Beau, un peu de vent d’autan
Toulouse, 15 octobre 2011. Le café place Saint-Étienne.
Toulouse, 15 octobre 2011. Les bouquinistes place Saint-Étienne.
Toulouse, rue Fermat, 15 octobre 2011.
Chère Martine, si tu
deviens présidente de la république, il faudra que tu t’occupes des chemins de fer. Et tout spécialement de la ligne Bordeaux-Nice.
Jeudi dernier : 40 minutes de retard à l’arrivée à Toulouse (un tgv, train à grande vitesse). Hier soir, le même tgv s’est traîné jusqu’à Carcassonne — déjà 20 minutes de retard —, où on nous a informés, mes compagnons d’infortune et moi-même, que suite à « des incidents sur la voie » le train resterait en gare pour une durée indéterminée. Puis plus rien, aucune information pendant 50 minutes. Mais aucune. Les contrôleurs : disparus. Alors, comme si de rien n’était, l’annonce habituelle : Mesdames messieurs, le tgv numéro 5117 à destination de Bordeaux va partir, attention à la fermeture des portes, attention au départ.
Je pourrais aussi te parler du retour à Montpellier lundi dernier — et sans aucun doute de celui de lundi prochain.
D’ici là, je te souhaite — et à moi pareillement — un excellent dimanche.
L. & L.
António Zambujo à Toulouse en janvier 2012
Ce sera donc bien à l’espace Croix-Baragnon. Deux soirs consécutifs, comme la Galeazzi cette année : jeudi 5 et vendredi 6 janvier.
Pour seulement 10 € rends-toi compte : c’est donné. Puis il est à Albi le 17 janvier. Voir ci-dessous pour les renseignements.
Foi Deus / António Zambujo, chant ; Ricardo Cruz, contrebasse ; Alberto Janes, paroles et musique. Capté au Teatro São Luíz, Lisbonne, 2010?.
Les prochains concerts en France :
Jeudi 20 octobre 2011 , 20h30
Fontenay-aux-Roses (92 – Hauts-de-Seine) – Théâtre des Sources
8, avenue Jeanne et Maurice Dolivet
92260 Fontenay-aux-Roses
Tél : +33 (0)1 41 13 40 80 (réservations)
15 € à 22 € (prix indicatif)
Voir ce concert sur le site du théâtre
Vendredi 21 octobre 2011, 18h30
25e festival Tourcoing jazz
Tourcoing (59 – Nord) – Maison Folie Hospice d’Havré
100, rue de Tournai
59200 Tourcoing
Tél : +33 (0)3 59 63 43 63
Voir ce concert sur le site du théâtre
[…]
Jeudi 5 et vendredi 6 janvier 2012 , 20h30
Toulouse (31 – Haute-Garonne) – Salle bleue, Espace Croix-Baragnon
24, rue Croix-Baragnon
31000 Toulouse
Tél : +33 (0)5 62 27 60 60
5 € à 10 € (prix indicatif)
Voir ce concert sur le site du théâtre
Mardi 17 Janvier 2012, 20h30
Albi (81 – Tarn) – Scène nationale
81000 Albi
Tél : +33 (0)5 63 38 55 56
O Pierrot (Fado versículo) — Alfredo Marceneiro
Alfredo Marceneiro (1891-1982). O Pierrot / Alfredo Marceneiro, chant & musique ; João Linhares Barbosa, paroles. Dans : Nos tempos em que eu cantava (1972)
La musique de ce fado — fado menor versículo, ou fado menor em versículo, ou encore fado menor com versículos –, a été composée par Alfredo Marceneiro lui-même à partir de celle du fameux fado menor (voir ici) — quant à lui de compositeur inconnu. La partition manuscrite porte la date de 1928.
Le terme versículo signifie verset. Il a peut-être un autre sens ici, faisant référence à la métrique des vers. Le fait est que dans ce fado chaque vers est divisé en deux parties inégales, la seconde — la plus courte, une sorte d’appendice — pouvant constituer ce « versicule ». C’est comme si au bout de chaque vers il y avait quelque chose à ajouter après réflexion, un codicille, une paperolle appliquée dans la marge.
Naquele dia de entrudo, lembro bem
Um intrigante Pierrot, da cor do céu
Um ramo de violetas, pequeninas
Á linda morta atirou, como um adeus
C’était un jour de carnaval, je m’en souviens
Un intrigant pierrot, couleur du ciel
Un bouquet de violettes, toutes petites
Sur la belle morte jeta, comme un adieu
La structure du vers est encore amplifiée dans la phrase musicale, avec un effet d’asymétrie marqué qui rend ce fado singulier et qui en fait la beauté. Et Marceneiro, en génial interprète qu’il était, en joue comme personne.
Naquele dia de entrudo, lembro bem
Um intrigante Pierrot, da cor do céu
Um ramo de violetas, pequeninas
Á linda morta atirou, como um adeusPassa triste o funeral, é duma virgem
Mas ao povo que lhe importa, aquele enterro
Que a morte lhe passa á porta, só por ele
Em dia de carnaval, e de vertigemAbaixo a máscara gritei, com energia
Quem és tu grossseiro que ousas, profanar
Perturbar a paz das lousas, tumulares
E o Pierrot disse não sei, que não sabiaSei apenas que a adorei, um certo dia
Num amor todo grilhetas, assassinas
Se não vim de vestes pretas, em ruínas
Visto de negro o coração, e resolutoAtirou sobre o caixão, como um tributo
Um ramo de violetas, pequeninas
Atirou sobre o caixão, como um tributo
Um ramo de violetas, pequeninas
João Linhares Barbosa. O Pierrot (1928).
Le Fado versículo de Marceneiro a été repris par d’autres interprètes au fil du temps, sur des textes différents comme le veut la coutume. Par exemple par Berta Cardoso (1911-1997) dans les années 1950 (Fado Fracasso), Fernanda Maria (Ausência), ou plus récemment Lenita Gentil (Quem me dera ser o fado que não sou, 1991) ou Camané (Não sei sur un très beau poème de Manuela de Freitas dans son 2e album Na linha da vida, 1998).
Fado Fracasso / Berta Cardoso, chant ; João Linhares Barbosa, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (fado menor versículo).
Et aussi par Carlos do Carmo dans son Fado da saudade, lauréat en Espagne du prix Goya de la meilleure chanson originale pour le film Fados de Carlos Saura (2007). Évidemment, ça a fait jaser au Portugal… Non seulement parce que ce n’est pas une chanson originale, du moins quant à sa musique, mais aussi parce que Carlos do Carmo lui-même ne reconnaît pas en ladite musique celle du Fado versículo de Marceneiro. Il s’agit pour lui d’un Fado menor. C’est nier l’évidence, je t’en laisse juge.
Fado da saudade / Carlos do Carmo, chant ; Fernando Pinto do Amaral, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (fado menor versículo) ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Manuel Proença, guitare ; José Marino Freitas, basse acoustique.
Quoi qu’il en soit, sa maison de disques ne commet pas la même erreur, car le livret d’accompagnement de l’album Fado maestro (Carlos do Carmo. Fado maestro. Universal music Portugal, 2008) porte bien, pour Fado da saudade, la mention : « música Fado menor (versículo) »… mais sans l’attribuer à Marceneiro.
L. & L.
L’aventure c’est l’aventure
Une terrasse à Toulouse ce midi, dans la chaleur. À la table voisine deux femmes, l’une 45 ans environ, l’autre peut-être vingt de plus. La plus âgée n’habite pas Toulouse, elles se retrouvent ce dimanche et parlent de la vie, ne s’étant pas vues sans doute depuis quelque temps. Je ne sais pas ce qu’est leur relation. Pas mère et fille, la conversation aurait couru sur des sujets tout différents. Tante et nièce peut-être, ou alors anciennes collègues. Quoi qu’il en soit elles connaissent chacune la disposition du domicile de l’autre, pas besoin d’explications de situation lorsqu’il est fait allusion à telle ou telle pièce chez l’une ou l’autre.
— Tu sais ma salle de bain, en haut, j’ai un problème avec le vélux. Il suffit qu’il fasse orage ou qu’il grêle maintenant et…
— Tu le fais pas réparer ?
— J’ai demandé à Michel de s’en occuper, il sait tout faire lui tu sais, mais il vient jamais.
Elles ont aussi en commun un réseau de relations assez vaste.
— Et Pierre, tu as des nouvelles ? Comment il va ?
— Parfois très mal, et puis après ça va un peu mieux, mais tu sais de toutes façons globalement ça pourra qu’empirer.
Et puis Unetelle qui est partie aux États-Unis, et Untel « tu ne sais pas ce qu’il m’a dit ? Je ne sais pas s’il se rendait compte à quel point c’était insultant pour moi » et encore cette autre :
— … sa fille à elle elle est aventurière tu sais, elle est en train de préparer un truc, une expédition au pôle nord avec des traineaux tout ça, c’est compliqué, ils doivent se retrouver avec d’autres, les rejoindre après tout un périple…
Elle dit sa fille à elle elle est aventurière tu sais sur le ton qu’elle emploierait pour dire sa fille à elle elle vend des glaces au Mas d’Azil tu sais, ou elle a une pharmacie place Jeanne d’Arc.
Sur quoi la plus âgée s’en va payer. Un détour par les toilettes. À son retour :
— Tu sais je ne te conseille pas d’y aller, figure-toi que…
Le reste est inaudible, car elle ne veut pas être entendue. Des rires. Sa compagne demande enfin :
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse maintenant ? On n’est pas loin du métro, on peut aller n’importe où.
— Je sais pas… on pourrait aller derrière le Capitole là, tu sais ? il y a un jet d’eau…
La femme de 45 ans — la Toulousaine — a un moment de stupeur. Très vite elle se reprend.
— Non. C’est tout en travaux là maintenant.Ya peut-être une expo au Château d’eau, en tout cas on peut aller voir…
Moi tout de suite j’ai en tête ce couplet de Trenet :
Et pour finir cette belle journée,
Nous irons nous asseoir sur un banc.
Tu vois ce que je veux dire ?
À la porte du garage / Charles Trenet, chant, paroles et musique. Enregistrement public à Paris (Palais des Congrès), le 20 novembre 1993.
80 ans passés rends-toi compte, quelle santé ! Les paroles sont ici.
L. & L.
Maria do Rosário Bettencourt — Canção do velho poeta
Voir aussi : Maria do Rosário Bettencourt — Verdes campos, verde vida

Maria do Rosário Bettencourt (1933-….)
Je trouve étonnant qu’il n’ait pour ainsi dire pas été fait cas de cette chanteuse. Il y a ce timbre si frappant — je ne peux pas dire à quel point il me plaît. Il est possible que cet avis ne soit pas partagé, d’ailleurs ce n’est pas un avis, ni une opinion, c’est comme s’il y avait en moi un endroit précis du système nerveux qui réagissait à cette voix. Je ne sais pas comment il se débrouille le système nerveux, je ne sais pas comment ça marche ; mais dans ce cas — celui d’entendre Maria do Rosário Bettencourt — il prend le pas sur les autres systèmes qu’on a en soi.
Non seulement il y a cette voix, mais aussi le répertoire. Maria do Rosário Bettencourt chantait Pessoa ou Camões. Amália avait ouvert la voie pour Camões, à son corps défendant d’ailleurs (un jour je ferai un petit quelque chose sur cette affaire), mais elle n’a jamais chanté Pessoa. Jamais. Disant qu’il n’était pas chantable. « O Pessoa não é para cantar », je crois que ce sont ses mots. De sorte que Maria do Rosário est probablement la première à l’avoir fait. D’ailleurs dans les années 60-70, très peu de fadistes chantaient de la poésie érudite.
Cette Canção do velho poeta (Chanson du vieux poète) est composée par Maria do Rosário Bettencourt elle-même sur un poème d’un des grands écrivains portugais du XXe siècle, José Régio (1901-1969). À ma connaissance seule Amália l’avait interprété jusqu’alors (Fado português, musique d’Alain Oulman, 1965).
José Régio est connu pour s’être illustré dans quasiment tous les genres littéraires, y compris celui qui par excellence est portugais, la poésie. Il l’avait pourtant délaissé dans la dernière partie de sa vie. Ce poème est un des derniers qu’il ait écrit, sinon le dernier (il est mort peu de temps après). Canção do velho poeta marquait son retour à la poésie, ses retrouvailles avec le « jeune aventurier », le « troubadour », l’ « amoureux », l’ « illusionniste » — c’est à dire le poète qui l’habite.
Je ne sais pas qui sont les musiciens. Belle guitare portugaise. L’année d’enregistrement non plus n’est pas mentionnée (début des années 1970 probablement).
[Pour écouter cliquer sur le triangle gris]
Canção do velho poeta / Maria do Rosário Bettencourt, chant et musique ; José Régio, paroles. Companhia Nacional de Música, distrib. Années 1970.
Canção do velho poeta
Moço aventureiro
Que os primeiros passos
Desprendes, ligeiro,
Com mira aos espaços,
Velho pouco posso, tudo mal consigo,
Mas irei contigo.Moço trovador
Que inda pelos dedos
Medes a rigor
Teus subtis segredos
Nem que nenhum verso já persiga, — sigo :
Rimarei contigo.Moço apaixonado
Que do amor nem sonhas
Que o menino alado
Tem manhas medonhas,
Do amor já sei tudo! Mesmo assim te digo
Que amarei contigo.Moço ilusionista
Que a vida resumes
A acender na pista
Teus fingidos lumes,
Nem que nem no engano possa achar abrigo,
Fingirei contigo.[Velho grande atleta
Gasto já nas lutas
Por não sei que meta
Que até fim disputas,
Mesmo se encolhido ao mais pueril perigo,
Lutarei contigo.]Nunca nada tive,
Menos tenho ao fim.
Nunca de si vive
Quem vem ao que vim.
Parto, mas cantando. Meu mundo inimigo,
Mesmo que me expulses, ficarei contigo.
José Régio (1901-1969). Canção do velho poeta (1969).Chanson du vieux poète
Jeune aventurier
Qui t’élances, léger
Pour tes premières foulées
Les yeux grands ouverts sur le monde
La vieillesse m’use, tout m’est difficile
Mais j’irai avec toi.Jeune troubadour
Toi dont les doigts
Sont encore chiches
De tes subtils secrets
Même si je ne poursuis plus aucun vers — je continue :
Je rimerai avec toi.Jeune amoureux
Qui te crois indifférent à l’amour
Car l’enfant ailé
A des ruses terribles
De l’amour, moi je sais déjà tout. Cependant je te dis
Que j’aimerai avec toi.Jeune illusionniste
Toi pour qui la vie
C’est éclairer la piste
De tes braises inventées
Bien que même dans l’illusion je n’aie plus de refuge
Je feindrai avec toi.J’ai toujours été sans rien,
Me voici plus démuni encore.
Jamais il ne vit solitaire
Celui qui accueille ce qui vient
Je pars, mais je chante. Mon univers ennemi,
Bien que tu m’expulses, je resterai avec toi.
José Régio (1901-1969). Canção do velho poeta (1969). Traduction L. & L.
L. & L.
Canção do velho poeta se trouve par exemple dans :
As sete colinas do fado (CNM ; 2005)
As sete colinas do fado / Manuel De Almeida, Cidália Moreira, Rodrigo… [et al.], chant. — [Lisboa] : Companhia Nacional de Música, 2005. — (A canção de Portugal).
Varina de olhar gaiato / Manuel De Almeida. Miúdo da rua / Cidália Moreira. Cais do Sodré / Rodrigo. Silêncio coração / Manuel Lemos. Oh! Ferreiro bate o malho / Maria Armanda. Chico do cais do Sodré / António Ferreira. Perdi meu amor / Rosa Maria. Sombras da noite / Manuel De Almeida. Canção do velho poeta / Maria Do Rosário Bettencourt. História do fado / Rodrigo. Rosas da Madragoa / Cidália Moreira. Recado a Portugal / Carlos Macedo. Fado e toiros / Manuel De Almeida. O ardinita / Rodrigo.
CNM CNMB 151 CD. — EAN 5606265000660.
Disponible sur CDGO, CNM
Télécharger Canção do velho poeta sur Amazon
Maria do Rosário Bettencourt sur le site du Museu do fado (Lisbonne). En portugais.
Le genre des villes
Berlin, « pauvre mais sexy » selon son maire Wolwereit (il vient d’être réélu d’ailleurs).
Berlin (Allemagne). Vue depuis le toit de la Staatsbibliothek zu Berlin, 20 septembre 2011
Berlin pauvre ? Vraiment ça ne se voit pas.
Sexy : c’est affaire de goût. Quant à moi, Berlin n’est pas du tout mon type.
Relativement aux villes, je constate que je suis plutôt hétérosexuel. J’aime Lisbonne, Venise, Parme, Florence, Toulouse, et aussi Paris l’ambigu(ë), exaspérante et adorable. Venant de Berlin, se trouver dans la cohue du métro à Bastille avait un côté rafraîchissant.
21h46 : arrivée à Montpellier, une ville asexuée. Plus qu’à aller dormir.
L. & L.
Lisbonne (Portugal). Rua de São Paulo, 16 mars 2011
Bye Bye, Berlin
Berlin (Allemagne), Knesebeckstraße, 23 septembre 2011
Je suis rentré avant-hier soir dimanche, après toute une journée de voyage en train.
En regardant le paysage berlinois passer devant ma fenêtre je pensais que c’était probablement la dernière fois de ma vie que je le voyais. Je ne crois pas avoir l’occasion de revenir.
Berlin (Allemagne). La gare centrale vue du sud, 21 septembre 2011
Tu sais, il y a quand même un problème avec Berlin. Ou plutôt il n’y en a pas, ce qui revient au même. Le problème est là : il est dans cette image que donne Berlin de lui-même, celle de la perfection. L’image du confort cossu, moderne et pratique. Et d’une capacité à cicatriser hors du commun.
Au fond c’est peut-être moi qui ai un problème avec Berlin : je continue, comme bien des touristes sans doute, à y chercher les lèvres de ses plaies, à y guetter les signes de sa souffrance.
En vain. Il n’y a plus de décombres où fouiller, ou si peu.
Et même — c’est incroyable — il semble que la misère n’existe nulle part dans cette ville. Plus étrange encore, on croirait que c’est par décret. Que le mal-être n’est pas souhaité ici. Ça ne se fait pas d’être miséreux. J’ai vu deux mendiantes en tout, et j’en ai fait des kilomètres, tu peux me croire ! Ce qu’on voit c’est du grand, du sain, du coûteux, tout cela disant : voilà comment on fait, voilà comment on réussit dans la vie. Sous-entendu : Berlin resplendit parce qu’il est vertueux. Cette ville est la plus respectable du monde.
Oui, mais c’est trop grand. De sorte que des espaces vides demeurent, et comment les combler ?
Berlin (Allemagne). La gare centrale vue du nord-est, 23 septembre 2011
Ma première visite remonte à juillet 1994, c’est à dire après la chute du mur, mais la différence d’atmosphère entre les deux parties de la ville était encore très sensible. Ce qui faisait le caractère bien particulier de l’ancien Berlin-Est — je peux dire son charme —, une sorte d’esprit provincial sans âge, un peu de mélancolie, un peu de lenteur silencieuse, semble disparaître. De lui non plus on ne veut pas ; il faut le gommer, le supprimer comme la misère. Le centre-ville, autrefois à l’Est, est maintenant farci de boutiques pour bobos, de galeries, d’endroits branchés.
Peut-être que si on poursuivait en direction de l’est, mais je n’en ai pas eu le temps. Cela dit, même dans le centre, l’austérité de la RDA s’accroche par endroits à son ancien territoire, insensible aux détergents officiels. À la nuit tombante certaines rues donnent encore le cafard.
Il suffit le lendemain de franchir les portes cochères.
Berlin (Allemagne), Mitte, 24 septembre 2011
Berlin (Allemagne), Mitte, 24 septembre 2011
Berlin (Allemagne), Mitte, 24 septembre 2011
Pas eu le temps de retourner à Kreuzberg. Mais j’ai revu très brièvement Prenzlauer Berg, qui ne semble pas s’en sortir trop mal.
Et puis les Berlinois sont en général aimables. Les restaurants de la ville, du moins ceux que j’ai fréquentés, servent une cuisine des plus acceptables. Si tu y vas, je te recommande tout spécialement le Prater Gaststätte dans le jardin du Prater (Kastanienallee, à Prenzlauer Berg). De surcroît on sait faire le café à Berlin — comme probablement ailleurs en Allemagne — en tout cas bien mieux qu’à Paris et en France.
C’est par ce fait minuscule que parfois je m’y sentais un peu moins étranger. Car oui Berlin m’est un pays étranger, et la langue qu’on y parle aussi. Au sortir du musée d’art contemporain aménagé dans l’ancienne gare de Hambourg, là sur ce parvis :
Berlin (Allemagne). Ancienne gare de Hambourg (musée d’art contemporain), 23 septembre 2011
Berlin (Allemagne). Ancienne gare de Hambourg (musée d’art contemporain), 23 septembre 2011
une femme téléphonait en italien. Tout à coup c’était comme de repasser le mur. J’en avais les larmes aux yeux. Elle disait « … quello che non doveva succedere, è successo, ecco. Tu adesso cosa vuoi fare, vuoi prendere tempo per parlare con lei? » On comprenait que son interlocuteur venait d’être abandonné, là à l’instant, le matin même peut-être, ou la veille. Ou bien au contraire que cet homme à qui elle parlait (j’ai pensé que c’était en effet un homme) était celui qui abandonnait. Une histoire à pleurer, une histoire italienne, tellement proche.
Train bondé entre Berlin et Francfort ; il s’arrête beaucoup, des passagers descendent, d’autres montent et les remplacent. Après chaque gare le contrôleur passe et interroge à la cantonade : Guten Tag, noch jemand zu besichtigen? (Du moins c’est ce que j’entendais.) Dans tous les trains que j’ai pris les contrôleurs répétaient cette même phrase, chacun sur sa propre musique. Celui du Berlin-Francfort avait un voix de ténor de chorale. Il étirait la formule, chantant la dernière syllabe geeeen sur un demi-ton ascendant. Tout l’opposé de la contrôleuse du Cologne-Berlin de l’aller.
Mais quelle que soit la musique, les personnes « zu besichtigen » présentent spontanément leurs billets.
Un pays étranger.
L. & L.
Herbst in Berlin
Vorwärts!
Berlin (Allemagne), 21 septembre 2O11. Photo prise au téléphone.
C’est là.

Staatsbibliothek zu Berlin. Photo prise au téléphone.
L. & L.
Où suis-je ?
Berlin (Allemagne), la Philharmonie vue de la Staatsbibliothek zu Berlin. 20 septembre 2011. Photo prise au téléphone.
Je suis à Berlin, il s’agit de réunions internationales avec des collègues allemands et néerlandais ; il faut parler anglais tout le temps, se taper la corvée des petits déjeuners, déjeuners, dîners, « social events » comme on dit dans ce monde-là, avec obligation de parler, de se montrer aimable, en anglais. Tout le monde loge dans le même hôtel apparemment.
Un supplice.
Je suis venu en train hier, seul, mes collègues français ayant pris l’avion. Montpellier 7h19, Berlin 20h12. Se lever à 5 heures et demie, j’ai horreur de ça, je te l’ai dit déjà je crois. J’étais réveillé à 4h46.
Déjeuné rapidement gare du Nord à Paris, faute de mieux à une table exiguë d’une sorte de restaurant rapide. Le personnel, exclusivement masculin, faisait penser à ceux que dans les administrations municipales on affecte aux espaces verts en désespoir de cause tu vois ?
Il n’y avait pourtant pas lieu de désespérer absolument de leur cas. Car ils avaient acquis et exerçaient avec brio ce savoir-faire typiquement parisien qui consiste à esquiver les sollicitations d’autrui – leurs clients en l’occurrence –, à faire même en sorte que toute sollicitation soit impossible. Les yeux fixés – je dis bien – sur un point de l’espace choisi avec art de manière que leur regard ne puisse en aucun cas croiser ceux des clients, d’aucun client. C’est une compétence balistique, qui semble avoir été octroyée aux Parisiens. Cela réclame une habileté de joueur de tennis et non des moindres : sur un court ces gens-là déferaient Djoković lui-même. Pour obtenir de commander ou de payer il faut refuser le jeu car nul n’est à leur hauteur : il faut donc soit les interpeller avec force, soit (plus efficace) se placer sur leur passage et donc les obliger à stopper. Et peu aimables en plus. Sous ce rapport Paris a deux concurrentes : Budapest et Buenos Aires.
Berlin je ne sais pas. J’y suis déjà venu deux fois pourtant, mais tout y change tellement. Première impression : la nuit il y fait noir. Très peu d’éclairage public. Je n’étais guère rassuré sur le trajet entre le S-Bahn (Anhalter Bahnhof) et l’hôtel. Deuxièmement : je ne comprends rien à leur anglais c’est affreux, j’ai l’impression d’être en Ouzbékistan. Or mon allemand n’est que piètre, rien à espérer de ce côté. Comment survivre ?
L. & L.

