Lula Pena — Troubadour (2010)

Lula Pena — Troubadour. Mbari, 2010.
… [she] summoned to her help the things she did; the things she liked; […]; Elizabeth; herself, in short, which Peter hardly knew now, all to come about her and beat off the enemy.
Virginia Woolf (1882-1941). Mrs Dalloway.… de même elle appela à l’aide toutes les choses qu’elle faisait ; tout ce qu’elle aimait ; […] ; Elizabeth ; ce qui était elle en somme et dont Peter ne savait pour ainsi dire plus rien, et les rassembla autour d’elle pour repousser l’ennemi.
Virginia Woolf (1882-1941). Mrs Dalloway. Traduction Pascale Michon.
Troubadour paraît cette année, plus de dix ans après Phados, jusqu’à présent l’unique album de Lula Pena.
Le souffle de Lula Pena, sa guitare, c’est tout. La voix de Lula Pena : une matière minérale, du grès, du schiste, du sable, une roche friable encline à s’écouler, ou tout au contraire à prendre une forme que le moment d’après remodèlera, de la lave. Mais une matière.
Troubadour est cette matière même. Douce au toucher, et rétive à toute contrainte hormis son propre écoulement. Une heure dans les méandres de cette rivière, de sa source à son embouchure ; le cours de Troubadour est réparti en sept actes qui semblent improvisés, libres, comme un moment de vie.
La technique est celle du collage : Troubadour est fait de fragments de musiques et de textes produits par d’autres ou par Lula elle-même, parfois simples éclats, parfois œuvres entières ou à peine ébréchées, arrangés les uns par rapport aux autres, liés comme peuvent l’être les pensées qui se présentent à l’esprit, suscités les uns par les autres ou semblant spontanés, « choses […] rassemblées autour d’elle pour repousser l’ennemi ». Ces « choses », ce sont des chansons, des fados, des langues, le portugais, le français, l’espagnol, l’anglais, les deux côtés de l’océan : José Afonso, Chico Buarque, Atahualpa Yupanquí (Yupankí), Otto, Mirah, Dolores Duran, des chansons populaires de l’Alentejo, des Açores ou d’ailleurs,… et bien sûr Amália, du moins son répertoire.
Fragments savamment taillés dans la matière originale (comme des recadrages de photos produisent d’autres photos), retouchés : de polychromes devenant sépia, de souples se tendant, de légers virant au tragique. Parfois un glissement subtil suffit à en changer le sens, remplacer un m par un b par exemple pour que mãe (mère) devienne bem (amour : meu bem, mon amour) dans Quanto é doce de José Afonso, première scène de l’acte I :
Troubadour. Acto I [extrait] / Lula Pena, chant et guitare.
Quanto é doce quanto é bom
No mundo encontrar alguém
Que nos junte contra o peito
E a quem nós chamemos bem [au lieu de mãe]Qu’il est doux, qu’il est bon
De trouver au monde quelqu’un
Qui nous serre contre sa poitrine
Et que nous puissions appeler amour [au lieu de mère]
Il s’agit de l’amour, de la vie, de la douleur, du destin, d’être comme on naît et de devoir vivre de ce seul héritage, qu’il soit bénéfique ou amer. Qu’est-ce que Troubadour ? Une épure, l’essence du fado, un joyau.
À preuve, cette version du Libertação écrit par David Mourão-Ferreira sur le fado Meia-Noite, pour moi un des plus beaux fados du répertoire d’Amália :
Troubadour. Acto V / Lula Pena, chant et guitare. — Extrait : Libertação / David Mourão-Ferreira, paroles ; Filipe Pinto, musique (fado Meia-Noite).
Fui à praia, e vi nos limos
A nossa vida enredada
Ó meu amor, se fugirmos
Ninguém saberá de nada
Libertação [extrait] / David Mourão-FerreiraJ’ai vu les goémons enchevêtrés sur la grève
Notre vie y semblait prise
Oh mon amour allons-nous en
Personne ne saura rien
Libertação [extrait] / David Mourão-Ferreira ; traduction Lili et Lulu
Dans cet acte V, Libertação est suivi par Os bravos, ce traditionnel des Açores qu’on a entendu déjà, tu t’en souviens ?
Et tant d’autres merveilles. J’en signale une dernière, Lago de Luís de Macedo, enregistré par Amália à la fin des années 1950 et devenu rarissime dans l’édition phonographique (on peut écouter cet enregistrement ici) :
Desci por não ter mais forças
Às águas verdes, sem fundo,
Mesmo que voltem as forças
Não quero voltar ao mundo!
Lago [extrait] / Luís de MacedoÀ bout de forces je suis descendue
Dans les eaux vertes sans fond
Même si les forces me reviennent
Jamais je ne retournerai au monde !
Lago [extrait] / Luís de Macedo ; traduction Lili & Lulu
Au début de Troubadour on entend la rue, celle de Lisbonne probablement, des femmes qui parlent — la journée de Mrs. Dalloway elle aussi commence dans les rues de Londres.
À la fin du dernier acte — ou peut-être juste après, dès le tomber du rideau — Lula murmure ceci, à qui ? à toi peut-être :
« — Meu amor?
— Sim, diz…
— Já disse »
« — Mon amour ?
— Oui, dis-moi…
— Je viens de le faire »
L. & L.
Pena, Lula
Troubadour (2010)
Troubadour / Lula Pena, chant, guitare. — Lisboa : Mbari, 2010.
Mbari 09.
Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Télécharger sur Amazon, Fnac
Un cocktail fatto di genialità
Gubbio (Ombrie, Italie), 11 novembre 2010
Regarde, c’est une réclame du début des années 1960, un carosello (on en a déjà vu un ici) pour la nouvelle Lambretta, enfin nouvelle pour cette époque-là : « un cocktail fait de génialité, de dynamisme, d’élégance, de puissance, tout ce qui peut t’apporter le bonheur ».
Il Lambret twist / Quartetto Cetra, groupe vocal et instrumental ; Tata Giacobetti, Virgilio Savona, paroles et musique (1962)
— Oggi professori, che inventiamo?
— Inventiamo l’automobile?
— Ma l’hanno già inventata!
— E l’hanno parcheggiata?
— No
— Allora sorvoliamo…
— E che inventiamo, che inventiamo?
— Inventiamo il treno?
— Ma l’hanno già inventato e mi dicono che è affollato!
— E allora sorvoliamo…
— E che inventiamo, che inventiamo?
Inventiam
qualcosa che vi faccia strabiliar:
un cocktail fatto di genialità,
di dinamismo, di eleganza, di potenza,
tutto quello che può darvi la felicità
Prendiam due ruote
e le mettiamo quà
Un bel motore che veloce va
Poi ci mettiamo un bel fanale
ed un clacson dalla voce originale che ti fa [bip bip]
in ogni strada in ogni strada suonerà [bip bip]
scooter linea, nuova linea porterà [bip bip]
Freno a disco, freno a disco novità
Mischiamo bene tutto quanto ed ecco quà
il motoscooter di gran qualità
con sicurezza e con velocità
in capo al mondo in un
festoso girotondo la Lambretta
in allegria vi porterà.E dopo la Lambretta che inventiamo?
Inventiamo il Lambret twist!
Lambret twist
in gonnellino balli Lambret twist
con il codino balli Lambret twist
on le maracas tra le piante di banane
nelle notti indiane balli Lambret twist
lambrettista lambrettista Lambret twist
tutti in pista tutti in pista Lambret twist
chitarrista, batterista, trombonista e persin’ contrabbassista
tutti insieme fanno il Lambret twist
in riva al mare con il Lambret twist
a lavorare con il Lambret twist
anche all’altare con la sposa puoi andare,
questo è l’anno in cui trionfa il Lambret twist
Lambret… Lambret twiiiiiist!
Il Lambret twist / Tata Giacobetti, Virgilio Savona, paroles et musique.
Tu as tout compris ? Génial non ?

Sienne (Toscane, Italie), 14 novembre 2010
L. & L.
Il Quartetto Cetra dans Wikipedia (en italien)
Écouter le Quartetto Cetra sur Deezer
Ma la Cinquecento dove l’hai parcheggiata Tesoro?
Recanati (Marches, Italie), 10 novembre 2010
Cinquecento albe a veder nascere il sole
Cinquecento fiori di cui non conosci il nome
Cinquecento emozioni di cui non sai la ragione
Cinquecento sogni che potrai realizzare
Cinquecento storie per una sola Cinquecento
Cinquecento sogni / Eugenio Finardi, paroles et musique
Tu peux l’écouter là, la chanson d’Eugenio Finardi.
L. & L.
Des Américain(e)s à Assise

Assise (Ombrie, Italie). Église Santa Maria Maggiore, 8 novembre 2010
Pleins et pleines de bonne volonté, ils et elles commandent des cappucheeeenows au petit déjeuner et après tous les autres repas. Et dans les intervalles.
C’est leur manière de vivre le thrill de l’exotisme, et d’appliquer l’adage de leurs ancêtres britanniques : when in Rome, do as the Romans do. On n’est pas à Rome on est au cœur des petites maisons roses et des églises d’Assise (Asseeeesi), mais quant aux cappucheeeenows c’est indifférent, c’est bien cette boisson-là qu’il faut demander pour faire comme les Italiens (qui sont sooooo nice Judy you know).
La bonne volonté des Américain(e)s n’est cependant pas telle qu’ils expriment leur désir de cappuccino en italien, même sommairement (oon cappucheeeenow per favowree). En italien ? What do you mean? Les gens ici utilisent une langue véritablement très déformée au point qu’elle en est incompréhensible (is that what you call Italian?), il y a leur accent, et puis les mots qu’ils emploient, probablement les produits d’une très longue dégradation de l’anglais, c’est un peuple très ancien you know Karen, mais de là à les singer personne ne s’y laisserait aller, ce serait désobligeant pour eux. Pour la même raison, il est inconcevable de s’enquérir de leur compréhension de l’anglais avant de s’adresser à eux, quel manque de tact, on ne veut pas avoir l’air de les prendre pour des sauvages.

Assise (Ombrie, Italie), 8 novembre 2010
Au restaurant ou dans tout autre lieu une assemblée d’Américain(e)s soumet les tympans européens à un stress important. Or ils étaient quatorze (deux hommes, douze femmes) à dîner, et notre table était contiguë à la leur. As-tu vécu cela déjà ?
Est-ce leur entraînement multi-séculaire à occuper ce qu’ils supposent être le vide ? Toujours est-il qu’ils s’emparent de l’espace sonore, l’emplissant de voyelles pointues et de leurs fameux r engraissés au hamburger. Le paroxysme s’est produit ce soir-là lorsque les photos des pets ont commencé à circuler. C’est celle de deux chiots genre caniche, un blanc et un noir, qui a provoqué l’emballement, culminant dans la stridence d’un oooooh my gaaaaaaaaaaad, hurlement d’extase appuyé s’il en était besoin d’un ample mouvement du bras gauche de la femme en proie à l’émerveillement se refermant en une étreinte de la propre poitrine de celle-ci, dont le cœur palpitait à plusieurs dizaines de centimètres de profondeur.
Courageusement le serveur s’est manifesté à ce moment, diversion d’une remarquable intelligence et d’une grande efficacité : elle n’a pas manqué de susciter la commande d’une tournée générale de cappucheeeenows, amorçant la décrue du flot tumultueux des décibels.
Assise (Ombrie, Italie). Basilique San Francesco, 8 novembre 2010
L. & L.
Sarzana, ici commence l’hiver
Sarzana (Ligurie, Italie), 7 novembre 2010
Sarzana, c’est la dernière ville de Ligurie pour qui vient de Gênes et va vers la Toscane. Une bourgade des environs de La Spezia — dont elle est séparée par les collines escarpées du Montemarcello –, toute proche de l’embouchure de la Magra qui ne fait que l’effleurer sans la regarder. Au Nord, des villages qui se trouvent déjà en territoire toscan la surveillent.
Nous arrivâmes à Sarzana à cinq heures de l’après-midi. […] C’était une petite ville aux rues étroites, sans arbres, aux maisons pauvres, grandes ouvertes, et groupées comme une seule et même demeure — se donnant l’une à l’autre l’ombre nécessaire. La vie y était difficile. Mais la mer était proche — on la sentait dans l’air — à quelques kilomètres, comme une réserve inépuisable de bonheur.
Marguerite Duras (1914-1996). Le marin de Gibraltar (1952). — Gallimard, 2009. (Folio ; 943). ISBN 978-2-07-036943-0. — P. 63-64.
Sarzana (Ligurie, Italie), 7 novembre 2010
Il pleuvait à Sarzana, c’était le début du déluge, le début de l’hiver. Le noir du ciel : un noir irrémédiable.
Parfois, l’hiver on croit qu’il est là pour toujours, que le noir du ciel et les torrents qui s’en déversent sont au-dessus de soi et se déplaceront avec soi, par la suite d’une malédiction.
Sarzana (Ligurie, Italie), 7 novembre 2010
Tu sais ? Comme une malédiction grecque.
L. & L.
Une chance sur sept ?

De la Poste et du monde, je suis connu sous un autre nom que celui de Lili & Lulu.
Ce matin, au moment même où j’entrais dans la rue, laissant se refermer la porte de mon immeuble, je vois un homme, venant dans ma direction d’un pas alerte, et encore à une vingtaine de mètres de moi me lançant un « bonjour » qu’il fallait à l’évidence que j’attrape au vol, ce que je fis avant de le lui renvoyer tranquillement. C’était un postier, non le facteur quotidien, mais un qui porte les colis et dispose pour cela d’une voiture jaune. Il reprend aussitôt : Vous n’êtes pas monsieur … ?, les points de suspension remplaçant ici la désignation qui pour la Poste et le monde me représente, car il portait en effet un paquet à la main, pour moi. Sa question n’en était pas une en vérité, il savait que j’étais monsieur … puisqu’il m’a tendu le paquet sans attendre la réponse, qu’il tenait apparemment pour certaine.
Cet homme je ne l’ai jamais vu de ma vie. Mon immeuble compte 9 boîtes aux lettres, certaines recueillant le courrier de couples, de colocataires ou de familles.
Comment ce postier a-t-il eu la prescience que j’étais la personne à qui remettre le paquet ? Mon immeuble abrite un couple de Chinois, ce qu’à l’évidence je ne suis pas. Il y vit aussi une femme gentille et souriante, mère débordée de deux gamins turbulents et à l’occasion jeteurs d’objets par les fenêtres, une paire de ballerines noires de leur mère la semaine dernière. Il reste 7 boîtes aux lettres. Je ne pense pas être le seul homme non chinois de mon immeuble.
C’est à croire que les Montpelliérains sont dotés d’une circonvolution particulière du cerveau, ou d’une fonction du système nerveux qui ne se serait développée que chez les sujets nés ici, un dispositif de télédétection inné.
Cette ville me met décidément mal à l’aise.
L. & L.
José Afonso — Quanto é doce ; Os bravos
José Afonso, ou Zeca Afonso (1929-1987) est connu surtout pour être l’auteur et l’interprète de Grândola, vila morena, cette chanson dont le passage à la radio le 25 avril 1974 fut le signal du déclenchement de la Révolution des œillets.
Auteur et interprète de chansons pointées comme autant de flèches vers le régime salazariste, José Afonso était aussi un chanteur réputé de fado de Coimbra. Son répertoire comportait en outre des ballades et des chansons recueillies dans les traditions des différentes régions du Portugal.
L’album Troubadour de Lula Pena s’ouvre sur une version très personnelle de Quanto é doce, une chanson composée par José Afonso sur des vers relevant de la tradition populaire. Quant à Os bravos, elle est mise à contribution à l’acte 5, juste avant A noite de meu bem et après le splendide Libertação écrit par David Mourão-Ferreira pour Amália sur le Fado Meia Noite. Avant de consacrer un billet à Troubadour, il n’est pas inutile de faire entendre les versions de référence de ces chansons, que voici.
Quanto é doce / José Afonso, chant ; paroles traditionnelles ; José Afonso, musique. — Extrait de : Fura Fura, 1979.
Quanto é doce quanto é bom
No mundo encontrar alguém
Que nos junte contra o peito
E a quem nós chamemos mãeVai-se a tristeza o desgosto
Põe-se a um ponto na tormenta
Quando a mãe nos dá um beijo
Quando a mãe nos acalentaE embora seja ladrão
Aquele que tenha mãe
Lá tem no meio da luta
Ternos afagos de alguémQuanto é doce / paroles traditionnelles ; José Afonso, musique.
Qu’il est doux, qu’il est bon
De trouver au monde quelqu’un
Qui nous serre contre sa poitrine
Et que nous puissions appeler mèreAdieu tristesse, adieu chagrin
La tourmente se calme
Sous le baiser
Et les caresses maternelsEt fût-il un voleur
Celui qui a une mère
Peut au plus fort de la bagarre
compter sur la tendresse de quelqu’un
Quanto é doce / tparoles traditionnelles ; José Afonso, musique ; traduction Lili & Lulu.
Os Bravos / José Afonso, chant ; traditionnel des Açores, paroles et musique. — Extrait de : Baladas e Canções, 1964
Os Bravos
Eu fui à terra do bravo
Bravo meu bem
Para ver se embravecia
Cada vez fiquei mais manso
Bravo meu bem
Para a tua companhiaEu fui à terra do bravo
Bravo meu bem
Com o meu vestido vermelho
O que eu vi de lá mais bravo
Bravo meu bem
Foi um mansinho coelhoAs ondas do mar são brancas
Bravo meu bem
E no meio amarelas
Coitadinho de quem nasce
Bravo meu bem
P´ra morrer no meio delas
Os Bravos / traditionnel des Açores, paroles et musique.Les braves
Je suis allé au pays des braves
Brave mon ami
Pour voir si la colère monterait en moi
Mais ma colère au contraire est tombée
Brave mon ami
En ta compagnieJe suis allé au pays des braves
Brave mon ami
Avec mon habit rouge
Ce que j’y ai vu de plus farouche
Brave mon ami
C’est un lapin bien douxLes vagues de la mer sont blanches
Brave mon ami
Et jaunes dans leur milieu
Pauvre de celui qui naît
Brave mon ami
Pour mourir au milieu des vagues
Os Bravos / traditionnel des Açores, paroles et musique ; traduction Lili & Lulu.
L. & L.
A noite do meu bem — Dolores Duran, Elis Regina
Lula Pena cite un couplet de cette chanson dans l’acte 5 de son album Troubadour, un collier de perles dont je parlerai bientôt.
Deux versions, celle d’abord de Dolores Duran (1930-1959), la créatrice de la chanson, qui en est aussi l’autrice et la compositrice. Une belle vidéo, un splendide noir et blanc évocateur des années 50. Mais si c’est bien la voix de Dolores Duran qu’on entend, la scène est de fiction. Il s’agit d’un extrait d’un film documentaire brésilien de 2008, Dolores Duran étant figurée par l’actrice Nanda Costa.
A noite do meu bem / Dolores Duran, chant, paroles & musique. Extrait de : Dolores Duran / Ricardo Waddington, direction. Rede Globo, 2008. (Por toda a minha vida).
A noite do meu bem
Hoje eu quero a rosa mais linda que houver
quero a primeira estrela que vier
para enfeitar a noite do meu bemHoje eu quero paz de criança dormindo
e o abandono de flores se abrindo
para enfeitar a noite do meu bemQuero a alegria de um barco voltando
quero ternura de mãos se encontrando
para enfeitar a noite do meu bemHoje eu quero o amor, o amor mais profundo
eu quero toda a beleza do mundo
para enfeitar a noite do meu bemMas como esse bem demorou a chegar
eu já nem sei se terei no olhar
toda a ternura que eu quero lhe dar
A noite do meu bem / Dolores Duran.La nuit de mon amour
Aujourd’hui je veux la plus belle rose du monde
Je veux la première étoile du soir
Pour embellir la nuit de mon amourCe soir je veux la paix d’un enfant qui s’endort
Et l’abandon des fleurs qui éclosent
Pour embellir la nuit de mon amourJe veux la joie du retour au pays
Je veux la tendresse des mains qui se trouvent
Pour embellir la nuit de mon amourCe soir je veux l’amour, mais l’amour absolu
Je veux toute la beauté du monde
Pour embellir la nuit de mon amourMais comme il a tant tardé à venir
Je ne sais si dans mon regard il trouvera encore
Tout cet amour que je veux lui donner
A noite do meu bem / Dolores Duran ; traduction Lili & Lulu.
Et puis la grande Elis Regina, dans une adaptation française de Pierre Barouh, assez fidèle au texte original :
La nuit de mon amour / Elis Regina, chant ; Dolores Duran, paroles & musique ; Pierre Barouh, adaptation française de A noite do meu bem. Brésil, 1968.
L. & L.
Patate obscène
![[Illustrations de Istorica Descrittione de Tre regni Congo, Matamba et Angola, situati nell Etiopa inferiore occidentale e delle missioni apostoliche esercitateui da religiosi Capuccini] / Agnelli, grav. ; Giovanni Antonio Cavazzi, Fortunato Alamandini, aut. du texte. Source : Bibliothèque nationale de France. [Illustrations de Istorica Descrittione de Tre regni Congo, Matamba et Angola, situati nell Etiopa inferiore occidentale e delle missioni apostoliche esercitateui da religiosi Capuccini] / Agnelli, grav. ; Giovanni Antonio Cavazzi, Fortunato Alamandini, aut. du texte. Source : Bibliothèque nationale de France.](https://jepleuresansraison.com/wp-content/uploads/2010/11/gallica01.jpg?w=600)
[Illustrations de Istorica Descrittione de Tre regni Congo, Matamba et Angola, situati nell Etiopa inferiore occidentale e delle missioni apostoliche esercitateui da religiosi Capuccini] / Agnelli, grav. ; Giovanni Antonio Cavazzi, Fortunato Alamandini, aut. du texte. — Source : Bibliothèque nationale de France.
J’ai pris l’autoroute pour aller dans le Finistère, à ceci près que j’ai coupé par Sauveterre-de-Guyenne et Libourne pour éviter Bordeaux. Pour déjeuner je me suis arrêté dans une de ces cafétérias généralement médiocres qui jalonnent les itinéraires autoroutiers tous les 50 ou 100 km. Celle-ci se trouvait du côté de Niort, mais elles se ressemblent toutes : le lieu n’a guère d’importance.
Chez moi — ce que j’appelle chez moi c’est le lieu de mon enfance, le Pays bigouden — les pommes de terre formaient une part importante de l’alimentation, il y en avait de toutes sortes, des rondes jaunes, des saucisses, d’autres encore, et on les appelait des pommes de terre (en breton avaloù-douar : « pommes de terre »). Je veux dire : pas des patates. Cette désignation-là n’était le fait que d’étrangers, ceux qui venaient l’été, des Parisiens principalement. Je la trouvais d’une grande laideur, vulgaire même ; mais d’une vulgarité extrême, aussi blessante à l’oreille qu’un bruit insupportable.
Or devant moi dans cette cafétéria d’autoroute, une femme a demandé des patates. Et cela d’une manière telle qu’elle parvenait à alourdir chacun des sons, voyelles et même consones, qui forment ce mot déjà si laid. Sortant de son gosier il était obscène.
Pourtant la plupart des langues romanes l’emploient : patata, batata, et il ne me choque ni en italien, ni en portugais, ni en espagnol. En occitan c’est patana, francisé parfois en patane. Acheter des patanes, faire des patanes à dîner. Cependant presque toujours on dit patate. Prononcé par les gens d’ici, de Toulouse, de Montpellier, du Sud quoi, patate ne me choque pas, ne me fait aucun mal.
Qu’en conclure ?
Que je suis timbré. Probable. Et toi tu ne l’es pas peut-être ?
Que les régions où on prononce patate d’une manière que je juge obscène relèvent pour moi de l’étranger.
L. & L.
La Balanguera — Maria del Mar Bonet
Je vais partir quelques jours (très peu). En guise d’au-revoir je t’envoie un peu de la Catalogne voisine, par la voix et la grâce de Maria del Mar Bonet.
La Balanguera / Maria del Mar Bonet, chant ; Joan Alcover i Maspons, paroles ; Amadeu Vives i Roig, musique.
Céramiste et musicienne majorquine, Maria del Mar Bonet a commencé sa carrière en 1967 en pleine période de dictature franquiste. Elle était alors ce qu’on appelait une artiste engagée, chantant en catalan des textes de résistance, voire d’attaque (par exemple le poignant et vigoureux Què volen aquesta gent?).
C’est elle qui a fait de la Balanguère mystérieuse qui dévide sa quenouille une chanson populaire, à tel point que cette œuvre ancienne (le compositeur est mort en 1926) a été adoptée officiellement comme l’hymne des îles Baléares en 1996.
La Balanguera misteriosa,
com una aranya d’art subtil,
buida que buida sa filosa,
de nostra vida treu lo fil.
Com una parca bé cavil·la
teixint la tela per demà
La Balanguera fila, fila,
la Balanguera filarà.Girant l’ullada cap enrera
guaita les ombres de l’avior,
i de la nova primavera
sap on s’amaga la llavor.
Sap que la soca més s’enfila
com més endins pot arrelar
La Balanguera fila, fila,
la Balanguera filarà.De tradicions i d’esperances
tix la senyera pel jovent
com qui fa un vel de noviances
amb cabelleres d’or i argent
de la infantesa qui s’enfila
de la vellura qui se’n va.
La Balanguera fila, fila,
la Balanguera filarà.
La Balanguera / Joan Alcover i Maspons, paroles ; Amadeu Vives i Roig, musique.
Je ne traduis que le premier couplet, parce que je suis pressé, et que le catalan n’est pas mon pain quotidien :
La Balanguère mystérieuse
Comme une araignée à l’art subtil
File que file sa quenouille,
Et c’est notre vie qu’elle tire ainsi
Telle une Parque songeuse
Tissant la toile pour demain
La Balanguère file, file,
La Balanguère filera.
Tu trouveras le texte original accompagné d’une traduction anglaise sur Wikipedia, et des renseignements sur la chanson dans Viquipèdia, en catalan comme il se doit.
L. & L.

