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Hermínia Silva | Lisboa antiga

12 décembre 2014

Pour bien commencer le week-end, avec la malicieuse, irremplaçable Hermínia Silva.

« Je vais chanter encore une fois une de mes premières créations — annonce-t-elle au début de la séquence —, Lisboa antiga. J’ai toujours beaucoup de plaisir à chanter cette chanson, vu qu’elle est internationale maintenant, enfin ça fait toujours plaisir que les fados soient entendus jusqu’à l’étranger, et chantés jusqu’à l’étranger. »

Nul doute que cette entrée en matière soit teintée d’un peu d’ironie, car celle qui a rendu ce fado « international », à savoir Amália Rodrigues, était à l’époque en butte à de nombreuses critiques et railleries en raison précisément de cet abandon de domicile dont elle était accusée. Accusée de dévoyer le fado en l’internationalisant, et certainement jalousée pour son statut de vedette.

Amália, qui disait ce qu’elle pensait, dans un sens comme dans l’autre, pouvait être assez dure avec certains de ses contemporains. Mais elle a toujours ménagé Hermínia.

Hermínia Silva (1907-1993) | Lisboa antiga. José Galhardo & Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Portela, musique ; Hermínia Silva, chant ; Victor Ramos, guitare portugaise ; José Inácio, guitare classique.
Vidéo extraite de : 15 minutos com Hermínia Silva, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 1961.

Lisboa, velha cidade, cheia de encanto e beleza
Sempre a sorrir tão formosa, e no vestir sempre airosa
O branco véu da saudade
Cobre o teu rosto linda princesa
Lisbonne, ville ancienne, pleine de charme et de beauté
Toujours souriante, jolie et bien vêtue
Le voile blanc de la saudade
Couvre ton visage, belle princesse.
Olhai, senhores, esta Lisboa doutras eras
Dos cruzados, das esperas e das toiradas reais
Das festas, das seculares procissões
Dos populares pregões matinais
Que já não voltam mais
Voyez Messieurs, cette Lisbonne d’autrefois
Des vieilles pièces de monnaie et des corridas royales
Des fêtes, des traditionnelles processions
Des cris des vendeurs de rues.
Aujourd’hui disparus.
Lisboa do oiro e de prata, outra mais linda não vejo
Eternamente a cantar e a dançar de contente
O teu semblante se retrata
No azul cristalino do Tejo
Lisbonne d’or et d’argent, Lisbonne sans pareille,
Toujours contente à chanter et danser
Ton visage se reflète
Dans le bleu cristallin du Tage.
José Galhardo & Amadeu do Vale. Lisboa antiga.
José Galhardo & Amadeu do Vale. Lisbonne ancienne, traduit de Lisboa antiga par L. & L.

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró | Pequeño vals Vienés

10 décembre 2014

En Viena bailaré contigo
con un disfraz que tenga
cabeza de río.
¡Mira qué orillas tengo de jacintos!

Federico García Lorca (1898-1936). Pequeño vals vienés, extrait de Poeta en Nueva York (1929-1930).

À Vienne, je danserai avec toi
dans un déguisement qui aura
une tête de fleuve.
Vois mes rives de jacinthes !
Federico García Lorca (1898-1936). Petite valse viennoise, traduit de : Pequeño vals vienés par Pierre Darmangeat. Dans : Poésies 111 / Federico García Lorca, Gallimard, 1968, (Poésie).

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró | Pequeño vals vienés. Poème de Federico García Lorca ; musique Leonard Cohen ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró, guitare. 2014.
Vidéo : Costa Est Audiovisuals i Co. 2014.

À propos donc de ce Pequeño vals Vienés interprété par Sílvia Pérez Cruz et Raül Fernandez Miró : c’est d’abord un poème de Lorca, l’un des derniers du recueil Poeta en Nueva York (Poète à New York, 1929-1930). Voici :

En Viena hay diez muchachas,
un hombro donde solloza la muerte
y un bosque de palomas disecadas.
Hay un fragmento de la mañana
en el museo de la escarcha.
Hay un salón con mil ventanas.
À Vienne il y a dix jeunes filles,
une épaule où sanglote la mort
et un bois de colombes empaillées,
Il y a un fragment de matin
au musée du givre.
Il y a un un salon à mille fenêtres.
¡Ay, ay, ay, ay!
Toma este vals con la boca cerrada.
Ay, ay, ay, ay !
Prends cette valse la bouche fermée.
Este vals, este vals, este vals, este vals,
de sí, de muerte y de coñac
que moja su cola en el mar.
Cette valse, valse, valse
De oui, de mort et de cognac,
Qui mouille sa traîne dans la mer.
Te quiero, te quiero, te quiero,
con la butaca y el libro muerto,
por el melancólico pasillo,
en el oscuro desván del lirio,
en nuestra cama de la luna
y en la danza que sueña la tortuga.
Je t’aime, t’aime, t’aime,
avec le fauteuil et le livre mort,
dans le couloir mélancolique,
au grenier sombre de l’iris,
dans notre lit de la lune
et par la danse que rêve la tortue.
¡Ay, ay, ay, ay!
Toma este vals de quebrada cintura.
Ay, ay, ay, ay !
Prends cette valse aux reins cambrés.
En Viena hay cuatro espejos
donde juegan tu boca y los ecos.
Hay una muerte para piano
que pinta de azul a los muchachos.
Hay mendigos por los tejados,
hay frescas guirnaldas de llanto.
À Vienne il y a quatre miroirs
où jouent ta bouche et les échos.
Il y a une mort pour piano
qui peint en bleu les jeunes gars.
Il y a des mendiants sur les toits.
Il y a de fraîches guirlandes de pleurs.
¡Ay, ay, ay, ay!
Toma este vals que se muere en mis brazos.
Ay, ay, ay, ay !
Prends cette valse qui meurt dans mes bras.
Porque te quiero, te quiero, amor mío,
en el desván donde juegan los niños,
soñando viejas luces de Hungría
por los rumores de la tarde tibia,
viendo ovejas y lirios de nieve
por el silencio oscuro de tu frente.
Parce que je t’aime, je t’aime, amour,
dans le grenier où vont jouer les enfants,
rêvant de vieux lustres de Hongrie
dans la rumeur du tendre après-midi,
voyant des brebis et des iris de neige
dans le silence obscur de ton front.
¡Ay, ay, ay, ay!
Toma este vals, este vals del « Te quiero siempre ».
Ay, ay, ay, ay !
Je prends la valse « Je t’aime toujours. »
En Viena bailaré contigo
con un disfraz que tenga
cabeza de río.
¡Mira qué orillas tengo de jacintos!
Dejaré mi boca entre tus piernas,
mi alma en fotografías y azucenas,
y en las ondas oscuras de tu andar
quiero, amor mío, amor mío, dejar,
violín y sepulcro, las cintas del vals.
À Vienne, je danserai avec toi
dans un déguisement qui aura
une tête de fleuve.
Vois mes rives de jacinthes !
Je laisserai ma bouche entre tes jambes,
mon âme dans des lis et des photographies
et dans la vague obscure de ta démarche
je veux, mon amour, mon amour, laisser,
violon et sépulcre, les rubans de la valse.
Federico García Lorca (1898-1936). Pequeño vals vienés, extrait de Poeta en Nueva York (1929-1930).
Federico García Lorca (1898-1936). Petite valse viennoise, traduit de : Pequeño vals vienés par Pierre Darmangeat. Dans : Poésies 111 / Federico García Lorca, Gallimard, 1968, (Poésie).

En 1986, à l’occasion du 50e anniversaire de la mort de Lorca, est publié un album collectif fait de poèmes extraits de ce même recueil Poeta en Nueva York, la plupart adaptés dans des langues autres que le castillan, mis en musique et interprétés chacun par un artiste différent. En catalan (Els negres, norma i paradis, Lluís Llach), en grec (Φεύγω Για Το Σαντιάγο, adaptation de Son de negros en Cuba par Míkis Theodorákis, interprété par Georges Moustaki), en portugais (Chico Buarque), en italien (Angelo Branduardi), en hébreu, en allemand.

Trois sont restés en castillan. Deux adaptés en anglais, l’un par Donovan et l’autre — Pequeño vals vienés — par Leonard Cohen sous le titre Take this waltz. Une adaptation assez libre.

Leonard Cohen | Take this waltz. Texte adapté par Leonard Cohen de Pequeño vals vienés, poème de Federico García Lorca ; musique Leonard Cohen ; Leonard Cohen, chant ; accompagnement d’orchestre. Extrait de l’album collectif Poetas en Nueva York, publié en commémoration du 50e anniversaire de la mort de Lorca. CBS, 1986.

C’est sur cette musique de Leonard Cohen qu’Enrique Morente mettra le poème à son répertoire dix ans plus tard, rétabli dans la version originale de son auteur, à l’occasion d’un album, Omega (1996), conçu comme un double hommage à Lorca et à Cohen. L’ordre des strophes est cependant légèrement altéré, et l’une d’elles (« Te quiero, te quiero, te quiero, / con la butaca y el libro muerto, […] ») est omise.

Enrique Morente | Pequeño vals vienés. Poème de Federico García Lorca ; musique Leonard Cohen ; Enrique Morente, chant ; Tomás San Miguel, accordéon, claviers ; José Ruiz « Bandolero », cajón ; Javier Losada, contrebasse ; José Antonio Galicia, percussion. Extrait de l’album : Omega / Morente & Lagartija Nick (1996).

Et c’est cette version-là qui est à l’origine de celle de Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró, magnifique.

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró
granada (2014)

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró | granada (2014)granada / Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró, guitares.
Enregistré au studio Calamar, Barcelone, d’avril 2013 à mars 2014. Universal Music Spain, ℗2014.

CD : Universal Music Spain, 2014. — EAN 0602537822270.

L’après-midi au musée Fabre

9 décembre 2014

François Dumont (Paris 1688 - [?] 1726) | Statue de Mlle Bonnier de la Mosson (1720), détail. Musée Fabre, Montpellier (France)Émile-Antoine Bourdelle (Montauban 1861 - Le Vésinet 1929) | Tête de l'Éloquence (vers 1913-1923). Musée Fabre, Montpellier (France)

Frans van Mieris l'Ancien (Leyde 1635 - Leyde 1681) | L'enfileuse de perles (1658), détail. Musée Fabre, Montpellier (France)

Dirck Dircksz van Santvoort (Amsterdam 1610 - Amsterdam 1680) | Portrait de femme (vers 1635-1640), détail. Musée Fabre, Montpellier (France)Louis Gauffier (Poitiers 1762 - Florence 1801) | Étude d'arbre au bord du Tibre (vers 1790-1793), détail. Musée Fabre, Montpellier (France)

Musée Fabre, Montpellier (France)   Giovanni Andrea Coppola (Gallipoli 1597 - Gallipoli 1659) | Adoration des bergers (sans date), détail. Musée Fabre, Montpellier (France)   Musée Fabre, Montpellier (France)

Musée Fabre, Montpellier (France)

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró aujourd’hui à Paris

29 novembre 2014

…au théâtre des Abbesses, à 17 h, pour présenter leur album granada (2014). Je vois cela à l’instant dans Le Monde.

Si on est à Paris, et s’il reste des places, il faut y aller absolument. Je suis pris de court pour écrire quelque chose d’un peu construit, mais cet album, que j’ai depuis sa parution en Espagne, m’intrigue toujours autant. Il est fait de reprises, seulement. Il est, d’une certaine manière, très ibérique, au sens où Amália Rodrigues employait ce terme en parlant d’elle-même : « je suis une chanteuse ibérique » disait-elle, tout en étant profondément portugaise. Il en va de même de Sílvia Pérez Cruz, absolument catalane, mais ouverte au flamenco, au fado, et au chant en général. Une maîtrise du chant dans cet album granada, flagrante. Un album murmuré, traversé de cris.

C’est un duo chant guitare. Il donne cette impression qu’on est dans la maison où Sílvia Pérez Cruz vaque à ses occupations ordinaires, passant d’une pièce à l’autre, en chantant. La voix est dans la cuisine, et puis elle se rapproche, elle s’éloigne à nouveau, passe au salon. Elle ne chante que pour elle-même, pour ceux à qui elle pense, elle. Son père, mort, sa mère (on les entend l’un et l’autre à la fin du premier morceau, Abril 74, de Lluís Llach), ou ceux qu’elle a en tête. C’est à dire qu’il n’y a aucune grandiloquence dans cet album, et que tous les morceaux qu’il comprend y sont transformés, intériorisés. Les Corrandes d’exili, encore de Lluís Llach, sont fort différents de la version qu’elle en donnait elle-même en scène jusqu’à présent. Le fameux Cant dels ocells, merveilleux noël traditionnel catalan, est ici chanté comme une valse assez rapide, loin de l’interprétation célèbre de sa compatriote Victòria dels Àngels (Victoria de los Ángeles) [voir le billet El cant dels ocells]. Idem des deux lieder de Schumann Im wunderschönen Monat Mai et Aus meinen Tränen spriessen, très libres.

Les chansons espagnoles extraites du répertoire de Enrique Morente sont magnifiques : Pequeño vals vienés (poème de Federico García Lorca, mis en musique par Leonard Cohen) donne la chair de poule. De même : Que me van aniquilando et Compañero (poème de Miguel Hernández).

L’Amérique latine est présente elle aussi : Violeta Parra (Puerto Montt está temblando) et Fito Páez (Carabelas nada).

Une seule erreur à mon sens : L’hymne à l’amour, d’Édith Piaf. Mais il doit avoir un sens pour elle.

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró | Pequeño vals vienés. Poème de Federico García Lorca ; musique Leonard Cohen ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró, guitare. 2014.
Vidéo : Costa Est Audiovisuals i Co. 2014.

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró
granada (2014)

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró | granada (2014)granada / Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró, guitares.
Enregistré au studio Calamar, Barcelone, d’avril 2013 à mars 2014. Universal Music Spain, ℗2014.

CD : Universal Music Spain, 2014. — EAN 0602537822270.

Bungaro | Fare e disfare

26 novembre 2014

Pour bien commencer la journée. Une journée italienne, et mélancolique. Bungaro est un chanteur (et compositeur), aujourd’hui quinquagénaire, originaire de Brindisi dans les Pouilles — l’antique Apulie.

Bungaro | Fare e disfare. Pino Romanelli, paroles ; Bungaro, musique ; Bungaro, chant ; Aidan Zammit, piano, arrangements et direction ; Lisa Green, violon ; Pasquale Filasto, violoncelle. Extrait de l’album L’attesa / Bungaro, [Italie], Aliante/Delta Dischi/RCA, 2004.

Sei tu che non chiedi permesso
Sei entrata e sei uscita lo stesso…
A volte appena sfiorandomi
Altre come se non ci fossi…
Adesso non sopporto le scuse
Scusarsi è come avere pochissima memoria
I tuoi silenzi fanno male…
Lasciano tracce non ti perdono
Sono lividi e fiori… son lividi e fiori
che portiamo nel cuore…
sono lividi e spine e il dolore si sente…
E ho bisogno di aria e di ventilazione
fare due passi nella notte e scordare il tuo nome…
ne ho bisogno come respirare e nascondermi
in un niente solo fare e disfare…
in un semplice abbandono…
ora non ti perdono
Ma noi siamo quello che siamo
minuti di un tempo sprecato…
anime poco impermeabili
a bere questa pioggia che scende
Sono lividi e fiori… son lividi e fiori
che portiamo nel cuore…
sono lividi e spine e il dolore si sente…
E ho bisogno di aria e di ventilazione
fare due passi nella notte e scordare il tuo nome…
ne ho bisogno come respirare e nascondermi
in un niente solo fare e disfare… e un semplice abbandono
che ci sfugge di mano.
Pino Romanelli. Fare e disfare. Source : Pino Romanelli — site Internet.

C’est toi qui ne demande pas la permission
Tu es entrée et sortie de la même manière
Parfois m’effleurant à peine
Parfois comme si je n’étais pas là…
Je ne supporte pas les excuses
S’excuser c’est comme avoir peu de mémoire
Tes silences font mal
Ils laissent des traces, je ne te pardonne pas.
Ils sont autant de bleus et de fleurs, des bleus et des fleurs
Que nous portons dans le cœur…
Ce sont des bleus et des épines, et la douleur est là.
Et j’ai besoin d’air, et j’ai besoin
De faire quelques pas dans la nuit et d’oublier ton nom.
J’en ai besoin autant que de respirer. Besoin de me cacher
Dans un rien. Seulement faire et défaire
Dans un pur abandon…
En cet instant je ne te pardonne pas.
Mais nous sommes ce que nous sommes
Les minutes d’un temps gâché,
Des âmes perméables
Buvant cette pluie qui tombe.
Ce sont des bleus et des fleurs, des bleus et des fleurs
Que nous portons dans le cœur…
Ce sont des bleus et des épines, et la douleur est là.
Et j’ai besoin d’air, et j’ai besoin
De faire quelques pas dans la nuit et d’oublier ton nom…
J’en ai besoin autant que de respirer. Besoin de me cacher
Dans un rien. Seulement faire et défaire… Et d’un pur abandon
Qui nous glisse des mains.
Pino Romanelli. Faire et défaire, traduit de Fare e disfare (2004) par L. & L.

Laura Betti | Je me jette

17 novembre 2014

Pour bien commencer la journée. Une journée d’extravagance, de démesure et de fureur. Une journée à la Laura Betti.

Laura Betti (1927-2004) | Je me jette. Alberto Moravia, paroles originales ; Jean Rougeul, adaptation française ; Gino Marinuzzi Jr., musique ; Laura Betti, chant ; accompagnement de piano. 1962 (première publication ; disque 45 t 17 cm, Orphée 150018).

Lorsque nous sommes arrivés à Athènes, l’après-midi était déjà bien avancé. De manière inattendue, le hall de l’hôtel Grande-Bretagne s’était transformé en un morceau d’Italie de cette époque-là, euphorique et enfantin. C’était le 18 mai, et le soir même, dans le stade d’Athènes, aurait lieu la finale de la Ligue des champions entre le Milan AC et le Barça. Sous les grands lampadaires en cristal s’agitait une petite foule de supporters milanais, qui ressemblaient à des dirigeants de la Fininvest ou de Mediaset, excités par le match, frétillants, imprégnés d’eau de Cologne ou d’après-rasage, leurs nœuds de cravate Regimental gros comme le poing, bruyants au-delà de toute limite (c’était encore l’époque où on croyait que, pour parler dans un téléphone portable, il fallait hurler). […] La race italienne atteignait, dans ce groupe de riches supporters en déplacement et dans leurs accompagnatrices, son degré maximal d’évolution et — oserai-je ajouter — de beauté tragique. Des siècles de pantalonnades, d’homicides commis de sang-froid, de dissimulation et de cynisme avaient conduit à ce résultat qui, depuis la rassurante place forte du présent, ne cachait pas ses visées de conquête du futur. En formation compacte, Massimo et moi côte à côte, tels des gardes du corps de Laura, nous fendîmes la petite foule en direction de la réception. Jusque là, et le mérite en revenait à Massimo, Laura avait été une compagne de voyage parfaite, mais en quelques secondes, la vision de ces gens l’avait rendue nerveuse. « Bordel, qu’est-ce qu’ils veulent, sifflait-elle en avançant, qu’est-ce qu’ils crient, ces péquenauds ? » Si nous avions été dans une bande dessinée, des éclairs et des têtes de mort se seraient accumulés au-dessus de sa tête, signes d’une mauvaise humeur prête à exploser. Et elle explosa ponctuellement, quand l’employé de la réception tenta de lui démontrer qu’il n’y avait que deux chambres de réservées, et non trois. Dans un français parfait, elle se mit à l’invectiver, criant si fort que les cravatés et leurs nanas se turent. Le directeur du Grande-Bretagne en personne arriva, et le problème fut résolu d’une manière ou d’une autre. Nous traversâmes de nouveau l’odorante compagnie des supporters du Milan. « Bravo madame Betti ! » lui lança un supporter un peu plus âgé que les autres, histoire de dire quelque chose. « Ma vaffanculo ! » lui répondit-elle, en se dirigeant tout droit vers l’ascenseur. […] Dès que la porte de l’ascenseur se fut refermée, la Folle commença à agir de manière étrange, soulevant son énorme jupe et farfouillant, de l’autre bras, dans cette montagne d’étoffe et de chair, comme si elle devait arranger quelque chose. Puis, légèrement penchée en avant, elle me fit signe de rester silencieux, le regard indéchiffrable derrière ses lunettes noires. Il y a des moments où vous vous demandez vraiment si vous êtes éveillé ou si vous rêvez, et vous êtes tellement étonné de ce que vous voyez que, effectivement, la vie semble faite de la matière des rêves. Oui, la Folle était en train de se venger de je ne sais quel outrage personnel qui lui avait été infligé dans le hall de la réception. Vous imaginez le bruit du pipi qui tombe sur la moquette, dans l’ascenseur d’un grand hôtel ? Quand nous sommes sortis de l’ascenseur, la tache était là, et elle était exactement ce qu’elle paraissait : une signature, un outrage, le caprice d’une vieille enfant-baleine qui refuse d’accepter l’existence de ceux qui lui sont antipathiques — ou qui, peut-être, lui font peur.
Emmanuele Trevi. Quelque chose d’écrit, traduit de Qualcosa di scritto (2012) par Marguerite Pozzoli. Actes Sud, impr. 2013, ISBN 978-2-330-02349-2, pages 251-254.

Ibériques

8 novembre 2014

Immergées dans le chant, âme et corps, et accompagnées de guitaristes remarquables. Flamenco, fado. Castillan, catalan, portugais. Ce monde-là qui commence à la crête des Pyrénées.

Mayte Martín & Juan Ramón Caro. Granaínas. Traditionnel, paroles & musique ; Mayte Martín, chant ; Juan Ramón Caro, guitare classique. Captation : lieu non précisé, 2012?.

Mayte Martín sera le 20 janvier prochain au Festival de flamenco de Nîmes, et le 6 février sur la Scène nationale de Foix, là-même où il était une fois un marchand de foie. Dans ce théâtre où j’ai vu Mísia pour la première foix, il y a de cela, oui, quelques années. C’était au siècle dernier.

Sílvia Pérez Cruz & Toti Soler. He mirat aquesta terra. Salvador Espriu, paroles ; Raimon, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Toti Soler, guitare classique. Captation : Barcelone, Palau de la música, 23 janvier 2013, cérémonie d’ouverture de l’Any Espriu (Année Espriu).

Merveille des merveilles, duo miraculeux.

Quan la llum pujada des del fons del mar
a llevant comença just a tremolar,
he mirat aquesta terra.

Quan per la muntanya que tanca el ponent
el falcó s’enduia la claror del cel,
he mirat aquesta terra.
Salvador Espriu (1913-1985). He mirat aquesta terra (1980). Source : cancioneros.com

Lorsque, montant du fond de la mer, la lumière
Commence à peine à trembler au levant,
J’ai regardé cette terre.

Quand dans la montagne qui ferme le couchant
Le faucon emporte la clarté du ciel
J’ai regardé cette terre.

Raquel Tavares & Pedro Jóia. Deste-me um beijo e vivi. Vasco de Lima Couto, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado cravo) ; Raquel Tavares, chant ; Pedro Jóia, guitare.
Vidéo : Andreia Silva, réalisation. Enregistrement : Antiga fábrica da Viúva Lamego, Lisbonne, 28 novembre 2011. (A música portuguesa a gostar dela própria).

Elle est à l’intérieur d’elle-même, où se trouve aussi le fado, si proche ici du tranchant du flamenco, de ses coups. Dans cette sensualité tranquille du chant profond.

Deste-me um beijo e vivi
Na força que veio de ti
Encontrei a fé perdida
Negando o barro e o mito
O meu corpo feito grito
Pediu à vida mais vida

Acontecemos um só
Sob a luz dum mesmo sol
Cores do mesmo matiz
Razões de uma só razão
Pedaços do mesmo chão
Troncos da mesma raíz

Dá-me as tuas carícias mais gratas
Das tuas mãos regressadas
Vindas do fundo do tempo
Mil madrugadas esperei
Presença viva que sei
Amor com força de vento

E o meu corpo feito grito
Teve força de granito
Força que veio de ti
Encontrei a fé perdida
Deste-me um beijo e vivi
Pedi à vida mais vida.
Vasco de Lima Couto. Deste-me um beijo e vivi.

Ton baiser m’a fait revivre
Dans cette force qui vient de toi
J’ai puisé la foi perdue
Refusant l’argile et le mythe
Mon corps qui n’est plus qu’un cri
Réclame à nouveau sa part de vie

Nous ne faisons qu’un
Dans l’éclat d’un même soleil
Couleurs d’une même palette
Raisonnant d’une même raison
Pétris d’une même terre
Troncs d’une même racine

Apaise-moi des plus douces caresses
De tes mains que je retrouve
Venues du fond du temps
Mille fois j’ai attendu cette aube
Présence vive que je connais
Amour aussi fort que le vent

Et mon corps qui n’est qu’un cri
A repris une vigueur de granit
Une vigueur qui vient de toi
J’ai retrouvé la foi perdue
Ton baiser m’a fait revivre
Je veux encore ma part de vie
Vasco de Lima Couto. Deste-me um beijo e vivi. Traduction L. & L.

Navigation

27 octobre 2014

Distância da distância derivada
Aparição do mundo: a terra escorre
Pelos olhos que a vêem revelada.
E atrás um outro longe imenso morre.

Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). Navegação. Extrait de : Dia do mar (1947, 1ère publication)

Distance, de la distance dérivée
Apparition du monde : la terre s’écoule
Des yeux qui la voient révélée.
Et au-delà d’elle meurt un autre lointain, immense.
Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). Navigation, traduit de : Navegação par L. & L. Extrait de : Dia do mar (Jour de mer).

Montpellier (France), esplanade du Peyrou, 25 octobre 2014

 

Foxtrot

25 octobre 2014

Alors mintenint nous allons poursuive avec le foxtrot dbutints. Nous allons commincer avec le pas de bâse pour homme. Alors on vo débuter, je vais mplacer dons cett direction, pasqu’on doâ se proméner. Alors on vo débuter avec le pied gôouche, an avint, pour : lint. Lint, et on vo tourner légèrmint, vaers la gôouche, vitt, vitt, et on recull lint. Lint, on tourne légèrmint, vitt, vitt, lint. Lint, on tourne incooure, vitt, vitt, lint. Lint, et on tourne, vitt, vitt.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

Alors je reprinds. On débutt avec le pied gôouche, et on fait une marche avint. An avint, lint. Lint. Vitt, vitt, lint. Lint. Vitt, vitt, lint. Lint. On tourne vers la droite, vitt, lint, lint, et on tourne vars la gôouche, vitt, lint.

— Mais qu’est-ce qui te prend ?

Alors mintnint je reprinds une dernière fois. Donc on débutt avec le pied gôouche, an avint, lint. Lint, on tourne légèrmint vars la drouate an allint de couté avec le pied gôouche, vitt, vitt. Mintnint on recull lint. Lint, vitt, vitt, lint. Lint, vitt, vitt, lint. Lint, vitt, vitt.
Alors mintnint pour la femme. On débutt avec le pied drouaet, jvais mplacer dins la même dzirection, alôrs on débutt lint, lint, on tourne légèrmint vaers la drouate, vitt, vitt, et on avince mintnint lint. Lint, on tourne vaers la gôouche, vitt, vitt, lint. Lint, à drouate, vitt, vitt, lint, lint, vitt, vitt, lint.

— Mais tu vas me dire ce qui se passe ?
— Ah, mais tais-toi donc !

Alors je reprinds. On débutt avec le pied drouaet, lint, lint, vitt, vitt, lint. Lint, vitt, vitt, lint. Lint. Vitt, vitt, lint, lint, vitt, vitt, lint.

Alors jvais reprinde une dernière fois. On débutt avec le pied drouaet, lint, lint, tourne à drouate, vitt, vitt, lint. Lint.

— Mais qu’est-ce qui se passe, tu vas me le dire à la fin, sinon moi j’appelle le Samu, les pompiers, les services sociaux !
— Ah voilà, j’ai perdu le fil maintenant à cause de toi ! C’est fichu.

Pedro e os Lobos, Aldina Duarte | Alma e sangue

24 octobre 2014

Pedro e os Lobos, avec la participation d’Aldina Duarte | Alma e sangue. Pedro Galhoz, paroles et musique ; Aldina Duarte, chant ; Pedro e os Lobos, ensemble instrumental. Bande son extraite de l’album Um mundo quase perfeito (Portugal, Luckyman, 2014).
Vidéo : Rui Berton et Hugo Sousa, réalisation ; Mathilde et Elson, acteurs ; Aldina Duarte et Pedro Galhoz, participants. 2014.

Elle m’agace cette chanson, parce que je n’arrive pas à comprendre entièrement le 4ème vers de la 1ère strophe, celui qui se termine par dois céus (enfin je crois). Pourtant je suis sûr que ce qui me manque est évident. Alors je la passe et la repasse, soit cette vidéo, soit juste le son sur Deezer, de sorte que j’ai toujours en tête, même quand je ne l’écoute pas, cette guitare lancinante qui fait oooin, et la voix de la fadiste Aldina Duarte (qui convient bien à l’atmosphère tendue du morceau ; elle est peut-être un tout petit peu mal à l’aise avec le tempo, Aldina, plus lent que celui de n’importe quel fado traditionnel, et cette impression de lutte pour l’équilibre produit un surcroît de tension qui profite aussi à l’enregistrement). Je n’en suis jamais délivré.

Pedro e os Lobos (Pierre et les loups) est un groupe fondé par le guitariste et compositeur Pedro Galhoz, auteur de la chanson. Il apparaît dans le clip.

Alma e sangue, amor
No teu mundo, amor
São a terra e a dor
Que […] dois céus
O teu, o meu.
Âme et sang mon amour,
Dans ton monde mon amour,
Sont la terre et la douleur
Qui […] deux ciels,
Le tien, le mien.
O silêncio é ouro, amor
Ouro que pesa como o céu
O teu rosto foge o meu
Os teus passos, um caminho
Que é meu, e teu.
Le silence est d’or mon amour
De l’or qui pèse un ciel
Ton visage fuit le mien
Tes pas sont un chemin
Qui est mien, qui est tien.
Alma e sangue, amor
O silêncio é de ouro, amor
É meu, e teu.
Âme et sang mon amour
Le silence est d’or mon amour,
Il m’appartient, il t’appartient.
Pedro Galhoz. Alma e sangue (2014).
Pedro Galhoz. Âme et sang, traduit de : Alma e sangue par L. & L.

J’ai la réponse, j’ai la réponse ! Ça n’a pas tardé, grâce à Fernando de Barros (voir le commentaire ci-dessous). Voici :

Alma e sangue, amor
No teu mundo, amor
São a terra e a dor
Que aproximam dois céus
O teu, o meu.
Âme et sang mon amour,
Dans ton monde mon amour,
Sont la terre et la douleur
Qui rapprochent deux ciels,
Le tien, le mien.
O silêncio é ouro, amor
Ouro que pesa como o céu
O teu rosto foge o meu
Os teus passos, um caminho
Que é meu, e teu.
Le silence est d’or mon amour
De l’or qui pèse un ciel
Ton visage fuit le mien
Tes pas sont un chemin
Qui est mien, qui est tien.
Alma e sangue, amor
O silêncio é de ouro, amor
É meu, e teu.
Âme et sang mon amour
Le silence est d’or mon amour,
Il m’appartient, il t’appartient.
Pedro Galhoz. Alma e sangue (2014).
Pedro Galhoz. Âme et sang, traduit de : Alma e sangue par L. & L.