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Actualité de la saudade. 3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

28 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo (ce billet)

Le duo Fado Bicha, on l’a vu dans le billet précédent, retrouve une pratique du fado antérieure à l’instauration de la dictature : un fado « vadio », extrêmement libre dans ses thèmes et dans ses formes. Cette liberté originelle redécouverte, il la met à profit pour développer un fado engagé, notamment dans la défense des personnes LGBT+ et la question de l’identité personnelle liée au genre. Mais l’activisme de Fado Bicha embrasse encore d’autres causes, d’autres indignations.

3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

………

Marielle Franco (1979-2018), métisse issue des favelas, était une femme politique brésilienne, élue socialiste à la mairie de Rio de Janeiro, militante des droits humains et de la cause LGBT, assassinée le 14 mars 2018 à Rio.

Dans la vidéo ci-dessous, captée lors d’un concert en Belgique, c’est à elle que Fado Bicha rend hommage en lui dédiant son interprétation de Mulher do fim do mundo, une chanson créée en 2015 par la chanteuse brésilienne Elza Soares.

L’expression fim do mundo signifie à la fois « bout du monde » et « fin du monde » et cette ambiguïté n’est pas vraiment levée par le texte de la chanson, dont le titre signifie tout autant « Femme du bout du monde » que « Femme de la fin du monde ».

Fado Bicha | Mulher do fim do mundo. Romulo Fróes & Alice Coutinho, paroles et musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare). Captation : Belgique ? 2019.
La chanson commence vers 1 min 19 s ; elle est précédée de la dédicace à Marielle Franco et de la présentation du morceau et de sa créatrice, Elza Soares.

La version originale de cette chanson a donné son titre à l’album dont elle est extraite. Comme Marielle Franco, Elza Soares est née dans une favela de Rio. Elle est noire. Elle a aujourd’hui 81 ou 88 ans, on ne sait pas. Sa vie a été difficile, sa carrière a connu des hauts et des bas, mais elle est à présent reconnue comme l’une des plus grandes chanteuses brésiliennes vivantes. L’album A Mulher do fim do mundo, publié en octobre 2015, a été acclamé par la critique et couvert de récompenses, au Brésil mais aussi à l’étranger.

Sur Elza Soares. À lire ou à écouter :

  • « La muse de Garrincha », par Nicolas Bourcier, dans : Le Monde (en ligne), 30 juin 2014
  • « Elza Soares : Sexe et noirceur » : « à 78 ans, la star de la samba publie « A Mulher da Fim do Mundo » (la femme de la fin du monde) portrait sans fard d’une chanteuse au timbre rauque et au propos direct », podcast, par Matthieu Conquet (production) et Benjamin Hûdans (réalisation). France culture, 31 mai 2016

Elza Soares | Mulher do fim do mundo. Romulo Fróes & Alice Coutinho, paroles et musique.
Elza Soares, chant ; Edmur Mello, guitare ; Rodrigo Campos, cavaquinho ; Aramis Abelardo Rocha et Robson Rocha, violon ; Deni Rocha, violoncelle ; Kiko Dinucci, guitare électrique ; Marcelo Cabral, basse électrique et synthétiseur ; Cuca Ferreira, flûte ; Guilherme Kastrup, batterie ; Felipe Roseno, percussion.
Extrait de l’album A mulher do fim do mundo. Brésil, Circus, 2015.
Vidéo : Paula Gaitán, réalisation. Production : Aruac Filmes. Brésil, 2017.

Meu choro não é nada além de carnaval
É lágrima de samba na ponta dos pés
A multidão avança como vendaval
Me joga na avenida que não sei qual é

Si je pleure, ce n’est rien d’autre que le carnaval
Une larme de samba sur la pointe des pieds
La foule qui avance comme une tempête
Et qui me ballotte dans une avenue dont j’ignore le nom
Pirata e super-homem cantam o calor
Um peixe amarelo beija minha mão
As asas de um anjo soltas pelo chão
Na chuva de confetes deixo a minha dor

Pirate et Superman chantent la chaleur
Un poisson jaune me fait le baise-main
Les ailes d’un ange traînent par terre
Une pluie de confettis tombe sur ma douleur
Na avenida deixei lá
A pele preta e a minha voz
Na avenida deixei lá
A minha fala, minha opinião

Sur cette avenue j’ai déposé
Ma peau noire et ma voix
Sur cette avenue j’ai déposé
Ma parole, mon opinion
A minha casa, minha solidão
Joguei do alto do terceiro andar
Quebrei a cara e me livrei do
Resto
Dessa
Vida,
Na avenida,
Dura
Até
O fim

Ma solitude, ma maison
J’ai tout jeté du haut du troisième étage
Je n’ai plus d’illusions et je me suis libérée du
Reste
De cette
Vie
Dans l’avenue,
Dure
Jusqu’au
Bout
Mulher do fim do mundo
Eu sou
Eu vou
Até o fim
Cantar

Femme du bout du monde
Je suis
Je vais
Jusqu’au bout
Chanter

Alice Coutinho. A mulher do fim do mundo (2015). Alice Coutinho. La femme du bout du monde, traduit de : A mulher do fim do mundo (2015) par L. & L.

Actualité de la saudade. 3. Fado Bicha

27 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha (ce billet)
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo (à venir)

Le troisième billet de la série « Actualité de la saudade » est consacré à Fado Bicha, un duo qui, contrairement aux artistes évoqués dans les billets précédents, a choisi le fado comme mode d’expression privilégié. Mais leur fado est militant, un type d’emploi de la « canção nacional » qui avait disparu avec l’avènement de la dictature au Portugal et n’avait pas vraiment été réinvesti après la Révolution des œillets de 1974. C’est sur cette friche que s’installe aujourd’hui Fado Bicha.

3. Fado Bicha

………

Fado Bicha : le nom du duo formé par Tiago Lila (chant) et João Caçador (guitare) est l’annonce d’un programme. « Fado » : c’est là, dans cet espace précis de la tradition portugaise que se fixe l’activité artistique du duo ;  « bicha » : ce terme qui désigne, entre autres, la femelle d’un animal, est employé au sens figuré d’une manière à peu près équivalente au français « pédé ». Il n’y a donc pas à s’étonner que le répertoire de Fado Bicha soit essentiellement voué à la défense active des personnes LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes, queer…). Voici ce que Tiago Lila et João Caçador disent de ce nom sur la page du projet A música portuguesa a gostar dela própria qui leur est consacrée [lien] :

« Fado Bicha » vem da subversão, da experimentação. Está muito ligado a uma rebelião contra os termos, as dinâmicas e as estruturas que nos oprimem; e a uma experimentação pessoal, uma desconstrução do género, uma liberdade de movimentos. É Fado Bicha precisamente porque tem esse caracter de não aceitar imposições. Porque o fado é sentir e deitar cá para fora e ouvir de coração aberto. As canções são as de todas nós mas vistas por um novo prisma. Ambos amamos o fado e sentimos que ele faz parte da nossa identidade criativa. No entanto, o fado não incluía uma parte importante da nossa identidade: o facto de sermos LGBT+, se sermos queer, de sermos bichas.
Até agora.

« Fado Bicha » vient de la subversion, de l’expérimentation. Ce nom est très lié à une rébellion contre les termes, les dynamiques et les structures qui nous oppriment, ainsi qu’à une expérimentation personnelle, une déconstruction du genre, une liberté de mouvement. « Fado Bicha » exprime précisément le refus de ce qui est imposé. Parce que le Fado, c’est sentir, s’abandonner et écouter avec le cœur. Les chansons sont celles que nous connaissons tous et qui nous appartiennent, mais vues à travers un prisme nouveau. L’un et l’autre, nous aimons le fado et il fait partie de notre identité créative. Mais le fado laissait de côté une partie importante de notre identité : le fait que nous soyons LGBT+, que nous soyons queer, que nous soyons pédés. Jusqu’à présent.

Cette vidéo artisanale, prise dans un bar du quartier d’Alfama à Lisbonne, illustre un des axes de la constitution de leur répertoire. Fria claridade est un des fados qu’Amália Rodrigues, très tôt, a constitués sur des poèmes à connotation homoérotique de Pedro Homem de Melo (1904-1984) (voir le billet Fado José Marques do Amaral : Fria claridade (Amália), Não me chamem pelo nome (Mísia) [lien]).

Fado Bicha | Fria Claridade. Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique (Marcha José Marques do Amaral).
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare électrique).
Captation : Lisbonne (Portugal), bar Favela Lx, 2017 ?. Vidéo : Fado Bicha, Portugal, 2017 (mise en ligne).

Autant que de reprendre à l’identique le répertoire d’autrui (en particulier celui d’Amália, à qui ils vouent une grande affection), le duo aime à procéder par détournement – ou retournement – des paroles de fados connus. C’est ainsi que leur Bia da Mouraria (« Béa de la Mouraria ») est en couple avec une Adelaide et non avec le Chico de la version originale, créée en 1979 par Maria Armanda et reprise telle quelle par Carminho dans son premier album Fado (2009). Comme la Bia de 1979 et son Chico, celle de 2019 épousera Adelaide dans la petite église de Nossa Senhora da Saúde, qui se trouve en contrebas du quartier de la Mouraria, cela va de soi.

Fado Bicha | A Bia da Mouraria. António José Lampreia, paroles ; Nóbrega E Sousa, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare).
Captation : Bairro Alto, Lisbonne (Portugal), 9 juillet 2018. Sofia Bairrão, réalisation. Production : Portugal, A música portuguesa a gostar dela própria, 2018.

Récemment Fado Bicha a réalisé son premier enregistrement professionnel. Le duo y reprend à sa manière O namorico da Rita, un fado créé en 1957 par Amália Rodrigues : dans le Mercado da Ribeira, les anciennes halles de Lisbonne situées au bord du Tage, Rita vend du poisson, tandis que son Chico – encore un – est marin-pêcheur. Malheureusement le Chico déplaît à la maman de la petite, poissonnière elle-même et dotée à l’évidence d’une forte personnalité puisque « elle fait trembler toute la Ribeira » dès que Chico se montre, de sorte que les deux tourtereaux en sont réduits à flirter en douce au petit matin autour des caisses de sardine.

Dans la version de Fado Bicha, Rita devient André. L’aversion de la maman à l’encontre de Chico change de nature. Deux couplets ont été ajoutés :

Em dias de mais movimento, / Quando o peixe se esgota / Pra não perder clientela, / A mãe manda o André à lota. / E ali, entre os contentores, / Salmão, atum e garoupa / Dá-se o André aos amores: / Mais Chico, menos roupa.

Les jours de grande affluence / Quand la mère voit ses stocks diminuer / De peur de perdre ses chalands / Elle envoie André à la criée. / Et là, entre les conteneurs / Les thons, les mérous, les saumons / André s’abandonne à l’amour : / Plus de Chico, moins de caleçon !

Le clip renchérit encore sur les seules paroles de la chanson : Chico est noir.

Fado Bicha | O namorico do André, d’après O namorico da Rita. Artur Ribeiro, paroles originales ; Tiago Lila, adaptation ; António Mestre, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare) ; BirdzZie, percussions ; Twins, production.
Vidéo : Tiago Leão, réalisation ; Jeferson Rocha, Noé João, Lila Fadista, João Caçador, Manuela Ferreira, Alistair Grant, André Murraças, acteurs. Production : Portugal, 2019.

Le fait que le Chico du Namorico do André soit noir (l’acteur qui joue le personnage dans le clip est angolais) n’est pas un détail. Car Fado Bicha ne se contente pas de la cause LGBT+ et combat aussi sur d’autres fronts, notamment celui du racisme. Lisboa, não sejas racista (« Lisbonne, ne sois pas raciste ») réécrit de fond en comble la chanson Lisboa, não sejas francesa (« Lisbonne, ne sois pas française ») tirée de l’opérette A invasão (« L’invasion », 1945) et popularisée quelques années plus tard par Amália Rodrigues. Voici le refrain de la version originale :

Lisbonne, ne sois pas française / De toute évidence / Tu ne seras pas heureuse / Lisbonne, quelle mauvaise idée / Coquette « alfacinha* » / D’épouser Paris ! / Lisbonne, ici tu as des amoureux / Qui te disent, les pauvres, / Le cœur au bord des lèvres : / « Lisbonne, ne sois pas française / Tu es portugaise / Tu nous appartiens ! »
*Alfacinha (littéralement : « petite laitue ») est le surnom traditionnel des Lisboètes.

Et celui de la version « Fado Bicha » :

Lisbonne, ne sois pas raciste / À la vision simpliste / Ça te va très mal / Lisbonne, Joacine* te le dit / Le racisme persiste / Parce qu’il est structurel / Lisbonne, ça marche toujours bien / Le « Retourne chez toi ! » / Mais tu t’entends parler ? / Lisbonne, ne sois pas raciste / Un psychanaliste / Pourrait bien t’aider !
*Joacine Katar Moreira, née en Guinée-Bissau, est une femme politique portugaise, actuellement membre du parti Livre (gauche).

Fado Bicha | Lisboa não sejas racista. Tiago Lila, paroles ; Raul Ferrão, musique.
D’après Lisboa não sejas francesa. José Galhardo, paroles ; Raul Ferrão, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare).
Production : Fado Bicha. Portugal, 2019.

Ainsi donc, sans utiliser les instruments accompagnant traditionnellement le fado (guitare portugaise et guitare classique, remplacées par la seule guitare, généralement électrique de João Caçador), le duo s’inscrit pleinement dans la tradition du « fado vadio » (littéralement : fado « vagabond », c’est à dire le fado amateur, expression spontanée surgissant n’importe où, dans n’importe quel contexte, sur n’importe quel sujet, dans la voix de n’importe qui).

Dans les années 20, le fado vadio l’emportait encore à Lisbonne sur les autres formes d’usage du fado, que ce soit celui qu’en faisait l’aristocratie dans ses salons ou, phénomènes plus récents, son entrée dans les lieux officiels de spectacle tels que les théâtres ainsi que sa fixation dans les premiers enregistrements sonores. C’est à partir de mai 1927 que les fadistes, contraints par décret de se professionnaliser (instauration de la carte professionnelle pour tous les artistes se produisant en public) ne peuvent plus exercer que dans des lieux habilités. La censure, rapidement mise en œuvre, modifie profondément le répertoire du fado dont certains thèmes (politiques et autres), fréquents jusque là, s’en trouvent désormais exclus – bien que certains textes subversifs, plus ou moins explicites, ou faisant usage de sous-entendus, de doubles sens ou autres procédés, aient pu passer victorieusement à travers les mailles du contrôle.

Une fois la Révolution des œillets accomplie, le fado est immédiatement tombé dans une grande disgrâce, ce qui explique probablement que nul n’ait songé à y recourir pour en faire un support de revendication ou d’indignation. Fado Bicha, 45 ans après, reprend possession du terrain au nom du Fado.

À suivre dans : Actualité de la saudade. 3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

À lire (en portugais) :

Gisela João & Stereossauro | Vento (2019)

25 mai 2019

Gisela João est à Paris ce soir, au Théâtre des Abbesses [lien]. Si on se trouve dans cette ville il faut y aller ; il faut préférer à toute autre activité celle de se rendre dans ce théâtre.

Elle n’y chantera probablement pas Vento (« Vent »), qui n’appartient pas à son répertoire bien qu’il ait été écrit pour elle par Stereossauro – pour l’album Bairro da Ponte de ce dernier (voir le billet Actualité de la saudade. 1. Stereossauro).

Mais qui sait.

Stereossauro & Gisela João | Vento. Stereossauro, paroles & musique.
Gisela João, chant ; Ricardo Gordo, guitare portugaise ; Stereossauro, production.
Vidéo : Rui dos Anjos, réalisateur ; Tiago Murta & Thaylis Grazielle, acteurs ; Gisela João & Stereossauro, participants. Production : Forever in Movies. Portugal, 2019.

Quando a tua voz entrou na minha casa
Abri as janelas , abri as minhas asas
O vento soprou para nós, levou-nos
[a todo o lado
Soltei as velas , esqueci todo o meu fado

Quand ta voix est entrée dans ma maison
J’ai ouvert les fenêtres, j’ai déployé mes ailes
Le vent s’est levé pour nous, il nous a emportés
J’ai hissé les voiles, j’ai tout oublié de mon fado
Vivemos os dois um conto de fadas
Deixa para depois as tristezas e as mágoas
Vamos viver amor ao sabor deste vento
Deixa pra depois o choro e o lamento

Vivons ensemble un conte de fées
Laisse pour demain les tristesses et les peines
Mon amour, vivons à la saveur de ce vent
Laisse pour demain les pleurs et les tourments
Quando a tua voz saiu da minha casa
Fechei as janelas, fechei as minhas asas
O vento não sopra mais, e a tristeza
[mora ao lado
Apaguei a vela, e lembrei-me deste fado

Quand ta voix a quitté ma maison
J’ai fermé les fenêtres, j’ai replié mes ailes
Le vent ne souffle plus, je n’ai plus que
[la tristesse
J’ai amené les voiles, je me suis rappelé ce fado
Disse-me uma voz dá tempo ao tempo
Deixa no coração entrar o esquecimento
Disse-me que o céu não é sempre cinzento
Vai volta a voar nas asas de outro vento

Une voix m’a dit : laisse du temps au temps
Laisse l’oubli pénétrer dans ton cœur
Elle a dit : le ciel n’est pas toujours gris
Pars voler sur les ailes d’un autre vent

Stereossauro (Tiago Norte). Vento (2019). Stereossauro (Tiago Norte). Vent, traduit de : Vento (2019) par L. & L.

Stereossauro
Bairro da Ponte (2019)

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)Bairro da Ponte / Stereossauro, DJ, production ; Ricardo Gordo, Nuno Cacho, guitare portugaise ; Nelson Rodrigues, basse électrique ; Beat Laden, mixage.
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗2019.
Avec la participation de : Camané, NBC, Papillon, Plutónio, Slow J, Ana Moura, DJ Ride, Capicua, Gisela João, Ace, Dino D’Santiago, Carlos Do Carmo, The Legendary Tiger Man, Rui Reininho, Nerve, Paulo De Carvalho, Razat, Holly, Sr. Preto.

La môme caoutchouc | Fréhel & Jean Gabin

13 mai 2019

J’ai une petite gosse extra
Elle est en gutta-percha
Élastique
Et vraiment fantastique
Serge Veber (1897-1976). La môme caoutchouc (1931). Extrait.

La môme caoutchouc fait partie de la partition originale composée par Maurice Yvain pour le film Cœur de lilas, réalisé par Anatole Litvak en 1931, sorti en 1932. La chanson y est chantée successivement, avec des paroles en partie différentes, par Jean Gabin (dans le rôle de Martousse, un mauvais garçon) et par la grande Fréhel (dont le personnage porte le nom splendide de « La Douleur »).

Petit hommage au danseur João Reis Moreira, le « môme caoutchouc » qui accompagne Conan Osíris sur scène (voir les billets Actualité de la saudade. 2 et Actualité de la saudade. 2½).

Jean Gabin (1904-1976) & Fréhel (1891-1951) | Cœur de lilas (1932). Extrait. Anatole Litvak, réalisation ; d’après la pièce de Charles-Henry Hirsch et Tristan Bernard ; Dorothy Farnum, Anatole Litvak, Serge Veber, adaptation ; Serge Veber, dialogues ; Maurice Yvain, musique ; Marcelle Romée (Cœur de Lilas), André Luguet (André Lucot, le jeune inspecteur), Jean Gabin (Martousse, un mauvais garçon), Madeleine Guitty (Mme Charignoul), Carlota Conti (Mme Madeleine Novion), Fréhel (« La Douleur »)…, acteurs.
France, 1932.
Dans cet extrait : Jean Gabin & Fréhel, chant. L’extrait présente quelques coupures.

J’ai une petite gosse extra
Elle est en gutta-percha
Élastique
Et vraiment fantastique
Elle s’met la tête sous les pieds
Et les doigts de pied dans l’nez
Brusquement au plumard
Elle fait le grand écart

Elle se met en vrille
Elle vous fait la chenille
Tout à coup
Les jambes à son cou
Elle s’enroule
S’met en boule
Et se grignote les genoux

La môme caoutchouc
Avec elle, c’qu’on peut faire, ah c’est fou
Elle vous prend et toc et toc
On n’est plus qu’une loque
Ah c’est pas du toc
Elle vous disloque
La môme caoutchouc
C’est un lot, c’est un drôle de p’tit bout
On la cherche en-dessus et on la trouve en-dessous
La môme caoutchouc

Dans tous les encombrements
Elle se glisse légèrement
Elle s’faufile
Elle me sert de coupe-file
Par contre dans le métro
Elle se gonfle les pectoraux
Je suis toujours certain
D’trouver un strapontin

Quand d’sa peau j’ai marre
J’lui dis « Faut qu’tu t’barres »
Pas moyen
Toujours elle revient
Elle s’allonge
Se prolonge
C’est un ressort à boudins

La môme caoutchouc
Pour l’avoir, c’est pas commode du tout
Elle se gondole, elle se détraque
Quel drôle de micmac
Moi, elle me fout l’trac
Elle m’estomaque
La môme caoutchouc
J’voudrais bien pouvoir en prendre un bout
Elle est encore couchée, je m’approche, elle est debout
La môme caoutchouc
Serge Veber (1897-1976). La môme caoutchouc (1931). Extrait.

Fréhel a réalisé un enregistrement studio de La môme caoutchouc conforme à la version qu’elle chante dans le film. Cette version diffère de celle de Jean Gabin à partir du couplet où la chanteuse déclare être « la môme caoutchouc » : « J’peux bien vous l’dire entre nous / Eh bien la môme caoutchouc / C’est ma pomme / Oui, c’est comme ça qu’on m’ nomme / La guimauve à côté de moi / C’est un vrai morceau de bois… ».

Fréhel (1891-1951) | La môme caoutchouc. Serge Veber, paroles ; Maurice Yvain, musique. Du film Cœur de lilas (1932), réalisation Anatole Litvak.
Fréhel, chant ; accompagnement d’orchestre. France, 1935 ?

Actualité de la saudade. 2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis

12 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis (ce billet)
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo (à venir)

Il sera bien question en tout de trois artistes, ou groupes d’artistes, sur ce thème de « l’actualité de la saudade ». Mais de même que dans les rues des villes les immeubles connaissent parfois des numérotations intermédiaires – des 2bis, 2ter etc. – voici le billet numéro 2½, qui permet de différer la publication du 3, en complétant le 2.

On l’a dit dans le billet précédent : en mars dernier, Conan Osíris a été désigné vainqueur du Festival da canção organisé tous les ans par la télévision publique portugaise. Il y présentait une chanson intitulée Telemóveis (« Téléphones [portables] »). Un triomphe qui a accru de manière spectaculaire la notoriété du musicien, et révélé l’adorable bailarino João Reis Moreira, son indispensable môme caoutchouc. Autre conséquence : cette victoire fait d’eux les représentants du Portugal au Concours Eurovision 2019, la semaine prochaine. Drôle de destin pour des artistes qui évoluaient encore il y a peu de temps dans l’Underground lisboète.

2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis

………

Eu sei que a saudade tá morta
Quem mandou a flecha, fui eu
Fui eu

Je sais que la saudade est morte
Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
C’est moi.

C’était le 2 mars à Portimão, dans le Sud du Portugal :

Conan Osíris & João Reis Moreira | Telemóveis. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production ; João Reis Moreira, participant ; Luís Carvalho, costumes.
Captation : Portimão (Portugal), Portimão Arena, 2 mars 2019, dans le cadre de la finale du Festival da Canção 2019. Production : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 2019.

Du pur Conan Osíris.

Une musique obtenue en mélangeant les ingrédients à sa disposition, fado, musique orientale (Amália rapprochait souvent l’une de l’autre lorsqu’elle était interrogée sur les origines et la nature du fado), des harmonies insolites  et des effets d’instruments désaccordés qui ne facilitent pas le placement de la voix quand il s’agit de chanter en direct. Tout n’est d’ailleurs pas parfait de ce point de vue.

Des paroles indéchiffrables, jouant sur le sens des mots, jouant avec leur sonorité.

Il y est question dans Telemóveis de « tuer la saudade », ou de mourir soi-même, tué par elle.

« Tuer la saudade » (Matar a saudade, ou Matar saudades) est une expression toute faite en portugais, qui ne se laisse pas transposer facilement en français (ni dans d’autres langues) – déjà que le mot saudade lui-même, dont l’équivalent français le plus proche est « nostalgie », se rend différemment suivant le contexte. Tenho saudades de ti (littéralement : « J’ai des nostalgies de toi »), c’est à peu près : « Tu me manques ». La notion de manque est indissociable de la saudade. Et ce manque, on peut parfois l’anéantir, le « tuer », en en supprimant la cause ; par exemple en décidant de revoir l’être, le lieu etc. dont on a la saudade. « Vieste matar saudades? » (littéralement : « Tu es venu tuer des nostalgies ? ») pourrait être : « Tu es venu parce qu’on te manque ? » ou autre, suivant le contexte.

Eu parti o telemóvel
A tentar ligar para o céu
Pra saber se eu mato a saudade
Ou quem morre sou eu

J’ai cassé mon téléphone
En essayant d’appeler le ciel
Pour savoir si je « tue la saudade »
Ou si c’est moi qui meurs.
Quem mata quem
Quem mata quem
Mata?
Quem mata quem?

Qui tue qui
Qui tue qui
Tue ?
Qui tue qui ?
Nem eu sei
Quando eu souber eu não ligo a mais ninguém

Je n’en sais rien
Quand je le saurai je n’appellerai plus personne.
Se a vida ligar
Se a vida mandar mensagem
Se ela não parar
E tu não tiveres coragem de atender
Tu já sabes o que é que vai acontecer

Si la vie appelle
Si la vie laisse des messages
Sans arrêt
Et que tu n’as pas le courage de répondre
Tu te doutes bien de ce qui va arriver…
Eu vou descer a minha escada
Vou estragar o telemóvel
O telele
Eu vou partir o telemóvel
O teu e o meu
E eu vou estragar o telemóvel
Quero viver e escangalhar o telemóvel

Je vais descendre mon escalier
Je vais flinguer le téléphone
Le télélé
Je vais casser le téléphone
Le tien le mien
Je vais flinguer le téléphone
Je veux vivre et fiche en l’air ce téléphone.
E se eu partir o telemóvel?
Eu só parto aquilo que é meu
Tou pra ver se a saudade morre
Vai na volta quem morre sou eu

Casser mon téléphone, et alors ?
Je ne casse que ce qui est à moi
Je veux voir si la saudade meurt
Ou si finalement c’est moi qui meurs.
Quem mata quem mata?
Eu nem sei
A chibaria nunca viu nascer ninguém

Qui tue qui tue ?
J’en sais rien.
Cafter n’a jamais fait naître personne.
Eu partia telemóveis
Mas eu nunca mais parto o meu
Eu sei que a saudade tá morta
Quem mandou a flecha, fui eu

Je cassais des téléphones
Mais je ne casserai jamais plus le mien.
Je sais que la saudade est morte
Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
Quem mandou a flecha, fui eu

Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
Fui eu

C’est moi.

Conan Osíris.
Telemóveis
(2019).
Conan Osíris.
Téléphones (portables)
, traduit de : Telemóveis (2019) par L. & L.

Que se passera-t-il à l’Eurovision ? Rien peut-être. Tout y est tellement prévu, répété, chaque mouvement, chaque tourné de tête, chaque sourire, chaque regard dans la caméra 1, dans la 2 ou dans telle autre, tout tellement calculé, programmé au quart de seconde pour éviter le déraillement d’une si lourde machine, qu’ils risquent, eux qui sont dans la spontanéité et dans l’improvisation, d’être privés d’eux-mêmes. On verra. « Pleurer et rire pour toujours. C’est ce que je souhaite pour nous » écrit João Reis Moreira sur son compte Instagram.

31 août 2018 (extrait) : Temos os dois os olhos verdes. Mas ele [Conan Osíris] olha de frente para o Sol e eu nem sempre sei encarar a Lua. […] Chorar e rir para sempre. é o que desejo pra nós.

On a tous les deux les yeux verts. Mais lui [Conan Osíris] regarde le soleil en face alors que moi, je ne suis pas toujours capable de regarder la Lune dans les yeux. […] Pleurer et rire pour toujours. C’est ce que je désire pour nous.

« Parte uma perna » (« Casse une jambe »), c’est ce qu’on dit en portugais pour souhaiter bonne chance. Mais de leurs jambes, ils en ont grand besoin. Alors juste : Boa sorte!

Et encore un coup de Téléphone : l’enregistrement studio de Telemóveis.

Conan Osíris | Telemóveis. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production.
Portugal, 2019.

L’Aura | Le vent

10 mai 2019

L’Aura | Le vent. Laura Abela, paroles & musique.
L’Aura, chant. Captation : Milan (Italie), Music Drome, 16 janvier 2008.
Vidéo : FratellOrso. 2008 (mise en ligne).

Le vent qui chante,
le vent qui danse,
le vent me sauvera,
il me sauvera des femmes
qui veulent me tuer.
Laura Abela. Le vent (2007)

Actualité de la saudade. 2. Conan Osíris

8 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris (ce billet)
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

Après celui consacré à Stereossauro, voici le deuxième billet (sur trois) de la série « Actualité de la saudade ».

Conan Osíris partage avec Stereossauro une forme de considération pour Amália Rodrigues, au point de lui avoir consacré une chanson – sa première. Les deux artistes ont par ailleurs en commun une participation à l’Eurovision chacun : Stereossauro l’an dernier, dans la séquence d’ouverture du concours, organisé à Lisbonne suite à la victoire de Salvador Sobral en 2017 ; Conan Osíris cette année, en tant que représentant du Portugal à la compétition, qui a lieu la semaine prochaine.

2. Conan Osíris

Conan comme Conan, le fils du futur (en v.o. : 未来少年コナン, prononcer Mirai Shōnen Conan), héros d’une série d’animation japonaise ; Osíris comme le dieu de l’Égypte.

Tiago Miranda pour l’état-civil, 30 ans depuis janvier, né à Lisbonne, ancien étudiant en arts graphiques, travaillait dans un sex-shop avant d’être en mesure de se concacrer exclusivement à la musique, c’est à dire depuis le succès de son deuxième album Adoro bolos (« J’adore les gâteaux »), lancé en décembre 2017.

Conan Osíris fait tout lui-même : enregistrement, production, musique (électro, pop, avec des échos de mondes lointains ou proches : danses traditionnelles portugaises, airs orientaux, fado, chansons ordinaires…), paroles – généralement délirantes (voir celles de 100 paciência, ci-dessous) – mais pas toujours, exemple :

1 lágrima, 2 lágrimas, 3 lágrimas, 4 5 lágrimas, 6 lágrimas, 7 lágrimas, 8 9 lágrimas, 10 lágrimas, 10 mil milhões ao cubo e se não mais houver, é porque a vida acabou.
Conan Osíris. Ave lágrima.

1 larme, 2 larmes, 3 larmes, 4 5 larmes, 6 larmes, 7 larmes, 8 9 larmes, 10 larmes, 10 mille millions puissance 3, et s’il n’y en a plus, c’est que la vie est finie.

Qu’aurait-il à voir avec la saudade, avec le fado ? Ceci, publié en 2014 :

Conan Osíris | Amália. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production.
Extrait de l’album Silk / Conan Osíris. Portugal, 2014.

Tu sabes que a saudade bate forte
Bate bem mais forte que a sorte
Tu sabes que a saudade anda aos beijos com a morte
Sabes que a saudade anda aos beijos com a morte

Tu sais que la saudade frappe fort
Frappe bien plus fort que le sort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Amália pega em mim e leva-me a dançar
Sabes que eu só danço quando a saudade acabar
Amália pega em mim e leva-me pro mar
Sabes que eu só morro quando não te vir chorar

Amália passe me prendre et m’emmène danser
Tu sais que je ne danse que quand la saudade s’épuise
Amália passe me prendre et m’emmène à la mer
Tu sais que je ne mourrais que si je ne te voyais plus pleurer

Conan Osíris. Amália (2014). Conan Osíris. Amália, traduit de : Amália (2014) par L. & L.

Il s’agit bien d’Amália Rodrigues. « Amália » tout court, c’est forcément elle.

Conan Osíris a d’ailleurs cité comme source d’inspiration O Senhor Extraterrestre (« Monsieur l’Extraterrestre »), une chanson enregistrée par Amália en 1982 (reprise récemment avec beaucoup de verve par Gisela João), mettant en scène un extraterrestre déboussolé qui atterrit avec son « OVNI » [sic] dans le jardin d’une dame au moment même où celle-ci s’apprête à y étendre son linge. Surtout pour le soustraire à la curiosité de la voisine, elle l’invite à entrer prendre le café et à papoter comme il se doit (« Vous êtes d’où alors ? Y aurait pas quelqu’un chez vous qui pourrait me fournir de la morue ? Et vous êtes marié ? Vous avez des enfants ? Ah, un seul ? Quel âge il a ? Il ressemble au papa ou à la maman ? » Ce à quoi l’étranger, qui était « mal réglé » ne sait répondre que par des : « pi ! »

Amália, enregistré avec du matériel de fortune et publié comme complément incongru à une compilation de musiques fonctionnelles destinées à accompagner des défilés de mode, est la première chanson (avec des paroles) écrite par Conan Osíris. La première aussi dans laquelle il utilise sa voix. Elle n’a guère suscité de réactions au moment de sa publication. C’est Música, Normal (2016), le premier véritable album de Conan Osíris, qui commence à attirer sur lui l’attention du public. Les langues (anglais, portugais, coréen, japonais, espagnol) s’y mélangent. On y trouve une chanson qui parle déjà de gâteaux (Exame de pastelaria, « Examen de pâtisserie » ; une autre (1OVNI) qui fait écho au Senhor Extraterrestre d’Amália (« Je voudrais voir un ovni voler au-dessus de moi »).

Le succès de l’album suivant, Adoro bolos, paru le 30 décembre 2017, est fulgurant. Conan Osíris, de plus en plus sollicité par les organisateurs de concerts et la télévision, est alors rejoint à sa demande par un danseur, João Reis Moreira. Ils forment désormais une sorte de duo et se produisent presque toujours ensemble, comme ici, dans une émission de télévision diffusée en 2018. Voyez le visage de João, aussi merveilleusement inexpressif qu’une gomme tandis qu’il « se met en vrille et vous fait la chenille » comme la Môme caoutchouc. Voyez aussi le pantalon à carreaux de Conan, une splendeur.

Conan Osíris | 100 Paciência. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production ; João Reis Moreira, participant (danse).
Extrait de l’émission Super Swing, présentée par Joana Barrios e André E. Teodósio. Production : Canal Q. Portugal, 2019.
100 Paciência : contenu dans l’album Adoro bolos / Conan Osíris. Portugal, 2017.

Traduction (partielle, pour donner une idée) :

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une encéphalite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une hépatite
Mais il n’y avait pas de solution

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une spondylarthrite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une amygdalite
Mais il n’y avait pas de solution

Et elle a crié
Je vais vous prescrire du Clementia
Je sais que vous ne le prendrez pas
J’ai de l’expérience, croyez-moi
Je ne suis pas prix Nobel de sciences
Mais ça se voit sur votre figure, vous êtes le 100

100, 100
Le sans patience, le 100
Le sans patience
Zéro-un-zéro-un, le 100, le 100
Le sans patience

Docteur
C’est vrai mais c’est de la paranoïa
Je vous adore comme fadiste, je vous assure, vous êtes géniale
Regardez encore,
Je suis sûr que je suis malade.
Faites-moi une TDM, une radio,
Regardez bien, c’est pas une dent ?

Et elle a crié,
J’en ai assez
En fait vous êtes un crétin
Ça se voit tout de suite, ces vêtements, cette tête vulgaire
Si vous ne comprenez pas, si vous manquez de vocabulaire
Je vais vous le dire en maths, vous êtes :

10 au carré
25 par 4
années d’un siècle passé
50 par 2.

Le sans patience, le 100.

On aura noté que le médecin, une femme (a médica : le mot médecin a un féminin, en portugais) est aussi une fadiste (comme Kátia Guerreiro, par exemple).

Les costumes, toujours d’une grande extravagance, l’aspect queer des deux jeunes gens, la singularité de leurs « performances », leur liberté de ton intriguent, agacent ou émerveillent. La presse portugaise, qui a fini par s’intéresser au phénomène, reste circonspecte, incertaine de ce qu’il conviendrait d’en penser. Faut-il voir en Conan Osíris « une nullité excentrique ou un génie visionnaire ? » (c’est le titre d’un article paru dans le magazine Visão). On interroge des spécialistes, tout aussi gênés. Tous essaient de le classer, de le raccrocher à quelque chose de connu, sans y parvenir. Le seul rapprochement pertinent, que d’ailleurs l’intéressé ne refuse pas, est celui, souvent évoqué, avec António Variações (1944-1984). Mais ce n’est que l’un des aspects du personnage.

C’est dans l’effervescence suscitée par Adoro bolos que Conan Osíris se voit invité à participer au Festival da Canção 2019, qu’il remporte haut la main avec Telemóveis, une chanson dont la musique, si elle était chantée avec accompagnement de guitare portugaise et de guitare, passerait sans difficulté pour un fado. N’était la singularité des paroles. Ce sera l’objet d’un prochain billet…

À suivre, donc.

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