2012, l’an de l’huître
Ce mot, huître, est l’un des plus étonnants de la langue française. Cette diphtongue ui, propre au français, incompréhensible. Pourquoi s’est–elle produite, alors que les autres langues romanes ont conservé le o du latin et du grec — ostra, ostrica ? Un cahot peut-être au moment de l’enregistrement du mot dans le dictionnaire, ou un sanglot à l’instant précis où il était prononcé pour la première fois.
Encore que non, je ne crois pas à la théorie du sanglot. Le mot huître porte en lui une forme de grâce souriante due à l’accent circonflexe placé sur le i. Mais la perfection de sa première syllabe vient buter sur une fin chaotique, sans couleur, presque sans possibilité d’articulation, de sorte que le mot huître est doté, aussi, de quelque chose de mystérieusement indéchiffrable.
J’ai pris le train assez tôt ce matin, à la gare d’Évreux. La nuit a été glaciale, le haut de la cathédrale émergeait à peine d’une vapeur froide qui stagnait encore dans le creux de la ville. Sur la vallée de la Seine, les champs, les toits, les monticules normands, s’était déposée une pellicule de givre, la brume estompait le paysage, le faisant
plus pur,
plus proche.
Aux abords de Paris tout avait disparu, et ces villes dont on donne les noms parfois dans les journaux, Mantes, Poissy, Sartrouville, sont passées dans la lumière éclatante de ce samedi.
Je ne peux pas dire comment était le concert de Lula Pena, vendredi 13 janvier, Évreux. Elle, elle apparaît avec sa guitare, il y a sa voix, naturelle, à découvert, le balancement du corps et de la parole chantée, le souffle, l’élan, l’élan de l’autre, la perle de l’autre, la perle de l’huître, quanto é doce, quanto é bom, il n’y a pas de début ni de fin ; si ce n’est que le théâtre impose son protocole, le spectacle commence à telle heure, et arrive un moment où l’artiste sort de scène. Mais dans le cas de Lula c’est plutôt comme si la vie avait fait qu’on se soit trouvés pendant un moment au même endroit, face à face. Et pendant ce moment-là il y a eu les sept actes de Troubadour.
Plus un.

Plus encore un, en dehors du théâtre, nous n’étions plus que quatre : Lula, deux lecteurs de ce blog, et moi. On parlait d’huîtres, de péninsules, de verres à soie, à soi.
L. & L.
António Zambujo à Toulouse, 6 janvier 2012
Cette salle bleue de l’espace Croix-Baragnon, qui est petite, était remplie à peine au tiers, on aurait pu se compter. Mauvaise date, trop proche des fêtes de fin d’année ? Absence de promotion ?
Pas d’accueil du public, ni de présentation des artistes, contrairement à ce qui s’est fait lors les concerts de Lucilla Galeazzi l’an dernier et d’autres auxquels j’ai assisté dans cette salle : à peine le minimum syndical.
De pareilles circonstances, moi ça me met mal à l’aise en tant que spectateur, me retenant de m’abandonner complètement au spectacle.
António Zambujo entre en scène, d’abord seul, avec sa guitare. Il dit Bonsoir, avec ce r un peu appuyé parce que pour un Portugais ce n’est pas naturel de le grasseyer à la fin d’un mot, prend son inspiration pour attaquer le premier morceau ; un grésillement intempestif survient à ce moment précis, il reste en apnée le temps que le silence revienne, puis entame Fui colher uma romã, chanson traditionelle de l’Alentejo dont il est natif.
Apparition de Bernardo Couto (guitare portugaise) et Ricardo Cruz (contrebasse) pour le fado Loucura (« Sou do fado, como sei… ») qui convient si bien à Zambujo. Toujours ces problèmes de son, d’équilibre entre les différents instruments et la voix, qui auront gâché le premier quart du concert, sans parler de l’éclairage : bombardé par un projecteur qui l’atteignait au sommet de la tête l’excellent Bernardo Couto, le visage déformé par l’ombre de sa propre chevelure paraissait fantomatique (mais quand même, n’a-t-il pas un peu grossi ?)
En dehors des deux premiers morceaux, l’ensemble de ce qui a été chanté et joué provenait des deux derniers albums, Outro sentido (Amor de mel amor de fel, Eu já não sei, Quando tu passas por mim, Lábios que beijei, Nem às paredes confesso, Fadista louco) et Guia (Guia, Apelo, Não me dou longe de ti, A tua frieza gela, Readers Digest, Zorro, Barroco tropical, Fado da vida bela), les trois musiciens déjà cités recevant le renfort de José Conde (clarinette) et de Jon Luz (cavaquinho).
Ce qui frappe dans les concerts d’António Zambujo, outre la maîtrise vocale du chanteur qui ne se dément pas, c’est la grande complicité qui unit les musiciens. António Zambujo, un être extrêmement sympathique, installe cette atmosphère-là. Souvent ils se parlent entre eux, ils plaisantent — mais jamais au détriment du public, le chanteur ne s’en éloignant pas un seul instant, expliquant au besoin ce qui se passe entre eux. Complicité musicale aussi, plus forte encore que lors du précédent concert auquel j’ai assisté, à l’été 2010.
Sourire irrésistible, grimaces (dont une effrayante au moment d’évoquer le Benfica dans Zorro), amabilité facétieuse (« Vive Toulouss ! » « … ter mulher fiel, filhos, fado, anel, e lua de mel em Toulouss » dans Readers Digest : « avoir une femme fidèle, des gosses, du fado, bague au doigt et lune de miel à Toulouse »), voilà comment António Zambujo fait face à l’adversité de cette salle clairsemée — mais chaleureuse.
Présentant le dernier morceau (un avant-goût du 5e album, prévu pour avril ?), il rend hommage aux trois personnages selon lui les plus importants dans l’histoire du fado : Amália Rodrigues, « parfaite en tout », Armandinho (1891-1946), souvent considéré en effet comme le plus grand joueur de guitare portugaise que le fado ait connu, et Alfredo Marceneiro. C’est sur un fado composé par ce dernier (Marcha do Marceneiro) que se clôt le concert. En voici une version par le prodigieux Marceneiro lui-même, sur le poème Amor é água que corre :
Amor é água que corre / Alfredo Marceneiro, musique et chant ; Augusto de Sousa, paroles.
L. & L.
Lula Pena en France le 13 janvier
Pena a deux sens en portugais : à la fois peine et plume, comme dans le fado As penas qui sans cesse joue sur cette ambivalence.
Lula aussi se trouve dans le dictionnaire : c’est un calamar.
Oui, et alors, c’est quoi ce lacanisme à la gomme ?
Alors la Conserveira de Lisboa (Conserverie de Lisbonne) a édité en 2010 une boîte à l’intérieur de laquelle s’en trouvent deux autres : une boîte de conserve de calamars à l’encre (lulas com tinta em conserva) et une boîte à musique (caixinha de música) qui joue un air composé par Lula Pena :
le lancement s’étant effectué avec la participation de Lula elle-même, en personne :
Lula Pena est une artiste extrêmement singulière.
Selon moi, et bien qu’elle n’emploie aucun des moyens formels du fado dans l’interprétation (ni la technique vocale, ni l’instrumentarium), que son chant soit dans le murmure plus que dans la puissance et que son répertoire puise à bien des sources, elle est une des plus émouvantes fadistes actuellement en exercice. Je dis une des fadistes parce que la langue française est ainsi faite, mais je veux dire une des plus grandes parmi tous les fadistes, femmes ou hommes.
Un des lieux communs du fado est qu’on naît fadiste, et qu’à moins de ça il n’y a rien : on chantera ce qu’on voudra, ce ne sera jamais du fado. Ou alors si, ce sera du fado — peut-être. Mais le fado n’adviendra pas, selon cette autre formule souvent entendue : o fado acontece, le fado advient.
De ce point de vue Lula Pena est comme Amália : leur expression, à l’une et à l’autre, est fado ; dans le chant, celui qu’elles choisissent de donner, même si c’est — pour Lula Pena — Luna Tucumana d’Atahualpa Yupanqui, ou « Eu quero a Rosa Rosa … Just to love And be loved In return … You’ve got pollen on your nose, Where’ve you been? Where’ve you been? » (successivement de Lula Pena, Eden Ahbez et Mirah, fragments enchaînés dans l’acte VII de Troubadour, l’album de 2010), ou encore une chanson traditionnelle alentejane qui dit que l’amour qu’on a se trouve sur l’autre rive du fleuve et que le bateau reste à quai :
Ribeira vai cheia e o barco não anda
Tenho o meu amor lá da outra banda,
Lá na outra banda e eu cá deste lado
Ribeira vai cheia e o barco parado
Pour Amália c’est une chanson italienne, mettons Canzone per te de Sergio Endrigo, ou espagnole (El toro y la luna, ou autre). Ou Quando eu era pequenina, traditionnel de sa région d’origine, Beira Baixa, ou même, au fond, les compositions d’Alain Oulman, qui formellement n’étant pas des fados ne le deviennent que portés par l’artiste qui a le fado en soi.
Senhora do Almortão / Lula Pena, chant et guitare ; paroles et musique traditionnelles
Et ce sont aussi des fados véritables, As penas, Libertação, Lago, Fria claridade, diamants qui sont passés de l’une à l’autre, resplendissant chaque fois d’un éclat incomparable.
Lula Pena est à Évreux la semaine prochaine, c’est son seul concert prévu en France. Quant à moi, bien qu’il me faille pour cela traverser tout le pays, j’y vais.
(Au passage, chère Scène nationale d’Évreux, lorsqu’on reproduit [ici] des phrases qu’on a trouvées là ou là, on n’oublie pas les guillemets, ni la citation de la source, merci.)
L. & L.
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Lula Pena en concert
Vendredi 13 janvier 2012, 20h30
Évreux (27 – Eure) – Scène nationale Évreux-Louviers
Le Cadran
Palais des congrès du Grand Évreux – Boulevard de Normandie
27000 Évreux
Tél : +33 (0)2 32 78 85 25
7 € à 18 € (prix indicatif)
Voir ce concert sur le site du théâtre
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Pena, Lula
Troubadour (2010)
Troubadour / Lula Pena, chant, guitare. — Lisboa : Mbari, 2010.
Mbari 09.
Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Télécharger sur Amazon, Fnac
Cette année-là
2012. Tu le sais, elle pourrait être la dernière du monde, c’est ce qu’on dit.
Ce qu’il faudrait c’est qu’elle soit palpitante et amusante.
Comme je reviens de Spolète (en Ombrie), et qu’à l’été 2004, pendant le Festival des deux mondes, j’ai visité dans cette ville une exposition … Voilà : c’était une exposition sur le travail d’Emanuele Luzzati (1921-2007) — extraordinaire dessinateur et illustrateur génois –, en relation avec les opéras de Rossini et de Mozart pour lesquels il a créé des décors. On circulait parmi ceux réalisés pour La flûte enchantée notamment, et peut-être aussi pour Le barbier de Séville et Le Turc en Italie de Rossini, je n’en suis plus certain.
Une salle était consacrée aux films d’animation auxquels il a collaboré, comme cette étincelante Sinfonia de La pie voleuse :
La gazza ladra. Sinfonia / musica di Gioacchino Rossini ; una produzione di Emanuele Luzzati ; soggetto e sceneggiatura di Gianini e Luzzati ; animazione e fotografia di Giulio Gianini ; disegni di Emanuele Luzzati ; orchestra diretta da Arturo Basile. 1965.
Un enchantement.
Comme la dernière année du monde ?
C’est ce rêve qu’il faut faire.
L. & L.
Spoleto (Umbria, Italia) — Spolète (Ombrie, Italie). 31 décembre 2011
Amália & Camões. 3. Erros meus
Fait suite à : Amália & Camões. 1
et à : Amália & Camões. 2. Dura memória
Os poetas pertencem ao povo: eu sou do povo!
Les poètes appartiennent au peuple : moi je suis du peuple !
Amália Rodrigues en 1965.

Affiche de Com que voz, film documentaire de Nicholas Oulman (2009), consacré à son père Alain Oulman et à la collaboration de celui-ci avec Amália Rodrigues.
1965 au Portugal : le pont suspendu sur le Tage est en cours de construction, il sera achevé l’année suivante et baptisé Pont Salazar (Amália Rodrigues est invitée à chanter lors des cérémonies de l’inauguration). En février Humberto Delgado, officier de l’armée de l’air portugaise et principale figure de l’opposition à Salazar, est abattu par la PIDE en Espagne, près de la frontière. Candidat malheureux aux élections présidentielles truquées de 1958 à la suite desquelles il s’exile au Brésil puis en Algérie, instigateur en 1962 d’un coup d’état qui tourne court, il rentrait au Portugal.
Les guerres coloniales battent leur plein en Afrique, mais bernée par la censure d’État qui frappe la presse, la majorité des Portugais n’a aucune idée de ce qui se passe réellement, ignorant que leur pays est en guerre, croyant à de simples attaques terroristes. C’est ce qui leur est dit.
Les Rolling Stones chantent (I can’t get no) satisfaction ; France Gall Poupée de cire poupée de son.
Le disque 45 tours intitulé Amália canta Luís de Camões est publié cette année-là, 1965 (en février ?).
Trois poèmes du « grand poète national » y figurent, tous mis en musique par Alain Oulman (1928-1990) : deux sonnets (Dura memória et Erros meus) avec accompagnement de guitare portugaise et de guitare classique et de discrets rehauts de piano pour le premier, et une chanson avec« mote » et « voltas » (Lianor), desservie par un arrière-plan orchestral aussi malencontreux qu’inattendu.
Les deux sonnets sont splendides.
Cependant, qu’une chanteuse de fado s’autorise à mettre Camões à son répertoire en scandalise plus d’un, tant dans les milieux intellectuels que dans celui du fado, pour des raisons contraires.
La polémique fait la une du Diário Popular du 23 octobre 1965 (« Amália canta Camões: acha bem? Acha mal? », Amália chante Camões : d’accord ? Pas d’accord ?) et se poursuit dans les pages intérieures. On en voit les fac-similés dans le catalogue de l’exposition As mãos que trago : Alain Oulman 1928-1990 (Lisbonne, Museu do Fado, 2009).
La réponse de l’écrivain José Cardoso Pires, qui pourtant, dans son Lisbonne, livre de bord (1997) n’est pas mal disposé envers Amália, bien au contraire, est d’une grande dureté :
Se for bem cantado, não acho mal. Mas é possivel gostar-se ao mesmo tempo, da cantiga da boa gente e de Luís de Camões? A demagogia barata daquelas e de outras letras cabem no mesmo paladar de um soneto de primeira grandeza? Um texto musical, mesmo da qualidade dos de Alain Oulman, não suporta vícios de voz — penso eu.
À condition que ce soit bien chanté, je n’ai rien contre. Mais est-il possible d’aimer en même temps la Cantiga da boa gente et Luís de Camões ? Est-ce que la démagogie bon marché des paroles de cette chanson et d’autres peut cohabiter dans la même gorge avec un sonnet de première grandeur ? Un texte musical, fût-il de la qualité de ceux d’Alain Oulman, ne supporte pas une mauvaise voix, voilà ce que je pense.
Traduction L. & L..
Cantiga da boa gente est une chanson, en effet regrettable, tirée du film Fado corrido (1964) dans lequel Amália elle-même tenait un rôle, et qui fut un très grand succès populaire.
Côté fadistes, la réponse de la grande Maria Teresa de Noronha :
Mal não acho. Amália pode cantar tudo. Só não concordo que saia do fado. É uma pena que Amália cante espanholadas e coisas semelhantes. Foi a única que podia levar o fado lá fora: foi a única que o não fez. Amália pode cantar tudo — até Camões. Eu não o faria; acho que não é isso o fado. Mas como ela tem cantado tantas coisas…
Je ne suis pas contre. Amália peut tout chanter. Mais je regrette qu’elle s’éloigne du fado. C’est dommage qu’Amália chante des espagnolades et des choses de ce genre. Elle était la seule à pouvoir exporter le fado à l’étranger, elle est la seule à ne pas l’avoir fait. Amália peut tout chanter, même Camões. Moi je ne le ferais pas ; pour moi ce n’est pas ça le fado. Mais comme elle chante tellement de choses…
Traduction L. & L..
D’autres réactions encore, extrêmement virulentes, voire violentes.
Dans le camp des « pour » on trouve sans surprise certains des poètes ayant écrit pour Amália, les plus progressistes : David Mourão-Ferreira, qui qualifie de « magistrales » les interprétations des sonnets, Alexandre O’Neill, qui n’est pas avare d’amabilités envers ses collègues (« isoler un génie dans sa propre gloire, le rendre prisonnier de sa propre complexité, le tuer à petit feu dans l’hôpital des grammairiens ou dans la somnolence des sessions solennelles, ce sont des pratiques de sociétés de benêts »), et bien sûr Alain Oulman.
Quant à Amália, interrogée elle aussi, sa réponse la voici :
Eu não sei. Camões é que devia achar mal. Cantei os versos — porque gostei deles! Os versos que os poetas escrevem são para ser cantados e conhecidos. Os poetas pertencem ao povo: eu sou do povo!
Moi je ne sais pas. Ce serait à Camões de le dire. J’ai chanté ces poèmes parce qu’ils me plaisaient. Les vers que les poètes écrivent, il faut les chanter et les faire connaître. Les poètes appartiennent au peuple : moi je suis du peuple !
Traduction L. & L..
Erros meus / Amália Rodrigues, chant ; Luís de Camões, paroles ; Alain Oulman, musique. RTP, 1965.
Erros meus, má fortuna, amor ardente
em minha perdição se conjuraram;
os erros e a fortuna sobejaram,
que para mim bastava o amor somente.Tudo passei; mas tenho tão presente
a grande dor das cousas que passaram,
que as magoadas iras me ensinaram
a não querer já nunca ser contente.Errei todo o discurso de meus anos;
dei causa que a Fortuna castigasse
as minhas mal fundadas esperanças.De amor não vi senão breves enganos.
Oh! quem tanto pudesse que fartasse
este meu duro génio de vinganças!
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente.Mes fautes, un mauvais sort, l’amour ardent
S’étaient ligués dans le but de me perdre;
Les fautes et le sort étaient de trop,
Pour moi l’amour et lui seul suffisait.Tout a passé; mais je sens si présente
L’âpre douleur des choses qui passèrent
Qu’en ma fureur chagrine j’ai appris
À ne vouloir plus jamais être heureux.J’ai perdu tout le cours de mes années;
Le Sort cruel par ma faute a sévi
Contre mes espérances mal fondées.D’amour je n’ai connu qu’illusions brèves.
Si seulement je pouvais assouvir
Mon dur Génie, à force de vengeances!
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente.. Traduction Anne-Marie Quint & Maryvonne Boudoy.
Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?
L. & L.
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Camões, Luís de (1524?-1580)
Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Quint & Boudoy)
Sonnets / Luís de Camões ; choix et traduction d’Anne-Marie Quint ; en collaboration avec Maryvonne Boudoy. — Édition bilingue. — Paris : Chandeigne, 2011. — 109 pages ; 18 cm.
(Bibliothèque lusitane, ISSN 1254-9630)
Réunit 45 sonnets. Traductions françaises en regard des textes originaux portugais.
ISBN 978-2915540-82-6
Noël de crise : Damia — J’suis dans la dèche
Damia (1889-1978). J’suis dans la dèche / Damia, chant ; Raymond Asso et Michel Lukine, paroles ; Léo Poll, musique. 1937.
Le ciel est bas morne, insipide
Et rien ne brille au firmament
Sur le boulevard d’un pas rapide
Les gens passent indifférents
Et moi, je vais la tête vide
Tremblant de froid
Les membres lourds
Courbant le dos, le front livide
Et mon cœur frappe
À grands coups sourds.J’suis dans la dèche
Je n’en peux plus
J’voudrais dormir
J’ai même plus de crèche
J’ai l’cœur tout vide
Les mains toutes rêches
J’suis dans la dèche
Je n’en peux plusJ’ose pas rester dans les lumières
Les gens me r’ gardent d’un air curieux
Et dans le brouillard, les réverbères
Rigolent de tous leurs petits yeux
Faut l’habitude de la mistoufle
Ça s’apprend pas comme ça, d’un coup
J’ai peur du bruit, du vent qui souffle
J’ai peur des hommes
J’ai peur de toutJ’suis dans la dèche
Je n’en peux plus
J’voudrais dormir
J’ai même plus de crèche
J’ai l’cœur tout vide
Les mains toutes rêches
J’suis dans la dèche
Je n’en peux plusJ’m’arrête un peu, les jambes lourdes
Un homme approche,
Comme il fait noir
J’ose tendre la main
Ah, c’que j’suis gourde
I’ m’prend pour une fille de trottoir
Et dans la nuit je pars maudite
Sans savoir où mènent mes pas
La rage au cœur, je vais plus vite
Tiens l’eau qui coule là tout en basElle clapote
Tout doux, tout doux
Ça cogne là dans ma pauv’ caboche
Hop !
Dans la flotte !
Qu’est-ce que ça fout !
Raymond Asso et Michel Lukine. J’suis dans la dèche
Joyeux Noël !
L. & L.
Caro Nanni
Tu sais, je ne sais pas si on pourra aller en Italie cette année, il y a un problème avec l’assurance de la voiture.
Je regardais tout à l’heure Caro diario (Journal intime), le film de Nanni Moretti. Il date de 94, tout ce temps passé c’est comme un abîme… Tu l’as vu ? As-tu remarqué qu’il change de vêtements à chaque scène, Nanni Moretti, même quand il est en voyage dans les îles Lipari ?
J’ai aimé ce film. Bien qu’il parle de lui-même, Nanni Moretti, c’est comme si c’était de moi. (Et donc de toi aussi, probablement.) J’ai déjà vu trois fois la première partie, celle de la divagation dans Rome. Ce quartier de Garbatella, tu le connaissais ? Moi non. Je ne connais pas bien Rome tu sais.
Roma. Quartiere Garbatella, Casa popolare #3, par mcalamelli sur Flickr
La dernière image du film est très belle. C’est lui, son visage à lui, ses yeux qui te regardent et qui t’appellent, mais doucement, un cri quasi silencieux. Ou bien ce sont mes yeux ; ou les tiens.
Je n’ai pas été aussi transporté par Habemus papam (parce qu’il n’y avait pas de vespa, oui tu crois que c’est ça ? Tu l’as vu ?)
L. & L.
Post-scriptum : c’est à peu près réglé pour la voiture !
Amália & Camões. 2. Dura memória
Fait suite à : Amália & Camões. 1

Amália Rodrigues. Une des rééditions en CD de l’ « álbum do Busto » de 1962
C’est à Paris, dans les coulisses de l’Olympia, probablement en 1959, que s’est produite la rencontre entre Amália Rodrigues et Alain Oulman (1928-1990), compositeur et éditeur franco-portugais. Là, avant le tour de chant, cet homme qu’Amália ne connaissait aucunement et qu’elle reçoit cependant, exécute fiévreusement sur un piano la mélodie de ce qui allait devenir Vagamundo dans l’album sans titre de 1962, à la pochette illustrée d’un buste sculpté d’Amália et désigné depuis sous le nom de disco do Busto.
Cette rencontre et cet album marquent une rupture dans la carrière d’Amália. Une rupture nette. Comme si désormais une seconde carrière commençait. Il y a rupture aussi avec l’univers du fado traditionnel, et la portée de cette rupture-là s’étend à l’histoire même du fado : de cette seconde manière d’Amália, plus européanisée, où on entend l’influence de la culture française d’Oulman, est issu le courant le plus abondant du fado contemporain — qui n’est souvent « fado » que parce qu’il se prétend tel. Car pour que le fado advienne, il faut qu’il soit porté par un ou une fadista.
Dès 1961 des fados d’Oulman sont chantés. À la télévision Amália donne celui-ci, Dura memória, dont le texte est constitué d’un sonnet de Camões. Au début de la séquence, on l’entend nommer le compositeur, puis à une question pratiquement inaudible du présentateur, qui se trouve hors du cadre, elle répond avec un haussement d’épaules « estavam num livro », « ils étaient dans un livre ». Ils : les vers, os versos.
Dura memória / Amália Rodrigues, chant ; Luís de Camões, paroles ; Alain Oulman, musique. RTP, 1961.
— E os versos?
— Estavam num livro!
Memória de meu bem, cortado em flores
por ordem de meus tristes e maus Fados,
deixai-me descansar com meus cuidados
nesta inquietação de meus amores.Basta-me o mal presente, e os temores
dos sucessos que espero infortunados,
sem que venham, de novo, bens passados
afrontar meu repouso com suas dores.Perdi nũa hora quanto em termos
tão vagarosos e largos alcancei;
leixai-me, pois, lembranças desta glória.Cumpre acabe a vida nestes ermos,
porque neles com meu mal acabarei
mil vidas, não ũa só, dura memória!
Luís de Camões (1524?-1580). Memória de meu bem, cortado em flores.
Mémoire de mon bien, coupé en fleurs
par ordre de mon triste et mauvais sort,
laissez qu’avec mes soucis je repose
dans cette inquiétude de mon amour.
Luís de Camões (1524?-1580). Memória de meu bem, cortado em flores. Traduction Frédéric Magne.
Splendide. Amália est alors aux mieux de sa forme vocale. Pourquoi taire le nom de l’auteur ? Par prudence. Ce fado est un acte de lèse-majesté, et le tumulte que soulèvera en 1965 la première édition portugaise de son enregistrement (publié en France en 1963 dans l’album Amália 1963, Ducretet) en témoignera. Faits aggravants, Erros meus et Lianor, deux autres compositions d’Oulman sur des vers de Camões figurent sur même disque ; et ce disque est intitulé Amália canta Luís de Camões.
L. & L.
À suivre : Amália & Camões. 3. Erros meus
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Camões, Luís de (1524?-1580)
Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Magne)
Sonnets lyriques / Luís de Camoens ; traduit du portugais par Frédéric Magne ; frontispice d’Antonio Seguí. Paris : La Délirante, 2000. — 45 pages : frontispice, couverture illustrée ; 24 cm.
Réunit 18 sonnets, dont Mémoire de mon bien… . Textes originaux portugais et traductions françaises en regard.
ISBN 2-85745-071-0
Amália & Camões. 1
Cela semble incompréhensible aujourd’hui : la parution en 1965 au Portugal d’un disque 45 tours intitulé Amália canta Luís de Camões fit scandale, parce qu’il s’agissait de Camões.

Portrait de Camões, extrait de : Os Lusíadas de Luiz de Camões. – Leipzig : Giesecke & Devrient, 1880. Source : Biblioteca nacional digital. Biblioteca Nacional de Portugal.
Luís de Camões (1524?-1580), contemporain de Ronsard (1524-1585), auteur de nombreux poèmes lyriques parmi lesquels les magnifiques Sonnets, est le grand poète de la Renaissance portugaise.
C’est à dire que Camões est un grand homme au Portugal, un symbole national. La place qui porte son nom se trouve en plein cœur de Lisbonne, en haut du quartier du Chiado. Il a son tombeau dans le Panteão nacional, ainsi qu’un mausolée dans le monastère des Jerónimos, à Belém, où la nuit, quand les touristes sont partis, son esprit peut converser avec celui de Fernando Pessoa qui quant à lui repose ici en personne, en compagnie de quelques rois du Portugal et de Vasco da Gama.
Praça Luís de Camões, Lisbonne, 12 mars 2011 (manifestation de la « geração à rasca »)
Aux yeux des Portugais, Camões est aussi celui qui, s’embarquant en 1553 sur le São Bento, un navire de la flotte de Fernão Álvares Cabral, a fait à nouveau le voyage de Vasco da Gama vers l’Orient ; celui qui « en chantant [a répandu] sur la terre » l’épopée de ces valeureux explorateurs de « mers jamais encore naviguées » (« mares nunca de antes navegados », Os Lusíadas, chant I).
Os Lusíadas (les Lusiades), c’est ce long poème célébrant les « découvertes », la gloire de ce petit pays devenu maître de l’un des plus grands empires du monde, le Portugal, et celle de ses navigateurs. Un poème dans lequel les Portugais peuvent puiser la force d’être eux-mêmes et de vivre encore, cela d’autant plus qu’il est aussi l’expression de leur génie poétique — le leur et celui de leur langue ; et qui peut être brandi comme un drapeau chaque fois que le sentiment national a besoin d’être sollicité.
« Les armes et les barons signalés qui, depuis la plage occidentale lusitanienne, par mers jamais encore sillonnées, passèrent au-delà de Taprobane, endurcis par les périls et les guerres plus que le promettait la force humaine, et qui édifièrent chez des peuples lointains un nouveau royaume qu’ils firent tant sublime ;
Et aussi les exploits mémorables de ces rois qui s’en furent reculer les frontières de leur Empire et de la Foi, dévastant sans trêve les contrées infidèles d’Afrique et d’Asie ;et les hommes que leurs actes valeureux ont soustraits à la loi de la mort ; voilà ce que chantant je répandrai par le monde, si jusque là me secondent et l’art et le génie. »
Luís de Camões (1524?-1580). Os Lusíadas (extrait). Traduction Roger Bismut.
Illustration : Camões, Luís de (1524?-1580). Os Lusíadas. Edition de 1572. Source : Biblioteca nacional digital. Biblioteca Nacional de Portugal. Il s’agit du premier ouvrage numérisé par la bibliothèque.
Il faudrait essayer d’imaginer le Portugal du début des années 1960, chose probablement impossible à moins de s’y être trouvé soi-même. Le pays, toujours dirigé par Salazar déjà âgé (il était né en 1889), vit replié sur lui-même et ses colonies auxquelles il n’est aucunement envisagé d’octroyer une quelconque parcelle d’autonomie. Cela, alors que d’autres pays européens démontent bon gré mal gré leurs propres empires, notamment en Afrique. La guerre éclate en Angola en 1961, gagnant la Guinée-Bissau et le Mozambique. Salazar reste intraitable.
En 1960 est inauguré à Lisbonne, au bord du Tage, non loin du monastère des Jerónimos et de la Tour de Belém, le monument des Découvertes figurant une caravelle. À sa proue se tient Henri le navigateur, et ses flancs sont peuplés de tous les champions de l’ère glorieuse où les Portugais étaient les meilleurs marins du monde. Dans cette foule héroïque : Camões.
Vu de l’arrière le monument évoque à la fois une épée et un crucifix gigantesques fichés dans le sol.
Padrão dos Descobrimentos, Lisbonne. Photo illustir sur Flickr. Camões est le personnage tenant à la main droite les rouleaux déployés d’un manuscrit, probablement celui des Lusiades, qu’il a sauvé in extremis de la destruction lors d’un naufrage devant les bouches du Mékong.
Amália Rodrigues a chanté 7 poèmes de Camões tout au long de sa carrière, depuis le sonnet Memória de meu bem, cortado em flores qu’elle donne à la télévision en 1961 sans livrer le nom de son auteur, jusqu’à Alma minha gentil que te partiste et Sete anos de pastor Jacob servia du dernier album de studio, Obsessão (1990). Entre temps : Descalça vai pera fonte et Erros meus, má fortuna, amor ardente (1965), Com que voz chorarei meu triste fado auquel le somptueux album Com que voz de 1970 emprunte son titre, et Perdigão perdeu a pena (1977). Tous sont mis en musique par Alain Oulman, sauf ceux figurant sur l’album Obsessão, dont la musique est de Carlos Gonçalves.
L. & L.
À suivre : Amália & Camões. 2. Dura memória
Et : Amália & Camões. 3. Erros meus
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Camões, Luís de (1524?-1580)
Os Lusíadas (1572). Portugais et traduction française (Bismut)
Les Lusiades = Os Lusíadas / Camões ; traduction du portugais, [introduction et notes] par Roger Bismut ; [préface par Eduardo Lourenço] ; [présentation par José V. de Pina Martins]. — Édition bilingue portugais-français. — Paris : R. Laffont, 1996. – XL-582 pages : cartes ; 20 cm.
(Bouquins).
Traduction française en regard du texte original portugais.
ISBN 2-221-08243-5. — EAN 9782221082430
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Camões, Luís de (1524?-1580)
Os Lusíadas (1572). Portugais (en ligne)
Os Lusíadas [en ligne] / Luís de Camões ; leitura, prefácio e notas de Álvaro Júlio da Costa Pimpão ; apresentação de Aníbal Pinto de Castro. — Lisboa : Instituto Camões, cop. 2002.
Texte intégral : http://cvc.instituto-camoes.pt/bdc/literatura/lusiadas/, consulté le 20 décembre 2011.
Cesária Évora est morte
Voir :
La chanteuse Cesaria Evora est morte, LeMonde.fr, 17 décembre 2011, consulté le 18 décembre 2011
Morreu cantora Cesária Évora, Correio da Manhã [en ligne], 17 décembre 2011, consulté le 18 décembre 2011
Cesaria Evora, c’étaient ses îles à elle, Les Inrocks [en ligne], 17 décembre 2011, consulté le 18 décembre 2011
VIDEOS. Cesaria Evora, la « diva aux pieds nus », Le Nouvel observateur [en ligne], 17 décembre 2011, consulté le 18 décembre 2011
Cela s’est produit hier samedi 17 décembre à l’hôpital Baptista de Sousa, dans l’île de São Vicente de l’archipel du Cap-Vert, son pays natal. Cesária Évora, née le 27 août 1941 à Mindelo, sur cette même île, a connu un succès international tardif mais fulgurant et durable, grâce aux enregistrements qu’elle effectue en France : La diva aux pieds nus (1988), Mar azul (1991), et surtout Miss Perfumado (1992) qui s’ouvre sur le célèbre Sodade, reprise du chanteur auteur et compositeur angolais Bonga Kuenda. Elle aura fait connaître au monde la morna, ce style musical typique du Cap-Vert.
Il y a près de trois mois, épuisée, Cesária Évora avait annoncé qu’elle mettait fin à sa carrière.
Lua nha testemunha / Cesária Évora, chant ; B. Leza, paroles et musique.
Bô ka ta pensâ
nha kretxeu
Nen bô ka t’imajiâ,
o k’lonj di bó m ten sofridu.Perguntâ
lua na séu
lua nha kompanhêra
di solidão.
Lua vagabunda di ispasu
ki ta konxê tud d’nha vida,
nha disventura,
El ê k’ ta konta-bu
nha kretxeu
tud k’um ten sofridu
na ausênsia
y na distânsia.Mundu, bô ten roladu ku mi
num jogu di kabra-séga,
sempri ta persigi-m,
Pa kada volta ki mundu da
el ta traze-m un dor
pa m txiga más pa DéuzMundu, bô ten roladu ku mi
num jogu di kabra-séga,
sempri ta persigi-m,
Pa kada volta ki mundu da
el ta traze-m un dor
pa m txiga más pa DéuzBô ka ta pensâ
nha kretxeu
Nen bô ka t’imajiâ,
o k’lonj di bó m ten sofridu.Perguntâ
lua na séu
lua nha kompanhêra
di solidão.
Lua vagabunda di ispasu
ki ta konxê tud d’nha vida,
nha disventura,
El ê k’ ta konta-bu
nha kretxeu
tud k’um ten sofridu
na ausênsia
y na distânsia.Mundu, bô ten roladu ku mi
num jogu di kabra-séga,
sempri ta persigi-m,
Pa kada volta ki mundu da
el ta traze-m un dor
pa m txiga más pa DéuzMundu, bô ten roladu ku mi
num jogu di kabra-séga,
sempri ta persigi-m,
Pa kada volta ki mundu da
el ta traze-m un dor
pa m txiga más pa Déuz.
B. Leza. Lua nha testemunha
L. & L.


