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Amália Rodrigues | Fui à fonte lavar os cabelos (1969)

21 octobre 2019

Fui à fonte lavar os cabelos,
minha mãe, e gostei eu deles
e de mim, também.
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos. Adaptation de Natália Correia.

À la fontaine je suis allée laver mes cheveux,
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.

L’enregistrement de Fui à fonte lavar os cabelos, publié officiellement pour la première fois comme supplément de la réédition de 2019 de l’album Com que voz, provient d’une maquette de travail réalisée en 1969 et conservée sur une bande magnétique (copie de la bande d’origine, aujourd’hui introuvable). Le son en a été amélioré en vue de la publication.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Fui à fonte lavar os cabelos. Poème de João Soares Coelho, adapté en portugais du XXe siècle par Natália Correia ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique. L’enregistrement est une maquette de travail réalisée en 1969.
Extrait de l’album Com que voz, nouvelle édition « remastered ». Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ et © 2019.

À vrai dire ce court morceau circulait déjà sur l’Internet depuis plusieurs années et je lui avais consacré un billet en février 2012, largement repris ci-dessous.

Comme dans le cas des chansons de l’album Cantigas d’amigos (1971), les paroles sont constituées d’une version modernisée par l’écrivaine açoréenne Natália Correia (1923-1993) d’une cantiga de amigo médiévale, dont l’auteur est un troubadour du XIIIe siècle nommé João Soares Coelho. On peut en lire la biographie (en portugais) dans la remarquable base de données Cantigas medievais galego-portuguesas. Ou bien dans Wikipedia (pt).

La fontaine fait partie des lieux récurrents des cantigas de amigo (avec le rivage marin et la chapelle). La mère de la dame en est un des personnages types ; elle peut parfois, comme ici, jouer le rôle de la confidente.

Autre caractéristique du genre : divers procédés stylistiques fondés sur la répétition. Dans ce poème, c’est le dernier vers de la première strophe qui est repris dans toutes les suivantes.

Voici le texte de la cantiga originale :

Fui eu, madre, lavar meus cabelos
a la fonte e paguei-m’eu delos
e de mi, louçana.

Fui eu, madre, lavar mias garcetas
a la fonte e paguei-m’eu delas
e de mi, louçana.

A la fonte [e] paguei-m’eu deles;
aló achei, madr’, o senhor deles
e de mi, louçana.

[E], ante que m’eu d’ali partisse,
fui pagada do que m’el[e] disse
e de mi louçana.
João Soares Coelho (vers 1210-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos.
Source : Cantigas medievais Galego-Portuguesas

Et voici l’adaptation qu’en a faite Natália Correia (et que chante Amália Rodrigues), suivie de sa traduction :

Fui à fonte lavar os cabelos,
minha mãe, e gostei eu deles
e de mim, também.

Fui à fonte as tranças lavar,
minha mãe, e das tranças pus-me eu a gostar
e de mim, também.

Lá na fonte, onde eu gostei deles,
vi o dono dos meus cabelos
e de mim, também.

Lá na fonte, antes que eu partisse,
minha mãe, gostei tanto do que ele me disse
e de mim, também.
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos. Adaptation de Natália Correia.
Dans : Cantares dos trovadores galego-portugueses / selecção, introdução, notas e adaptação de Natália Correia. Lisboa : Estampa, 1970. Réédité en 1978 et 1998. — ISBN 972-33-0258-6 (éd. 1998).

………

À la fontaine je suis allée laver mes cheveux,
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.

À la fontaine je suis allée laver mes tresses,
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.

À la fontaine, où je leur ai trouvé de la grâce
J’ai vu le seigneur et maître de mes cheveux
Et le mien aussi.

À la fontaine, avant que d’en partir
Ma mère, j’ai trouvé bien de la grâce à ce qu’il m’a dit
Et à moi aussi.
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos. Adaptation de Natália Correia.
Traduction L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)
Com que voz (Édition 2019)

Amália Rodrigues | Com que voz (nouvelle édition, 2019)Com que voz / poèmes de Cecília Meireles, David Mourão-Ferreira, Manuel Alegre, etc. ; Alain Oulman, musiques ; Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare,… [etc.]. — Production : Portugal : Edições Valentim De Carvalho, ℗ 2019.
Nouvelle édition remastérisée de l’album Com que voz (enregistré en 1969 et publié pour la première fois en 1970), augmentée de 8 morceaux réunis en un ensemble intitulé « À maneira do Com que voz », parmi lesquels des versions inédites de titres précédemment publiés ainsi qu’un titre inédit (Fui à fonte lavar os cabelos, poème de João Soares Coelho, musique d’Alain Oulman). Dates d’enregistrement : 8 et 9 janvier 1969 (édition originale de Com que voz) ; dates diverses, comprises entre novembre 1968 et 1969 (« À maneira do Com que voz »).

CD : Valentim de Carvalho, 2019. — EAN 3760220460752.

Voir la description complète de l’album sur Discogs

Amália Rodrigues | Com que voz (nouvelle édition, 2019)

20 octobre 2019

Amália Rodrigues | Com que voz (nouvelle édition, 2019)
Amália Rodrigues (1920-1999) | Com que voz (nouvelle édition, 2019)

Com que voz, paru en mars 1970, est à la discographie d’Amália Rodrigues et à celle du fado ce qu’est Kind of blue (1959) à la discographie de Miles Davis et à celle du jazz. « L’album parfait », « l’album miraculeux » … : la dithyrambe est de mise lorsqu’il s’agit d’évoquer cet album de douze morceaux enregistrés en deux nuits de janvier 1969, pour n’être publié que 14 mois plus tard. Douze chansons, toutes composées par Alain Oulman sur des poèmes d’auteurs portugais modernes (David Mourão-Ferreira, Ary dos Santos, Alexandre O’Neill, Manuel Alegre,…) ou anciens (Luís de Camões) ainsi que de Cecília Meireles, l’une des grands poètes brésiliens du XXe siècle, amie de l’artiste peintre Maria Helena Vieira da Silva. Douze fados peut-être (certains en 1970 ont dit que non, que la plus grande chanteuse du Portugal dévoyait le chant national ; aujourd’hui de même on pourrait dire que non, tant cette œuvre singulière et précieuse excède les limites d’un genre).

Bien que la rencontre entre Amália Rodrigues et Alain Oulman ait eu lieu dix ans auparavant, Com que voz est le premier album de la chanteuse constitué exclusivement de compositions de ce dernier (il n’y en aura qu’un autre : Cantigas numa língua antiga, 1977). D’où une très grande cohésion, renforcée encore par la réduction de l’accompagnement instrumental à une guitare portugaise, tenue par José Fontes Rocha, et une guitare classique (Pedro Leal) – au lieu des deux guitares portugaises, de la guitare et de la guitare basse habituelles.

Ce recueil renferme quelques-unes des plus belles compositions d’Alain Oulman (le splendide et déchirant Naufrágio, qui ouvre l’album, Com que voz, qui lui donne son titre, ou Gaivota, pour n’en citer que trois). C’est aussi assurément avec cet album que l’art d’interprète d’Amália atteint une forme d’absolu, tant elle insuffle une vie organique à ces chansons pourtant élaborées à partir de poèmes qui n’étaient aucunement destinés à recevoir une musique – à l’exception de Gaivota, écrit par Alexandre O’Neill sur une composition pré-existante. Un art qui peut s’appuyer sur une voix alors à l’apogée de sa beauté et de ses qualités expressives.

Il faut dire que Com que voz est le résultat d’une maturation de plusieurs années, comme le montrent les versions successives de certains des morceaux qui le composent – dont certaines remontent à 1964, d’autres à 1966 ou 1968 –, versions de travail dont les enregistrements avaient été conservés et opportunément publiés dans la précédente réédition de l’album, celle de 2010, qui s’accompagnait en outre de nombreuses notes historiques et qui contenait les textes de l’intégralité des titres.

La nouvelle édition, celle de 2019 donc, est moins riche et les textes d’accompagnement bien moins intéressants. On n’y trouvera la transcription d’aucun des poèmes. Son principal intérêt, outre une «  remastérisation » de l’album original, perceptible à condition de disposer d’un excellent matériel de lecture, réside dans la publication de trois enregistrements inédits, tous sur des compositions d’Alain Oulman : deux versions préparatoires d’enregistrements déjà publiés : É da torre mas alta et Amêndoa amarga (poèmes d’Ary dos Santos), et un inédit absolu : Fui à fonte lavar os cabelos (de João Soares Coelho, poète du XIIIe siècle). Un billet sera prochainement consacré à chacun de ces morceaux.

Cette réédition s’inscrit dans le cadre du projet de publication intégrale des enregistrements d’Amália Rodrigues entrepris depuis quelques années par la maison Valentim de Carvalho, principal éditeur phonographique de la chanteuse dont on célèbrera en 2020 le centenaire de la naissance. Un nouveau jalon de cette œuvre monumentale devrait marquer la fin de cette année 2019 : un coffret de cinq CD intitulé « Amália em Paris », composé en grande partie d’enregistrements pris sur le vif réalisés dans la capitale française.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Naufrágio. Cecília Meireles, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; José Fontes Rocha, arrangements. Enregistrement : janvier 1969.
Extrait de l’album Com que voz, nouvelle édition « remastered ». Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ et © 2019.

Pus o meu sonho num navio
e o navio em cima do mar;
– depois, abri o mar com as mãos,
para o meu sonho naufragar.
J’ai mis mon rêve dans un navire
Et ce navire au dessus de la mer ;
Puis de mes mains, la mer je l’ai ouverte
Afin que sombre mon rêve.
Minhas mãos ainda estão molhadas
do azul das ondas entreabertas,
e a cor que escorre dos meus dedos
colore as areias desertas.
Mes mains sont encore mouillées
Du bleu des vagues entrouvertes,
Et ce bleu qui s’écoule de mes doigts
Colore les plages désertes.
O vento vem vindo de longe,
a noite se curva de frio;
debaixo da água vai morrendo
meu sonho, dentro de um navio…
Le vent se lève, venant de loin
La nuit se courbe de froid ;
Tandis qu’au fond de l’eau mon rêve
Se meurt, prisonnier d’un navire…
Chorarei quanto for preciso,
para fazer com que o mar cresça,
e o meu navio chegue ao fundo
e o meu sonho desapareça.
Je verserai assez de larmes
Pour que la mer grossisse
Et que mon navire en touche le fond,
Et que mon rêve disparaisse.
*Depois, tudo estará perfeito;
praia lisa, águas ordenadas,
meus olhos secos como pedras
e as minhas duas mãos quebradas.
*Alors, tout sera parfait ;
La plage nette, les eaux calmées
Mes yeux aussi secs que des pierres
Et mes deux mains brisées.
……… ………
Cecília Meireles (1901-1964). Canção. Dans : Viagem (1939).
*Le dernier couplet ne fait pas partie du fado.
Cecília Meireles (1901-1964). Chanson, traduit de : Canção, extrait de Viagem (1939), par L. & L.
*Le dernier couplet ne fait pas partie du fado.

Amália Rodrigues (1920-1999)
Com que voz (Édition 2019)

Amália Rodrigues | Com que voz (nouvelle édition, 2019)Com que voz / poèmes de Cecília Meireles, David Mourão-Ferreira, Manuel Alegre, etc. ; Alain Oulman, musiques ; Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare,… [etc.]. — Production : Portugal : Edições Valentim De Carvalho, ℗ 2019.
Nouvelle édition remastérisée de l’album Com que voz (enregistré en 1969 et publié pour la première fois en 1970), augmentée de 8 morceaux réunis en un ensemble intitulé « À maneira do Com que voz », parmi lesquels des versions inédites de titres précédemment publiés ainsi qu’un titre inédit (Fui à fonte lavar os cabelos, poème de João Soares Coelho, musique d’Alain Oulman). Dates d’enregistrement : 8 et 9 janvier 1969 (édition originale de Com que voz) ; dates diverses, comprises entre novembre 1968 et 1969 (« À maneira do Com que voz »).

CD : Valentim de Carvalho, 2019. — EAN 3760220460752.

Voir la description complète de l’album sur Discogs

Sic transit gloria mundi.

19 octobre 2019

Voici paraître la gloire du monde.

Galerie du Château d'eau, Toulouse (Occitanie, France), 16 octobre 2019

Évanouie déjà. Détruite.

Galerie du Château d'eau, Toulouse (Occitanie, France), 16 octobre 2019

La Parque file sa quenouille.


Galerie du Château d'eau, Toulouse (Occitanie, France), 16 octobre 2019

Pourquoi la Tour Eiffel, vraiment.

18 octobre 2019

Ce matin j’avais en tête, lorsque je me suis réveillé, des bribes d’une chanson d’enfants : « une jeune grenouille aussi belle que sage » ; « un jeune crapaud à peu près du même âge » ; « laïtou lala, laïtou lala et laïtou la la ».

Elles s’étaient sans aucun doute libérées dans la nuit de l’alvéole qui leur est assignée dans le tréfonds de ma mémoire, écrasées sous la quantité de sédiments accumulés par des dizaines d’années d’activité cérébrale. Et tout à coup ça remonte. Une fausse manœuvre ? Des réaménagements en cours à mon insu dans le magasin des souvenirs, qui auraient déclenché, peut-être par inadvertance, un mécanisme d’ouverture de couvercle ? Ouverture partielle, car si l’air de la chanson m’est revenu intact, je ne me souvenais que d’une petite partie des paroles.

J’ai trouvé sans difficulté la chanson sur l’Internet, dans la version précise du disque 45 tours sur lequel nous l’écoutions, avec les mêmes illustrations, exactement les mêmes, retrouvées intactes :


Les quatre barbus | La jeune grenouille. Parolier et compositeur inconnus.
Les quatre barbus, groupe vocal ; avec André Grassi et son orchestre. (Rondes et chansons de France ; no 7). France, 1958.

J’avais oublié (totalement, absolument) la rivalité entre le jeune crapaud et le vieux lézard, le tuteur de la jeune grenouille aussi belle que sage. Ce ne sont pas des détails que les enfants retiennent – du moins cet enfant-là. C’est comme si je n’avais jamais eu connaissance de ce détail fatal.

En revanche, la véridique raison de la construction de la Tour Eiffel, oui, je m’en souviens maintenant, et désormais je ne l’oublierai pas.

Tel poussin, tel poussin

17 octobre 2019

Au Poussin bleu père et fils, Toulouse (Occitanie, France)

Enseigne de la maison Au Poussin bleu père et fils, Toulouse (Occitanie, France)

Mon père est oiseau,
Ma mère est oiselle.
Je passe l’eau sans nacelle,
Je passe l’eau sans bateau.
Ma mère est oiselle,
Mon père est oiseau.
Victor Hugo (1802-1885). Notre-Dame de Paris (1831)

Au Poussin bleu père et fils, Toulouse (Occitanie, France)

Geraldo Vandré | Pra não dizer que não falei das flores (Caminhando)

16 octobre 2019

Pelas ruas marchando
Indecisos cordões
Ainda fazem da flor
Seu mais forte refrão
E acreditam nas flores
Vencendo o canhão.
Geraldo Vandré. Pra não dizer que não falei das flores (1968).

Dans les rues certains marchent
En cortèges indécis
Et leurs refrains célèbrent
Le pouvoir de la fleur.
Ils croient encore que les fleurs
Peuvent vaincre les canons.

Cet été, vous avez sans aucun doute écouté à la radio la série de Marcel Quillivéré Carrefour des Amériques, consacrée au Brésil. « 40 épisodes pour découvrir son histoire musicale des années 20 aux années 1980 », annonce la page de l’émission sur le site de France Musique, qui donne accès au sommaire et à la réécoute de chacun desdits épisodes. Un régal – et une aubaine pour ceux qui, comme moi, n’ont pour ainsi dire pas de connaissance du sujet.

C’est dans l’un de ces épisodes – le 34e, consacré au Tropicalisme de Gilberto Gil et Caetano Veloso – que j’ai découvert Pra não dizer que não falei das flores (« Pour ne pas dire que je n’ai pas parlé des fleurs »), de Geraldo Vandré, une chanson de 1968 connue aussi sous son incipit Caminhando (« En marchant »). Je dois dire que je n’avais jusqu’alors entendu parler ni de la chanson (très célèbre pourtant), ni de son auteur et interprète.

Geraldo Vandré | Pra não dizer que não falei das flores. Geraldo Vandré, paroles & musique.
Geraldo Vandré, chant, guitare ; [Marconi Campos, guitare ?].
Brésil, ℗ 1968.

Un rythme de marche, un refrain à la mélodie efficace, facile à retenir et à chanter, un accompagnement de guitare sans chausse-trapes : on croirait, à l’entendre de loin, une de ces chansons de révolte ou de lutte comme les années 60 et 70 en ont produit en quantité, surtout en Amérique latine hispanophone. Ou bien au Portugal, ou ailleurs en Europe, ou même en Amérique du Nord.

En effet il s’agit de ce type de chanson. Mais celle-ci est brésilienne. Elle a connu un retentissement considérable à sa création, fin 1968. Vem, vamos embora / Que esperar não é saber / Quem sabe faz a hora / Não espera acontecer, dit le refrain (« Viens, partons, / Attendre n’est pas savoir / Quand on sait on agit / On n’attend pas les événements »), devenu une sorte d’hymne de la résistance au régime de dictature militaire installée dans le pays depuis le coup d’état du 31 mars 1964.

Nul doute que le tumulte du Festival international de la chanson populaire de Rio de 1968, dans laquelle Pra não dizer que não falei das flores était engagée, y a contribué. La chanson, pourtant massivement soutenue par le public, ne sera classée qu’en deuxième position par un jury soupçonné de dépendance envers l’armée au pouvoir (ce qui sera avéré des années plus tard). La chanson victorieuse, la splendide Sabiá, de Tom Jobim et Chico Buarque – aujourd’hui un classique – sera copieusement huée lors de sa présentation par le duo Cynara e Cybele. Idem de celle de Caetano Veloso dont le titre reprend un des slogans de Mai 68, É proibido proibir (« Il est interdit d’interdire »). Caetano, ulcéré, s’emportera vigoureusement contre le public dans un discours improvisé resté célèbre. Geraldo Vandré lui-même, au moment de ré-exécuter sa chanson après l’annonce des résultats, ne parviendra pas à calmer la foule en colère, comme on l’entend dans la captation réalisée alors sur le vif :

Geraldo Vandré | Pra não dizer que não falei das flores. Geraldo Vandré, paroles & musique.
Geraldo Vandré, chant, guitare.
Captation : Rio de Janeiro (Brésil), gymnase du Maracanãzinho, 29 septembre 1968, dans le cadre du 3e Festival international de la chanson populaire (IIIo Festival internacional da canção popular) organisé par TV Globo.
………
Transcription de l’échange avec le public :
« Olha, sabe o que eu acho? Eu acho… Uma coisa só… Mas Antônio Carlos Jobim e Chico Buarque de Holanda merecem nosso respeito [applaudissements]. A nossa função é fazer canções. A função de julgar, neste instante, é do júri que está ali… [huées] Um momento!… [huées] Por favor, por favor… [huées] E tem mais uma coisa só. Pra vocês, pra vocês que continuam pensando que me apóiam vaiando. [Foule: « É marmelada, é marmelada… »] Gente, gente! Por favor! [Foule: « É marmelada, é marmelada… »] … Olha, tem uma coisa só. A vida não se resume em festivais… »
Traduction :
« Écoutez, vous savez ce que je pense ? Je pense… Juste une chose… Mais Antônio Carlos Jobim et Chico Buarque de Holanda méritent notre respect [applaudissements]. Notre rôle est de faire des chansons. Celui de juger, en ce moment, revient au jury qui est là… [huées] Attendez !… [huées] S’il vous plaît, s’il vous plaît… [huées] Juste une chose. Pour vous, pour vous qui pensez que vous m’aidez en huant… [Foule : C’est une arnaque ! »] S’il vous plaît, s’il vous plaît !… [Foule : Arnaque ! Arnaque ! »] … Écoutez, juste une chose. La vie ne se résume pas à des festivals… »

Le 13 décembre suivant, la promulgation de « l’Acte institutionnel numéro 5 » (AI-5), durcissant le régime de manière significative, obligera Geraldo Vandré comme bien d’autres (Caetano Veloso et Gilberto Gil, par exemple) à l’exil. Sa carrière artistique n’y survivra guère.

Há soldados armados
Amados ou não
Quase todos perdidos
De armas na mão
Nos quartéis lhes ensinam
Uma antiga lição
De morrer pela pátria
E viver sem razão…
Il y a des soldats armés,
Aimés ou non,
Presque tous perdus,
Les armes à la main.
Dans les casernes on leur enseigne
Cette vieille leçon :
Mourir pour la patrie
Et vivre sans raison.
Vem, vamos embora
Que esperar não é saber
Quem sabe faz a hora
Não espera acontecer…
Viens, partons,
Attendre n’est pas savoir
Quand on sait on agit
On n’attend pas les événements.
Nas escolas, nas ruas
Campos, construções
Somos todos soldados
Armados ou não
Caminhando e cantando
E seguindo a canção
Somos todos iguais
Braços dados ou não…
Dans les écoles, dans les rues,
Les champs ou les chantiers,
Nous sommes tous des soldats,
Armés ou non.
Quand on marche en chantant
En suivant la chanson,
On est tous égaux
Qu’on se donne le bras ou non.
Pelos campos há fome
Em grandes plantações
Pelas ruas marchando
Indecisos cordões
Ainda fazem da flor
Seu mais forte refrão
E acreditam nas flores
Vencendo o canhão.
La faim sévit
Dans les grandes plantations.
Dans les rues certains marchent
En cortèges indécis
Et leurs refrains célèbrent
Le pouvoir de la fleur.
Ils croient encore que les fleurs
Peuvent vaincre les canons.
Os amores na mente
As flores no chão
A certeza na frente
A história na mão
Caminhando e cantando
E seguindo a canção
Aprendendo e ensinando
Uma nova lição…
Les amours en tête,
Les fleurs laissées au sol,
La certitude devant nous,
L’histoire dans nos mains,
Nous marchons en chantant.
En suivant la chanson,
Nous apprenons et enseignons
Une nouvelle leçon.
Geraldo Vandré. Pra não dizer que não falei das flores (1968).
Geraldo Vandré. Pra não dizer que não falei das flores (1968). Traduction L. & L.

Yves Montand | Je soussigné (Alain Oulman)

14 octobre 2019

Yves Montand (1921-1991) | Je soussigné. Colette Valentin, paroles ; Alain Oulman, musique.
Yves Montand, chant ; orchestre sous la direction de Bob Castella. France, 1955.

Ceci n’est pas un hommage à Yves Montand, dont je n’ai jamais aimé ni le style de chant ni le jeu d’acteur. Il s’agit ici du fameux Alain Oulman (1928-1990), dont les compositions ont marqué une étape décisive dans la carrière d’Amália Rodrigues. Cette chanson, Je soussigné, est sa seule œuvre connue avant sa période « amálienne », qui s’est poursuivie jusqu’à la fin de sa vie (voir le billet Amália Rodrigues | Padroeira). Les paroles sont d’une Colette Valentin, sur qui je n’ai trouvé aucune information, ni trace d’aucune autre œuvre, du moins sous cette identité. L’enregistrement (publié sur un disque 78 tours) est daté de 1955.

Alain Oulman rencontre Amália Rodrigues à la fin des années 1950 – probablement en 1959 – ou au tout début des années 1960. Ensuite, il composera exclusivement pour elle, exception faite de deux poèmes d’Alexandre O’Neill mis en musique pour l’actrice portugaise Isabel Ruth, à la demande de celle-ci*. L’une de ces compositions, Formiga bossa nova, sera enregistrée par Amália dans l’album Com que voz (1970).

*Source : catalogue de l’exposition As mãos que trago : Alain Oulman, 1928-1990, Lisbonne : EGEAC, 2009.

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