette nuit-là, trouver le mot de l’énigme.
Je comptais sur Paris, sur la nuit et sur le vent.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Pages 78-79.
………
Buffy Sainte-Marie • Guess who I saw in Paris. Buffy Sainte-Marie, paroles & musique.
Buffy Sainte-Marie, chant ; Bob Bozina, guitare ; Rick Oxendine, basse ; John Craviotto, batterie ; Mark Roth, production.
Extrait de l’album Illuminations / Buffy Sainte-Marie. États-Unis, ℗ 1969.
………
Attitude singulière sur le pont des Arts
Je savais bien que Paris est une ville obscure et pleine de mystères, que les hommes qui y évoluent sont souvent des êtres qui se cachent, traqués ou perdus, mais je ne croyais pas qu’il fût réellement possible d’échapper ainsi à toutes les sanctions dont on menace à chaque instant les naïfs de mon acabit. Je semblais ignorer la nuit et je me souvins tout à coup de longues promenades solitaires, pendant lesquelles il m’eût été loisible de commettre les actes les plus irréguliers sans attirer l’attention. Et pour m’en donner une preuve immédiate je m’étonnais que personne ne semblât se soucier de l’attitude singulière du groupe que nous formions, le marin et moi, assis sur les marches du pont des Arts.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Page 84.
………
Catherine Ringer • Le vent. Georges Brassens, paroles & musique.
Catherine Ringer, chant. Extrait de la bande originale du film Reines d’un jour (France, 2001), Marion Vernoux, réalisatrice.
France, ℗ 2001.
………
Si par hasard,
Sur le pont des Arts,
Tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard,
Sur le pont des Arts,
Tu croises le vent, le vent maraud,
Prudence, prends garde à ton chapeau !Les jean-foutre et les gens probes
Médisent du vent furibond
Qui rebrousse les bois, détrousse les toits, retrousse les robes…
Des jean-foutre et des gens probes,
Le vent, je vous en réponds,
S’en soucie, et c’est justice, comme de Colin-tamponBien sûr, si l’on ne se fonde
Que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brute raffolant de nuire à tout le monde
Mais une attention profonde
Prouve que c’est chez les fâcheux
Qu’il préfère choisir les victimes de ses petits jeux.
Georges Brassens (1921-1981). Le vent (1953)
Le samedi soir à Paris
— Où allons-nous ?
[…]
Georgette, le marin, le chien et moi-même ne pouvions répondre et nous poursuivions cette réponse, marchant à l’aventure, poussés ici plutôt que là par une invincible fatigue.
En y réfléchissant bien, tandis que sous les arbres des Champs-Élysées nous marchions à pas mous, je croyais deviner un but, celui de tous les promeneurs nocturnes de Paris : nous étions partis à la recherche d’un cadavre.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Page 22.
………
Patachou (1918-2015) • Le samedi soir à Paris. Roger Lucchesi, paroles ; Howard Blake, musique.
Patachou, chant ; avec Joss Baselli et son orchestre.
France, 1954.
………
Jean Yanne • J’aime pas le rock
Je trouve que le rock, ça n’existe pas tout à fait.
Marguerite Duras (1914-1996). À tort et à travers (1987), dans Le monde extérieur : Outside 2, textes rassemblés par Christiane Blot-Labarrère, 1993.
………
Jean Yanne (1933-2003), sous le nom de Johnny « Rock » Feller • J’aime pas le rock. Jean Yanne, paroles ; Jean Baïtzouroff, musique.
Vidéo : extrait de l’émission C’est du bluff, diffusée le 08 janvier 1962. Jean Yanne, participant ; autres participants non identifiés. Production : RTF [Radiodiffusion-télévision française], France, 1962.
Bande-son extraite du disque 45t Dansez avec Johnny « Rock » Feller et ses « Rock » Child. France : Fontana, ℗ 1961.
………
Mísia • Par rêve (Pessoa)
Paixões diagonais (1999) est le deuxième album enregistré par Mísia pour la maison de disques française Erato, après l’impeccable Garras dos Sentidos (1998) qui reste aujourd’hui l’un des sommets de sa discographie. Et c’est à « tous les ‘ératiens’ » que la chanteuse a dédié Par rêve, premier morceau en langue française de son répertoire. Il s’agit d’une composition d’Amélia Muge sur un poème de Pessoa écrit en français, une langue qu’il maîtrisait mal.
………
Mísia • Par rêve. Poème de Fernando Pessoa ; Amélia Muge, musique.
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; António Pinto & Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Marino de Freitas, contrebasse ; João Paulo, piano ; Ricardo Dias, piano, arrangements. Enregistrement : Lisbonne (Portugal), studio Xangri La, mai 1999.
Extrait de l’album Paixões Diagonais / Mísia. France : Erato Disques, ℗ 1999.
………
Si vous m’aimiez un peu ?… Par rêve,
Non par amour…
Un rien… L’amour que l’on achève
Est lourd.Faites de moi un qui vous aime,
Pas qui je suis…
Quand le rêve est beau, le jour même
Sourit.Que je sois triste ou laid — c’est l’ombre…
Pour que le jour
Vous soit frais, je vous fais ce sombre
Séjour.
Fernando Pessoa (1888-1935). Trois chansons mortes. III (1923). Première publication dans : Contemporânea, 7, Janeiro de 1923, p. 20-21.
Natércia da Conceição • A rir, a brincar
C’est un type de fado totalement démodé, adorable. Cette façon d’articuler et de chanter le portugais… Ce type de jeu de guitare portugaise avec ces courts portamenti, cette recherche de fluidité, cette façon de « chanter », typiques du jeu de Lisbonne (par opposition à celui de Coimbra)…
Natércia da Conceição, née en 1934, a émigré en 1970 aux États-Unis pour y fonder une casa de fados. Elle y est morte en octobre 2009.
………
[Digression grammaticale]
Il y a dans le texte de ce fado deux jolis spécimens d’infinitif conjugué (« infinitivo pessoal »), une réjouissante — et très élégante — particularité de la morphologie du portugais : « Nenhum de nós teve culpa / De me quereres e eu te querer ». Quereres est la 2e personne du singulier du verbe querer (« aimer » ou « vouloir ») à l’infinitif présent, querer la 1ère personne. En français : « Aucun de nous n’était coupable, / Ni toi de m’aimer, ni moi de t’aimer. »
………
Natércia da Conceição (1934-2009) • A rir, a brincar. Fernando Farinha, paroles ; Miguel Ramos, musique.
Natércia da Conceição, chant ; Manuel Mendes & Armindo Fernandes, guitare portugaise ; Manuel Martins & Mário Pacheco, guitare. Enregistrement : Lisbonne, studios Polysom.
Portugal : Mundusom, sans date [années 1960].
………
A rir, a brincar, trocámos um sorriso
Cruzámos um olhar, palavras não houveram
Somente o coração falou por nós os dois
E disse coisas lindas que os lábios não disseram
Tout en riant, en plaisantant, nous avons échangé
Un sourire, un regard, sans rien dire.
Le cœur seul parlait pour nous deux,
Disant ce que les lèvres taisaient.
Nenhum de nós teve culpa
De me quereres e eu te querer
Eu olhei e tu olhaste
Eu gostei e tu gostaste
E nada mais sei dizer.
Que importa que o mundo fale
Maldizendo o nosso amor?
Se ele fala, tem razão:
É sinal que esta paixão
Sempre tem algum valor
Ce n’était ni ta faute ni la mienne,
Si tu m’aimais, si je t’aimais.
Je t’ai regardé, tu m’as regardé,
Tu m’as plu et je t’ai plu,
Voilà tout.
Et qu’importent
Les médisances du monde ?
Si le monde parle, il a raison :
C’est le signe que cet amour
A toujours de la valeur.
Falar sem saber não chega a ser falar,
Não chega a ser dizer, só fala quem não sente
Ou não sabe sentir o que é um grande amor
Que nasce dentro em nós e morre com a gente.
Parler sans savoir, ce n’est pas parler,
C’est ne rien dire. Ceux qui parlent ne ressentent pas
Ou ne savent pas ressentir ce qu’est un grand amour
Qui naît en nous et mourra avec nous.
Fernando Farinha (1928-1988). A rir, a brincar.
.Fernando Farinha (1928-1988). En riant, en plaisantant, trad. par L. & L. de A rir, a brincar.
………

