À ce soir mon trésor
Montpellier, station Stade Philippidès sur la ligne 1, 27 octobre 2010
Ce matin, montant à bord du tram quotidien à cette station-là, celle de la photo, la première chose qui me frappe c’est ceci : une femme dans les cinquante ans, peut-être malgache ou réunionnaise, un téléphone portable en main et répétant : à tout à l’heure mon trésor, à tout à l’heure mon trésor, à tout à l’heure mon trésor, et entre chaque retour de cette formule prononcée à toute vitesse et sur un ton monocorde, portant le téléphone à ses lèvres pour l’embrasser.
Son propos s’est poursuivi sur le mode ordinaire, elle parlait assez bas et je ne pouvais pas distinguer ses paroles. La place près d’elle s’est libérée, je m’y suis assis et presque aussitôt elle a repris sa manie, la formule un peu modifiée : ce soir au lieu de tout à l’heure, et une épithète en « ion » après mon trésor, un mot qui ressemblait à lion : à ce soir mon trésor lion (bise), à ce soir mon trésor lion (bise), à ce soir mon trésor lion (bise), à ce soir mon trésor lion (bise), huit fois, dix fois, je n’ai pas compté, comme une litanie, un rite, une psalmodie. Arrivée à destination elle a rangé le portable avant de sortir.
Je suis persuadé qu’elle n’était en communication avec personne. Plus justement : que son téléphone n’était en communication avec aucun autre téléphone. Elle, qui sait ?
Ce n’est pas tout. Entre la station de tram et mon lieu de travail je longe une sorte de fossé large de plusieurs mètres, au fond duquel coule une rigole. Les jardiniers municipaux y ont installé des espèces végétales sauvages, roseaux et autres. Les berges ont été aménagées en sentiers, eux aussi bordés d’essences endémiques plantées exprès, parmi lesquelles de jeunes figuiers et des plaqueminiers qui donnent leurs premiers kakis. Cet endroit est généralement désert, mais ce matin un homme était assis au bord du sentier. Lorsque je suis passé à sa hauteur il a proféré ceci : il devrait faire ce temps-là tous les jours de l’année, sans s’adresser à quiconque, le regard fixé sur la rive opposée. Il a parlé fort et distinctement, mécaniquement comme pour délivrer un échantillon de prononciation correcte de la langue française, comme dans ces dictionnaires en ligne où on peut entendre une voix bien timbrée articuler cistude, essuie-glace, calembour.
L. & L.
Elle dit c’est pas bon
Montpellier, plaques d’égout ou d’aération
Ce matin, montant à bord du tram quotidien, la première chose que j’entends — une femme téléphonant tout près de la portière — c’est ceci : « la crème tu la mets avant ou après ? Non mais la crème, tu la mets avant ou après les champignons ? »
J’ai failli avoir un haut-le-cœur.
Ensuite, un ressentiment flagrant dans la voix, presque des larmes d’amertume : « … mais avec moi elle tord le nez, elle dit c’est pas bon. »
Étonne-toi.
L. & L.
¡Viva la revolución!
Vendredi 22 octobre 2010.
Paris, passage du Bourg-l’Abbé (2e arrondissement), 22 octobre 2010.
Le matin à Montpellier, TGV, arrivée gare de Lyon 12 h 41. Je n’ai que le temps d’un sandwich pris dans la gare, un classic jambon fromage suivi de trois mini-beignets fourrés de crèmes colorées, rose, brun, jaune respectivement (E 122, E 102, E 150 etc.). Je découvre qu’un pigeon est en train de mourir juste derrière moi, sur le dos, tremblant. Les mendiants. Un à qui je donne les pièces que j’ai dans ma poche mais qui ne les veut pas « aaah, tu n’as que des pièces, donne-moi au moins un billet, donne-moi un ticket-restaurant, s’il vous plaît, s’il vous plaît, mais qu’est-ce que tu dirais si tu étais comme moi, qu’est-ce que tu ferais ? ».
La réunion est rue de Turbigo à 14 h, je prends le métro jusqu’à Étienne Marcel.
Le train sur lequel j’ai une place réservée pour rentrer est supprimé, je le sais : soit je me presse pour essayer de prendre celui d’avant, soit j’attends le suivant.
J’attends le suivant, il est vers 20 h 20, j’ai le temps de flâner.
Paris, rue du Temple (3e arrondissement), 22 octobre 2010.
Itinéraire : entrer dans l’église Saint-Nicolas des Champs, passer devant les Arts-et-Métiers, descendre la rue Beaubourg, tourner à gauche rue Chapon qui bute contre la rue du Temple. Suivre la rue du Temple jusqu’au carrefour de la rue Rambuteau.
Paris, rue des Francs-Bourgeois (4e arrondissement), 22 octobre 2010.
Rue des Francs-Bourgeois, les Archives nationales sont occupées.
Paris, rue des Hospitalières Saint-Gervais, rue du Marché des Blancs-Manteaux (4e arrondissement), 22 octobre 2010.
Repasser place du Marché Sainte-Catherine où j’ai habité il y a longtemps, remonter la rue de Turenne qui a bien changé, m’attarder place des Vosges et continuer jusqu’à la Bastille.
La nuit me rattrape et me dépasse.
Hôtel de Sully, Paris (4e arrondissement), 22 octobre 2010.
Hôtel de Sully, Paris (4e arrondissement), 22 octobre 2010.
Paris, place des Vosges (3e arrondissement), 22 octobre 2010.
Dans le train du retour je fais face à un jeune couple marié, femme sotte et exaspérante, lui : une grande patience. Il a fait une erreur, dans un an ils se détesteront.
Je suis à Montpellier à minuit. Dans la rue je croise trois gaillards d’une vingtaine d’années très comme il faut qui commencent leur nuit, déjà enhardis par l’alcool. L’un d’eux dit en me voyant « ho la moustache ! C’est la révolution ! » Je dis « il serait temps ! »
L. & L.
António Zambujo à Paris cette fin de semaine
Si tu es à Paris, n’oublie pas ! Au Café de la danse (voir ci-dessous).
Le Café de la danse : un paradoxe, car il a confessé, dans une émission de télévision brésilienne, deux graves inconvénients de sa nature : il ne sait ni danser, ni faire la cuisine.
Pra onde quer que me volte / António Zambujo, chant ; Mário Rainho, paroles ; Francisco Vianinha, musique (fado Vianinha). Lisbonne, Teatro da Trindade, 14 mai 2008.
Ce doit être la fin du concert, le moment des bis. Il en a déjà donné un ou deux, on lui en réclame encore. Que chanter ? Il est indécis. Un des musiciens lui souffle « le Vianinha », c’est à dire le fado Vianinha, cette mélodie-là, dont il a sa propre interprétation, avec des paroles écrites pour lui par Mário Rainho, Pra onde quer que me volte, qui ouvre son deuxième album, pour moi le plus beau, Por meu cante. Il réfléchit, il dit oui pourquoi pas.
Et à la fin il rit brièvement, comme pour s’excuser du côté improvisé de sa prestation, pourtant tellement émouvante.
… quê ? O Vianinha ? … Pode ser
… quoi ? Le [fado] Vianinha ? … Pourquoi pasPra onde quer que me volte
Por muito que me revolte
Seres somente uma miragem
Pra onde quer que me volte
Vejo sempre a tua imagemImagem que me enlouquece
Como um louco no deserto
Que do nada me aparece
E tão distante és tão pertoVejo-te envolta em poeira
Ou transparente cristal
E a loucura é mais inteira
O sonho quase realPor muito que me revolte
Seres somente uma miragem
Pra onde quer que me volte
Vejo sempre a tua imagem
Pra onde quer que me volte / Mário Rainho.Où que je me tourne
Pour autant que me révolte
Que tu ne sois qu’un mirage
Où que je me tourne,
Je ne vois que ton image.Image qui m’affole
— Moi, comme un fou dans le désert —
Et qui du néant m’apparaît
Si lontaine, tu es si proche.Je te vois dans un nuage de poussière
Ou transparent cristal
Et la folie est plus entière
Le rêve presque réel.Pour autant que me révolte
Que tu ne sois qu’un mirage
Où que je me tourne,
Je ne vois que ton image.
Pra onde quer que me volte / Mário Rainho ; traduction Lili & Lulu.
Quelle merveille.
L. & L.
————
Samedi 23 Octobre 2010, 20h30
Dimanche 24 Octobre 2010, 16h30
Paris (75 – Paris) – Café de la danse
5, passage Louis-Philippe
75011 Paris (métro Bastille)
Tél : 01.47.00.57.59
22 € (prix indicatif)
Voir ce concert sur le site du théâtre
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Dans ce nuage

Vue depuis le mont Saint-Baudille, Montpeyroux (Hérault, France) vers Sète et Agde, 17 octobre 2010.
Je réécoute souvent Encores fado, ce joli disque de Margarida Guerreiro, et particulièrement Improviso do amor-perfeito, une composition de Custódio Castelo sur un poème de Cecília Meireles (oui, on la connaît déjà). « Amour-parfait », tel est le nom portugais de la pensée (viola), cette fleur qui n’est jolie que lorsqu’elle est simple — comme cette chanson qui me tourne souvent dans la tête.
Improviso do Amor-Perfeito / Margarida Guerreiro, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Carlos Garcia, guitare ; Carlos Menezes, contrebasse ; Cecília Meireles, paroles ; Custódio Castelo, musique.
Improviso do Amor-Perfeito
Naquela nuvem, naquela
Mando-te meu pensamento:
Que Deus se ocupe do vento.Os sonhos foram sonhados,
E o padecimento aceito.
E onde estás, Amor-Perfeito?Imensos jardins da insônia,
De um olhar de despedida
Deram flor por toda a vida.Ai de mim que sobrevivo
Sem o coração no peito,
E onde estás, Amor-Perfeito?Longe, longe, atrás do oceano
Que nos meus olhos se alteia,
Entre pálpebras de areia …Longe, longe … Deus te guarde
Sobre o seu lado direito,
Como eu te guardava do outro,
Noite e dia, Amor-Perfeito.
Improviso do Amor-Perfeito / Cecília Meireles. Dans : Retrato Natural, 1949.Impromptu de l’Amour-Parfait
Dans ce nuage, celui-là
Je t’envoie ma pensée :
Que Dieu s’occupe du vent.Les rêves, ils ont été rêvés,
Et la souffrance je l’accepte.
Mais toi où es-tu, Amour-Parfait ?D’immenses jardins de l’insomnie,
Ont d’un regard d’adieu
Fleuri pour la vie entière.Pauvre de moi qui survis
Le cœur absent de ma poitrine,
Et où es-tu, Amour-Parfait ?Loin, loin, de l’autre côté de l’océan
Qui dans mes yeux se soulève
Entre des paupières de sable…Loin, loin… Dieu te garde
Sur son côté droit
Comme je te gardais de l’autre
Nuit et jour, Amour-Parfait.
Improviso do Amor-Perfeito / Cecília Meireles ; traduction Lili & Lulu.
L. & L.
Guerreiro, Margarida
Encore fados
Encores fado : live / Margarida Guerreiro, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Carlos Garcia, guitare ; Carlos Menezes, contrebasse. — Lisboa : Ovação, P 2007.
Ovação 597 CD. — EAN 5603495879578.
Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Télécharger sur Amazon, Fnac (France)
Écouter sur Deezer
Margarida Guerreiro sur MySpace
Custódio Castelo sur MySpace
Custódio Castelo dans Portal do fado
Qu’est-ce qu’il a fait chaud !
Montpellier, manifestation du 12 octobre 2010
Montpellier, manifestation du 12 octobre 2010
— T’as vu ? C’est quoi ce qu’elle a dans le dos, elle ?
Montpellier, manifestation du 12 octobre 2010
— Oh c’est rigolo !
— Pourquoi pas 69, quitte à se faire baiser… Y a pas quelque chose qui te chiffonne là ?
— Ben non, tu sais pas ce que c’est, 69 ?
— Non mais tu me prends pour qui. Justement, tu penses que 69 c’est une position normale pour se faire baiser ? Techniquement je veux dire. Tu y arrives toi. Chapeau.
L. & L.
Inquiétude. Modernité.
Montpellier, rue Richer de Belleval, 9 octobre 2010
Fait suite à Le milieu de quoi ?
Je repense encore aux faits du vendredi 10 septembre, et à mon inquiétude ensuite.
Ce qui m’a mis mal à l’aise, c’est ceci : j’étais incapable de repérer, encore moins de déterminer, le mode sur lequel le jeune homme me parlait. Tout de suite, par une sorte de réflexe, j’ai tenu pour évident qu’il se moquait de moi en raison de notre différence d’âge. Il n’y a pourtant eu dans son comportement aucune indication objective de cette sorte de mépris.
Autre circonstance troublante : la rapidité de la scène, la concision extrême du dialogue, 30 secondes en tout peut-être, en tout cas une durée de cet ordre, départ arrêté, pour arriver à une proposition explicite. 30 secondes entre « S’il vous plaît, vous parlez français ? » et « dommage… vous avez une bonne bouille ».
C’est peut-être une des expressions majeures de la modernité cette concision dans l’énoncé du désir ou de l’envie passagère. Pas de tergiversation, droit au but.
D’où cette incompréhension, et même cette impossibilité de comprendre.
Faire court. J’ai du boulot pour devenir moderne.
L. & L.
Petula Clark — Downtown
Petula Clark tu ne vois pas qui c’est ? (Voir le billet précédent.)
Tiens regarde.
Downtown / Petula Clark, chant ; Tony Hatch, paroles et musique. Vers 1965.
L. & L.
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Cathy Berberian — A ticket to ride
La géniale Cathy Berberian (1925-1983), interprète de Monteverdi, mais aussi de Luciano Berio (dont elle fut la femme) et d’autres compositeurs de son époque, estimait que les chansons des Beatles étaient de la musique contemporaine — ce que nul ne saurait nier.
C’est ce qu’elle explique dans cet enregistrement de la télévision hollandaise, où elle apparaît enveloppée dans une robe sac confectionnée de toute évidence par elle-même d’après un patron découpé dans Modes et travaux (elle ressemble un peu à Petula Clark tu ne trouves pas ?). Ayant entre temps revêtu une décorative tenue à dominante rose à la Barbara Cartland et enfilé une bague qui est une volière à elle seule, elle enchaîne sur sa version de Ticket to ride, à la manière d’une « chanteuse provinciale d’oratorios de Haendel ».
Ticket to ride / Cathy Berberian, chant ; Harold Lester, piano ; John Lennon, paroles ; Paul McCartney, musique ; Louis Andriessen, arrangement. — 1977.
The next revolution in music in the sixties was that which is brought about by the arrival of the Beatles. Now the Beatles I considered to be contemporary music because contemporary music is what’s happening today, and at that particular period it was the Beatles. Their music I considered to be very good, as well as other musicians thought the same thing, and important because it reflected the youth of the era. Now I decided to put those songs, some of them anyway, into my recitals. Of course I couldn’t do them the way (he) they did them, so I asked a very close friend of mine, and my favorite Dutch composer, Louis Andriessen, to make arrangements. And he did this particular arrangement of Ticket to ride as it might be sung, mmm, by a Handel oratorio singer in the provinces.
Cathy Berberian. 1977.Dans les années 60 la révolution suivante dans la musique est celle déclenchée par l’arrivée des Beatles. J’ai toujours considéré que leur musique était de la musique contemporaine, puisque la musique contemporaine est celle qui se produit aujourd’hui, et à ce moment-là c’était les Beatles. Je considérais que leur musique était très bonne, — et d’autres musiciens pensaient comme moi –, et importante puisqu’elle était le reflet de la jeunesse de l’époque. J’ai donc décidé de mettre ces chansons, en tout cas certaines d’entre elles, au programme de mes récitals. Naturellement je ne pouvais pas les faire comme eux, et j’ai donc demandé à mon compositeur hollandais préféré, Louis Andriessen, de les arranger. Et il a fait cet arrangement-ci de Ticket to ride comme cette chanson aurait pu être chantée, mmm, par une chanteuse provinciale d’oratorios de Haendel.
Cathy Berberian. 1977.I think I’m gonna be sad,
I think it’s today, yeah,
The man that’s driving me mad
Is going away.He’s got a ticket to ride,
He’s got a ticket to ride,
He’s got a ticket to ride,
But he don’t care.He said that living with me
Was bringing him down yeah,
He would never be free
When I was around.He’s got a ticket to ride,
He’s got a ticket to ride,
He’s got a ticket to ride,
But he don’t care.I don’t know why he’s ridin’ so high,
He ought to think twice,
He ought to do right by me.
Before he gets to saying goodbye,
He ought to think twice,
He ought to do right by me.He’s got a ticket to ride,
My baby don’t care.
My baby don’t care.
My baby don’t care.
A ticket to ride / John Lennon, paroles ; Paul McCartney, musique.Je crois que ça va être dur pour moi
Je crois que c’est aujourd’hui yeah
Que le mec qui me rend dingue
Déménage.Il a un ticket
Il a un ticket
Il a un ticket
Mais il s’en fout.Il dit que vivre avec moi
Le déprimait
Qu’il n’aurait jamais de liberté
Avec moi.Il a un ticket
Il a un ticket
Il a un ticket
Mais il s’en fout.Je ne sais pas ce qui l’excite à ce point
Il devrait y réfléchir à deux fois
Il faut quand même qu’il soit juste avec moi
Avant de fiche le camp
Il devrait y réfléchir à deux fois
Il faut qu’il soit juste avec moi.Il a un ticket,
Mon mec s’en fout
Mon mec s’en fout
Mon mec s’en fout.
A ticket to ride / John Lennon, paroles ; Paul McCartney, musique.
L. & L.
Berberian, Cathy (1925-1983)
Beatles arias
Beatles arias / Cathy Berberian, mezzo-soprano ; ensemble de musique de chambre ; Guy Boyer, direction ; John Lennon, paroles ; Paul McCartney, musique. — Paris : Telescopic, P 2004.
Précédemment publié en 1967 sous le titre Revolution.
Telescopic Pic 11. — EAN 3700077649818.
Disponible sur Amazon, Fnac (France)
Amália — Soledad, la répétition avec Alain Oulman

Cela fait 11 ans aujourd’hui qu’Amália Rodrigues est morte.
Elle a laissé une discographie pléthorique qui sétire de 1945 (les premiers enregistrements réalisés au Brésil) à 1990 (le dernier album de studio, Obsessão). Depuis des inédits sortent de temps en temps, dont un album entier du vivant de la chanteuse (Segredo, 1997). Et beaucoup d’enregistrements « officieux » publiés sur l’Internet.
En 1995, la RTP (Rádio e Televisão de Portugal) diffuse Amália, uma estranha forma de vida, une série documentaire de 5 heures réalisée par Bruno de Almeida, qui comporte de nombreuses séquences inédites, parmi lesquelles la dernière interview d’Amália et la maintenant fameuse répétition de mise en place de Soledad dans les studios d’EMI-Valentim de Carvalho à Lisbonne, avec le compositeur au piano.
Ce compositeur c’est son vieux complice et ami Alain Oulman, celui avec qui elle a précipité le fado dans la modernité à partir de 1962, et qu’elle a sauvé des rigueurs du régime salazariste.
Soledad était la première brique d’un projet d’album né à la fin des années 1980, réunissant exclusivement des fados d’Alain Oulman sur des poèmes de Cecília Meireles (Rio de Janeiro, 1901-1964).
« Nous voulons maintenant faire tout un disque d’après Cecilia Meireles, une poétesse brésilienne : Amalia chante déjà le premier, Soledad… »
Propos d’Alain Oulman rapportés par Jean-Jacques Lafaye dans : Amália, le fado étoilé. — Mazarine, 2000. — ISBN 2-863-74319-8. — P. 115
Ce projet n’aboutira pas, en raison d’un étonnant contentieux de droits d’auteur relatifs à d’anciens fados (contenus dans l’album Com que voz, 1970) composés sur des textes de la poétesse brésilienne : les royalties en auraient été versés par erreur à une homonyme… En vertu de quoi les héritiers de la véritable Cecília Meireles interdisent la publication de toute nouvelle composition faisant usage d’un de ses poèmes. Il semble pourtant qu’un enregistrement de Soledad par Amália ait été réalisé en studio en vue d’une publication — pour l’instant impossible.
Soledad / Amália Rodrigues, chant ; Alain Oulman, piano ; Cecília Meireles, paroles ; Alain Oulman, musique. 1989.
Extrait de Amália, uma estranha forma de vida, film de Bruno de Almeida (Arco films, 1995)
Merveilleux témoignage de la naissance d’un grand fado, et du génie d’Amália — qui finalement ne se conformera pas, dans les nombreuses interprétations qu’elle donnera sur scène de Soledad, aux suggestions émises par le compositeur pour rompre la monotonie qui risquerait de naître d’une mélodie sans refrain (comme prendre certaines phrases à la tierce supérieure). Il lui dit d’ailleurs que c’est à elle de façonner le fado, que c’est en définitive elle qui lui « donne [sa] vérité » (« quando você canta é que você dá a verdade » : « c’est lorsque vous chantez que vous donnez la vérité »).
Ce à quoi, modestement, elle répond : « Ah, isso é verdade » (« ah, c’est vrai », littéralement « ah, c’est la vérité »), avec un jeu de mots probablement involontaire.
Voici le poème, daté « Soledad, México — 1940 ».
Soledad
Antes que o sol se vá,
— como pássaro perdido
também te direi adeus,
Soledad.Terra morrendo de fome,
pedras secas, folhas bravas
ai, quem te pôs esse nome,
Soledad!
sabia o que são palavras.Antes que o sol se vá
— como um sonho de agonia
cairás dos olhos meus,
Soledad!Indiazinha tão sentada
na cinza do chão deserta
ai, Soledad!
que pensas? não penses nada,
que a vida é toda secreta.Como estrêla nestas cinzas,
antes que o sol se vá,
nem depois não virá Deus,
Soledad?Pois só êle explicaria
a quem teu destino serve,
sem mágoa nem alegria,
ai, Soledad! Para um coração tão breve…Ai, Soledad, Soledad,
ai, rebozo negro, adeus!
ai, antes que o sol se vá…
Soledad / Cecília Meireles (1901-1964). Dans : Vaga Música. 1942.
———
SoledadAvant que le soleil s’en aille
— Comme un oiseau égaré
Moi aussi je te dirai adieu,
Soledad.Pays qui meurs de faim
Pierres sèches, feuilles sauvages
Celui qui t’a donné ce nom,
Soledad !
Savait ce que sont les mots.Avant que le soleil s’en aille
— Comme un rêve d’agonie
Tu tomberas de mes yeux,
Soledad !Petite indienne si bien assise
Dans la cendre déserte de cette terre
Ah, Soledad !
Que penses-tu ? Ne pense rien
Car la vie entière est un secret.Comme une étoile dans ces cendres
Ni avant que le soleil te quitte,
Ni après, Dieu ne viendra pas n’est-ce pas,
Soledad ?Pourtant lui seul pourrait expliquer
À qui ton destin est utile
Sans chagrin et sans joie
Ah Soledad ! Pour un cœur si petit…Ah Soledad, Soledad !
Ah, « rebozo* » noir, adieu !
Ah, avant le départ du soleil…
Soledad / Cecília Meireles ; traduction Lili & Lulu.* Un rebozo est une sorte d’étole portée par les femmes mexicaines.
La dernière strophe n’est pas chantée.
L. & L.

