Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki] — Οδός Ονείρων [Odós oneíron]
Οδός Ονείρων [Odós oneíron] (Rue des rêves) est extrait du spectacle musical éponyme composé par Mános Hadjidakis en 1962. Quatre années plus tard, fuyant le régime des colonels, il s’exile aux États-Unis où il rencontre Fléry Dandonáki, voir le billet précédent.
L’enregistrement que voici (je n’en ai pas la date) est donc postérieur à 1970.
Οδός Ονείρων [Odós Oneírōn] / Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki], chant ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis], paroles et musique.
Οδός Ονείρων
Κάθε κήπος έχει
μια φωλιά για τα πουλιά.
Κάθε δρόμος έχει
μια καρδιά για τα παιδιά.Μα κυρά μου εσύ,
σαν τι να λες με την αυγή
και κοιτάς τ’ αστέρια
που όλο πέφτουν σαν βροχή.Δως μου τα μαλλιά σου
να τα κάνω προσευχή,
για να ξαναρχίσω
το τραγούδι απ’ την αρχή.Κάθε σπίτι κρύβει
λίγη αγάπη στη σιωπή.
Μα ένα αγόρι έχει
την αγάπη για ντροπή.
Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). Οδός Ονείρων [Odós Oneírōn] (1962). Source : http://www.stixoi.info.Rue des rêves
Chaque jardin a
Un nid pour les oiseaux.
Chaque rue a
Un cœur pour les enfantsMais toi ma chérie
Que peux-tu-dire à l’aube
Quand tu regardes les étoiles filantes
Qui tombent inlassablement comme la pluieDonne-moi tes cheveux
Que j’en fasse une prière
Pour recommencer
Le chant à zéroChaque huis cache
Un peu d’amour dans le silence
Mais il y a un garçon
Qui considère l’amour comme une honte.
Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). Rue des rêves (1962). Source de la traduction : http://www.stixoi.info.
Autre version, également magnifique, par cette autre grande voix grecque, Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou] (quatre chansons pour le prix d’une, la dernière est spelndide) :
Οδός Ονείρων [Odós Oneírōn] / Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], chant ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis], paroles et musique.
Avec en prime : Η μαύρη Φόρντ [Ī mávrī Fórd] ; Οι αδελφές Τατά [Oi adelfés Tatá] / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis], paroles et musique. Πάει έφυγε το τρένο [Páei éfyge to tréno] / Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos], paroles ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis], musique.
L. & L.
Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki], voix grecque
![Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki] Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki]](https://jepleuresansraison.com/wp-content/uploads/2011/11/fleurydandonaki02.jpg?w=600)
Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki] (1937-1998)
Il y a encore une semaine je ne connaissais rien d’elle, jusqu’à son existence. Ce n’est pas que je la connaisse aujourd’hui, mais il y a du moins de quoi commencer à susciter l’intérêt. Il suffit de l’entendre. Il suffisait de l’entendre dans O Μεγάλος Ερωτικός [O Megálos Erōtikós], ce cycle de chants d’amour composé par Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis] sur des poèmes de divers auteurs, dont Jours de 1903 de Cavafy.
Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki] (1937-1998) — ce nom est parfois transcrit Fleury Dandonaki –, est une de ces grandes voix féminines que la Grèce semble engendrer par dizaines. On peut consulter sa notice dans Wikipédia à condition de lire le grec, ou comme moi se contenter de la très poétique traduction automatique de ladite notice et de ce billet d’un blog appelé Skip the Greek.
On apprend qu’ayant émigré aux États-Unis le temps d’y conduire des études littéraires, elle y mène également une activité d’actrice, et secondairement de chanteuse. C’est pourtant à l’occasion d’un remplacement dans la comédie musicale Jacques Brel is alive and well and living in Paris de Mort Shuman, en 1970 dans un théâtre de New York, que sa carrière véritable prend son essor. Mános Hadjidakis, assistant à l’une des représentations du spectacle, en est ébloui. Il en fera sa muse.
Elle s’est éteinte à l’âge de 60 ans seulement, d’une mort difficile, folie, cancer, oubli.
Dans cet enregistrement de 1971, on l’entend accompagnée au piano par Mános Hadjidakis dans un arrangement de Αντιλαλούνε τα βουνά [Antilaloúne ta vouná] (Les montagnes me font écho), un rebétiko de 1947 de Vassílīs Tsitsánīs (texte et traduction ci-dessous ; la 2e strophe n’est pas chantée, le refrain est intercalé entre les 2e et 3e vers de la 3e strophe) :
Αντιλαλούνε τα βουνά [Antilaloúne ta vouná] / Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Dandonáki], chant ; Βασίλης Τσιτσάνης [Vassílīs Tsitsánīs], paroles et musique ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidakis], piano. 1971.
Αντιλαλούνε τα βουνά
Αντιλαλούνε τα βουνά,
σαν κλαίω εγώ τα δειλινά
περνούν οι ώρες θλιβερές
σ’ ένα παλιό ρολόι
κι εγώ τους αναστεναγμούς
τους παίζω κομπολόιΑντιλαλούνε τα βουνά,
σαν κλαίω εγώ τα δειλινάΕμπάφιασ’ απ’ τα ντέρτια μου
κι απ’ τα πολλά σεκλέτια μου
κουράγιο είχα στη ζωή,
μα τώρα που σε χάνω
θα είναι προτιμότερο για μένα να
πεθάνωΑντιλαλούνε τα βουνά,
σαν κλαίω εγώ τα δειλινάΣτενάζω απ’ τις λαβωματιές
κι απ’ τις δικές σου μαχαιριές
λαβωματιές με γέμισες
και μ’ έφαγαν οι πόνοι
και στη φωτιά που μ’ έριξες,
τίποτα δε με σώνει
Βασίλης Τσιτσάνης [Vassílīs Tsitsánīs] (1915-1984). Αντιλαλούνε τα βουνά [Antilaloúne ta voudá] (1947). Source : http://www.stixoi.info.Les montagnes me font écho
Les montagnes me font écho
Le soir lorsque je pleure
Les heures sombres s’écoulent
Sur une horloge fatiguée
Et j’égrène mes soupirs
Comme sur un chapelet.Les montagnes me font écho
Le soir lorsque je pleure.Je n’en peux plus de ma souffrance
Ni de mes tourments infinis
J’avais foi en la vie
Mais puisque je te perds
Il ne me reste
Qu’à mourir.Les montagnes me font écho
Le soir lorsque je pleure.Je gémis sous tes blessures
Sous tes coups de poignard
Je ne suis plus que blessure
Éperdue de douleur
Et de cette fournaise où tu m’as jetée
Nul ne peut me sauver.
Βασίλης Τσιτσάνης [Vassílīs Tsitsánīs] (1915-1984). Les montagnes me font écho (1947). Traduction L. & L., à partir de la traduction italienne publiée dans : http://www.stixoi.info et de la traduction anglaise publiée dans : Dalaras Internet Community, l’une et l’autre consultées le 20 novembre 2011.
Par comparaison, écoute l’extraordinaire interprétation faite de ce même rebétiko par la grande Sotiría Béllou (voir Le fado des étrangers. 4, La Grèce (4)), dans un style évidemment beaucoup plus proche de l’original :
Αντιλαλούνε τα βουνά [Antilaloúne ta vouná] / Σωτηρία Μπέλλου [Sotiría Béllou], chant ; Βασίλης Τσιτσάνης [Vassílīs Tsitsánīs], paroles et musique.
L. & L.
Stupéfiante révélation : mon coiffeur
est argentin, né à Buenos Aires — la plus belle ville du monde, dix fois plus de choses à voir qu’à Paris, mais incroyable ! — de mère argentine (c’est le mot qu’il a dit) et de père mapuche.
En effet les yeux sont indiens, oui, et le visage aussi. Ce qui n’est pas en faveur de la conjecture qu’il le soit c’est le châtain clair des cheveux. Je l’ai cru anglais la première fois, au point même d’entendre une pointe d’accent.
Il croyait que le mot porteño s’appliquait aux habitants de toute capitale du monde ; que les Argentins désignaient ainsi aussi bien les Madrilènes, voire les Parisiens, les Moscovites ou les Cairotes, que les gens de Buenos Aires. C’est sa patiente (espagnole je crois) qui l’a détrompé.
Quant à moi, le jeune Cambodgien qui me coiffait jusqu’à l’été ayant disparu de la boutique, je me trouvais entre les mains d’une jeune femme fort brune. Péruvienne par son père, la conversation générale la portait à le dévoiler.
N’ayant d’ascendance que bretonne, encore que certains dans ma famille allèguent parfois un filet de sang espagnol mais il n’y a pas à le croire, je n’ai rien dit. Sinon que je connaissais Buenos Aires, une ville qui me plaît beaucoup à moi aussi.
En l’honneur des Quechuas, des Mapuches et des autres Indiens, cette milonga (une musique uruguayenne) de l’incomparable Atahualpa Yupanqui, qui est venu mourir tout près d’ici, à Nîmes, au cours d’une tournée.
Cencerro / Atahualpa Yupanqui, paroles, musique, chant et guitare. Lieu et date de la captation inconnus.
L. & L.
Κωνσταντίνος Καβάφης — Μέρες του 1903
Autres yeux incomparables, ceux-ci égyptiens probablement. Perdus eux aussi, il y a plus d’un siècle de cela.
Jours de 1903
Je ne les ai plus retrouvés — eux que j’aurai si vite perdus…
les yeux pleins de poésie, la pâleur du visage
dans la nuit qui gagnait la rue…Je ne les ai plus retrouvés — eux que le hasard seul m’a donnés,
et dont je me suis si facilement détaché
pour les désirer ensuite avec angoisse.
Les yeux pleins de poésie, cette pâleur du visage,
ces lèvres-là, je ne les ai plus retrouvées.
Kōnstantínos P. Kaváfīs (1863-1933). Jours de 1903 (1917). Traduction Dominique Grandmont.
Μέρες του 1903
Δεν τα ηύρα πιά ξανά – τα τόσο γρήγορα χαμένα…
τα ποιητικά τα μάτια, το χλωμό
το πρόσωπο… στο νύχτωμα του δρόμου…Δεν τα ηύρα πιά – τ’ αποκτηθέντα κατά τύχην όλως,
που έτσι εύκολα παραίτησα
και που κατόπιν με αγωνίαν ήθελα.
Τα ποιητικά τα μάτια, το χλωμό το πρόσωπο,
τα χείλη εκείνα δεν τα ηύρα πιά.
Κωνσταντίνος Π. Καβάφης (1863-1933). Μέρες του 1903 (1917). Source : Ιθάκη = Ithaka : A Tribute to Constantine P. Cavafy
Ne pas pouvoir entendre, ayant pourtant le poème sous les yeux, la sonorité et le rythme de la langue grecque faute de pouvoir la lire et la comprendre (c’est mon cas) : c’est aussi une perte. Par bonheur Jours de 1903 a été mis en musique par Mános Hadjidákis (Μάνος Χατζιδάκις), au sein du cycle O Μεγάλος Ερωτικός [O Megálos Erōtikós], connu aussi sous le titre Magnus Eroticus (1972) :
Μέρες του 1903 [Méres tou 1903] / Δημήτρης Ψαριανός [Dimítris Psarianós], chant ; Κωνσταντίνος Π. Καβάφης [Kōnstantínos P. Kaváfīs], poème ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis], musique.
L. & L.
Jours de 1903, dans la traduction de Dominique Grandmont est disponible dans :
Kaváfīs, Kōnstantínos P. (1863-1933)
En attendant les barbares et autres poèmes (Gallimard ; 2003)
En attendant les barbares : et autres poèmes / Constantin Cavafis ; préface, traduction et notes de Dominique Grandmont. – [Paris] : Gallimard, 2003. — 323 p. : couv. ill. ; 18 cm.
(Collection Poésie ; 386)
ISBN 2-07-030305-5
Lula Pena — Fria claridade
Une autre version de Fria claridade, celle de la plus émouvante des chanteuses contemporaines, Lula Pena — plus fadiste que bien des fadistes.
Fria claridade / Lula Pena, chant et guitare ; Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique. Capté au Café Maxime, Lisbonne.
L. & L.
Amália Rodrigues, Pedro Homem de Mello — Fria claridade
Je suis arrivé de Montpellier vêtu pour le froid, la pluie, l’obscurité dans laquelle cette ville est ensevelie depuis des jours. Une tristesse interminable qu’on porte en soi parce qu’elle vous a gagné ; qu’elle s’est infiltrée en vous comme une maladie nosocomiale.
Mais Toulouse, indifférente à sa lointaine voisine, baigne dans une clarté heureuse et tiède, à peine refroidie dans certaines rues par des rafales d’autan sans malice.
Fria claridade / Amália Rodrigues, chant ; Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique. RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 1967.
Fria claridade
No meio da claridade
Daquele tão triste dia
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conheciaEntão passaram por mim
Dois olhos lindos, depois
Julguei sonhar, vendo enfim
Dois olhos, como há só doisEm todos os meus sentidos
Tive presságios de adeus
E aqueles olhos tão lindos
Afastaram-se dos meusAcordei, a claridade
Fez-se maior e mais fria
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conhecia
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Fria claridade.Froide clarté
Au cœur de la clarté
De cette si triste journée
Grande grande était la ville
Et personne qui me connaisseAlors me traversèrent
Deux yeux profonds et beaux
J’ai cru rêver les avoir vus
Ces yeux incomparablesJ’ai perçu de tout mon être
Les présages de l’adieu
Et ces yeux si beaux
Se sont éloignés des miensLe rêve passé, la clarté
S’est faite plus vive et plus froide
Grande grande était la ville
Et personne qui me connaisse
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Fria claridade. Traduction Lili & Lulu.
J’ai raté la traduction, ça ne me vient pas bien.
Fria claridade est un fado constitué par Amália Rodrigues à partir d’un poème de Pedro Homem de Mello, sur la Marcha de José Marques do Amaral (appelée aussi Fado marcha do Zé Marques do Amaral), à l’occasion d’un enregistrement réalisé en 1951. Elle raconte dans sa biographie (Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, Contexto, 1987) avoir fait cela sans l’autorisation du poète, et être à moitié morte de frayeur lorsque, le forfait accompli et le disque publié, on lui dit qu’il cherchait à la joindre au téléphone. Preuve qu’elle n’avait pas la conscience tranquille, mais Pedro Homem de Mello était enchanté du fado et de l’interprétation d’Amália, au point d’écrire à son intention Quando os outros te batem, beijo-te eu (enregistré en 1956).
Il va sans dire que pour Pedro Homem de Mello, les « yeux incomparables » sont ceux d’un homme.
Amália a de nouveau enregistré Fria claridade en 1967 (album Fados 67) : c’est cette version qui est ici entendue. Vidéo de médiocre qualité.
L. & L.
La Douarneniste
Je ne donne pas signe de vie depuis déjà quelque temps : ce n’est pas que je sois fâché, du moins pas contre toi. C’est que toute la vie disponible était engagée ailleurs : je finis de déménager.
Déménager est une entreprise déconcertante, angoissante, épuisante. Tu me trouverais désaxé.

Entre les livres encore non rangés le Senhora da noite de Mísia, acheté hier, que je n’ai pas encore pu écouter.
Le nouvel appartement est plus petit que l’ancien, cela de beaucoup. Un 3 pièces banal dans un immeuble de 1956, 3e étage sans ascenseur — et sonore avec ça. Mais lumineux, avec une vraie cuisine où on peut tout faire. Il me plaît, il m’est sympathique. (J’aurai peut-être changé d’avis avant Noël.)
Pour lui j’ai quitté un grand rez-de chaussée cossu, des sols superbes, carreaux de ciment peints, parquet splendide, donnant sur un petit jardin. Mais très sombre et accablé d’une propriétaire infernale, selon moi à demi timbrée. Je m’y sentais cerné, je ne pouvais pas y vivre. Je l’appelais le terrier.
Je ne crois pas en avoir fait de photos. Seulement celle-ci avant de partir :
La Douarneniste dans la cuisine du terrier.
L. & L.
Les cris de quelqu’un qui ne veut pas
Je ne sais pas comment était Marguerite Duras dans le quotidien, insupportable probablement. Cependant il y a cet humour qui se manifeste au détour de ses écrits, et qui était peut-être aussi un trait de sa personnalité ; cet humour qui est fait de déclarations subites telle que celle-ci :
Ce qui m’étonne, c’est que tout le monde n’écrive pas. J’ai une admiration secrète pour les gens qui n’écrivent pas. J’ai une admiration secrète pour les gens qui n’écrivent pas, et aussi, bien sûr, pour ceux qui ne font pas de films.
Marguerite Duras (1914-1996) & Michelle Porte. Les lieux de Marguerite Duras (1977). Éditions de Minuit, 1984. P. 11.
J’adore ça. Parce qu’on ne peut pas établir clairement si l’humour réside seulement dans l’effet de surprise ménagé par la teneur de ce type de saillies, ou bien aussi dans l’hypothèse qu’elle soit sincère. Qu’elle ait réellement « une admiration secrète pour les gens qui n’écrivent pas » et « pour ceux qui ne font pas de films ».
Elle dit ça au cours d’un entretien avec Michelle Porte, entretien filmé dans la maison de Neauphle-le-Château puis transcrit dans ce livre, Les lieux de Marguerite Duras (1977). Une maison, un homme ne peut pas l’habiter, c’est ce qu’elle dit. Un homme peut passer dans la maison, y avoir ses affaires, y manger, y dormir, mais pas l’habiter, jamais être en connivence avec elle. Une femme si, parce que la maison est autour des êtres (des femmes donc, à ce qu’on suppose) comme les femmes sont autour des enfants qu’elles abritent dans leur ventre, ou qu’elles y ont abrités. On en déduirait presque que les femmes qui n’ont pas enfanté forment une catégorie d’homme. Presque.
Je lisais ce livre dans le train l’autre soir, entre Montpellier et Toulouse. Et cette séquence-là m’a remis en mémoire un fado, un des premiers dont j’ai eu connaissance, il y a longtemps, vers 1980. Il se trouvait sur un disque, un 33 tours, que j’avais acheté aux puces de Saint-Ouen. C’était du fado de Coimbra, par un chanteur nommé Germano Rocha dont j’ignorais tout. Je pense que je ne savais pas non plus ce qu’était le fado de Coimbra. Ce disque était très beau ; je l’ai perdu.
Le fado auquel j’ai pensé dit ceci, de mémoire : « Já fui moço, já sou homem, só me falta ser mulher », « J’ai été garçon, à présent je suis homme, il ne me manque que d’être femme » (José Afonso. Tenho barco, tenho remos).
Duras parle de l’enfantement. Et tout à coup son point de vue est celui de l’enfant qui naît, qui sort de l’abri — enfin qu’on arrache à cet abri.
Le premier signe de vie, c’est le hurlement de douleur. Vous savez, quand l’air arrive dans les alvéoles pulmonaires de l’enfant, c’est une souffrance indicible, et, la première manifestation de la vie, c’est la douleur.
M. P. :
C’est le cri.
M. D. :
Plus qu’un cri, vous savez. C’est des cris d’égorgé, des cris de quelqu’un qu’on tue, qu’on assassine. Les cris de quelqu’un qui ne veut pas.
Marguerite Duras (1914-1996) & Michelle Porte. Les lieux de Marguerite Duras (1977). Éditions de Minuit, 1984. P. 23.
Ça semble outré ce qu’elle dit. Mais non. Je crois que c’est très juste. Tout ce qu’elle dit, chacune de ces phrases-là. C’est une horreur de naître. Pour rien au monde je ne voudrais revivre ça.
Voilà aussi ce que j’aime chez Duras, cette capacité à dire ces choses-là, crûment et dans une sorte de poème spontané, génial.
Je te laisse avec cet autre fado de Coimbra, chanté encore par Germano Rocha et dansé par Pina Bausch. « Tes yeux ne sont pas tes yeux, ce sont deux Avés d’un chapelet d’amertume que je récite tous les jours. »
Pina Bausch danse sur Os teus olhos / Germano Rocha, chant ; Ensemble de Coimbra, ensemble instrumental ; paroles et musique traditionnelles.
Os teus olhos não são teus
São duas Avé-MariasDum rosário de amarguras
Que eu rezo todos os diasOs teus olhos não são teus
Desde o dia em que te viOs teus olhos são os meus
Que os meus cegaram por ti
L. & L.
Duras, Marguerite (1914-1996)
Porte, Michelle
Les lieux de Marguerite Duras (1977)
Les lieux de Marguerite Duras / Marguerite Duras, Michelle Porte. — Paris : Éditions de Minuit, 1984. — 103 p.-[8] f. de planches : ill. ; 19 cm.
ISBN 2-7073-0203-1
Puisque c’est ça
je crois que je vais voter pour Eva.
Dine øyne / Kari Bremnes, chant ; Edvard Munch, paroles ; Ketil Bjørnstad, musique.
Stå op på Tuen så kan jeg se ind i dine øine
Du er høiere end jeg – jeg står op på Tuen,
så jeg kan se ind i Dine øineHvor bleg Du er i maaneskinnet og hvor
Dine øine er mørke – De er så store at de
dækker halve himmelen – Jeg kan næsten
ikke se Dine træk – men jeg skimter Dine
hvide tænder når de smiler –Jeg fryser lidt – og hvor mørk skoven er –
Ser Du ikke et Dyr derinde – er det en sten
– eller et hoved – et slangehoved– Jeg føler Du smiler
Når vi står sånn – og mine øine ser inn i Dine
store øine – i det blege maanelys – ved Du
da – fletter fine hænder usynlige tråde – der
bindes om mit hjerte – ledes fra mine øine –
gjennom Dine store mørke øine – ind om
Dit hjerte – Dine øine er store nu – De er
så nær meg – De er som to store mørke
Himmeler
Edvard Munch (1863-1944)
L. & L.
António Zambujo — Arraial
La vidéo, qui n’est pas très bonne, date probablement de quelque temps déjà. Le Sr. Vinho où elle a été prise est la maison de fado de Maria da Fé. António Zambujo s’y produit, de même qu’Aldina Duarte et d’autres.
Arraial figure sur le premier album d’António Zambujo (O mesmo fado, Ocarina 2002), actuellement indisponible. Paroles et musique de João Ferreira-Rosa, connu pour ses opinions monarchistes, qu’il exprime jusque dans ses fados, parfois d’un anti-républicanisme véhément.
Arraial / António Zambujo, chant, guitare ; João Ferreira-Rosa, paroles et musique. Capté au Sr. Vinho, Lisbonne.
Arraial
Acabou o arraial
folhas e bandeiras já sem cor
tal qual aquele dia em que chegaste
tal qual aquele dia meu amor
Para quê cantar se longe já não ouves
o nosso canto ainda está na fonte
o nosso sonho nas estrelas do horizonteAinda nasce a lua nos moinhos
ainda nasce o dia sobre os montes
ainda vejo a curva do caminho
ainda os mesmos sons, as mesmas fontesSabes meu amor não estou sozinho
pelas salas do silêncio em que te escuto
abro as janelas ainda cheira a rosmaninho
vejo-me ao espelho
ainda vejo luto.
João Ferreira-Rosa. Arraial (1975)La fête
La fête est finie
Feuilles et drapeaux déjà sans couleur
Comme ce jour où tu es apparu[e]
Comme ce jour-là mon amour.
Pourquoi chanter, tu es loin tu n’entends plus
Notre chanson est encore dans la source
Notre rêve dans les étoiles à l’horizon.La lune se lève encore sur les moulins
Le jour se lève encore sur la montagne
Je vois encore la courbe du chemin
Toujours les mêmes bruits, les mêmes sourcesTu sais mon amour, je ne suis pas seul
Dans le silence de ces pièces où je t’écoute
J’ouvre les fenêtres, le parfum du romarin monte encore
Je me vois dans le miroir
C’est encore le deuil que je vois.
João Ferreira-Rosa. Arraial (La fête). Trad. Lili & Lulu.
L. & L.

