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Les pissenlits

4 juin 2020


Fleur de pissenlit, par Marc Bry (1910-2001), photographe. Photographie négative sur verre. Vers 1930. Source : Médiathèque de la Communauté Urbaine d’Alençon

Hélène DelavaultLes pissenlits. Maurice Boukay, paroles ; Marcel Legay, musique.
Hélène Delavault, chant ; Jeff Cohen, piano et claviers ; Vincent Leterme, claviers ; Jean-Louis Matinier, accordéon ; Yves Prin, arrangements et orchestration ; assisté de Jean-Louis Matinier.
Enregistrement : Paris, Studio Acousti, septembre 1988.
Extrait de l’album La républicaine / Hélène Delavault. France, 1988.

Les pissenlits, paroles de Maurice Boukay (pseudonyme de Maurice Couÿba, 1866 – 1931), musique de Marcel Legay (1851 – 1915), est une chanson extraite du recueil Chansons rouges, publié en 1897 à Paris, avec des illustrations de Théophile-Alexandre Steinlen (1859 – 1923).

  • Consulter dans Wikisource : l’intégralité de Chansons rouges / Maurice Boukay ; musique de Marcel Legay ; dessins de Steinlen, Flammarion, 1897.

Version chantée par Hélène Delavault :

« Des pissenlits ! des pissenlits ! »
C’est la marchande qui brouette
Sa bagnole et sa silhouette,
Et sa voix fait la pirouette,
Comme un clown aux muscles vieillis.
« Qui veut, qui veut de la salade ?
Voici pour votre cœur malade,
Pour votre race en marmelade
Des pissenlits ! des pissenlits ! »

Des pissenlits ! des pissenlits !
Un tel par la reine Marie
Fut cueilli pour la bergerie
De Trianon : quelle féerie !
Où sont les moutons abolis ?
Ça donne du lait aux nourrices,
Ça donne l’ut aux cantatrices
Et des fils aux impératrices,
Des pissenlits ! des pissenlits !

Des pissenlits ! des pissenlits !
Frères germains du prolétaire,
Comme lui, liés à la terre,
On vous écrase : il faut vous taire !
Sitôt bons, vous êtes cueillis.
Serez-vous toujours, sans réplique,
Mis à la sauce hyperbolique,
Royaume, empire ou république
Des pissenlits ! des pissenlits !

Ô pissenlits ! bons pissenlits,
Fruits de douleur, fleurs de roture,
Enfants bâtards de la nature,
Dressez contre qui vous torture,
La dent de vos glaives salis !
Et que si la race porcine
Des tyrans vous mange, assassine,
Qu’enfin, ce soit par la racine,
Ô pissenlits, bons pissenlits !
Maurice Boukay (pseudonyme de Maurice Couÿba, 1866-1931). Les pissenlits, version d’Hélène Delavault.

Poème intégral :

« Des pissenlits ! des pissenlits ! »
C’est la marchande qui brouette
Sa bagnole et sa silhouette,
Et sa voix fait la pirouette,
Comme un clown aux muscles vieillis.
« Qui veut, qui veut de la salade ?
Voici pour votre cœur malade,
Pour votre race en marmelade
Des pissenlits ! des pissenlits ! »

Des pissenlits ! des pissenlits !
Un peu de vinaigre, un peu d’huile,
Ça rend l’estomac moins débile,
C’est très sain, ça purge la bile,
Ça rend clair tous les teints pâlis.
Ça donne du lait aux nourrices,
Ça donne l’ut aux cantatrices
Et des fils aux impératrices,
Des pissenlits ! des pissenlits !

Des pissenlits ! des pissenlits !
Ça vient dans la saison charmante,
Près de la sauge et de la menthe,
Près de la marguerite aimante,
Ça fleurit d’or comme les lys.
Ça porte, en sa feuille légère,
Les mots qu’au berger la bergère
Répond de sa voix mensongère :
Des pissenlits ! des pissenlits !

Des pissenlits ! des pissenlits !
Un tel par la reine Marie
Fut cueilli pour la bergerie
De Trianon : quelle féerie !
Où sont les moutons abolis ?
Et tel autre, après la pairie,
Fut le régal et la frairie
De la bourgeoise confrérie.
Des pissenlits ! des pissenlits !

Des pissenlits ! des pissenlits !
Frères germains du prolétaire,
Comme lui, liés à la terre,
On vous écrase : il faut vous taire !
Sitôt bons, vous êtes cueillis.
Serez-vous toujours, sans réplique,
Mis à la sauce hyperbolique,
Royaume, empire ou république
Des pissenlits ! des pissenlits !

Ô pissenlits ! bons pissenlits,
Fruits de douleur, fleurs de roture,
Enfants bâtards de la nature,
Dressez contre qui vous torture,
La dent de vos glaives salis !
Et que si la race porcine
Des tyrans vous mange, assassine,
Qu’enfin, ce soit par la racine,
Ô pissenlits, bons pissenlits !
Maurice Boukay (pseudonyme de Maurice Couÿba, 1866-1931). Les pissenlits. Dans : Chansons rouges / Maurice Boukay ; musique de Marcel Legay ; dessins de Steinlen, Flammarion, 1897.

Le rozell

4 juin 2020

Pillig, spanell et rozell
Pillig, spanell et rozell

Lexique élémentaire breton-français de la crêperie :

  • Pillig : crêpière, plaque à crêpes ; devient billig précédé d’un article : ar billig (la crêpière, la plaque à crêpes)
  • Spanell : spatule
  • Rozell : rozell, ustensile servant à étaler la pâte à crêpes sur le pillig. Les essuie-glaces sont des « rozell à pluie » : rozelloù-glav

Le pillig a été retrouvé dans un des cartons non encore déballés du déménagement de l’an dernier. Nettoyé, le voici prêt à servir à nouveau. Le spanell, indispensable pour retourner la crêpe sur le pillig à mi-cuisson, se trouvait dans le même carton. Seul le rozell, avec lequel on étale la pâte sur le pillig, manquait. Sans rozell, pas de crêpes : un pillig ne se manie pas comme une poêle à frire.

Voilà pourquoi je me suis rendu dans une boutique d’ustensiles de cuisine du centre de Toulouse. Dûment masqué, les mains passées à la solution hydroalcoolique prodiguée à l’entrée, j’ai salué la dame et lui ai demandé « un rozell, s’il vous plaît. — Un quoi ? — Un rozell. L’instrument pour étaler la pâte à crêpes, quoi ; je ne lui connais pas d’autre nom. — Ah, un râteau à crêpes. Est-ce que j’ai ça ? Oui, voici. 6,90 €. » (Le même à Quimper : 1,50 €, soit dit en passant.)

Un râteau à crêpes. J’ai fermé les yeux en frissonnant de mortification et si je n’avais pas eu un besoin absolu de ce rozell, je me serais évanoui, c’était la seule conduite possible. La vendeuse n’est pas à blâmer, la pauvre. Elle tire cette expression obscène de sa nomenclature commerciale qui la préfère au nom original breton – d’ailleurs deux fois plus court. Voilà bien la répugnance française vis-à-vis des langues – autres que le français, s’entend – pourtant nées sur le territoire même de ce pays indécrottablement jacobin et fier de l’être. On fait moins la fine bouche lorsqu’il s’agit de prendre à l’anglais. Et on peut parier que si la mode des crêpes faites sur le pillig à l’aide du spanell et du rozell flambait soudainement aux États-Unis et revenait ici rhabillée d’une terminologie yankee, c’est celle-ci qui s’imposerait en France. Dans ce pays futile on se persuaderait même que le tout – crêpes, pillig, spanell, rozell – est une invention américaine.

Armel an HéjerArc’hoazh 2. Armel an Héjer, paroles & musique.
Armel an Héjer, chant, arrangement ; Nicolas Stévenin, oud ; Alain Léon, laoúto ; Julien Stévenin, contrebasse ; Bernard Le Dréau, clarinette ; Malo Carvou, flûte traversière ; Jérôme Kerihuel, percussion ; Bagad Kemper, bagad.
Extrait de l’album Boked an euredenn / Armel an Héjer. France, ℗ 2012.

Ta di da dam dadam, ta di da dam dadam

23 mai 2020

Le bal tremblait au loin, ancien, seule épave d’un océan maintenant tranquille, dans la pluie, à S. Thala. Tatiana, plus tard, quand je le lui ai dit, a partagé mon avis.
— Ainsi c’était pour ça qu’elle se promenait, pour mieux penser au bal.
Le bal reprend un peu de vie, frémit, s’accroche à Lol. Elle le réchauffe, le protège, le nourrit, il grandit, sort de ses plis, s’étire, un jour il est prêt.
Elle y entre.
Elle y entre chaque jour.
Marguerite Duras (1914-1996). Le ravissement de Lol V. Stein (© 1964). Dans : Le ravissement de Lol V. Stein / Marguerite Duras, Gallimard, impr. 2003, ISBN 2-07-022102-4, pages 45-46.

Sylvie VartanLa plus belle pour aller danser. Charles Aznavour, paroles ; Georges Garvarentz, musique. Du film Cherchez l’idole. Michel Boisrond, réalisateur. France et Italie, 1964.
Sylvie Vartan, chant ; accompagnement instrumental ; Eddie Vartan, arrangement.
Extrait de l’album Sylvie à Nashville / Sylvie Vartan. France, ℗ 1964.

Penser chameau

22 mai 2020

Je fus mis à convoyer une troupe considérable. Ce qu’on transportait, je ne le sais.
Je crus d’abord que quelqu’un en était le chef. Moi on ne venait m’appeler que pour certains ordres, de ceux qu’un étranger peut donner.
La caravane, il arrivait qu’elle passât à travers d’autres caravanes.
Ces entrecroisements étaient notre inquiétude, notre tristesse, notre joie, notre enrichissement, notre perte, notre étonnement, notre confusion. Nos espoirs aussi.
Les chameaux au pied élastique étaient l’accompagnement de notre malaise. Distraction fâcheuse, ils nous poussaient à penser « chameau ».
Henri Michaux (1899-1984). Le convoi. Dans : La vie dans les plis (1949).

Musica NudaIl cammello e il dromedario. Virgilio Savona, paroles & musique.
Musica Nuda, duo vocal et instrumental (Petra Magoni, chant ; Ferruccio Spinetti, contrebasse).
Vidéo : Arte, production.
Bande son extraite de l’album Musica Nuda 2. France, Italie ℗ 2006.


In un deserto un giorno s’incontrarono
senza volerlo per caso si guardarono
un dromedario ricco ed un cammello povero.
Si salutarono
si oltrepassarono
poi si fermarono
ci ripensarono
e ritornarono
si riguardarono
e il dromedario disse così:

Dans le désert un jour se rencontrèrent
Et machinalement se regardèrent
Un riche dromadaire et un pauvre chameau.
Ils se saluèrent,
Se dépassèrent,
Puis s’arrêtèrent,
Y repensèrent,
Se retournèrent,
Se re-regardèrent
Et le dromadaire dit ceci :

Bè, perché
tu ci hai due gobbe ed io ne ho solo una?
Perché
Mi guardi imbambolato dalla duna?
Perché
continui a masticare e non rispondi?
Dammena una!
Se me la vendi una fortuna ti darò!

Mais, pourquoi
Tu as deux bosses et moi je n’en ai qu’une ?
Pourquoi
Tu me regardes comme ça depuis ta dune ?
Pourquoi
Tu mastiques, tu mastiques et tu ne dis rien ?
Donne-m’en une !
Si tu m’en vends une je fais ta fortune !

Ed il cammello, essendo bisognevole
per un momento si dimostrò arrendevole
poi si guardò le gobbe con occhio lacrimevole.
E allor ci ripensò
e se le riguardò
la testa dondolò
e poi la sollevò
lo sguardo corrucciò
e il petto si gonfiò
e al dromedario disse così:

Or le chameau, étant dans le besoin,
Se montra un moment bien disposé
Puis regarda ses bosses, tout près de pleurer,
Alors il réfléchit.
Il les re-regarda
La tête il remua
La tête il releva
Le sourcil il fronça
La poitrine il gonfla
Et au dromadaire il dit ceci :

Sai che c’è?
Io resto con due gobbe e tu con una
perché
non me ne importa della tua fortuna
perché
son povero ma bello e nerboruto
e dalla duna io ti saluto
e con due gobbe me ne vò!

Tu sais quoi ?
Je reste avec deux bosses et toi avec une
Parce que
Je me moque de ta fortune
Parce que
Je suis pauvre mais beau et bien foutu
Et de ma dune je te salue
Et avec mes deux bosses mon chemin je continue !

Così si riconferma
che il cammello è bigobbuto
e il dromedario monogobba resterà!

Ainsi donc c’est confirmé :
Le chameau est bien bibosse
Et le dromadaire monobosse pour l’éternité !
Virgilio Savona (1919-2009). Il cammello e il dromedario (1964).
.
Virgilio Savona (1919-2009). Le chameau et le dromadaire, trad. par L. & L. de Il cammello e il dromedario (1964).

Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida • Mallorca i No trobaràs la mar

21 mai 2020

Un autre extrait de l’album Ma [間] : Live in Tokyo, enregistré en octobre dernier au club de jazz Blue Note à Tokyo, par Sílvia Pérez Cruz en duo avec le pianiste de jazz Marco Mezquida.

La habanera Na nena (Tornada a Menorca) était dédiée à Minorque – dont est originaire Marco Mezquida. Cette nouvelle plage rend hommage à Majorque, patrie de l’autrice-compositrice Maria del Mar Bonet dont on entend quelques couplets de la mélancolique No trobaràs la mar, précédée d’un traditionnel et, rapidement, du thème de La Balanguera, l’hymne des Baléares.

Sílvia Pérez Cruz & Marco MezquidaMallorca i No trobaràs la mar.
Mallorca. Paroles & musique traditionnelles (îles Baléares). No trobaràs la mar. Maria del Mar Bonet, paroles & musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Marco Mezquida, piano.
Enregistrement public : Tokyo (Japon), Blue Note, 9-11 octobre 2019.
Extrait de l’album MA : Live in Tokyo / Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida. Espagne, ℗ 2020.


Si un dia véns a casa,
te mostraré el jardí,
un núvol que tenc al pati
i la flor de gessamí.

Si un jour tu viens chez moi,
Je te montrerai le jardin,
Un nuage que j’ai dans ma cour,
Et la fleur du jasmin.

No trobaràs la mar,
la mar fa temps que va fugir:
un dia se’n va anar
i em va deixar aquí.

Tu ne trouveras pas la mer,
Il y a longtemps qu’elle s’est enfuie.
Un jour elle est partie,
Et m’a laissé ici.

Deixaré sa feina per tu,
ses eines damunt sa taula,
tancaré bé sa finestra
i es vent no em robarà cap paraula.

Je laisserai mon travail pour toi,
Mes outils sur la table,
Je fermerai bien la fenêtre,
Pour que le vent ne me vole aucune parole.

Trobaràs noves flors
i fruites a sa taula,
i una cançó per a tu
que fa temps que tenc guardada.

Tu trouveras des fleurs nouvelles
Et des fruits sur la table,
Et une chanson pour toi
Que je garde depuis longtemps.

I més tard, quan te’n vagis,
serà l’hivern cada nit;
jauré en el mateix llit
amb la fredor en els llavis.

Et plus tard, quand tu partiras,
Ce sera l’hiver chaque nuit ;
Je me coucherai dans le même lit
Avec le froid sur les lèvres.
Maria del Mar Bonet. No trobaràs la mar (1970).
.
PMaria del Mar Bonet. Tu ne trouveras pas la mer, trad. par L. & L. de No trobaràs la mar (1970).

Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida • Na nena (Tornada a Menorca)

20 mai 2020

Les temps sont durs pour le spectacle vivant. Depuis plus de deux mois les artistes sont dans l’impossibilité de se produire en public, et qui sait quand et dans quelles conditions ils le pourront à nouveau ? L’édition phonographique aussi marque le pas : la plupart des parutions sont ajournées. C’est ainsi que Sílvia Pérez Cruz, qui devait lancer son nouvel album studio, Farsa (género imposible) fin avril, a dû en décaler la sortie à octobre.

À défaut, voici que vient d’apparaître, sous le titre Ma [間] : Live in Tokyo, un témoignage sonore du spectacle No surprises qu’elle mène depuis 2019, en duo avec le pianiste de jazz Marco Mezquida, à travers les salles de concert du monde. La captation a été réalisée en octobre dernier, au club de jazz Blue Note à Tokyo.

Sílvia Pérez Cruz & Marco MezquidaNa nena (Tornada a Menorca). Gumersind Riera, paroles ; Ortega Monasterio, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Marco Mezquida, piano. Enregistrement public : Tokyo (Japon), Blue Note, 9-11 octobre 2019.
Extrait de l’album MA : Live in Tokyo / Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida. Espagne, ℗ 2020.

Jo voldria tornar a Menorca, sa blanca Menorca
i tornar a sentir sa cançó de la mar i des vent,
veure, de nou, com es sol tan brillant i tant càlid
damunt ses aigües tranquil·les s’adorm dolçament.

Je voudrais retourner à Minorque, la blanche Minorque
Et entendre encore la chanson de la mer et du vent,
Voir à nouveau le soleil éblouissant et chaud
S’endormir doucement dans les eaux tranquilles.

Jo voldria tornar a Menorca, sa meva Menorca
i tenir-te entre es braços sentint com batega es teu cor
veure es teus ulls lluminosos humits d’enyorança,
ses teves mans delicades i es teus cabells d’or.

Je voudrais retourner à Minorque, ma Minorque
Et te tenir dans mes bras, sentir battre ton cœur,
Voir tes yeux brillants humides de désir,
Tes mains délicates et tes cheveux d’or.

Serà una nit, serà una nit, plena de llum d’il·lusió,
tu ploraràs quan jo vindré, tu ploraràs d’emoció
I quan senti que tu em ratlles, que tu ratlles tant suaument
sentiré dins el cor sa paraula de la mar i des vent.

Ce sera une nuit, une nuit remplie de la lumière de l’espoir
Tu pleureras quand je viendrai, tu pleureras d’émotion
Et quand je sentirai que tu me griffes avec douceur
J’entendrai dans mon cœur la voix de la mer et du vent.
Gumersind Riera (1909-1990). Na Nena (Tornada a Menorca) (1966), traduction L. & L.

Por la mar chica del puerto • Ricardo Ribeiro, Mayte Martín

17 mai 2020

Depuis le début de sa carrière, on connaît à Ricardo Ribeiro un tropisme espagnol et tout spécialement andalou. On n’est donc pas étonné de le voir aborder le répertoire de Mayte Martín, la protéenne artiste catalane qui s’est avant tout illustrée – et de quelle manière ! – dans le flamenco, sans jamais s’y laisser enfermer.

Cette vidéo est extraite d’une série d’émissions produites ces jours-ci par la télévision publique portugaise, réunissant chacune quelques chanteurs et musiciens dans la maison d’Amália Rodrigues, aujourd’hui musée. C’est peut-être en raison de cet environnement particulier que l’interprétation, d’ailleurs partielle, semble un peu empruntée, pas tout à fait accomplie. (Et il ressemble de plus en plus à Francis Blanche, non ? N’est-ce pas troublant ?)

Ricardo RibeiroPor la mar chica del puerto. Poème de Manuel Alcántara ; Mayte Martín, musique.
Ricardo Ribeiro, chant & guitare.
Captation : Lisbonne (Portugal), Casa-museu de Amália Rodrigues, avril 2020.
Extrait de l’émission Em Casa d´Amália : apresentação. Patrícia Cordeiro, réalisation. Diffusion : Portugal, 10 avril 2020, RTP1. Production : Rádio e Televisão de Portugal (RTP). Portugal, 2020.

Pour mémoire, voici le même morceau interprété en 2009 par son ardente compositrice et créatrice, au moment de la publication de l’album Al Cantar a Manuel dont il est extrait. Magnétique. Le poème, comme tous ceux de l’album, est l’œuvre de l’écrivain andalou Manuel Alcántara (1928-2019).

Mayte MartínPor la mar chica del puerto. Poème de Manuel Alcántara ; Mayte Martín, musique.
Mayte Martín, chant & guitare ; José Luis Montón, guitare ; Olvido Lanza, violon ; Chico Fargas, percussions.
Captation : Madrid (Espagne), Teatro Español, 2009.
Vidéo : pas d’informations.


Por la mar chica del puerto
andan buscando los buzos
la llave de mis recuerdos.

Dans la baie que forme le port
Les plongeurs
Recherchent la clé de mes souvenirs.

(Se le ha borrado a la arena
la huella del pie descalzo
pero le queda la pena.

(Sur le sable a disparu la trace
Du pied nu
Mais il y reste la peine,

Y eso no puede borrarlo.)

Impossible à détruire.)

Por la mar chica del puerto
el agua que era antes clara
se está cansando de serlo.

Dans la baie que forme le port
L’eau qui était claire
Se lasse de sa clarté.

(A la sombra de una barca
me quiero tumbar un día;
echarme todo a la espalda
y soñar con la alegría.)

(À l’ombre d’une barque
Je voudrais me coucher un jour ;
Et tout abandonner
Et rêver de bonheur.)

Por la mar chica del puerto
el agua se pone triste
con mi naufragio por dentro.

Dans la baie que forme le port
L’eau devenue triste
Se ferme sur mon naufrage.
Manuel Alcántara (1928-2019). Por la mar chica del puerto, dans : La misma canción (1992). Source : Fundación Manuel Alcántara. Manuel Alcántara (1928-2019). Dans la baie du port, trad. par L. & L. de Por la mar chica del puerto, dans : La misma canción (1992).

Verdes anos • Carlos Paredes et alii

15 mai 2020

Paulo Rocha (1935-2012). Os verdes anos (1963). Affiche.
Affiche du film Os verdes anos (1963), de Paulo Rocha (1935-2012).

Os verdes anos (1963). Extrait. Paulo Rocha, réalisation ; Nuno Bragança, Paulo Rocha, scénario ; Rui Gomes (Júlio), Isabel Ruth (Ilda), Ruy Furtado (Raul)…, acteurs ; Carlos Paredes, musique. Portugal, 1963.
Chanson :
Verdes anos. Poème de Pedro Tamen ; Carlos Paredes, musique.
Teresa Paula Brito, chant ; Jorge Machado, piano.

Os verdes anos (titre français : « Les vertes années ») est un film portugais de Paulo Rocha (1935-2012). Sorti en 1963, il est considéré comme l’une des œuvres fondatrices du Novo cinema, le « Nouveau cinéma » portugais apparu en pleine dictature salazariste.

Le film est parcouru par un thème musical, resté célèbre, du grand guitariste de Coimbra Carlos Paredes. On en entend dans le film deux versions. La plus connue est celle exécutée par le compositeur lui-même à la guitare portugaise, accompagné de Fernando Alvim à la guitare classique :

Carlos Paredes (1925-2004)Canção Verdes anos. Carlos Paredes, musique.
Carlos Paredes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho.
Extrait de l’album Guitarra portuguesa / Carlos Paredes. Portugal, ℗ 1967.

L’autre est celle, chantée sur un poème de Pedro Tamen (né en 1934), entendue dans l’extrait du film qui figure au début de ce billet. Elle est interprétée par la chanteuse Teresa Paula Brito (1944-2003).

Cette splendide chanson a connu ensuite nombre de reprises (dont une, inédite mais trouvable sur l’Internet, enregistrée trop tard par Amália Rodrigues dans les années 1990 avec accompagnement d’orchestre). En voici trois autres : un nouvel enregistrement studio réalisé en 1968 par Teresa Paula Brito, une version pour quatuor à cordes par le Kronos Quartet, et enfin l’interprétation qu’en a réalisée Mísia en 2003 dans son surprenant album Canto tout entier dédié à des compositions de Carlos Paredes.

Teresa Paula Brito (1944-2003)Canção Verdes anos. Poème de Pedro Tamen ; Carlos Paredes, musique.
Fernando Alvim, guitare ; Raul Paredes, contrebasse.
Extrait du disque 45t Canções para fim de noite / Teresa Paula Brito. Portugal, ℗ 1968.

Carlos Paredes (1925-2004)Canção Verdes anos. Carlos Paredes, musique ; Osvaldo Golijov, arrangement.
Kronos Quartet, quatuor à cordes (David Harrington, John Sherba, violon ; Hank Dutt, alto ; Jennifer Culp, violoncelle).
Enregistrement : Nicasio (Californie, États-Unis), Skywalker Sound, mars-septembre 1999.
Extrait de l’album Kronos Caravan / Kronos Quartet. Canada, ℗ 2000.

MísiaVerdes anos. Poème de Pedro Tamen ; Carlos Paredes, musique.
Mísia, chant ; Quintette à cordes de la Camerata de Bourgogne (Jean-François Corvaisier, 1er violon ; Alain Pélissier, Valérie Pélissier, alto ; Laurent Lagarde, violoncelle ; Pierre Sylvan, contrebasse) ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Henri Agnel, arrangement et direction musicale.
Enregistrement : Waimes (Belgique), studio Gam, juin 2003.
Extrait de l’album Canto / Mísia. France, ℗ 2003.


Era o amor
que chegava e partia:
estarmos os dois
era um calor
que arrefecia
sem antes nem depois…
Era um segredo
sem ninguém para ouvir:
eram enganos
e era um medo,
a morte a rir
nos nossos verdes anos…

C’était l’amour
qui venait et partait :
être ensemble
était une chaleur
qui refroidissait,
sans passé ni futur…
C’était un secret
sans personne à qui le confier :
c’était un leurre,
c’était une peur,
c’était la mort qui riait
dans nos vertes années…

*Teus olhos não eram paz,
não eram consolação.
O amor que o tempo traz
o tempo o leva na mão.

Tes yeux n’étaient ni paix
ni consolation.
L’amour qu’apporte le temps,
la main du temps le reprend.

*Foi o tempo que secou
a flor que ainda não era.
Como o Outono chegou
no lugar da Primavera!

C’est le temps qui a fané
la fleur qui restait à éclore.
Comme l’automne est venu
au lieu du printemps !

No nosso sangue corria
um vento de sermos sós.
Nascia a noite e era dia,
e o dia acabava em nós…

Dans notre sang courait
un vent de solitude.
La tombée de la nuit était naissance du jour
et le jour finissait en nous…

*O que em nós mal começava
não teve nome de vida:
era um beijo que se dava
numa boca já perdida.

Ce qui en nous commençait à peine
n’était pas la vie :
c’était un baiser donné
à une bouche déjà perdue.
Pedro Tamen (né en 1934). Verdes anos (1963).
* Couplets non chantés.
Pedro Tamen (né en 1934). Vertes années, trad. par L. & L. de Verdes anos (1963).

La statue et moi

13 mai 2020

À mes moments perdus, j’apprends à marcher à une statue. Étant donné son immobilité exagérément prolongée, ce n’est pas facile. Ni pour elle. Ni pour moi. Grande distance nous sépare, je m’en rends compte. Je ne suis pas assez sot pour ne pas m’en rendre compte.
Mais on ne peut avoir toutes les bonnes cartes dans son jeu. Or donc, en avant.
Ce qui importe, c’est que son premier pas soit bon. Tout pour elle est dans ce premier pas. Je le sais. Je ne le sais que trop. De là, mon angoisse. Je m’exerce en conséquence. Je m’exerce comme jamais je ne fis.
Me plaçant près d’elle de façon strictement parallèle, le pied comme elle levé et raide comme un piquet enfoncé en terre.
Hélas, ce n’est jamais exactement pareil. Ou le pied, ou la cambrure ou le port, ou le style, il y a toujours quelque chose de manqué et le départ tant attendu ne peut avoir lieu.
C’est pourquoi j’en suis venu presque à ne plus pouvoir marcher moi-même, envahi d’une rigidité, pourtant toute d’élan, et mon corps fasciné me fait peur et ne me conduit plus nulle part.
Henri Michaux (1899-1984). La statue et moi. Dans : La vie dans les plis (1949).

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró (Raül Refree)Im wunderschönen Monat Mai. Poème de Heinrich Heine ; Robert Schumann, musique. Extrait de Dichterliebe, op. 48.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró (Raül Refree), guitare électrique. Enregistrement : Barcelone, studio Calamar, avril 2013 – mars 2014.
Extrait de l’album granada / Sílvia Pérez Cruz, Raül Fernandez Miró. Espagne, ℗ 2014.

Emmanuelle Riva • Hiroshima mon amour

12 mai 2020

ELLE : […]
Tu deviendras une chanson.
Marguerite Duras (1914-1996). Hiroshima mon amour : scénario et dialogues (© 1960). Dans : Œuvres complètes. II / Marguerite Duras, Gallimard, impr. 2011 (Bibliothèque de La Pléiade), ISBN 978-2-07-012232-5, page 72.

Emmanuelle Riva (1927-2017)Hiroshima mon amour. Emmanuelle Riva, paroles ; Georges Delerue, musique.
Emmanuelle Riva, chant ; accompagnement d’orchestre.
France, [1969 ?]. Réédition dans la compilation Mes 50 ans de chansons / Jacques Canetti. France, 2008.

Hiroshima mon amour, le film réalisé par Alain Resnais sur un scénario et des dialogues de Marguerite Duras, est sorti en 1959. Emmanuelle Riva y joue « Elle », celle dont le temps passé menace impitoyablement d’oubli l’amour tragique vécu à Nevers pendant le guerre, mais non le traumatisme vécu à Nevers.

Ce qui s’est produit à Nevers, « Elle » le confie à « Lui », son amant japonais rencontré à Hiroshima où elle est venue pour les besoins d’un film. La scène a lieu dans un café, près du fleuve, ou « quelqu’un, un homme seul, met un disque musette français dans le juke-box ». C’est sur cette musique, composée par Georges Delerue (alors que le reste de la partition du film est signé Giovanni Fusco) qu’Emmanuelle Riva, dix ans plus tard et sur la suggestion de l’éditeur et producteur phonographique Jacques Canetti, écrit des paroles pour en faire une chanson. Elle le dit dans cet extrait d’une émission produite et diffusée par la télévision française en 1969.

Les paroles, bien sûr, sont inspirées du scénario et des dialogues du film.

Il dit, retiré du moment présent :
LUI : Dans quelques années, quand je t’aurai oubliée, et que d’autres histoires comme celle-là, par la force encore de l’habitude, arriveront encore, je me souviendrai de toi comme de l’oubli de l’amour même. Je penserai à cette histoire comme à l’horreur de l’oubli. Je le sais déjà.

[…]

ELLE : Hi-ro-shi-ma. C’est ton nom.
Ils se regardent sans se voir, pour toujours.
LUI : C’est mon nom. Oui. […] Ton nom à toi est Nevers. Ne-vers-en-Fran-ce.
Marguerite Duras (1914-1996). Hiroshima mon amour : scénario et dialogues (© 1960). Dans : Œuvres complètes. II / Marguerite Duras, Gallimard, impr. 2011 (Bibliothèque de La Pléiade), ISBN 978-2-07-012232-5, pages 62 ; 76.

Hiroshima mon amour, c’est ton nom
Je ne crois pas à l’oubli de la vie
Hiroshima mon amour, c’est ton nom
Je ne crois pas à l’oubli de l’amour
La roue de la fortune se voue à d’autres lunes.

Hiroshima et Nevers, c’est l’amour
Je ne crois pas à la mort de l’amour
Hiroshima toi et moi mon amour
Je crois toujours à l’amour de l’amour.
Il pleut sur la lumière
Dieu veut revoir ses frères.

Hiroshima mon amour, c’est ton nom
Je ne crois pas à l’oubli de la vie
Hiroshima mon amour, c’est ton nom
Je crois toujours à l’amour de la nuit pour le jour.
Emmanuelle Riva (1927-2017). Hiroshima mon amour.

Georges Delerue (1925-1992)Valse du café du fleuve. Georges Delerue, musique.
Exécutants mon mentionnés.
Extrait de la bande originale du film Hiroshima mon amour (France & Japon, 1959).

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