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Θάνος Μικρούτσικος [Thános Mikroútsikos] (1947-2019)

14 janvier 2020

Athanásios « Thános » Mikroútsikos (1947-2019), compositeur et homme politique grec, est mort il y a quelques semaines à peine, juste avant le changement d’année. France Musique s’est chargée de publier sur son site une notice à son sujet, dans laquelle est inséré le splendide enregistrement de Οι γερόντοι [Oi geróntoi] (« Les vieillards ») par María Dimitriádi, sur un poème de Yannis Ritsos. Pas de notice Wikipédia en français (mais il en existe une en anglais). Liens ci-dessous.

Ce qui suit provient d’un autre projet, intitulé Κρατάει χρόνια αυτή η κολώνια (« Cette eau de toilette dure des années », d’après une traduction automatique), mené avec la parolière Lína Nikolakopoúlou et la chanteuse Haris Alexiou, bien connue à l’étranger, notamment en France.

Les paroles de Μια πίστα από φώσφορο [Mia písta apó fósforo] sont assez énigmatiques, à commencer par le titre, dont l’équivalent littéral serait « Une piste de phosphore ». J’ai dû m’appuyer sur plusieurs traductions, notamment anglaises, pour établir une version française qui se tienne à peu près (mais dont je ne garantis aucunement l’exactitude). Beaucoup extrapolent cette « piste » en « piste de danse », sans que ce détail éclaire beaucoup le texte dans son ensemble.

Χάρις Αλεξίου [Cháris Aleksíou] = Haris AlexiouΜια πίστα από φώσφορο [Mia písta apó fósforo]. Λίνα Νικολακοπούλου [Lína Nikolakopoúlou], paroles ; Θάνος Μικρούτσικος [Thános Mikroútsikos], musique.
Χάρις Αλεξίου [Cháris Aleksíou] = Haris Alexiou, chant ; Θύμιος Παπαδόπουλος [Thýmios Papadópoúlos], arrangements et direction musicale.
Extrait de l’album Κρατάει χρόνια αυτή η κολώνια [Kratáei chrónia avtí ī kolónia]. Grèce, ℗ 1990.


Αν ήτανε το έδαφός σου πρόσφορο
θα σου `φτιαχνα μια πίστα από φώσφορο
με δώδεκα διαδρόμους
δώδεκα τρόμους
με βύσματα κι εντάσεις φορητές
με πείσματα κι αεροπειρατές

Si ton sol le permettait
Je ferais pour toi une piste de phosphore
Avec douze couloirs,
Douze terreurs,
Remplie de prises et d’intensités portables
D’entêtements et de pirates de l’air.

Αν ήτανε η αγκαλιά σου όαση
θα σου `φερνα δισκάκια για ακρόαση
στο λίκνισμα της άμμου
στάλα η καρδιά μου
κι η διψασμένη μου ψυχή στρατός
και πάνω της ζωής ο αετός

Si ton étreinte était une oasis
Je t’apporterais des disques à écouter.
Dans le balancement du sable
Mon cœur est une goutte,
Mon âme assoiffée est une armée
Au-dessus de laquelle plane l’aigle de la vie.

Όνειρα όνειρα
φλόγες μακρινές μου
Του φευγιού μου όνειρα
κι άγνωστες φωνές μου

Rêves, rêves,
Flammes lointaines,
Mes rêves de fuite,
Voix inconnues.

Κοιμήσου εσύ κι εγώ θα ονειρεύομαι
σαν ήσυχος θεός θα εκπορεύομαι
απ’τ’άσπρο σου το χιόνι
δίχως σεντόνι
στα νύχια του κακού τη νύχτα αυτή
κι ο θάνατος λυπάται να κρυφτεί

Dors, et moi je rêverai.
Tel un dieu serein j’émergerai
De ta neige blanche
Sans linceul
Entre les griffes du mal, cette nuit même,
Et la mort est trop dépitée pour se cacher.
Λίνα Νικολακοπούλου [Lína Nikolakopoúlou]. Μια πίστα από φώσφορο [Mia písta apó fósforo] .
.
Λίνα Νικολακοπούλου [Lína Nikolakopoúlou]. Une piste de phosphore, traduit de : Μια πίστα από φώσφορο [Mia písta apó fósforo] par L. & L., à partir de plusieurs traductions anglaises et italienne.

Mia písta apó fósforo, paru en Grèce en 1990, a connu une version turque dès l’année suivante (Her şeyi yak, par Sezen Aksu), puis une version française, une bulgare – et aussi une version italienne, fruit d’une collaboration entre le compositeur Thános Mikroútsikos et la chanteuse Milva dans le cadre d’un album intitulé Volpe d’amore (« Renard d’amour » – renard est féminin en italien), publié en Grèce en 1994 et diffusé ensuite plus largement sous le titre Milva canta Thanos Mikroutsikos (1998).

Entièrement réécrite par l’auteur-compositeur-interprète Maurizio Piccoli, Mia písta apó fósforo s’est transformée en Il canto di un’Eneide diversa (« Le chant d’une autre Énéide »).

MilvaIl canto di un’Eneide diversa . Maurizio Piccoli, paroles ; Θάνος Μικρούτσικος [Thános Mikroútsikos], musique. Adaptation italienne de Μια πίστα από φώσφορο [Mia písta apó fósforo], paroles originales grecques de Λίνα Νικολακοπούλου [Lína Nikolakopoúlou].
Milva, chant ; Natale Massara, arrangements. Enregistrement : Polysound Studio, Athènes (Grèce).
Extrait de l’album Volpe d’amore / Milva. Grèce, ℗ 1994.


Se nei tuoi occhi avessi bombe al fosforo
E quei miracoli di sole al Bosforo,
La lingua del serpente più velenoso,
Bruciassi nuvole nel cuore tuo,
Noi forse torneremmo a vivere.

Si tu avais dans les yeux des bombes au phosphore
Et ces miracles de soleil du Bosphore,
La langue du serpent le plus venimeux,
Si tu brûlais des nuages dans ton coeur,
Alors peut-être, nous pourrions revivre.

Se la tua carne fosse ancora un’oasi,
Olimpo da salire, inebriandosi,
Il canto amico di un’Eneide diversa,
Nei tuoi fondali costruirei città,
Noi forse torneremmo a vivere

Si ta chair était encore une oasis
Un Olympe grisant à escalader,
Le chant ami d’une autre Énéide,
Dans tes entrailles je construirais des villes,
Et peut-être, nous pourrions revivre.

Sognerò, sognerò
D’ incontrarti un po’ a sud
Pregherò, pregherò
Oggi fiamme inventerò

Je rêverai
De te rencontrer vers le Sud,
Je prierai
J’inventerai des flammes.

Se la tua notte fosse ancora musica,
Un’onda di ritorno o solo fisica,
Non più quel tuo lenzuolo d’ansia scaduta
Ma solo un volo come d’aquila,
Noi forse torneremmo a vivere.

Si ta nuit était encore musique,
Flot de ressac ou seulement physique,
Et non plus ton drap d’angoisse périmée,
Mais un vol comme celui d’un aigle,
Alors peut-être, nous pourrions revivre.
Maurizio Piccoli. Il canto di un’Eneide diversa .
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Maurizio Piccoli. Le chant d’une autre Énéide, traduit de : Il canto di un’Eneide diversa par L. & L.

Mísia • Pura vida (banda sonora) (2019)

8 janvier 2020

Mísia | Pura vida (banda sonora) (2019)

Mísia | Pura vida (banda sonora) (2019)

Nasceu uma rosa negra
Junto ao muro do calvário
Abre quando a noite chega
Ao meu peito solitario.
Mísia. Rosa negra no meu peito (extrait)

Voici qu’est née une rose noire
Contre le mur du calvaire.
Elle s’ouvre quand la nuit tombe
Sur mon cœur solitaire.

La pochette montre Mísia, les cheveux couleur fauve, la tête ceinte d’une tiare ouvragée en forme de couronne d’épines, adressant un sourire indéchiffrable à quelqu’un ou quelque chose situé à sa gauche, hors de cadre de l’image. Est-ce le mauvais larron, ou bien la « rose noire » qui a poussé « près du mur du calvaire » ?

Cette rose noire est celle du morceau par lequel s’ouvre Pura vida (banda sonora) : Rosa negra no meu peito II (« Rose noire dans mon cœur II »).

« II », parce qu’en 2013, à l’occasion de sa participation à l’album Mediterraneo de L’Arpeggiata, l’ensemble de Christina Pluhar, Mísia a déjà enregistré une Rosa negra no meu peito. Écouter l’une puis l’autre est comme passer de la vive clarté d’un après-midi d’été au noir absolu d’une nuit éternelle et glacée. Le texte, de Mísia elle-même, est commun aux deux versions. Mais si, dans celle de 2013, il est chanté sur l’allègre Fado corrido dans un accompagnement instrumental exubérant, c’est une voix douloureusement transie qui la psalmodie en 2019 sur le Fado menor, comme au cœur d’un lieu austère et vide, en la seule présence d’une clarinette basse qui, loin de l’accompagner, lui fait un écho lugubre.

C’est qu’entre temps il y a eu la maladie. Cette « rose noire » qui en 2013 était celle de la solitude est devenue, en s’enracinant dans le corps même de la fadiste, une fleur moins métaphorique et tout aussi dévorante.


MísiaRosa negra no meu peito II. Mísia, paroles ; musique traditionnelle (Fado Menor).
Mísia, chant ; Paulo Gaspar, clarinette basse, arrangement.
Extrait de l’album Pura vida (banda sonora). Portugal, ℗ 2019.


À beira do teu destino
Pousei o meu coração
Perdeste-o pelo caminho
Ai a minha solidão.

Au bord de ta destinée
J’ai déposé mon cœur ;
Tu l’as perdu chemin faisant,
Ah cette solitude !

Nasceu uma rosa negra
Junto ao muro do calvário
Abre quando a noite chega
Ao meu peito solitario.

Voici qu’est née une rose noire
Contre le mur du calvaire.
Elle s’ouvre quand la nuit tombe
Sur mon cœur solitaire.

Revivendo o que me espera
Vou e venho desde sempre
Minha estrada de quimera
À saudade sempre rente.

Revivant ce qui m’attend
Je n’ai fait que parcourir
Ma route de chimères
Qui toujours côtoie la saudade

Neste palco iluminado
Bate meu coraçao perfeito
Hoje á noite canto o fado
« Rosa negra no meu peito »

Sur cette scène illuminée
Me voici, le cœur battant.
Ce soir, je chante le fado
« Rose noire dans mon cœur ».
Mísia. Rosa negra no meu peito .
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Mísia. Rose noire dans mon cœur, traduit de : Rosa negra no meu peito par L. & L.

Cependant il faut vivre et combattre. Pura vida n’est pas le journal de ce combat, mais bien la « bande-son » de cette période de vie, de « vie pure », pleinement vécue, enfer et ciel selon les propres mots de l’artiste. C’est pourquoi sa voix s’y déploie – dans une palette de couleurs plus étendue que dans les albums précédents et avec des façons de chanter qui ne lui étaient jamais venues jusqu’ici – sur des sons crissés, des stridences inhabituelles, des instruments qui jouent violent et sale (la guitare électrique), d’autres qui jouent sombre (la clarinette basse) et la laissent souvent à découvert. Cependant des voix amies (Ricardo Ribeiro, Daniel Melingo) rejoignent parfois la sienne, qui à d’autres moments s’abandonne à la suavité réconfortante de la chère guitare portugaise et du piano, ou reçoit en soutien l’énergie du bandonéon.

Le plus souvent, les musiques sont celles de fados traditionnels : « seule une musique d’une pareille noblesse, écrit Mísia en préambule, permet l’emploi de ses mélodies les plus symboliques à la manière d’un peintre qui, à l’aide des couleurs primaires, exprime à sa guise ce que son âme lui dicte. » La pulsation du tango (ce n’est pas la première fois) et quelques thèmes originaux complètent la palette.

Le tout est chanté dans les deux langues de prédilection de la fadiste, le portugais et l’espagnol, avec ses propres mots ou ceux de quelques autres – parmi lesquels Miguel Torga auquel elle emprunte deux poèmes d’une grande beauté quoique très dépouillés. L’amertume, la désillusion, les larmes, le vide, la fatigue, la douleur, l’amour, l’espoir, la rébellion, enfin de rageuses exhortations adressées à soi-même : tout cela est parcouru dans l’arc de treize morceaux compris entre Rosa negra no meu peito II et le vigoureux tango d’Astor Piazzolla Preludio para el año 3001 : « Je renaîtrai à Buenos Aires, un autre après-midi de juin, / Avec cette puissante envie d’aimer et de vivre. / […] Dans de l’argile et du sel je me pétrirai un nouveau cœur indestructible / Et trois cireurs de souliers, trois clowns et trois sorciers, / Mes immortels complices, viendront m’encourager : « Allez ! Vas-y ! »

N’est-ce pas cela le Fado ? Paradoxalement, la chanteuse s’en défend : « […] dans cet album il y a des musiques de fados, mais ce n’est pas un album de Fado. » Que serait-ce alors ? Sans doute peut-on au moins suggérer que, plus que jamais peut-être dans sa discographie, Mísia est ici fadista. Et Pura vida son œuvre la plus sincère et l’un de ses meilleurs opus.

L’album se clôt en réalité sur un quatorzième morceau, Viagem (« Voyage »), qualifié de « bonus ». Ce beau poème extrait du Journal de Miguel Torga, pour lequel le guitariste Mário Pacheco a composé une musique mélodieuse et apaisante, est chanté sur un accompagnement instrumental moelleux qui sonne presque orchestral : c’est comme un bis offert en fin de spectacle, comme un rideau baissé sur le théâtre des vicissitudes personnelles, comme un regard de gratitude tendrement posé sur le Portugal.


MísiaViagem. Miguel Torga, paroles ; Mário Pacheco, musique.
Mísia, chant ; Fabrizio Romano, piano, arrangement ; Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Filipe Felizardo, guitare électrique ; Luís Cunha, violon ; Paulo Gaspar, clarinette basse.
Extrait de l’album Pura vida (banda sonora). Portugal, ℗ 2019.

É o vento que me leva
O vento lusitano.
É este sopro humano
Universal
Que enfuna a inquietação de Portugal.
É este fúria de loucura mansa
Que tudo alcança
Sem alcançar.
Que vai de céu em céu,
De mar em mar,
Até nunca chegar.
É esta tentação de me encontrar
Mais rico de amargura
Nas pausas da ventura
De me procurar…

Miguel Torga (1907-1995). Viagem (1973). Dans : Diário (daté : « Coimbra, 17 de Maio de 1973 »)

C’est le vent qui m’emmène,
Le vent lusitanien.
C’est ce souffle humain
Universel
Qui gonfle l’inquiétude portugaise.
C’est cette fureur de folie tranquille
Qui à tout parvient
Sans y parvenir.
Qui va de ciel en ciel,
De mer en mer,
Sans jamais accoster.
C’est cette tentation de me trouver
Plus riche d’amertume
Lorsque je me repose dans cette aventure
Qu’est la recherche de moi-même…

Miguel Torga (1907-1995). Voyage, traduit de : Viagem (1973), par L. & L.. Dans : Diário (daté : « Coimbra, 17 de Maio de 1973 »)


Mísia
Pura vida (banda sonora) (2019)

Mísia. Pura vida (banda sonora). Portugal, 2019
Pura vida (banda sonora) / Mísia, conception ; Mísia & Fabrizio Romano, production musicale ; Fabrizio Romano, direction musicale ; Fabrizio Romano, arrangements, sauf Rosa negra no meu peito II (Paulo Gaspar), Lágrima (Raül Refree) et Ouso dizer (Luís Guerreiro & Fabrizio Romano).
Mísia, chant ; Fabrizio Romano, piano ; Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Cláudio Romano & Filipe Felizardo, guitare électrique ; Luís Cunha, violon ; Paulo Gaspar, clarinette basse ; Pedro Santos, accordéon ; Walter Hidalgo, bandonéon. Avec la participation de : Daniel Melingo & Ricardo Ribeiro, chant ; Gaspar Varela, guitare portugaise ; Raül Refree, guitare électrique.
Production : Portugal : Liberdades poéticas ; Museu do Fado, ℗ 2019.

Enregistrement : Portugal, Atlântico Blue Studios, janvier 2019.

CD : Museu do Fado, 2019 (Portugal). – Galileo (hors Portugal), EAN 4250095800863

Il se fait tard

6 janvier 2020

Exposition « AL. Mécanisme d’aurores pour horloge crépusculaire », Montpellier (Occitanie, France), Carré Sainte-Anne, 2017
Exposition « AL. Mécanisme d’aurores pour horloge crépusculaire », Montpellier (Occitanie, France), Carré Sainte-Anne, 2017

Entre los últimos brotes
la rosa no se ve rara,
ni la alondra al levantarse
atiende a que el sol retrasa,
o el racimo ya tardío
cuida si es mustia la parra.
Pero tu cariño nuevo
la estación piensa acabada.

Pues la alondra con su canto
siempre puebla la mañana
y la rosa y el racimo
siempre llenan la mirada,
entonces, deja, no pienses
en que es tarde. ¿Hubo tardanza
jamás para olor y zumo
o el revuelo de algún ala?

Fuerza las puertas del tiempo,
amor que tan tarde llamas.

Luis Cernuda (1902-1963). Haciéndose tarde, extrait de Con las horas contadas (1950-1956).

………

Parmi les derniers bourgeons
La rose ne se voit pas rare,
L’alouette en prenant son vol
Oublie que le soleil tarde,
Et la dernière grappe ignore
La treille déjà flétrie.
Mais ta tendresse nouvelle
Pense la saison finie.

Si l’alouette de son chant
Peuple toujours le matin,
Si la rose, si la grappe,
Charment toujours le regard,
Laisse, alors, ne pense pas
Qu’il est tard. Qu’est le retard
Pour le parfum et la saveur
Ou le battement d’une aile ?

Force les portes du temps,
Amour qui si tard appelle.

Luis Cernuda (1902-1963). Il se fait tard, traduit de Haciéndose tarde par Bruno Roy. Extrait de : Con las horas contadas (1950-1956).
Dans : Poèmes pour un corps / Luis Cernuda ; [illustrations de] Luis Caballero ; [texte français de Bruno Roy]. France : Fata Morgana, impr. 2010. Bilingue espagnol français. ISBN 978-2-85194-781-9. P. 24.

Amália Rodrigues (1920-1999) • Libertação

5 janvier 2020

Cette année on commémore les 150 ans de l’infaillibilité du pape, les 500 ans de la mort de Raphaël, les 250 ans de la naissance de Beethoven, les 100 ans de celle de Fellini, les 800 ans de la fondation de la faculté de médecine de Montpellier.

On fête aussi le centenaire d’Amália Rodrigues, née le 23 juillet 1920.

Après Primavera (« Printemps », 1953), Libertação (« Libération », 1955) est le deuxième poème écrit par David Mourão-Ferreira (1927-1996) pour Amália. La rencontre avec le compositeur Alain Oulman n’a pas encore eu lieu : c’est sur la très ancienne musique du Fado Meia-Noite que la chanteuse interprète ce texte ambigu, aux intentions anti-régime (« Au coin de chaque rue / Une ombre nous épie / Et dans les regards s’insinue / Tout à coup le soupçon ») à peine dissimulées sous le voile d’une histoire d’amour impossible – elle-même d’une grande force. La fadiste a-t-elle perçu à l’époque la double portée de ce qu’elle chantait ?

Amália enregistre Libertação une première fois en studio en 1954 (enregistrement publié l’année suivante), puis lors d’un récital public donné au Café Luso, l’une des plus célèbres casas de fado de Lisbonne, en décembre 1955. Capté par la maison Valentim de Carvalho, ce récital ne sera publié sur disque qu’en 1976. Libertação est selon moi l’un des chefs d’œuvre du répertoire d’Amália Rodrigues, et cet enregistrement public surpasse ceux réalisés en studio (trois publiés à ce jour). La voix fiévreuse et splendide, l’accompagnement discret (une guitare portugaise, une guitare classique), expriment incomparablement l’atmosphère de pesante anxiété qui baigne le fado de bout en bout.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique ; Filipe Pinto, présentation.
Captation : Café Luso (Lisbonne, Portugal), décembre 1955.
Extrait de l’album Amália no Café Luso. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1976.


Fui à praia, e vi nos limos
A nossa vida enredada
Ó meu amor, se fugirmos
Ninguém saberá de nada.

Sur la grève, j’ai vu
Notre vie embourbée dans la vase
Oh mon amour, si nous partions
Personne n’en saurait rien.

Na esquina de cada rua,
Uma sombra nos espreita.
E nos olhares se insinua,
De repente, uma suspeita.

Au coin de chaque rue
Une ombre nous épie
Et dans les regards s’insinue
Tout à coup le soupçon.

Fui ao campo e vi os ramos
Decepados e torcidos
Ó meu amor, se ficamos
Pobres dos nossos sentidos.

Dans la campagne, j’ai vu
Les branches cassées et tordues
Oh mon amour, si nous restons,
Qu’en sera-t-il de notre amour ?

Em tudo vejo fronteiras,
Fronteiras ao nosso amor!
Longe daqui, onde queiras!
A vida será maior!

En tout je vois des frontières,
Des frontières à notre amour.
Loin d’ici, où tu veux,
La vie sera sans entraves.

Nem as esperanças do céu
Me conseguem demover
Este amor é teu e meu
Só na terra o queremos ter.

Peu m’importent
Les promesses du ciel.
Cet amour nous appartient
C’est sur terre qu’il faut le vivre !
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libertação (1954).
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David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libération, traduit de : Libertação (1954) par L. & L.

Voici un autre enregistrement de Libertação, réalisé en studio en 1967 avec un accompagnement instrumental plus fourni (2 guitares portugaises, 1 guitare classique, 1 basse acoustique). Laissé impublié à l’époque (il n’est apparu qu’en 2017, sur l’un des volumes de la réédition intégrale en cours) et bien qu’impeccable techniquement, on n’y retrouve pas le frémissement extraordinaire de la version du Café Luso.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : studios Valentim de Carvalho (Paço de Arcos, Portugal), 19675.
Extrait de l’album Fados 67 : as sessões com o Conjunto de guitarras de Raul Nery / Amália. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2017.

Les cormorans

4 janvier 2020

Basilique Notre-Dame de la Daurade, Toulouse (Occitanie, France)

C’est mon mari qui gardera Raoul et Lucien (entendons-nous : je dis mon mari, mais nous ne sommes pas mariés). Moi, où est-ce que je trouverais le temps ? Sacha travaille pour ainsi dire à domicile, il lui suffit de descendre un étage et il est à son cabinet. Il aura tout le loisir de leur apprendre l’italien puisque c’est ce qu’il désire pour eux, j’ignore d’où lui vient cette lubie. Et après tout il est leur père, c’est ce que nous croyons lui et moi. Tôt le matin, il nage avec Baptiste Nédelec ou fait de l’aviron sur le fleuve avec Corentin Diop-Quéméner ; à 18 heures il pratique l’escrime. Je m’arrangerai. Plus tard, lorsque les petits seront en âge de s’entraîner, c’est moi qui les prendrai en charge, je les ferai travailler.

C’est Sacha qui a confectionné le trousseau des deux petits. Mes costumes de piste aussi, c’est lui. Voyez ces merveilles : un brodeur hors pair. Il a fait un stage à Pont-L’Abbé, dans le Finistère.

Le soir non plus je ne suis pas disponible, je suis au cirque. J’ai deux numéros : un numéro de trapèze (de haute-voltige), avec Bruno Nédelec, et un numéro de dompteuse de mouettes. J’ai quinze mouettes, douze sur la piste et trois de réserve. Elles exécutent des chorégraphies que je compose moi-même, et aussi quelques tours d’adresse, d’escamotage et autres. Le numéro se clôt sur un chœur (en ce moment c’est le chœur à bouche fermée de Madame Butterfly). Elles ne sont pas toujours faciles, c’est vrai. Ce sont des créatures volontiers querelleuses et certaines peuvent se montrer vindicatives à l’occasion. Dans des cages ? Quelle idée ! Vous avez déjà vu des mouettes en cage, vous ? Non, elles vivent chez elles, c’est à dire sur les bords de Garonne. Ce sont des artistes vous savez ; elles se considèrent comme telles. Je les crois désinvoltes vis à vis de leurs congénères, dédaigneuses même, impossibles à vivre. Il y en a parmi elles qui se prennent très au sérieux, elles se montent un bourrichon pas possible. Se croient de grandes actrices.

La semaine dernière trois cormorans sont venus me voir, ils voulaient passer une audition. Ils ont entendu les conversations des mouettes, j’imagine. Ils sont très nombreux sur la Garonne, vous avez dû les voir. Je crois que j’ai une photo quelque part… tenez, voyez. Ils s’agglutinent près du pont Saint-Michel pour la plupart, et se tiennent sur des arbres qu’on croirait morts.

À ce que j’en ai jugé, les cormorans sont des êtres timides, frappés d’une tristesse insondable, d’une lucidité implacable et tragique, effrayante, comme s’ils pouvaient déjà témoigner du dernier spasme du monde. Je ne vois pas comment les employer, ni même à quoi. D’ailleurs je suis bien certaine que les mouettes leur rendraient la vie impossible. Je ne sais que faire. Je ne voudrais pas qu’ils se laissent mourir de désespoir.


Maurice Ravel (1875-1937) | Oiseaux tristes. O 43, no 2. Fait partie de : Miroirs. O 43.
Marcelle Meyer (1897-1958), piano. Enregistrement : Paris, 1954.

Tu ne sais plus qui tu es

2 janvier 2020

Théâtre du Capitole (Toulouse, Occitanie, France), 6 décembre 2019

Théâtre du Capitole (Toulouse, Occitanie, France), 6 décembre 2019

Tu ne sais plus qui tu es, qui tu as été, tu sais que tu as joué, tu ne sais plus ce que tu as joué, ce que tu joues, tu joues, tu sais que tu dois jouer, tu ne sais plus quoi, tu joues. Ni quels sont tes rôles, ni quels sont tes enfants vivants ou morts. Ni quels sont les lieux, les scènes, les capitales, les continents où tu as crié la passion des amants. Sauf que la salle a payé et qu’on lui doit le spectacle.

Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l’âge du monde, son accomplissement, l’immensité de sa dernière délivrance.

Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay.

Savannah Bay c’est toi.

Marguerite Duras (1914-1996). Savannah Bay (1982 et 1983). Éditions de Minuit, impr. 2005. ISBN 2-7073-0668-1. Page [7].

Sur scène, je ne sais pas si on oublie qui on est, mais on est traversés de toutes sortes d’émotions, toutes sortes de pensées, tout en étant plongé dans quelqu’un d’autre, d’autres mots, d’autres affects, d’autres problèmes. Ils peuvent être basiques. Une lumière qui ne s’allume pas à temps, un top qu’on a raté, une réplique qui s’est emmêlée ou que le partenaire n’a pas dite, si bien qu’on ne sait plus où on doit se rattraper, il y a une contagion des oublis, mais aussi une vigilance commune. […] C’est très bizarre ce que devient le chagrin, le bloc de douleur qui congèle le corps, sur un plateau de théâtre. J’ai joué le soir après avoir appris la mort de Pascale. La directrice du théâtre avait prévu de renvoyer les spectateurs chez eux. Madeleine Renaud tenait à la représentation peut-être parce que l’annulation faisait perdre de l’argent à son mari Jean-Louis Barrault, mais surtout parce qu’elle ne supporte pas de ne pas jouer. Et Marguerite et Barbet ne m’ont pas laissé le choix, ils estimaient qu’il ne fallait surtout pas que je reste sans rien faire ce soir-là. On m’a prescrit une forte dose de barbituriques, mais il paraît – c’est Marguerite, Luc Bondy, Barbet, Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, qui l’ont affirmé – que je n’ai jamais si bien joué.

Bulle Ogier, avec Anne Diatkine. J’ai oublié (2019). Éditions du Seuil, impr. 2019, ISBN 978-2-02-141722-7. Pages 220-221.

………

Bulle Ogier & Madeleine Renaud sont les créatrices de la pièce Savannah Bay (1983) de Marguerite Duras, mise en scène par l’autrice.
Pascale : Pascale Ogier (1958-1984), fille de Bulle Ogier.
Barbet : Barbet Schroeder, cinéaste, compagnon de Bulle Ogier.

Ingrid Caven | Ich weiß genau. Hans & Herta Hennecke, paroles ; Robert Chauvigny & Julien Bouquet, musique. Adaptation allemande de Je sais comment (1959). Julien Bouquet, paroles.
Ingrid Caven, chant ; Jay Gottlieb, piano ; Jérome Simon, violon ; Le Quatuor Actuel, quatuor à cordes ; Bob Drewry, contrebasse ; Alain Beghin, percussions ; Richard Foy, saxophone ; Peer Raben, arrangements. Enregistré en public à Paris, Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, 1988.
Extrait de l’album Ingrid Caven chante Piaf « en public ». France, 1989.

Toulouse (Occitanie, France), lieu non identifié, 3 février 2018

Bonne année aussi aux non-Brigittes !

1 janvier 2020

(D’ailleurs, il en existe encore, des Brigittes vivantes ?)

Brigitte Bardot & Les Frères Jacques | Stanislas. Bernard Lelou & Lydia Palazzolo, paroles ; Bernard Lelou & Ricet-Barrier, musique.
Les Frères Jacques, quatuor vocal ; Brigitte Bardot, chant.
Vidéo : extrait de l’émission de télévision Bonne année Brigitte, François Chatel, réalisation. Office national de radiodiffusion télévision française, production. France, 1961.
1ère diffusion : 1er janvier 1962.
La chanson Stanislas a été enregistrée par Les Frères Jacques et publiée en 1961 sous le titre : Rendez-vous – Stanislas

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