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Amália Rodrigues (1920-1999) • Libertação

5 janvier 2020

Cette année on commémore les 150 ans de l’infaillibilité du pape, les 500 ans de la mort de Raphaël, les 250 ans de la naissance de Beethoven, les 100 ans de celle de Fellini, les 800 ans de la fondation de la faculté de médecine de Montpellier.

On fête aussi le centenaire d’Amália Rodrigues, née le 23 juillet 1920.

Après Primavera (« Printemps », 1953), Libertação (« Libération », 1955) est le deuxième poème écrit par David Mourão-Ferreira (1927-1996) pour Amália. La rencontre avec le compositeur Alain Oulman n’a pas encore eu lieu : c’est sur la très ancienne musique du Fado Meia-Noite que la chanteuse interprète ce texte ambigu, aux intentions anti-régime (« Au coin de chaque rue / Une ombre nous épie / Et dans les regards s’insinue / Tout à coup le soupçon ») à peine dissimulées sous le voile d’une histoire d’amour impossible – elle-même d’une grande force. La fadiste a-t-elle perçu à l’époque la double portée de ce qu’elle chantait ?

Amália enregistre Libertação une première fois en studio en 1954 (enregistrement publié l’année suivante), puis lors d’un récital public donné au Café Luso, l’une des plus célèbres casas de fado de Lisbonne, en décembre 1955. Capté par la maison Valentim de Carvalho, ce récital ne sera publié sur disque qu’en 1976. Libertação est selon moi l’un des chefs d’œuvre du répertoire d’Amália Rodrigues, et cet enregistrement public surpasse ceux réalisés en studio (trois publiés à ce jour). La voix fiévreuse et splendide, l’accompagnement discret (une guitare portugaise, une guitare classique), expriment incomparablement l’atmosphère de pesante anxiété qui baigne le fado de bout en bout.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique ; Filipe Pinto, présentation.
Captation : Café Luso (Lisbonne, Portugal), décembre 1955.
Extrait de l’album Amália no Café Luso. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1976.


Fui à praia, e vi nos limos
A nossa vida enredada
Ó meu amor, se fugirmos
Ninguém saberá de nada.

Sur la grève, j’ai vu
Notre vie embourbée dans la vase
Oh mon amour, si nous partions
Personne n’en saurait rien.

Na esquina de cada rua,
Uma sombra nos espreita.
E nos olhares se insinua,
De repente, uma suspeita.

Au coin de chaque rue
Une ombre nous épie
Et dans les regards s’insinue
Tout à coup le soupçon.

Fui ao campo e vi os ramos
Decepados e torcidos
Ó meu amor, se ficamos
Pobres dos nossos sentidos.

Dans la campagne, j’ai vu
Les branches cassées et tordues
Oh mon amour, si nous restons,
Qu’en sera-t-il de notre amour ?

Em tudo vejo fronteiras,
Fronteiras ao nosso amor!
Longe daqui, onde queiras!
A vida será maior!

En tout je vois des frontières,
Des frontières à notre amour.
Loin d’ici, où tu veux,
La vie sera sans entraves.

Nem as esperanças do céu
Me conseguem demover
Este amor é teu e meu
Só na terra o queremos ter.

Peu m’importent
Les promesses du ciel.
Cet amour nous appartient
C’est sur terre qu’il faut le vivre !
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libertação (1954).
.
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libération, traduit de : Libertação (1954) par L. & L.

Voici un autre enregistrement de Libertação, réalisé en studio en 1967 avec un accompagnement instrumental plus fourni (2 guitares portugaises, 1 guitare classique, 1 basse acoustique). Laissé impublié à l’époque (il n’est apparu qu’en 2017, sur l’un des volumes de la réédition intégrale en cours) et bien qu’impeccable techniquement, on n’y retrouve pas le frémissement extraordinaire de la version du Café Luso.


Amália Rodrigues (1920-1999)Libertação. David Mourão-Ferreira, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : studios Valentim de Carvalho (Paço de Arcos, Portugal), 19675.
Extrait de l’album Fados 67 : as sessões com o Conjunto de guitarras de Raul Nery / Amália. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2017.

Les cormorans

4 janvier 2020

Basilique Notre-Dame de la Daurade, Toulouse (Occitanie, France)

C’est mon mari qui gardera Raoul et Lucien (entendons-nous : je dis mon mari, mais nous ne sommes pas mariés). Moi, où est-ce que je trouverais le temps ? Sacha travaille pour ainsi dire à domicile, il lui suffit de descendre un étage et il est à son cabinet. Il aura tout le loisir de leur apprendre l’italien puisque c’est ce qu’il désire pour eux, j’ignore d’où lui vient cette lubie. Et après tout il est leur père, c’est ce que nous croyons lui et moi. Tôt le matin, il nage avec Baptiste Nédelec ou fait de l’aviron sur le fleuve avec Corentin Diop-Quéméner ; à 18 heures il pratique l’escrime. Je m’arrangerai. Plus tard, lorsque les petits seront en âge de s’entraîner, c’est moi qui les prendrai en charge, je les ferai travailler.

C’est Sacha qui a confectionné le trousseau des deux petits. Mes costumes de piste aussi, c’est lui. Voyez ces merveilles : un brodeur hors pair. Il a fait un stage à Pont-L’Abbé, dans le Finistère.

Le soir non plus je ne suis pas disponible, je suis au cirque. J’ai deux numéros : un numéro de trapèze (de haute-voltige), avec Bruno Nédelec, et un numéro de dompteuse de mouettes. J’ai quinze mouettes, douze sur la piste et trois de réserve. Elles exécutent des chorégraphies que je compose moi-même, et aussi quelques tours d’adresse, d’escamotage et autres. Le numéro se clôt sur un chœur (en ce moment c’est le chœur à bouche fermée de Madame Butterfly). Elles ne sont pas toujours faciles, c’est vrai. Ce sont des créatures volontiers querelleuses et certaines peuvent se montrer vindicatives à l’occasion. Dans des cages ? Quelle idée ! Vous avez déjà vu des mouettes en cage, vous ? Non, elles vivent chez elles, c’est à dire sur les bords de Garonne. Ce sont des artistes vous savez ; elles se considèrent comme telles. Je les crois désinvoltes vis à vis de leurs congénères, dédaigneuses même, impossibles à vivre. Il y en a parmi elles qui se prennent très au sérieux, elles se montent un bourrichon pas possible. Se croient de grandes actrices.

La semaine dernière trois cormorans sont venus me voir, ils voulaient passer une audition. Ils ont entendu les bavardages des mouettes, j’imagine. Ils sont très nombreux sur la Garonne, vous avez dû les voir. Je crois que j’ai une photo quelque part… tenez, voyez. Ils s’agglutinent près du pont Saint-Michel pour la plupart, et se tiennent sur des arbres qu’on croirait morts.

À ce que j’en ai jugé, les cormorans sont des êtres timides, frappés d’une tristesse insondable, d’une lucidité implacable et tragique, effrayante, comme s’ils pouvaient déjà témoigner du dernier spasme du monde. Je ne vois pas comment les employer, ni même à quoi. D’ailleurs je suis bien certaine que les mouettes leur rendraient la vie impossible. Je ne sais que faire. Je ne voudrais pas qu’ils se laissent mourir de désespoir.


Maurice Ravel (1875-1937) | Oiseaux tristes. O 43, no 2. Fait partie de : Miroirs. O 43.
Marcelle Meyer (1897-1958), piano. Enregistrement : Paris, 1954.

Tu ne sais plus qui tu es

2 janvier 2020

Théâtre du Capitole (Toulouse, Occitanie, France), 6 décembre 2019

Théâtre du Capitole (Toulouse, Occitanie, France), 6 décembre 2019

Tu ne sais plus qui tu es, qui tu as été, tu sais que tu as joué, tu ne sais plus ce que tu as joué, ce que tu joues, tu joues, tu sais que tu dois jouer, tu ne sais plus quoi, tu joues. Ni quels sont tes rôles, ni quels sont tes enfants vivants ou morts. Ni quels sont les lieux, les scènes, les capitales, les continents où tu as crié la passion des amants. Sauf que la salle a payé et qu’on lui doit le spectacle.

Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l’âge du monde, son accomplissement, l’immensité de sa dernière délivrance.

Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay.

Savannah Bay c’est toi.

Marguerite Duras (1914-1996). Savannah Bay (1982 et 1983). Éditions de Minuit, impr. 2005. ISBN 2-7073-0668-1. Page [7].

Sur scène, je ne sais pas si on oublie qui on est, mais on est traversés de toutes sortes d’émotions, toutes sortes de pensées, tout en étant plongé dans quelqu’un d’autre, d’autres mots, d’autres affects, d’autres problèmes. Ils peuvent être basiques. Une lumière qui ne s’allume pas à temps, un top qu’on a raté, une réplique qui s’est emmêlée ou que le partenaire n’a pas dite, si bien qu’on ne sait plus où on doit se rattraper, il y a une contagion des oublis, mais aussi une vigilance commune. […] C’est très bizarre ce que devient le chagrin, le bloc de douleur qui congèle le corps, sur un plateau de théâtre. J’ai joué le soir après avoir appris la mort de Pascale. La directrice du théâtre avait prévu de renvoyer les spectateurs chez eux. Madeleine Renaud tenait à la représentation peut-être parce que l’annulation faisait perdre de l’argent à son mari Jean-Louis Barrault, mais surtout parce qu’elle ne supporte pas de ne pas jouer. Et Marguerite et Barbet ne m’ont pas laissé le choix, ils estimaient qu’il ne fallait surtout pas que je reste sans rien faire ce soir-là. On m’a prescrit une forte dose de barbituriques, mais il paraît – c’est Marguerite, Luc Bondy, Barbet, Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, qui l’ont affirmé – que je n’ai jamais si bien joué.

Bulle Ogier, avec Anne Diatkine. J’ai oublié (2019). Éditions du Seuil, impr. 2019, ISBN 978-2-02-141722-7. Pages 220-221.

………

Bulle Ogier & Madeleine Renaud sont les créatrices de la pièce Savannah Bay (1983) de Marguerite Duras, mise en scène par l’autrice.
Pascale : Pascale Ogier (1958-1984), fille de Bulle Ogier.
Barbet : Barbet Schroeder, cinéaste, compagnon de Bulle Ogier.

Ingrid Caven | Ich weiß genau. Hans & Herta Hennecke, paroles ; Robert Chauvigny & Julien Bouquet, musique. Adaptation allemande de Je sais comment (1959). Julien Bouquet, paroles.
Ingrid Caven, chant ; Jay Gottlieb, piano ; Jérome Simon, violon ; Le Quatuor Actuel, quatuor à cordes ; Bob Drewry, contrebasse ; Alain Beghin, percussions ; Richard Foy, saxophone ; Peer Raben, arrangements. Enregistré en public à Paris, Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, 1988.
Extrait de l’album Ingrid Caven chante Piaf « en public ». France, 1989.

Toulouse (Occitanie, France), lieu non identifié, 3 février 2018

Bonne année aussi aux non-Brigittes !

1 janvier 2020

(D’ailleurs, il en existe encore, des Brigittes vivantes ?)

Brigitte Bardot & Les Frères Jacques | Stanislas. Bernard Lelou & Lydia Palazzolo, paroles ; Bernard Lelou & Ricet-Barrier, musique.
Les Frères Jacques, quatuor vocal ; Brigitte Bardot, chant.
Vidéo : extrait de l’émission de télévision Bonne année Brigitte, François Chatel, réalisation. Office national de radiodiffusion télévision française, production. France, 1961.
1ère diffusion : 1er janvier 1962.
La chanson Stanislas a été enregistrée par Les Frères Jacques et publiée en 1961 sous le titre : Rendez-vous – Stanislas

Double naissance dans la rue des Poutiroux

31 décembre 2019

Monsieur le Docteur Sacha Touille, podologue, demeurant rue du Canard à Toulouse et Mademoiselle Célestine Rata, artiste de cirque, demeurant rue du Coq d’Inde à Toulouse, ont le plaisir d’annoncer la naissance de leurs enfants Raoul et Lucien survenue ce lundi, rue des Poutiroux, à Toulouse, suite à une élégante arabesque exécutée par Mademoiselle Rata alors que le jeune couple venait de déjeuner dans un restaurant de la proche rue Pharaon.

« Raoul & Lucien seront acrobates, comme leur maman ! » s’est aussitôt enthousiasmée Mademoiselle Célestine Rata.
« Nous verrons » a commenté en souriant le Docteur Sacha Touille. « Il leur faut en tout cas savoir l’italien dès que possible. »

En cette période de fêtes nous présentons à Monsieur le Docteur Sacha Touille, à Mademoiselle Célestine Rata, ainsi qu’aux petits Raoul et Lucien Rata-Touille nos vœux de bonheur et de gloire. Et voici notre contribution à l’accomplissement du souhait du récent papa :

Emanuele Luzzati (1921-2007) & Giulio Gianini (1927-2009) | Alì Babà. Emanuele Luzzati, dessins ; Giulio Gianini, animation et photographie ; Emanuele Luzzati & Giulio Gianini, scénario et réalisation ; Gianfranco Maselli, musique. Italie, 1970.

Ностальгия – Bach – Richter

30 décembre 2019

Sans rien dire.


Johann Sebastian Bach (1685-1750) | Prélude et fugue. Clavier. BWV 853. Mi bémol mineur (Prélude seul).
Святослав Рихтер (Sviatoslav Richter), piano. Enregistrement : Salzbourg (Autriche), château de Klessheim, juillet 1970. Extrait de l’album Bach. Das Wohltemperierte Klavier 1. Teil BWV 846-869 / Svjatoslaw Richter. Allemagne, 1970.
Images extraites de : Ностальгия(Nostalghia). Андрей Тарковский [Andreï Tarkovski], réalisation ; Андрей Тарковский [Andreï Tarkovski] & Tonino Guerra, scénario. Italie & URSS, 1982 (production), 1983 (sortie).

Francisco Salvação Barreto | Horas da vida

30 décembre 2019

Il a une quarantaine d’années ou un peu moins et Horas da vida, paru fin 2018, est son premier album. Lors des séances d’enregistrement, il a bénéficié de l’assistance de Camané qui commente : « [Horas da vida] est son premier disque, mais ce n’est pas le disque d’un débutant. » Francisco S. Barreto, qui le jour est architecte paysagiste, se prévaut en effet d’une longue pratique des maisons de fado de Lisbonne. Il fait actuellement partie des artistes qui se produisent au Sr. Vinho, l’établissement de Maria da Fé, où il côtoie Duarte et Aldina Duarte.

L’album est tout entier composé de fados traditionnels auxquels ont été, la plupart du temps, adaptés des paroles nouvelles écrites pour lui (par Aldina Duarte, João Monge et d’autres), ou puisées dans l’œuvre de poètes tels que Pedro Homem de Mello, Miguel Torga ou même Fernando Pessoa.

L’album, très réussi je trouve, s’ouvre sur Horas da vida, dont il tire son titre. Les paroles ont déjà été chantées sur une autre musique. Francisco S. Barreto a quant à lui choisi l’impressionnant Fado Lopes, aimé des guitaristes dont il met en valeur la virtuosité et qui l’exécutent souvent en intermède instrumental. On appréciera, dans ce fado comme dans l’album entier, l’apport de Bernardo Couto, l’un des meilleurs joueurs de guitare portugaise de Lisbonne.

Francisco Salvação Barreto | Horas da vida. Manuel Andrade, paroles ; José Lopes, musique (Fado Lopes).
Francisco Salvação Barreto, chant ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Rogério Ferreira, guitare classique ; Francisco Gaspar, basse acoustique.
Extrait de l’album Horas da vida / Francisco Salvação Barreto. Portugal, ℗ 2018.
Vidéo : Luís Carvalhal, réalisation. Production : Museu do Fado / EGEAC. Portugal, 2019.


Há horas, há tantas horas
Nas horas que a vida tem,
E às vezes, em poucas horas
Vivem-se vidas também.

Il y en a des heures,
Dans les heures qui font la vie
Et parfois en quelques heures
Se vivent des vies entières.

Nas horas que te esperei
Eu contei horas sem fim,
Tantas horas, que nem sei
Se ainda há horas p’ra mim.

En ces heures où je t’attendais
Sans fin j’ai compté les heures
Tellement d’heures que je ne sais pas
S’il m’en reste encore à moi.

O tempo marca os seus passos
Nas horas que nós contamos
E nós deixamos os traços
Dos passos que nelas damos.

Le temps imprime ses pas
Sur les heures que nous comptons
Nous aussi nous y laissons les traces
Des pas que nous y faisons.

A vida tem horas certas,
São portas que nós fechamos
Não ficam portas abertas
P’rás horas que atrás deixamos.

La vie a des heures précises
Ce sont des portes que nous fermons
Aucune porte ne reste ouverte
Aux heures que nous abandonnons.

Se as portas, em tantas horas,
Ficaram todas fechadas,
Às vezes, em poucas horas
Ganham-se as horas passadas.

Si les portes, en autant d’heures
Restent toutes fermées,
Il arrive aussi qu’en quelques heures
Se regagnent les heures passées.
Manuel Andrade. Horas da vida.
.
Manuel Andrade. Heures de la vie, traduit de : Horas da vida par L. & L.

Internet :

Francisco Salvação Barreto
Horas da vida (2018)

Francisco Salvação Barreto. Horas da vida (2018)Horas da vida / Francisco Salvação Barreto, chant ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Rogério Ferreira, guitare classique ; Francisco Gaspar, basse acoustique. — Production : Portugal : Francisco Salvação Barreto, ℗ 2018.

CD : Museu do Fado, 2018.

Chrissie Hynde | Que reste-t-il de nos amours ?

29 décembre 2019

Étonnante cette interprétation d’une des plus belles chansons de Charles Trenet par la chanteuse américaine Chrissie Hynde, ancienne soliste vocale de feu le groupe The Pretenders. Elle y a incorporé un extrait des dialogues des Enfants du paradis, qui fait entendre les voix d’Arletty et de Jean-Louis Barrault.

Chrissie Hynde | Que reste-t-il de nos amours ?. Charles Trenet, paroles ; Léo Chauliac, musique.
Chrissie Hynde, chant ; David Hartley, piano ; James Walbourne, guitare ; Liran Donin, basse ; Ian Thomas, batterie ; The Valve Bone Woe Orchestra, ensemble instrumental. Enregistrement : Air studios, St. John’s Wood, Londres (Royaume-Uni). Extrait sonore du film Les enfants du paradis (France, 1945), réalisation Marcel Carné ; scénario et dialogues Jacques Prévert.
Extrait de l’album Valve Bone Woe. 2019.

Garance (Arletty) :
Vous m’avez aidée à vivre pendant des années, vous m’avez empêché de vieillir, de devenir bête, de m’abîmer. Je trouvais ma vie tellement vide… et je me sentais si seule ! Je me disais : tu n’as pas le droit d’être triste, tu es tout de même heureuse puisque quelqu’un t’a aimée.

Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault) :
Je vous aime encore ! Je n’ai jamais cessé… Et vous Garance, m’aimez-vous ? Non, ne me répondez pas. je ne demande rien. Vous êtes là, c’est la seule chose qui compte. Vous êtes là, vivante, dans mes bras, comme la première fois. Non je ne désire rien. Simplement… la chaleur de votre corps contre le mien. Cette bouche, qui est votre bouche. Ces yeux, qui sont vos yeux.
Jacques Prévert (1900-1977). Extraits des dialogues du film Les enfants du paradis (1945).

Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s’éteint ;
Ce soir c’est une chanson d’automne
Dans la maison qui frissonne
Et je pense aux jours lointains.

Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux,
Des mois d’avril, des rendez-vous ?
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse.

Bonheur fané, cheveux au vent,
Baisers volés, rêves mouvants…
Que reste-t-il de tout cela ?
Dites-le-moi.
Un petit village, un vieux clocher,
Un paysage si bien caché
Et dans un nuage le cher visage
De mon passé.

Les mots, les mots tendres qu’on murmure,
Les caresses les plus pures,
Les serments au fond des bois,
Les fleurs qu’on retrouve dans un livre
Dont le parfum vous enivre
Se sont envolés, pourquoi ?

Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux,
Des mois d’avril, des rendez-vous ?
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse.

Bonheur fané, cheveux au vent,
Baisers volés, rêves mouvants…
Que reste-t-il de tout cela ?
Dites-le-moi.
Un petit village, un vieux clocher
Un paysage si bien caché
Et dans un nuage le cher visage
De mon passé.
Charles Trenet (1913-2001). Que reste-t-il de nos amours ? (1942)

Edmundo Bettencourt | Canção do Alentejo ; Canção da Beira Baixa (& Amália Rodrigues & Gisela João)

28 décembre 2019

À l’université de Coimbra les étudiants étaient – et sont encore – originaires de toutes les régions du Portugal. Edmundo Bettencourt, qui était madérien, reste dans l’histoire de la Chanson de Coimbra comme celui qui en a enrichi le répertoire en y incorporant des airs traditionnels provenant de l’ensemble du pays. Il les chantait avec accompagnement de guitares et dans le style vocal de la Chanson de Coimbra. Ainsi de cette très belle Canção do Alentejo (« Chanson de l’Alentejo »), aussi connue sous le titre Lá vai Serpa, lá vai Moura (« Voilà Serpa, voilà Moura »), Serpa et Moura étant deux villes de la partie orientale de l’Alentejo.

Edmundo Bettencourt (1899-1973) | Canção do Alentejo. Paroles et musique traditionnelles (Portugal, Alentejo).
Edmundo Bettencourt, chant ; [?], guitare portugaise ; [?], guitare classique. Portugal, 1928.

Autre exemple : la Canção da Beira Baixa (« Chanson de la Beira Baixa »), dont Edmundo Bettencourt laisse le texte au féminin : « Era ainda pequenina… » (« J’étais encore toute petite… ».

Edmundo Bettencourt (1899-1973) | Canção da Beira Baixa. Paroles et musique traditionnelles (Portugal, Beira Baixa).
Edmundo Bettencourt, chant ; [?], guitare portugaise ; [?], guitare classique. Portugal, 1928.

J’ai choisi ces deux exemples parce qu’ils sont aussi présents dans la discographie d’Amália Rodrigues, à qui pourrait s’appliquer la « cuisante louange » dont Cocteau gratifia jadis Colette : « Où ne s’est-elle pas fourrée, cette grosse abeille ? ».

Amália a enregistré trois albums de « folklore » comme on disait alors, dont les publications s’échelonnent de 1965 à 1972. Si ces albums, à l’exception du troisième, ne sont pas de grandes réussites, elle n’en est pas la principale responsable. Les deux premiers sont en effet chantés avec accompagnement d’orchestre, dans des arrangements et selon des choix de tempo et de caractère très éloignés de ceux de la chanson traditionnelle. Amália elle-même regrettait, surtout pour le deuxième de ces albums, la trop grande part prise par l’orchestre qui obligeait même à tronquer les parties chantées. On en jugera avec Lá vai Serpa lá vai Moura :

Amália Rodrigues (1920-1999) | Lá vai Serpa, lá vai Moura. Traditionnel portugais (Alentejo).
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; Jorge Costa Pinto, direction et arrangements. Extrait de l’album Amália canta Portugal. Enregistrement : février 1965. Portugal, 1975 (première publication).

Les trois albums de « folklore » d’Amália ont été rassemblés en 2016 dans une nouvelle édition augmentée d’inédits et accompagnée de notes historiques, à vrai dire moins riches que dans la plupart des autres volumes de la réédition intégrale en cours. On n’y trouve pas d’indications précises sur les sources de chacune des chansons présentées. À propos de Lá vai Serpa lá vai Moura, on apprend que sa première strophe apparaît dans le Cancioneiro de Serpa, et que la version enregistrée par Amália est une adaptation de celle extraite du recueil de chansons Cantigas de Portugal, publié en 1922, avec accompagnement de piano, par Alexandre Rey Colaço.

Pour Quando era pequenina en revanche, aucune source n’est citée. On ne dispose que d’une information générale sur son collectage dans la Beira Baixa par Rodney Gallop (1901-1948), un ethnographe anglais qui a travaillé au Portugal entre 1931 et 1933.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; Joaquim Luís Gomes, direction et arrangements. Extrait de l’album Amália canta Portugal 2. Enregistrement : 1967. Portugal, 1971 (première publication).

La Beira Baixa était la région d’origine de la famille d’Amália Rodrigues, qui a régulièrement porté à la scène Quando eu era pequenina dans un arrangement pour guitares portugaises et guitares. Un arrangement qui est, de façon flagrante, inspiré de la manière d’Edmundo Bettencourt, comme on le constatera dans cet enregistrement public de 1987, à Lisbonne.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves, Pinto Varela, guitares portugaises ; António Moliças, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Enregistré en public au Coliseu dos recreios, Lisbonne (Portugal), le 3 avril 1987.
Extrait de l’album Amália, Coliseu, 3 de abril de 1987 / Amália Rodrigues. Portugal, 1987 (réédité en 2017, augmenté de sept morceaux enregistrés le 4 avril 1987).

Quando eu era pequenina
Acabada de nascer
Ainda mal abria os olhos
Já era para te ver
Acabada de nascer
Quand j’étais toute petite
Quand je venais de naître
J’ouvrais à peine les yeux
Et c’était déjà pour te voir
Quand je venais de naître
E quando eu já for velhinha
Acabada de morrer
Olha bem para os meus olhos
Sem vida ainda te hão de ver
Acabada de morrer
Et quand je serai toute vieille
Au moment de ma mort
Alors regarde bien mes yeux :
Sans vie, ils te verront encore
Au moment de ma mort
Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina)
.
Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Chanson de Beira Baixa (Quand j’étais toute petite)
. Traduction L. & L.

En 1987 la voix d’Amália a déjà subi de graves dommages. Voici une reprise de Quando era pequenina, limitée à la première strophe comme dans le premier enregistrement d’Amália, par une Gisela João débutante à la voix pleine et ductile, sobrement accompagnée par une guitare seule.

Gisela João | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Paroles et musique traditionnelles (Portugal, Beira Baixa).
Gisela João, chant ; Pedro Soares, guitare classique. Captation : Lisbonne, Teatro do Bairro, 2012.
Vidéo : Maria Joana Figueiredo, image ; João Botelho, éclairage ; Federico Pereira, son ; Francisco Veloso, captation sonore. 2012.

Saudades de Coimbra | Edmundo Bettencourt (et José Afonso)

26 décembre 2019

Puisque dans un billet récent, il a été question de Coimbra et de son université, sujets ou prétextes d’un film – Capas negras – et d’une chanson – Coimbra –, curiosons un peu dans le magasin de ce qu’on appelle « fado » de Coimbra, ou « chanson » de Coimbra. « Curioser » est un italianisme : curiosare. Mais si le mot s’emploie en italien, pourquoi s’en priver en français ?

Pour parler de ces chansons-là on emploie tantôt la désignation de « Fado de Coimbra », tantôt celle de « Canção [Chanson] de Coimbra ». La seconde semble mieux appropriée : l’appellation de « fado » s’est propagée jusqu’à Coimbra depuis Lisbonne, probablement en même temps que l’usage de la guitare portugaise comme instrument d’accompagnement. Car la Chanson de Coimbra, très différente du Fado de Lisbonne – il suffit d’entendre l’une et l’autre –, a sa propre histoire, sans doute plus ancienne que celle du Fado de Lisbonne, avec lequel elle n’a guère en commun que d’être chantée en portugais et d’être accompagnée par le même type d’instruments, guitare portugaise et guitare classique. Encore faut-il préciser qu’à Coimbra les instruments sont accordés un ton plus bas qu’à Lisbonne et que la technique de jeu – et la sonorité – de la guitare portugaise sont extrêmement dissemblables d’une ville à l’autre. La guitare de Coimbra rend un son qui évoque celui du clavecin ; à Lisbonne le son est plus charnu et lié, plus chantant.

Domitila de Carvalho (1871-1966), première femme inscrite à l'Université de Coimbra, en 1891.

Domitila de Carvalho (1871-1966), première femme inscrite à l’Université de Coimbra, en 1891. Dans : « O Ocidente : revista ilustrada de Portugal e do estrangeiro » – Nº 922 (10 Août 1904).

Alors que le Fado de Lisbonne est né dans les bordels, chanté d’abord par les prostituées de la ville, la chanson de Coimbra est liée à la vie universitaire. Traditionnellement, elle est chantée par les étudiants (et les anciens étudiants, de même que par les universitaires en général). Des hommes, uniquement. Car si les femmes étaient en principe autorisées à s’inscrire à l’université depuis la fin du XVIIIe siècle, les usages sociaux les en dissuadaient. Il fallait beaucoup de courage, ou une grande indifférence à la pression sociale, pour s’en affranchir. De fait, la première inscription d’une femme à l’université de Coimbra (Domitila de Carvalho [1871-1966]) n’advient qu’en 1891. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que les choses changent vraiment. Voir la présentation, sur le site de l’université de Coimbra, du cycle de conférences « Raras e discretas » (2017).

Pour autant la Chanson de Coimbra est restée une affaire d’hommes, jusqu’à aujourd’hui. À ma connaissance, seules des fadistes de Lisbonne s’y sont essayées (Amália Rodrigues, Maria Teresa de Noronha ou Mísia, par exemple), mais de façon marginale. Ce n’est pas leur répertoire. Du reste la Chanson de Coimbra ne requiert pas les mêmes aptitudes vocales que le Fado de Lisbonne : moins virtuose et moins dynamique que ce dernier, elle s’exerce dans la puissance d’émission et la rondeur du timbre et demande avant tout une « belle » voix capable de projection.

la Chanson de Coimbra a donc ses propres vedettes, guitaristes et chanteurs. Parmi les guitaristes, le plus connu et le plus célébré est Artur Paredes (1899-1980), qui est aussi le concepteur d’un modèle de guitare portugaise adapté à la Chanson de Coimbra, utilisé depuis par tous ses collègues. Son fils Carlos Paredes (1925-2004) a enregistré plusieurs albums de ses propres compositions ; il est en outre l’auteur de musiques de film, notamment pour Manuel de Oliveira.

Augusto Hilário (1864-1896) est le plus ancien des grands chanteurs connus de la Chanson de Coimbra. Il faut ensuite attendre l’entre-deux-guerres (encore que ce terme s’applique mal au cas du Portugal, officiellement neutre lors du second conflit mondial) pour voir apparaître d’autres personnalités de premier plan qui forment ce qu’on nomme la « Génération d’or » (« Geração de oiro ») de la Chanson de Coimbra : António Menano (1895-1969) et Edmundo Bettencourt (1899-1973).

Edmundo Bettencourt (ou Edmundo de Bettencourt, on trouve les deux formes) était aussi un poète reconnu, influencé par le surréalisme français.

Voici l’un de ses plus grands succès, repris ensuite par quantité d’autres chanteurs : Saudades de Coimbra. Ce morceau illustre l’un des thèmes de prédilection de la Chanson de Coimbra : la nostalgie des années vécues dans cette ville durant la période heureuse des études universitaires, qui était aussi celle de la jeunesse, des amitiés masculines, des amours.

Edmundo Bettencourt (1899-1973) | Saudades de Coimbra. António de Sousa, paroles ; Mário Faria da Fonseca, musique.
Edmundo Bettencourt, chant ; [Artur Paredes & Albano de Noronha], guitares portugaises ; [Mário da Fonseca], guitare classique. Enregistrement : 1929. Portugal, 1930 (1ère publication).


Oh Coimbra do Mondego
E dos amores que eu lá tive
Quem te não viu anda cego
Quem te não ama não vive

Oh Coimbra du Mondego*
Et des amours que j’y ai vécues !
Celui qui ne t’a pas vue est un aveugle
Celui qui ne t’aime pas ne vit pas.

Do Choupal até à Lapa
Foi Coimbra os meus amores
A sombra da minha capa
Deu no chão abriu em flores

Du « Choupal** » jusqu’à la Lapa***
Coimbra fut la ville de mes amours
En passant, que de fleurs
A fait éclore l’ombre de ma cape !
António de Sousa (1898-1981). Saudades de Coimbra (années 1930).
António de Sousa (1898-1981). Saudades de Coimbra (années 1930), traduction par L. & L.
* Le Mondego : le fleuve qui arrose Coimbra.
** Le Choupal, littéralement « la peupleraie » : un bois situé en aval de Coimbra, le long de la rive droite du Mondego.
*** La Lapa (A Lapa dos Esteios) : un jardin situé sur la rive gauche du Mondego.

Les chanteurs de la « Génération d’or » restent sans postérité, jusqu’à ce que se produise, à partir des années 1950, une nouvelle effervescence grâce à Fernando Machado Soares (1930-2014) ou Luiz Goes (1933-2012), qui s’inscrivent dans la tradition établie par Edmundo Bettencourt ; grâce aussi à des chanteurs à la voix moins vaillante mais très engagés, y compris artistiquement, dans la résistance au régime salazariste : Adriano Correia de Oliveira (1942-1982) et José Afonso (1929-1987).

Leur engagement politique ne les éloigne pas du répertoire traditionnel de la Chanson de Coimbra. José Afonso y a consacré deux albums complets : Baladas e canções (1964) et Fados de Coimbra e outras canções (1981). Dans ce dernier, que le chanteur a dédié à son père et à Edmundo Bettencourt, figure une version de Saudades de Coimbra :

José Afonso (1929-1987) | Saudades de Coimbra. António de Sousa, paroles ; Mário Faria da Fonseca, musique.
José Afonso, chant ; Octávio Sérgio, guitare portugaise ; Durval Moreirinhas, guitare classique.
Extrait de l’album Fados de Coimbra e outras canções / José Afonso. Portugal, 1981.