Tia Dolores — José Manuel Osório
José Manuel Osório (1947-2011)
C’est l’un des morts de ce fatal mois d’août. José Manuel Osório, né au Zaire en 1947, n’est arrivé au Portugal qu’à l’âge de 11 ans, se passionnant aussitôt pour les grandes voix du fado, notamment celle d’Amália. Lui-même deviendra fadiste, constamment censuré par l’administration salazariste qui interdit ses disques à mesure qu’ils paraissent. Il connaîtra le sort de bien des opposants au régime : la prison et l’exil (à Paris).
C’était un érudit du fado, qu’il s’attachait à faire connaître dans la totalité de son spectre, éclairant quand il le fallait ses aspects méconnus ou généralement passés sous silence, cela au moyen de l’édition de grandes anthologies discographiques — par exemple Fados do fado (Movieplay), encore en cours de parution.
Il était aussi, il ne s’en est jamais caché, le plus ancien contaminé par le VIH au Portugal. L’infection ayant été diagnostiquée en 1984, il était depuis lors un symbole de la lutte contre le sida et de la résistance à la maladie.
Tia Dolores / José Manuel Osório, chant ; Linhares Barbosa, paroles ; José António Sabrosa, musique. Extrait de : Fado, ombre et lumière / Yves Billon, réalisateur ; Frédéric Touchard, auteur. Les films du village, 1995.
De ce Tia Dolores, du répertoire de Lucília do Carmo, on n’entend que les 3 dernières strophes, soit que les 3 premières n’aient pas été gardées dans le documentaire Fado, ombre et lumière dont la vidéo est extraite, soit que le chanteur lui-même ne les retienne pas, ce qui rend le texte plus intéressant.
[Vi hoje a Tia Dolores
Veio falar-me dos filhos
Cheia dum prazer profundo;
Porque esses seus dois amores
São os únicos atilhos
Que a trazem segura ao mundoO João é marinheiro
Um rapagão denodado
Que anda sempre a navegar
É um moço prazenteiro
No seu olhar esverdeado
Andam vestígios do marDe olhos azuis, o segundo
Mais novo do que o João
É um cabeça no ar
Nunca se prendeu ao mundo
Quis ir para a aviação
E leva a vida a voar]Assim, a Tia Dolores
Conta, não escondendo as mágoas
Que a envolvem como um véu
Os olhos dos seus amores
Um é verde côr do mar
Outro, azul da côr do céuEla procede aos amanhos
Duma casinha na serra
Aonde espera morrer
Velhinha de olhos castanhos
Castanhos, da côr da serra
Da terra que a viu nascerUm, tem olhos côr do mar
Outro, olhar azul divino
No céu, no mar, andam escolhos
Eu então fico a pensar
Se a gente segue o destino
Que diz bem á côr dos olhos.
Linhares Barbosa. Tia Dolores.[…]
Et donc la vieille Dolores
Sans même cacher ses peines
Qui l’enveloppent comme un voile,
Parle des yeux de ses amours
L’un est vert comme la mer
L’autre de l’azur du ciel.Elle travaille son lopin de montagne
Près de la maisonnette
Où elle espère mourir
Petite vieille aux yeux bruns
Bruns comme la montagne
Cette montagne qui l’a vue naître.Les yeux de l’un sont couleur de mer
Le regard de l’autre d’un azur divin
Ciel et mer ont leurs écueils
Quant à moi je me dis
Que si quelqu’un suit son destin
On le voit à la couleur de ses yeux.
Linhares Barbosa. Tia Dolores. Traduction Lili & Lulu.
L. & L.
Encore une morte
Cora Vaucaire. La nuit dernière. 93 ans.
Ce n’est pas que je l’adorais, je la trouvais trop rive gauche, tu sais une attention exagérée au « texte » — ce mot prononcé avec révérence, accompagné d’une génuflexion virtuelle. Mais il y a eu quelques belles choses, La complainte de la butte par exemple (du film French Cancan de Jean Renoir, 1954). Et ce splendide Démons et merveilles, pour moi une des plus belles chansons françaises.
Démons et merveilles / Cora Vaucaire, chant ; Jacques Prévert, paroles ; Maurice Thiriet et Joseph Kosma, musique. 1952.
La version originale, tu le sais aussi bien que quiconque, est celle du film Les visiteurs du soir de Marcel Carné (1942), scénario de Prévert.
Extrait de : Les visiteurs du soir (film ; 1942). Marcel Carné, réalisateur ; Jacques Prévert et Pierre Laroche, scénario et dialogues ; Maurice Thiriet et Joseph Kosma, musique ; avec Arletty (Dominique) ; Alain Cuny (Gilles) ; Marie Déa (Anne) ; Jules Berry (le diable) ; Fernand Ledoux (le baron Hugues) … et d’autres.
La voix chantée d’Alain Cuny est en réalité celle de Jacques Jansen (1913-2002), le Pelléas de la célèbre version de l’opéra de Debussy dirigée par Roger Désormière en 1941, avec l’orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire.
L. & L.
Si six scies scient six cyprès
En français c’est virelangue. En portugais trava-língua, de travar : entraver, nouer.
Tu sais, L’habit s’coud-il, l’blé s’moud-il ? L’habit s’coud, l’blé s’moud.
Tes laitues naissent-elles ? Oui mes laitues naissent. Si tes laitues naissent, mes laitues naîtront.
Très vite, le plus vite possible. Comme ça :
Moças Nagragadas. Trava línguas / Moças Nagragadas, voix. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sara Morais, son. Captation : Paderne, Algarve (Portugal), 6 avril 2011. (A música portuguesa a gostar dela própria ; Projecto 171).
Bon, vas-y maintenant !
L. & L.
………………
Internet :
António Zambujo annoncé à Toulouse en janvier 2012
Selon le site Internet de Zamzama productions, deux concerts d’António Zambujo sont programmés à Toulouse jeudi 5 et vendredi 6 janvier 2012 ! A. Z. aura déjà enregistré son 5e album (sortie prévue en avril je crois), et il en donnera donc probablement des extraits.
En général je ne suis pas là à cette période. Toujours pareil, il suffit d’avoir le dos tourné pour que l’intéressant se produise.
Le lieu n’est pas annoncé. Ce n’est pas la salle Nougaro, dont la saison 2011-2012 est en ligne (et qui programme Cristina Branco pour deux concerts également, les 17 et 18 janvier). Ce n’est pas le TNT non plus. Peut-être la salle bleue de l’espace Croix-Baragnon ?
À suivre. Je te tiens au courant.
Pelo toque da viola / António Zambujo, chant, guitare ; paroles et musique traditionnelles (Alentejo) ; vidéo Tiago Pereira. Lisbonne, 2 mars 2011.
L. & L.
Pasión — Lula Pena, Rodrigo Leão
Arrête immédiatement ce que tu es en train de faire, regarde et écoute ceci.
C’est urgent. C’est pour ton bien.
Pasión / anamatiasarc, vidéo ; Lula Pena, chant ; ensemble instrumental ; Rodrigo Leão, direction ; Ana Carolina, paroles ; Rodrigo Leão, musique.
La fièvre naturelle de la voix de Lula Pena. Rodrigo Leão est l’un des fondateurs de Madredeus, ça s’entend.
Les paroles sont en espagnol d’Argentine, comme il convient pour un tango. Tu sais. On dit vos sos à la place de tu és. « Embrasse-moi ce soir, même si tu n’en as pas envie. Je préfère que tu me mentes ; nos tristes vies sont brèves. Viens près de moi, prends-moi dans tes bras, abandonne-toi aux miens. […] Je t’aime et j’en pleure mille larmes. »
No me olvides
yo me muero
Amor
mi vida es sufrimiento
Yo
te quiero en mi camino
Por vos
cambiaba mi destinoAy,
abrázame esta noche
aunque no tengas ganas
prefiero que me mientas
tristes breves nuestras vidas
acércate a mí
abrázame a ti por Dios
entrégate a mis brazos.Tengo
un corazón penando
Yo sé
que vos lo está escuchando
Con
mil lágrimas te quiero
Pasión
sos mi amor sinceroAy,
abrázame esta noche
aunque no tengas ganas
prefiero que me mientas
tristes breves nuestras vidas
acércate a mí
abrázame a ti por Dios
entrégate a mis brazos.
Ana Carolina. Pasión
L. & L.
Leão, Rodrigo
Alma Mater (2000)
Alma Mater / Rodrigo Leão ; ensemble instrumental. — Lisboa : Sony Music Portugal, 2000.
Columbia COL 501082 2.
Lucide
Samedi dernier dans le métro de Toulouse il y avait un bébé, encore minuscule, encore dans la toute-petitesse du début de la vie, regardant le monde depuis son landau. Son père l’enveloppait d’amour et lui parlait une langue intime, impénétrable. Cet enfant était pour lui la totalité de l’univers, un trésor de bonheur.
Mais lui, le bébé, regardait ailleurs. Il arrondissait ses lèvres, et ça lui donnait un air de circonspection vis-à-vis du monde, l’air de se demander in petto j’y vais ou j’y vais pas ? Quand les gens se levaient aux stations et passaient devant le landau son visage se fronçait un peu, mais tout entier. Un de ses sourcils, le gauche, savait se hausser de perplexité.
Pas de sourire non, ça ne vient pas. Comment voulez-vous sourire ?
Il ne dit rien encore à son père, à quoi bon l’inquiéter.
Não vou, não vou / Aldina Duarte, chant ; Júlio de Sousa, paroles ; Moniz Pereira, musique ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare. Extrait du film A religiosa portuguesa (2009), Eugène Green, réalisation.
Não vou, não vou
Eu tinha as chaves da vida e não abri
As portas onde morava a felicidade
Eu tinha as chaves da vida e não vivi
A minha vida foi toda uma saudade
E tanta ilusão que tive e foi perdida
E tanta esperança no amor foi destroçada
Não sei porque me queixo desta vida
Se não quero outra vida para nadaSe foi para isto que nasci
Se foi para isto que hoje sou
Se foi só isto que mereci
Não vou, não vouPodem passar bocas pedindo
Olhos em fogo tudo acabou
Pode passar o amor mais lindo
Não vou, não vouEu tinha as chaves da vida e fui roubada
Mataram dentro de mim toda a poesia
Deixaram só tristeza sem mais nada
E a fonte dos meus olhos que eu não queria
Júlio de Sousa.——
J’avais les clés de la vie et je n’ai pas ouvert
Les portes du lieu où demeurait le bonheur
J’avais les clés de la vie, et je n’ai pas vécu
Ma vie entière n’a été qu’une saudade
Et de toutes mes illusions il ne reste rien
Et tous mes espoirs d’amour sont en miettes.
Mais pourquoi me plaindre de cette vie
Alors que je n’en veux pas d’autre ?Si c’est pour ça que je suis née
Si c’est pour ça que je suis là aujourd’hui
Si c’est ça ce que je mérite
Non merci, non merci.Des bouches peuvent s’offrir
Ou des yeux de braise, tout ça c’est fini
Le plus bel amour peut se présenter
Non merci, non merci.J’avais les clés de la vie, on m’a volée
On a tué en moi toute la poésie
Pour ne me laisser que de la tristesse
Et la fontaine de mes yeux dont je ne voulais pas.
Júlio de Sousa. Trad. Lili & Lulu
L. & L.
Amália — Queria escrever o fado mais bonito…
Ana de Carvalho avait évoqué ces nuits dans l’hôtel parisien où Amália descendait lors de ses récitals à l’Olympia à la fin des années 80. Des nuits passées à chanter, à essayer de nouveaux morceaux, à parler — cela le moins fort possible pour ne pas déranger le sommeil des voisins (j’aurais bien aimé être empêché de dormir de pareille manière !).
Et voilà qu’on en trouve un témoignage sonore sur l’Internet : on y reconnaît, je ne crois pas me tromper, la voix d’Ana de Carvalho, qui traduit en français les commentaires d’Amália (a posteriori ?).
Et Amália, accompagnée de ses guitaristes, chante à mi-voix cette chanson très simple qu’elle semble découvrir, qu’elle n’a ensuite à ma connaissance jamais enregistrée en studio ni probablement donnée en concert, et dont on ne sait rien. Selon la personne qui a publié ce document elle aurait été écrite et composée, respectivement par Carlos Moutinho et Carlos Gonçalves, dans la maison que possédait Amália au Brejão, sur la côte de l’Alentejo.
Je ne sais pas comment de tels documents apparaissent sur l’Internet…
Queria escrever o fado mais bonito… / Amália Rodrigues, chant ; [Ana de Carvalho ?, voix ; Carlos Moutinho ?, paroles ; Carlos Gonçalves ?, musique]. Paris, vers 1986.
Queria escrever o fado mais bonito
Para tu cantares, pensando em mim
Fado que fosse riso e fosse grito
E quisesse dizer princípio e fimQueria que fosse um fado cor de amor
Um fado cor de mar e cor de Tejo
Um fado com gaivotas e veleiros
E com todo o calor do AlentejoUm fado de ternura, um fado alegre
Com cheiros de jasmim e de saudade
Com forma de [cruzeiro ?] e de azulejo
Com gritos de prisão e liberdadeQueria que fosse um fado, um fado barco à vela
Um fado [vinho ?], um fado de alecrim
Um fado que pudesse dar inteiro
Toda a saudade e dor que trago em mim
[Carlos Moutinho ?]Je voudrais écrire le plus beau des fados
Pour que tu le chantes en pensant à moi
Un fado qui soit rire et qui soit cri
Un fado qui soit début et fin.Ce fado serait couleur d’amour
Couleur de mer et couleur de Tage
Rempli de mouettes et de voiles
Et de toute la chaleur de l’Alentejo.Un fado de tendresse, un fado de joie
Parfumé de jasmin et de saudade
Qui aurait forme de [croix ?] et d’azulejo
Et résonnerait de cris de prison et de liberté.Je voudrais que ce soit un fado voilier
Un fado [vin ?], un fado romarin
Un fado dont chaque mot dirait
Ce qu’il y a en moi de saudade et de douleur.
[Carlos Moutinho ?]. Traduction Lili & Lulu
L. & L.
Marco Oliveira — Noite de Saudade

Marco Oliveira. Source : HM Música.
De même qu’Amália et Maria Teresa de Noronha étaient choisies par Eugène Green comme emblèmes de « L’âge d’or du fado : 1950-1974 », de même « le fado aujourd’hui » avait pour pivot le couple Camané et Aldina Duarte. Je dis le couple, non dans le sens matrimonial — encore qu’ils aient été mariés autrefois — mais parce qu’ils sont tous les deux présents dans A religiosa portuguesa, le film du même Eugène Green. C’est d’ailleurs les six fados de son film qu’il a fait entendre, cinq dans « le fado aujourd’hui » et le sixième comme point de départ de l’émission consacrée au « flamenco ».
C’est affaire de goût : je ne partage pas entièrement celui d’Eugène. Par bonheur, il a fait aussi une place à Carminho, et une autre au jeune Marco Oliveira, 23 ans.
Marco Oliveira est tout à la fois chanteur, compositeur et guitariste de talent (il a étudié la guitare classique pendant plusieurs années). Dans son unique album à ce jour (Retrato, 2008) il semble s’orienter plutôt vers le fado « castiço », le fado traditionnel. Noite de Saudade, dont il a composé la musique sur un poème de Florbela Espanca (1894-1930) n’appartient pas à cette catégorie, ce serait plutôt un fado-chanson. L’accompagnement instrumental est dévolu aux seules violas, c’est à dire les guitares classiques, tenues par Diogo Clemente et Marco Oliveira lui-même.
Noite de Saudade / Marco Oliveira, chant ; Florbela Espanca, paroles ; Marco Oliveira, musique ; Marco Oliveira et Diogo Clemente, guitare.
Noite de Saudade
A Noite vem poisando devagar
Sobre a Terra, que inunda de amargura …
E nem sequer a bênção do luar
A quis tornar divinamente pura …Ninguém vem atrás dela a acompanhar
A sua dor que é cheia de tortura …
E eu oiço a Noite imensa soluçar!
E eu oiço soluçar a Noite escura!Por que és assim tão escura, assim tão triste?!
É que, talvez, ó Noite, em ti existe
Uma Saudade igual à que eu contenho!Saudade que eu sei donde me vem …
Talvez de ti, ó Noite! … Ou de ninguém! …
Que eu nunca sei quem sou, nem o que tenho!!Florbela Espanca (1894-1930). Dans : Livro de mágoas (1919).
Nuit de Saudade
Lentement la Nuit vient se poser
Sur la Terre, l’inondant d’amertume
Et même la bénédiction du clair de lune
Ne veut la rendre divinement pure.Personne ne la suit pour escorter
Sa douleur qui est comme une torture
Et moi j’entends l’immense Nuit pleurer !
Et moi j’entends pleurer la Nuit obscure !Pourquoi es-tu si obscure et si triste ?
C’est que peut-être, ô Nuit, en toi existe
Une Saudade égale à celle qui m’habite !Cette Saudade, je sais qui me la donne
Peut-être toi, ô Nuit ! Ou peut-être personne !
Car jamais je ne sais ni ce que j’ai, ni qui je suis !
Florbela Espanca (1894-1930). Traduction Lili & Lulu.
L. & L.
Oliveira, Marco
Retrato (2008)
Retrato / Marco Oliveira, chant, guitare. — Lisboa : HM ; distrib. Compact records, 2008.
EAN 5600394240089.
Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Le fado selon Eugène Green sur France Culture
Voir aussi : Hermínia n’habite pas chez Eugène (Hermínia Silva — Maria Sózinha)
et : Marco Oliveira — Noite de Saudade
Lundi je suis tombé par surprise sur du fado, en allumant la radio. C’était en fait tout un programme, le premier d’une série de cinq, produit par Eugène Green (les liens pour écouter se trouvent à la fin du billet). Je ne l’ai su qu’à la fin, qu’il s’agissait de lui. En l’entendant, je n’arrivais pas à déterminer l’origine de son accent. Je l’ai cru allemand, puis hollandais, puis j’ai donné ma langue au chat.
Amália, Maria Teresa de Noronha, Marceneiro, Lucília do Carmo — mais pas Hermínia Silva. Et un peu de fado de Coimbra. Il présente chacun des fados, et il en traduit le poème. Ces traductions (parfois étranges), il les psalmodie dans une étonnante déclamation à la Sarah Bernhardt. L’émission de lundi avait pour titre Qu’est-ce que le fado ? C’est à dire ce qu’est le fado pour lui, selon lui, Eugène. Avec ceci on pourrait en avoir une idée :
Le sentiment le plus souvent exprimé dans les fados c’est la saudade, parole intraduisible. Si elle comporte souvent un regret de ce qui n’est plus, la saudade s’accompagne aussi d’un désir de quelque chose à venir, comme l’histoire portugaise est un mélange de départs vers l’inconnu et de lamentations pour des choses perdues. Mais ces deux sentiments s’expriment toujours dans le fado au présent, de sorte qu’on pourrait considérer la saudade comme une expérience du présent dans sa plénitude, comportant tout ce qui a été, et tout ce qui sera. Vu ainsi le mot clé du fado correspond au plus grand mythe portugais, celui du « Encoberto », celui qui est caché, et qu’on identifie au roi D. Sebastião, qui a existé comme figure historique, qui doit revenir pour établir le Ve Empire et qui est toujours présent, caché dans les ruelles et le brouillard de Lisbonne.
Eugène Green. Qu’est-ce que le fado ? (programme de radio ; 2011). 1ère diffusion : France culture, 2 août 2011. (Continent musique).
Le fado, incarné par les voix et la présence chaleureuse d’Aldina Duarte et de Camané, est un des éléments de son film A Religiosa portuguesa (2009), au cours duquel D Sebastião lui-même se manifeste, allant jusqu’à envisager les modalités pratiques de son retour.
Lisbonne, calçada do Monte, 13 mars 2011.
Je croyais avoir une meilleure photo de ce pignon, qui est celui de l’hôtel lisboète dans lequel Eugène Green installe l’héroïne de son film, on s’en contentera. Ni le nom de cette héroïne, Julie de Hauranne, ni celui du quartier de Lisbonne dans lequel elle réside (a Graça, la Grâce) n’est vide de sens. Il faut être attentif à tout dans ce film, aux noms des lieux et à ceux des gens, aux lectures des personnages, à ce que disent les murs.
Lorsque cette photo a été prise, le pignon proclamait « O AMOR quando não queima GELA » (L’AMOUR quand il ne brûle pas IL GÈLE). Dans A Religiosa portuguesa cette même paroi appelle à grandes majuscules « D. SEBASTIÃO VOLTA! » (Dom SÉBASTIEN REVIENS !). C’est une des premières images du film, après le générique ; une des premières choses qu’on voit — ou qu’on ne voit pas. On ne le remarque que si on est portugais, ou qu’on a entendu parler du sébastianisme.
Car Sebastião n’est pas l’ex mec de la Rita qui se serait cassé avec la Maria do Carmo ; c’est le roi Sébastien 1er du Portugal, tué en même temps que presque tous ses gentilshommes et que la plus grande partie de son armée à la bataille d’Alcácer-Quibir (al-Qaşr al-Kabīr ou Ksar-el-Kébir) le 4 août 1578, au terme d’une désastreuse expédition au Maroc entreprise dans le but de restaurer la splendeur de la couronne portugaise. C’est le contraire qui survient : deux ans plus le Portugal tombe aux mains de l’Espagne.
Avec le temps, il se dit que le corps de Dom Sébastien n’a pas été retrouvé sur le champ de bataille et que le roi vit caché, « encoberto ». Et que lorsque le malheur du Portugal sera à son comble celui qu’on nomme aussi « o Desejado », le Désiré, reviendra à Lisbonne pour y mettre fin, juché sur son étalon et prêt au combat, surgissant de la brume du fleuve au matin de la délivrance.
Alors la gloire du Portugal éclatera à nouveau, sa souffrance sera pour toujours abolie — comme le sera probablement le fado, c’est à dire le monde.
L. & L.
1ère émission (1er août 2011) : Qu’est-ce que le fado ?
2e émission (2 août 2011) : L’âge d’or du fado : 1950-1974
3e émission (3 août 2011) : Le fado aujourd’hui
4e émission (4 août 2011) : Le flamenco
5e émission (5 août 2011) : Le chant baroque

