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Amélia Muge | Havemos de nos ver outra vez

15 novembre 2019


Amélia Muge | Havemos de nos ver outra vez. Teresa Muge, paroles & musique.
Amélia Muge, chant, guitare ; Pedro Santos, accordéon ; Catarina Anacleto, violoncelle ; Carlos Bica, contrebasse ; José Mário Branco, arrangements. Extrait de l’album Taco a taco / Amélia Muge. Enregistrement : décembre 1997, studio Noites longas, Seixal, Portugal. Portugal, ℗ 1998.

Amélia Muge est une autrice, compositrice, instrumentiste et chanteuse portugaise née au Mozambique au début des années 1950. Cette chanson, Havemos de nos ver outra vez (« Nous nous reverrons »), extraite de Taco a taco, un album déjà ancien (1998), est une œuvre de sa sœur Teresa. Elle n’est pas vraiment représentative de l’art très particulier d’Amélia, qui se nourrit de musiques traditionnelles du Portugal et d’Afrique et d’une grande sophistication musicale.

Du moins y entend-on sa voix au timbre étincelant. Et c’est une chanson apaisante, au regard de l’imminence de la fin du monde.


Havemos de nos ver outra vez
Quem sabe à tarde, quem sabe de manhã
Só sei que não há duas sem três
E uma vez que assim é
Havemos de nos ver outra vez

Nous nous reverrons
Un soir peut-être, ou peut-être un matin
Jamais deux fois sans trois
Et puisqu’il en est ainsi,
Nous nous reverrons.

Panos vazios,
Quem chega, parte
É mal? É bem?
Danos sadios
Em qualquer hora
Em qualquer parte
Se reconhecem os amigos

Des draps vides,
On vient, on part,
Est-ce mal ? Est-ce bien ?
Un mal pour un bien…
À toute heure
Et en tout lieu
Les amis se reconnaissent

Havemos de nos ver outra vez
Quem sabe à tarde, quem sabe de manhã
Só sei que não há duas sem três
E uma vez que assim é
Havemos de nos ver outra vez

Nous nous reverrons
Un soir peut-être, ou peut-être un matin
Jamais deux fois sans trois
Et puisqu’il en est ainsi,
Nous nous reverrons.

Sabor a vício
Dos viajantes
É mal? É bem?
Sabe como antes
Em qualquer hora
Em qualquer sítio
Se reconhecem os amantes

Saveur de vice
Des voyageurs
Est-ce mal ? Est-ce bien ?
Saveur de toujours
À toute heure
Et en tout lieu
Les amants se reconnaissent

Havemos de nos ver outra vez
Quem sabe à tarde, quem sabe de manhã
Só sei que não há duas sem três
E uma vez que assim é
Havemos de nos ver outra vez

Nous nous reverrons
Un soir peut-être, ou peut-être un matin
Jamais deux fois sans trois
Et puisqu’il en est ainsi,
Nous nous reverrons.

Lugares marcados
Lugares vividos
É mal? É bem?
Lugares antigos
Em qualquer hora
Em qualquer lado
Se reconhecem os amigos

Places réservées
Lieux où on est passé
Est-ce mal ? Est-ce bien ?
Lieux anciens
À toute heure
Et en tout lieu
Les amis se reconnaissent

Havemos de nos ver outra vez
Quem sabe à tarde, quem sabe de manhã
Só sei que não há duas sem três
E uma vez que assim é
Havemos de nos ver outra vez

Nous nous reverrons
Un soir peut-être, ou peut-être un matin
Jamais deux fois sans trois
Et puisqu’il en est ainsi,
Nous nous reverrons.
Teresa Muge. Havemos de nos ver outra vez (1998).
.
Teresa Muge. Nous nous reverrons, traduit de : Havemos de nos ver outra vez (1998) par L & L.

Sabiá | Chico Buarque & Tom Jobim ; et aussi Carminho & António Zambujo – et même Françoise Hardy

12 novembre 2019


Antônio Carlos (« Tom ») Jobim et Chico Buarque au Festival international de la chanson de Rio (1968)


Vou voltar
Sei que ainda vou voltar
Para o meu lugar
Foi lá e é ainda lá
Que eu hei de ouvir cantar
Uma sabiá
Cantar uma sabiá

Je reviendrai
Je sais que je reviendrai
Chez moi
Là où j’ai entendu, là
Où j’entendrai encore chanter
Le merle
Chanter le merle
Chico Buarque de Holanda. Sabiá (1968). Chico Buarque de Holanda. Sabiá (1968)

Il n’y a pas si longtemps a été publié ici même un billet sur le scandale du 3e Festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro au cours duquel, en septembre 1968, le jury a refusé la victoire au favori du public, Geraldo Vandré, et à sa chanson Pra não dizer que não falei das flores (Caminhando) clairement dirigée contre le régime de dictature militaire en place au Brésil depuis 1964.

Des ordres, ou des recommandations expresses, avaient en effet été adressés au jury afin qu’il en soit ainsi. La colère et la frustration du public ensevelirent alors les sœurs Cynara e Cybele, interprètes de Sabiá, la chanson déclarée gagnante, sous des huées et des grondements pareils à ceux qui accueilleraient le ministre Castaner dans un congrès de gilets jaunes.

(La sabiá, ou sabiá-laranjeira, est une variété de merle typique de l’est et du sud du Brésil, présent aussi dans les pays voisins. Son nom français est « merle à ventre roux ».)

Ladite chanson ne méritait certainement pas une telle réception et ses auteurs eux-mêmes en ont été meurtris. Sabiá est l’œuvre d’Antônio Carlos (dit « Tom ») Jobim, l’un des fondateurs de la bossa nova, extrêmement célèbre au Brésil et à l’étranger, et de son cadet Chico Buarque de Holanda qui comptait déjà plusieurs albums et quelques succès à son actif.

Tom Jobim partageait alors sa vie entre le Brésil et les États-Unis où il enregistrait beaucoup. Quant à Chico Buarque, ce n’est que l’année suivante, en 1969, qu’il jugera prudent de quitter le Brésil pour l’Europe, comme Caetano Veloso ou Gilberto Gil. Les paroles de Sabiá en font pourtant une chanson d’exil avant la lettre, d’autant plus qu’elles font clairement référence à la Canção do exílio (1843) de l’écrivain brésilien Gonçalves Dias (1823- 1864), écrite en exil au Portugal :


Minha terra tem palmeiras,
Onde canta o Sabiá;
As aves, que aqui gorjeião,
Não gorjeião como lá.

Mon pays a des palmiers
Où chante le Merle ;
Les oiseaux d’ici ne gazouillent pas
Comme ceux de là-bas.
[…] […]

Não permitta Deos que eu morra,
Sem que eu volte para lá;
Sem que eu desfructe os primores
Que não encontro por cá;
Sem qu’inda aviste as palmeiras,
Onde canta o Sabiá.
Coimbra, julho 1843.

Plaise à Dieu que je ne meure pas
Avant de retourner là-bas,
Jouir encore des splendeurs
Qu’ici je ne trouve pas ;
Avant de revoir les palmiers
Où chante le Merle.
Coimbra, juillet 1843.
Gonçalves Dias (1823-1864). Canção do Exílio (1843). La graphie respecte celle de la première édition. Gonçalves Dias (1823-1864). Chanson de l’exil (1843)

Voici quelques-unes des nombreuses versions existantes de Sabiá. Celle enregistrée en 1968 par Chico Buarque lui-même d’abord, suivie d’un duo Tom Jobim – Chico Buarque capté en 1973 sur une scène de Los Angeles. Puis un autre duo, très émouvant je trouve, constitué par deux artistes portugais bien connus, Carminho et António Zambujo, à l’occasion d’un hommage à Tom Jobim dans le cadre d’un équivalent brésilien des « Victoires de la musique » en 2013. L’arrangement reprend celui de Tom Jobim, avec les réparties d’une flûte assez ravélienne. En 2016, Carminho consacrera un album à Tom Jobim (l’excellent Carminho canta Tom Jobim) en y incluant une interprétation de Sabiá. La même année paraîtra Até pensei que fosse minha, hommage d’António Zambujo à Chico Buarque.

Enfin une curiosité : Françoise Hardy était présente à Rio en 1968 lors du fameux 3e Festival Internacional da Canção où elle représentait la France lors du gala international. Elle y a entendu Sabiá, dont elle a fait faire une adaptation française – bien éloignée de l’original – à son retour. Du moins y est-il aussi question d’un oiseau : « La mésange ».

Chico Buarque | Sabiá. Chico Buarque de Holanda, paroles ; Antônio Carlos Jobim, musique.
Chico Buarque, chant ; Lindolfo Gaya, arrangements et direction. Brésil, ℗ 1968.

Tom Jobim & Chico Buarque | Sabiá. Chico Buarque de Holanda, paroles ; Antônio Carlos Jobim, musique.
Captation : Los Angeles (États-Unis), 1974.
Extrait du DVD Águas de março. Roberto de Oliveira, réalisateur ; Vinicius França, producteur artistique ; João Wainer, directeur de la photographie. Production : R.W.R., Brésil, 2005.

Carminho & António Zambujo | Sabiá. Chico Buarque de Holanda, paroles ; Antônio Carlos Jobim, musique.
Carminho & António Zambujo, chant ; Jaques Morelenbaum, arrangements et direction. Captation : Brésil, Rio de Janeiro, Theatro Municipal, juillet 2013, dans le cadre du 24e Prêmio da Música Brasileira. Brésil, 2013.


Vou voltar
Sei que ainda vou voltar
Para o meu lugar
Foi lá e é ainda lá
Que eu hei de ouvir cantar
Uma sabiá
Cantar uma sabiá

Je reviendrai
Je sais que je reviendrai
Chez moi
Là où j’ai entendu, là où
J’entendrai encore chanter
Le merle
Chanter le merle

Vou voltar
Sei que ainda vou voltar
Vou deitar à sombra
De uma palmeira
Que já não há
Colher a flor
Que já não dá
E algum amor
Talvez possa espantar
As noites que eu não queria
E anunciar o dia

Je reviendrai
Je sais que je reviendrai
Je m’allongerai à l’ombre
D’un palmier
Qui n’existe plus
Je cueillerai une fleur
Qui ne fleurit plus
Et peut-être un amour
Viendra-t-il chasser les nuits
Et annoncer le jour

Vou voltar
Sei que ainda vou voltar
Não vai ser em vão
Que fiz tantos planos
De me enganar
Como fiz enganos
De me encontrar
Como fiz estradas
De me perder
Fiz de tudo e nada
De te esquecer

Je reviendrai
Je sais que je reviendrai
Je n’aurai pas en vain
Fait autant de projets
Pour me leurrer
Que j’ai fait d’erreurs
Pour me trouver
Que j’ai pris de routes
Pour me perdre
J’ai tout fait, et rien
Pour t’oublier

Vou voltar
Sei que ainda vou voltar
Para o meu lugar
Foi lá e é ainda lá
Que eu hei de ouvir cantar
Uma sabiá
Cantar uma sabiá

Je reviendrai
Je sais que je reviendrai
Chez moi
Là où j’ai entendu, là où
J’entendrai encore chanter
Le merle
Chanter le merle
Chico Buarque de Holanda. Sabiá (1968). Chico Buarque de Holanda. Le merle, traduit de : Sabiá (1968) par L & L.

Françoise Hardy | La mésange. Frank Gérald, paroles ; Chico Buarque de Holanda, paroles originales ; Antônio Carlos Jobim, musique. Adaptation française de Sabiá (1968).
Françoise Hardy, chant ; Mike Vickers, arrangements et direction.
Extrait de l’album Comment te dire adieu (remasterisé en 2016). France, ℗ 1968, 2016.

Camané | Com que voz (2019) ; puis Amália Rodrigues (1969)

10 novembre 2019

Com que voz chorarei meu triste fado,
que em tão dura paixão me sepultou?

Luís Vaz de Camões (1524?-1580) [attribué à]. Com que voz chorarei meu triste fado

De quelle voix pleurerai-je mon triste sort,
Qui en si dure passion m’a enseveli ?

La vidéo ci-dessous, avec la bande-son associée, vient en estafette du nouvel album de Camané Aqui está-se sossegado (« Ici c’est la tranquillité », premier vers d’un poème de Pessoa devenu un fado en 2015 à travers l’interprétation du même Camané). L’album, à paraître le 15 novembre au Portugal, est constitué de 14 morceaux, tous arrangés et interprétés par le fadiste lui-même en partenariat avec le compositeur et pianiste de jazz Mário Laginha.

Camané | Com que voz. Poème attribué à Luís de Camões ; Alain Oulman, musique.
Camané, chant ; Mário Laginha, piano. Bande son extraite de l’album Aqui está-se sossegado. Portugal, ℗ 2019.
Vidéo : Aurélio Vasques, réalisateur et directeur de la photographie ; Carlos Lopes, assistant image ; Fernando Centeio, producteur. Portugal, 2019.

Le programme de l’album compte deux reprises du répertoire d’Amália, l’une et l’autre sur des musiques d’Alain Oulman : le Com que voz que voici et Abandono, déjà enregistré par Camané dans l’album collectif Amália, les voix du fado, paru en 2015.

Camané peut se prévaloir d’un public d’admirateurs fervents. Quant à moi j’ai rarement été emporté par ses interprétations, toujours parfaites, mais que je trouve généralement tristes – ce que n’est pas, ce que ne doit pas être le fado. Au contraire, le fado libère de l’accablement. De fait on ne peut rien alléguer en défaveur de cette reprise de Com que voz, impeccable, mesurée, sensible ; sinon qu’elle est dépourvue de feu et comme voilée de grisaille.

Il est vrai que le sonnet de Camões sur lequel il est composé évoque une forme de tristesse, suite à la déchirante privation de l’être aimé : « triste je veux vivre, car elle s’est muée / en tristesse, la joie des jours passés » ; une tristesse ardente, puisque « d’un mal si grand, la cause est l’amour pur ». Amália y fait entendre le désarroi de la passion contrariée ; Camané la résignation.

Après tout, c’est une façon de voir les choses – et la grisaille peut être belle.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Com que voz. Poème attribué à Luís de Camões ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; José Fontes Rocha, arrangements. Enregistrement : janvier 1969.
Extrait de l’album Com que voz, nouvelle édition « remastered ». Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ et © 2019.

Com que voz chorarei meu triste fado,
que em tão dura paixão me sepultou,
que mór não seja a dor que me deixou
o tempo, de meu bem desenganado?
De quelle voix pleurerai-je mon triste sort,
Qui en si dure passion m’a enseveli,
Que plus grande encore ne soit la douleur
Que m’a laissée le temps, désabusé de mon amour ?
Mas chorar não se estima neste estado,
aonde suspirar nunca aproveitou;
triste quero viver, pois se mudou
em tristeza a alegria do passado.
Mais les pleurs sont sans effet dans cet état,
Que jamais les soupirs n’ont su guérir;
Je veux vivre triste, car la joie d’autrefois
Est devenue tristesse.
[Non chanté :
Assi a vida passo descontente,
ao som — nesta prisão — do grilhão duro
que lastima o pé que o sofre e sente!]
[Non chanté :
Ainsi se passe ma vie sans contentement,
Au son, dans cette prison, des fers cruels
Qui blessent le pied qu’ils enserrent et qui les endure !]
De tanto mal, a causa é amor puro,
devido a quem de mi tenho ausente
por quem a vida, e bens dela, aventuro.
D’un mal si grand la cause est pur amour,
Pour qui me prive de sa présence,
Pour qui je compromets ma vie, et ses plaisirs.
Luís Vaz de Camões (1524?-1580) [attribué à]. Com que voz chorarei meu triste fado.
Luís Vaz de Camões (1524?-1580) ?. De quelle voix pleurerai-je mon triste sort, traduit de Com que voz chorarei meu triste fado par L. & L.

Carminho | Perdidamente

5 novembre 2019

Florbela Espanca (1894-1930)

Florbela Espanca (1894-1930). Photographe inconnu. Domaine public

Le sonnet de Florbela Espanca (1894-1930) s’intitule Ser poeta (« Être poète »). Chanté sur une musique de João Gil par le groupe Trovante en 1987, il est devenu Perdidamente (« Éperdument »).

João Gil, qui faisait partie dudit groupe à l’époque, est un guitariste bien connu au Portugal. Il est surtout un compositeur de chansons extrêmement doué. En 2017 est paru un double album de reprises de ses compositions par une belle brochette d’artistes portugais : Raquel Tavares, António Zambujo, Carlos do Carmo (pour une étonnante version du poème de Verlaine Il pleure dans mon cœur), Luísa Sobral et bien d’autres.

Par exemple, pour ce Perdidamente : Carminho – toujours avec ce léger excès d’expression qui est sa marque et sa faiblesse. Décidément, il faut réécouter la version enregistrée par Lula Pena dans son premier album (Phados, 1998). Je lui ai demandé un soir, après un concert, pourquoi elle ne le chantait pas sur scène. Elle a dit qu’elle l’avait enregistré en 1998 parce que, pour ce premier album, il fallait de la matière immédiatement. Alors ce titre-là oui, pourquoi pas. Son interprétation est sans emphase aucune, sombre, très « florbélienne », magique. Malheureusement Phados est indisponible depuis longtemps.

Mais Carminho n’est pas mal non plus, au fond.

Carminho | Perdidamente. Poème de Florbela Espanca ; João Gil, musique.
Carminho, chant ; guitariste innommé.
Extrait de l’album João Gil por…. Portugal, ℗ 2017.

Ser poeta é ser mais alto, é ser maior
Do que os homens! Morder como quem beija!
É ser mendigo e dar como quem seja
Rei do Reino de Aquém e de Além Dor!

Être poète c’est être plus grand, plus élevé
Que les hommes ! Mordre comme dans un baiser !
C’est être mendiant et donner comme si on était Roi
Du Pays d’En-Deça et d’Outre-Douleur !
É ter de mil desejos o esplendor
E não saber sequer que se deseja!
É ter cá dentro um astro que flameja,
É ter garras e asas de condor!

C’est posséder la splendeur de mille désirs
Sans même savoir qu’on désire !
C’est avoir en soi un astre flamboyant,
C’est avoir les serres et les ailes d’un condor !
É ter fome, é ter sede de Infinito!
Por elmo, as manhãs de oiro e de cetim…
É condensar o mundo num só grito!

C’est avoir faim, avoir soif d’infini !
Pour heaume, avoir les matins d’or et de satin…
C’est condenser le monde dans un cri !
E é amar-te, assim, perdidamente…
É seres alma, e sangue, e vida em mim
E dizer-lo cantando a toda a gente!

Et c’est t’aimer ainsi, éperdument,
Et toi : être âme, sang et vie en moi,
Et dire cela au monde dans le chant !
Florbela Espanca (1894-1930). Ser poeta, extrait de : Charneca em flor (vers 1927. 1ère publication : 1931). Florbela Espanca (1894-1930). Être poète, traduit de : Ser poeta, extrait de : Charneca em flor (vers 1927. 1ère publication : 1931) par L. & L.

Alfredo Marceneiro | O pajem

3 novembre 2019

Avec Alfredo Marceneiro (1892-1980) : retour aux fondamentaux du Fado, presque à ses racines. « Presque » oui, car le fado s’est individualisé en tant que genre distinct au milieu du XIXe siècle. Marceneiro représente l’archétype de ce qu’était le fado du XXe siècle avant qu’Amália Rodrigues le dénationalise et le façonne à sa mesure en y coulant toute sorte d’influences tierces. Son avènement a produit un raz-de-marée.

Marceneiro, le plus illustre représentant du fado « castiço » (« authentique »), n’a pour ainsi dire pas de postérité. Ni lui, ni ceux des fadistes de sa génération qui se sont produits essentiellement dans les maisons de fado et peu dans les théâtres, et qui ne se sont rendus dans les studios d’enregistrement qu’avec réticence. Marceneiro en avait horreur, lui qui considérait que le disque « industrialisait le fado ». Son legs discographique est de ce fait assez mince.

Il était à la fois un compositeur extraordinaire (toutes ses compositions sont devenus des classiques, repris par les autres fadistes et parfois par lui-même sur d’autres textes) et un admirable chanteur. On reconnaît instantanément sa voix étonnante qui ressemble à un pleur, son style de chant reposant sur de discrets ornements, refusant tout effet dramatique.

Sa seule faiblesse réside dans la piètre qualité générale des textes de ses fados. Défaut d’ailleurs assez bien partagé par ses collègues d’alors – à l’exception notable d’Amália Rodrigues, encore elle. Et si Amália a interprété beaucoup de ses musiques, c’était toujours sur d’autres poèmes que les originaux ; elle n’aurait probablement jamais repris un texte comme O pajem (« Le page »).

Alfredo Marceneiro (1892-1980) | O pajem. Fernando Teles, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Pajem).
Alfredo Marceneiro, chant ; António Chainho & Acácio Rocha, guitare portugaise ; Pais da Silva & José Maria Nóbrega, guitare classique. Portugal, date indéterminée.

Todas as noites um pagem
Com voz linda e maviosa
Ia render homenagem
À marquesinha formosa

Toutes les nuits un page
De sa voix splendide et suave
Allait rendre hommage
À la belle marquise
Mas numa noite de agoiro
O marquês fero e brutal
Naquela garganta de oiro
Mandou cravar um punhal

Mais une certaine nuit fatale
Le marquis féroce et brutal
Dans cette gorge d’or
Fit planter un poignard
E a marquesa delirante
De noite em seu varandim
Pobre louca alucinante
Chorando, cantava assim:

Et la marquise dans son délire
Le soir, sur son balcon
Pauvre folle hallucinée
Chantait à travers ses larmes :
Óh minha paixão querida
Meu amor, meu pagem belo
Foge sempre minha vida
Deste maldito castelo

Ô ma chère âme
Mon amour, mon beau page
Toujours ma vie s’enfuit
De ce château maudit.

Fernando Teles. O pajem. Fernando Teles. Le page, traduit de : O pajem par L. & L.

Camané a repris O pajem tel quel, paroles et musique, dans son album Camané canta Marceneiro (2017). Plus inattendue est la contribution de Mísia, dans le projet Mediterraneo de Christina Pluhar avec son ensemble L’Arpeggiata (2013). Mísia, qui s’approprie à nouveau le Fado Pajem, dans un tout autre style, à l’occasion de son récent album Pura vida (banda sonora) (2019, disponible en France fin novembre), sur un poème de Tiago Torres da Silva intitulé Ausência.

Mísia & L’Arpeggiata | O pajem. Fernando Teles, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Pajem).
Mísia, chant ; L’Arpeggiata, ensemble instrumental ; Christina Pluhar, direction.
Extrait de l’album Mediterraneo / L’Arpeggiata, Christina Pluhar, direction. Europe, ℗ 2013.

Les deux ménétriers | Damia, Édith Piaf, Barbara

2 novembre 2019

2 novembre, le jour des morts : Les deux ménétriers (galop macabre), sur un poème de Jean Richepin (1849-1926), par Damia et ses successoresses, l’une immédiate (Édith Piaf), l’autre plus éloignée (Barbara, géniale).


Damia (1889-1978) | Les deux ménétriers (galop macabre). Jean Richepin, paroles ; Lucien Durand, musique.
Damia, chant ; accompagnement d’orchestre. France, 1927.


Édith Piaf (1915-1963) | Les deux ménétriers (galop macabre). Jean Richepin, paroles ; Lucien Durand, musique.
Édith Piaf, chant ; orchestre, direction Georges Aubanel. France, 1936.


Barbara (1930-1997) | Les deux ménétriers (galop macabre). Jean Richepin, paroles ; Lucien Durand, musique.
Barbara, chant ; ensemble instrumental. France, 1969 (enregistrement).

Sur les noirs chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers,
Par le royaume des morts
Vont deux blancs ménétriers.
Ils vont un galop d’enfer,
Tout en raclant leur crincrin
Avec des archets de fer,
Ayant des cheveux pour crin.
Au fracas des durs sabots,
Au rire des violons,
Les morts sortent des tombeaux.
Dansons et cabriolons !

Et les trépassés joyeux
S’en vont par bonds et soufflant,
Avec une flamme aux yeux,
Rouge dans leurs crânes blancs.
Et les noirs chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers
Font halte et voici qu’aux morts
Parlent les ménétriers :

Le premier dit, d’une voix
Sonnant comme un tympanon :
« Voulez-vous vivre deux fois ?
Venez, la Vie est mon nom ! »
Et tous, même les plus gueux
Qui de rien n’avaient joui,
Tous, dans un élan fougueux,
Les morts ont répondu : « Oui ! »

Alors l’autre, d’une voix
Qui soupirait comme un cor,
Leur dit : « Pour vivre deux fois,
Il vous faut aimer encor !
Aimez donc ! Enlacez-vous !
Venez, l’Amour est mon nom ! »
Mais tous, même les plus fous,
Les morts ont répondu : « Non ! »

Et leurs doigts décharnés,
Montrant leurs cœurs en lambeaux,
Avec des cris de damnés,
Sont rentrés dans leurs tombeaux.
Et les blancs ménétriers
Sur leurs noirs chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers,
Ont laissé dormir les morts.
Jean Richepin (1849-1926). Les deux ménétriers (1891). Dans : La bombarde (1899)

Damia | La chaîne

1 novembre 2019

Damia (1889-1978). Studio Harcourt (Paris), 1944

Damia (1889-1978). Studio Harcourt (Paris), 1944. Domaine public.

Damia (1889-1978) : la « tragédienne de la chanson », la créatrice des fameux et justement célèbres Goélands de Lucien Boyer ou de Sombre dimanche, la version française de la déprimante chanson hongroise Szomorú vasárnap.

Elle se produisait devant un rideau noir, vêtue d’une robe noire, éclairée par un projecteur – un seul. Elle est la première chanteuse en noir de l’histoire. Cela aussi, outre son type de répertoire, jusqu’à sa gloire, Édith Piaf le lui a pris après guerre. Sa période à elle, c’est l’Entre-deux-guerres. Paris. Une vie, un milieu, un air du temps impossibles à concevoir aujourd’hui.

Pour le cinéaste Aki Kaurismäki, qui a fait de Damia l’un des personnages de son film Le Havre (2011), elle est « la plus grande chanteuse de tous les temps » (L’Humanité, 19 mai 2011, Entretien avec le cinéaste Aki Kaurismäki).

Damia (1889-1978) | La chaîne. Émile Ronn, paroles ; Léo Daniderff, musique.
Damia, chant ; orchestre, direction Pierre Chagnon. France, 1928.

Le jour où l’on s’est rencontré
Lorsque nos yeux se sont fixés
Ton regard dur comme l’acier
Semblait dire quand même
Je t’aime
Et j’ai compris que le destin
M’avait placée sur ton chemin
Comme une proie que l’on entraîne
En lui mettant la chaîne

Alors, dès le premier baiser
Entre nous j’ai senti passer
L’ardent frisson qui fait germer
En de longues caresses
L’ivresse
Et tous nos baisers nés d’hier
Se faisant plus fous et pervers
Dans une étreinte plus certaine
Ont rivé notre chaîne

Mais un jour, las de trop s’aimer
Ah, comme l’on s’est bien trompé
Chacun voulant se délivrer
Pour vivre une autre vie
Folie
Si bien que sans amour au cœur
Lèvre à lèvre pleins de rancœur
Entre nous se dressa la haine
Sans briser notre chaîne

Je te hais comme tu me hais
Mais je sens bien que désormais
Nous ne nous quitterons jamais
Quoi qu’on dise ou qu’on fasse
Grimace
Et nous irons ainsi toujours
Comme deux forçats de l’amour
Rivés au boulet et qui traînent
L’infamie de leur chaîne.
Émile Ronn (1870-1935), pseudonyme de Henri Alphonse Lemonnier. La chaîne (1911).

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