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« È questo che fa male, guardarti andare via »

16 décembre 2013

Je ne sais plus à quand exactement ça remonte, c’est à dire quand je les ai vus la première fois. Avant l’été, en mai peut-être, ou était-ce un peu plus tard… Puis je les ai revus. Et encore. C’est devenu presque régulier pendant la période estivale où peu de monde travaille encore, durant laquelle je déjeunais assez souvent seul, et assez tard, et où, comme toujours dans ce cas, j’allais « aux boîtes » — c’est ainsi que je désigne un genre de fast-food prétendûment bio relativement proche de mon travail, dans lequel on se procure des plats préparés conditionnés dans des boîtes en carton, qu’on peut consommer sur place. Lorsqu’on y arrive après une certaine heure il vous est demandé de vous installer dans la petite salle donnant sur l’arrière. Et c’est seulement là qu’il était possible de les voir. Là, et uniquement étant seul. Je ne les ai jamais vus, ça ne s’est jamais produit lorsque je n’étais pas seul.

La première fois je les ai même vus arriver — je regardais par la fenêtre à ce moment-là –, chacun dans sa voiture. Ou plutôt non, je ne les ai pas vus arriver, et à la réflexion je ne les ai jamais vus arriver. Je pense que ce qui me faisait regarder par la fenêtre c’était le bruit de deux portières claquées presque simultanément, ou à bref intervalle. Ce que je voyais ensuite, voici : une jeune femme brune, cheveux très longs lui tombant au milieu du dos et un homme, chacun venant apparemment de quitter l’une de deux voitures garées l’une près de l’autre à une cinquantaine de mètres du lieu d’où je regardais, se rejoignant et s’enlaçant (ils étaient exactement de la même hauteur, c’était alors flagrant), se bécotant, se parlant, toujours enlacés, pendant plusieurs minutes comme deux amoureux se retrouvant après une longue séparation, puis avançant ensemble vers le restaurant, y entrant. Un peu plus tard ils s’installaient dans la même petite salle où j’étais assis, la seule possible à cette heure-là. Et alors ils se comportaient exactement comme deux collègues de bureau, rien d’autre.

Ils sont toujours partis avant moi ; il me semble qu’à plusieurs reprises j’ai attendu pour assister à leur départ car celui-ci reproduisait le rituel de l’arrivée, inversé, avec plus d’intensité, et sur une durée plus considérable, comme si la séparation était un arrachement, comme si l’un des deux partait sur le champ pour les antipodes sans que l’autre puisse l’y accompagner, ni même le puisse jamais : comme s’il y avait un risque que jamais plus ils ne se revoient. À chaque fois ils se sont quittés ainsi sous mes yeux, avant de prendre place chacun dans son auto puis de disparaître.

Je les ai revus récemment, dans les mêmes conditions. Déjeuner tardif « aux boîtes », seul. Même arrivée d’eux, portières, enlacés, tailles identiques, se cajolant de longues minutes, puis marchant vers le restaurant. Entrant dans la petite salle, se plaçant non loin de moi. Ce n’étaient pas les mêmes. Non, ce n’étaient pas les mêmes personnes, pas du tout les mêmes visages, vraiment pas. Je l’ai constaté sans aucune ambiguïté possible : je l’ai constaté, stupéfait. Mais en même temps j’ai constaté que j’en avais l’intuition depuis quelque temps déjà, sans m’y être arrêté. C’est à dire que je les avais revus deux ou trois fois avant cette fois-là de la révélation, et que s’était développé en moi une sorte de savoir non formulé que quelque chose clochait.

Même séquence de séparation, même douleur, même détresse. Ite, missa est.

Mais pas les mêmes officiants. Depuis quand ? La vie vous a de ces mystères !

Roberto Giordi. Guardarti andare via / Alessandro Hellmann, paroles ; Fabrizio Gatti, musique ; Roberto Giordi, chant ; Fabio De Martino, guitare ; Pietro Bentivenga, accordéon ; Domenico Siani, violon ; Solis String Quartet, quatuor à cordes. Extrait de l’album Con il mio nome (Odd Times Records, 2011).

Da una misera stazione
gelata come marmo
come dentro un’ospedale
dove tutto è troppo bianco
da oceani di distanza
nel vuoto del mattino
adesso che ogni cosa
corre incontro al suo destino
D’une gare miteuse
Glacée comme le marbre
Comme dans un hôpital
Où tout est trop blanc
D’océans de distance
Dans le vide de l’aube
Maintenant que toute chose
Court vers son destin
La tua sagoma di spalle
senza la mia protezione
che già naviga distante
in una fretta di persone
ognuna col suo scopo
con la sua direzione
e io dentro la neve
che mi piego come un fiore
Ta silhouette de dos
Privée de ma protection
Qui déjà s’éloigne
Dans une foule pressée
Chacun avec son but
Avec sa direction
Et moi qui sous la neige
Me courbe comme une herbe
È questo il mio dovere, guardarti andare via
È questo il mio dolore, guardarti andare via
È questo il mio sapere, lasciarti andare via
È questo che fa male, guardarti andare via
Le voilà mon devoir, te regarder partir
La voilà ma douleur, te regarder partir
Je sais qu’il faut le faire : te laisser t’en aller
Voilà ce qui fait mal, te regarder partir
Lontano dal tuo caldo
dal profumo del tuo sonno
lontano dal tuo respiro
che avrei strappato al vento
pur di avere ancora tempo
pur di rimanerti accanto
pur di non cadere dentro
a questo smisurato inverno
Loin de ta chaleur
Du parfum de ton sommeil
Loin de ton souffle
Que j’aurais arraché au vent
Pour avoir encore du temps
Pour rester près de toi
Et pour ne pas tomber
dans cet hiver démesuré
Lontano dai tuoi occhi
che fuggono indifesi
lontano che non senti
lontano che non vedi
lontano da una casa
che non ha più stagioni
lontano da ogni cosa
che tu farai domani
Loin de tes yeux
Qui s’en vont sans défense
Si loin que tu n’entends plus
Si loin que tu ne vois plus
Loin d’une maison
Qui n’a plus de saisons
Et si loin de tout
Ce que tu feras demain
È questo il mio dovere, guardarti andare via
È questo il mio dolore, guardarti andare via
È questo il mio sapere, lasciarti andare via
È questo che fa male, guardarti andare via
Le voilà mon devoir, te regarder partir
La voilà ma douleur, te regarder partir
Je sais qu’il faut le faire : te laisser t’en aller
Voilà ce qui fait mal, te regarder partir
Alessandro Hellmann. Guardarti andare via.

Alessandro Hellmann. Te regarder partir, traduit de Guardarti andare via par L. & L.

L. & L.

Internet :

5 commentaires leave one →
  1. 16 décembre 2013 21:20

    grazie !

    • 16 décembre 2013 21:23

      Piacere!

  2. 29 décembre 2013 11:02

    outre la musique, j’ai beaucoup aimé le texte qui la précède, ce plus qu’il y a rester attentif à la vie qui nous entoure.
    http://tungstene.e-monsite.com/pages/on-ne-saura-jamais.html

    Merci pour ces doux voyages auxquels vous nous conviez

    • 1 janvier 2014 13:07

      Merci !

Trackbacks

  1. Allez viens Maurice | Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

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