Désagréable
Tu vois comme c’est dangereux de vivre à Montpellier :
Vitrine, Montpellier, juillet 2011.
On se fait dire des choses désagréables, cruelles même :
« Je n’aime pas le son de ta voix », Montpellier, rue Guillaume Pellicier, juillet 2011.
Et cet après-midi mon coiffeur cambodgien n’avait pas de place pour moi. Obligé d’attendre mardi, 18 heures. Pour se réconforter, une glace à L’heure bleue :
L’heure bleue, Montpellier, 30 juillet 2011.
Mais quelle vie.
L. & L.
Maria do Rosário Bettencourt — Verdes campos, verde vida
Sa voix a quelque chose de particulier, de très personnel qu’on reconnaît instantanément. Un peu comme une voix d’enfant tourmenté. Sa discographie est assez limitée, et presque rien n’est disponible. C’est dans les compilations qu’on a le plus de chances de la rencontrer.
Cette vidéo date probablement de la fin des années 60 ou du début des années 70. Quelques figures remarquables dans le public. Le jeune bassiste semble à la fois victime d’un grave torticolis et comme absent — encore que vers la quarante-cinquième seconde son visage s’éclaire d’un mystérieux sourire tourné vers le dedans, qu’il ne parvient pas à dissimuler. Tombé amoureux de fraîche date probablement (une hypothèse qui vaut aussi pour le torticolis).
La mélodie évoque celle du fado Persiguição.
Ça me plaît beaucoup.
Verdes campos, verde vida / Maria do Rosário Bettencourt, chant ; Maria Manuel Cid, paroles ; Fernando P. Coelho, musique ; José Pracana et José Luís Nobre Costa, guitares portugaises ; guitare classique non identifiée ; José Carlos da Maia, guitare basse acoustique. Vers 1970.
Verdes campos, verde vida
Verdes campos, verde vida
Toda a campina florida
De repente escureceu
Fez-se noite em toda a parte
E porque o sonho não parte
Fiquei só, apenas euUma certeza me deste
E nela o sabor agreste
Da sina que [me] foi traçada
A parra [vaga] do azevinho
Já nasce trazendo espinho
E morre quando pisadaE morre porque não sabe
Que alguma parte lhe cabe
De tanta coisa perdida
Algo mais amargo e doce
E sempre se mais não fosse
Verdes campos, verde vidaNada tenho, resta apenas
Esta roupagem de penas
Mas pobre que um pobrezinho
Mas quando a morte chegar
Eu sei que posso voltar
Ao verde do meu caminhoMaria Manuel Cid (19..-2006). Verdes campos, verde vida.
[…]
Tu m’as laissé une certitude
Et en elle la saveur agreste
Du destin qui fut tracé.
La feuille du houx
Qui porte en naissant ses épines
Meurt aussitôt qu’on la piétineEt elle meurt parce qu’elle ignore
Qu’il lui revient une part
De tout ce qui disparaît
Quelque chose de plus amer et plus doux
Et toujours, à tout le moins,
Le vert des prés, le vert de la vie.[…]
Maria Manuel Cid (19..-2006). Verdes campos, verde vida. Traduction Lili & Lulu.
L. & L.
Maria do Rosário Bettencourt sur le site du Museu do fado (en portugais)
Paco Ibañez, Pablo Neruda — Todo en ti fue naufragio
S’il est question d’un long voyage en voiture, parmi les CD emportés il y en a au moins un de Paco Ibañez. Je l’écoute souvent, c’est une des plus grandes voix de la chanson européenne du vingtième siècle je trouve — et du vingt-et-unième aussi, puisqu’il est toujours là : il se produisait à Arles il y a peu de temps (je n’y étais pas), et il était hier soir l’invité de Hors-champs, l’émission de Laure Adler sur France Culture.
Écoute-la (ici), parce que ce que je pourrais en dire serait insignifiant. Écoute jusqu’au bout. Il y a la voix de Rafael Alberti, celle de Brassens. Il y a une pièce de guitare interprétée en 1968 à la radio par Atahualpa Yupanqui, une chose extraordinaire, « incroyable » comme aurait pu dire Laure Adler — mais elle ne l’a pas dit. Et quatre chansons de Paco Ibañez, dont deux chantées là, dans le cours de l’entretien, sa voix de 76 ans toujours aussi émouvante.
Les deux autres étaient A galopar, sur le poème d’Alberti (en public, le concert de l’Olympia de 1969 je pense), et ceci :
Todo en tí fue naufragio / Paco Ibañez, chant ; Pablo Neruda, paroles ; Paco Ibañez, musique. Dans : Paco Ibáñez interpreta a Pablo Neruda. Cuarteto Cedrón interpreta a Raúl González Tuñon (1977).
Emerge tu recuerdo de la noche en que estoy.
El río anuda al mar su lamento obstinado.Sobre mi [tu] corazón llueven frías corolas.
Oh sentina de escombros, feroz cueva de náufragos!En ti se acumularon las guerras y los vuelos.
De ti alzaron las alas los pájaros del canto.Abandonado como los muelles en el alba.
Es la hora de partir, oh abandonado! [bis][Todo en ti fue naufragio!]
Todo te lo tragaste, como la lejanía.
Como el mar, como el tiempo. Todo en ti fue naufragio!Era la negra, negra soledad de las islas,
y allí, mujer de amor, me acogieron tus brazos.Abandonado como los muelles en el alba.
Sólo la sombra trémula se retuerce en mis manos.Ah más allá de todo. Ah más allá de todo.
[Es la hora de partir, oh abandonado! (bis)]
[Todo en ti fue naufragio!]
Pablo Neruda (1904-1973). La canción desesperada (fragments). Dans : Veinte poemas de amor y una canción desesperada (1924). Entre crochets : les variantes et les vers déplacés par rapport au poème intégral, qu’on peut lire sur le site consacré à l’œuvre de Neruda par la Fundación Pablo Neruda.………
Ton souvenir émerge de la nuit où je suis.
Le fleuve noue sa lamentation obstinée à la mer.Sur mon cœur pleuvent de froides corolles
Ô sentine de décombres, féroce grotte de naufragés !En toi se sont accumulés les guerres et les envols.
De toi déplièrent leurs ailes les oiseaux du chant.Abandonné comme les quais dans l’aube.
C’est l’heure de partir, oh abandonné !Tout en toi fut naufrage !
Tu as tout englouti, comme le lointain.
Comme la mer, comme le temps. Tout en toi fut naufrage !J’étais la noire, noire solitude des îles
Et là, femme d’amour, m’accueillirent tes bras.Abandonné comme les quais dans l’aube.
Seule l’ombre tremblante se contorsionne dans mes mains.Ah au-delà de tout. Ah au-delà de tout.
C’est l’heure de partir, oh abandonné !
Tout en toi fut naufrage !
Pablo Neruda (1904-1973). La canción desesperada (trad. française, fragments). Dans : Veinte poemas de amor y una canción desesperada (1924). Traduction Claude Couffon et Christian Rinderknecht.
Neruda, Pablo (1903-1975)
Veinte poemas de amor y una canción desesperada (1924). Espagnol et traduction française
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée ; suivi de Les vers du capitaine / Pablo Neruda ; traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht. — Paris : Gallimard, 1998. — (Poésie, ISSN 0768-0368 ; 320).
Bilingue. Textes originaux espagnols et traductions françaises en regard.
Titres originaux : Veinte poemas de amor y una canción desesperada et Los versos del Capitán.
ISBN 978-2-07-040421-6
Manquaient les reposoirs
Jamais encore un retour aussi dur au quotidien. C’était cette fois comme une suffocation, comme la respiration coupée en conséquence d’un choc violent, l’impossibilité d’inspirer, d’expirer, de parler même, ne serait-ce que pour dire qu’on est encore vivant, qu’il n’y a pas à s’inquiéter.
Il y a à s’inquiéter pourtant, c’est flagrant. Parce que cette intolérance à la vie ordinaire : elle est mortelle non ? On en meurt de ça, de ne pas supporter la routine. Si on n’en meurt pas on en est malade, tu peux m’en croire.
Reprendre cet itinéraire matinal, comme traîné par une chaîne, comme si on était un bac ou un funiculaire. L’épuisement immédiat — un réflexe. À croire qu’il n’y a pas eu de vacances, ou qu’elles n’ont servi à rien.
Aucune clémence à attendre de Montpellier. Lundi la chaleur y était aussi dure qu’à Modène l’autre semaine. Elle s’apaisait, heureuse surprise, le temps d’une rue ombrée d’acacias dont les pétales des fleurs jonchaient le trottoir en un tapis clair et odorant, comme pour la Fête-Dieu autrefois.
Manquaient les reposoirs. Aucune clémence à attendre.
Modène (Émilie-Romagne, Italie). 29 juin 2011..
L. & L.
As penas — Amália Rodrigues, Maria Teresa de Noronha
C’est en allant au Brésil en 1945, dans un journal portugais, un de ceux qu’on distribue aux voyageurs dans les avions, qu’Amália découvre As penas (voir le billet précédent). Ce poème lui plaît. Elle le chante sur la musique du fado Bacalhau et l’enregistre à Rio de Janeiro au cours de ses toutes premières sessions de studio, la même année. Elle a donc 25 ans. Elle est déjà une gloire dans son pays, mais il semble qu’au Portugal on l’ait dissuadée d’enregistrer, de crainte que ses admirateurs ne se déplacent plus à ses spectacles…
Plus de 25 ans plus tard, Maria Teresa de Noronha met ce même poème à son répertoire, sur la musique d’un autre fado traditionnel, d’ailleurs créée par Amália, le fado Perseguição — sur laquelle António Zambujo chante Apelo, de Vinícius de Moraes.
Amália Rodrigues (1920-1999). As penas / Fernando Caldeira, paroles ; Armando Freire (Armandinho), musique (fado Bacalhau), souvent attribuée à José António Augusto da Silva (José Bacalhau), premier interprète de ce fado. Amália Rodrigues, chant. Enregistrement : 1945.
Maria Teresa de Noronha (1918-1993). Minhas penas / Fernando Caldeira, paroles ; Carlos da Maia, musique (fado Perseguição). Maria Teresa de Noronha, chant. Enregistrement : 1972 ?.
Amália néglige les troisième et quatrième couplets, tandis que Maria Tersa de Noronha délaisse le deuxième.
As penas
Como diferem das minhas
As penas das avezinhas
Que de leves leva o ar
Só as minhas pesam tanto
Que às vezes nem já o pranto
Lhes alivia o pesarOs passarinhos têm penas,
Que em lindas tardes amenas
Os levam por esses montes!
De colina em colina,
Ou pela extensa campina
A descobrir horizontes!As minhas penas não caem
Nem voam nunca, nem saem
Comigo desta amargura
Mostram apenas na vida
A estrada já conhecida
Trilhada pelos sem venturaPassam dias, passam meses
Passam anos, muitas vezes
Sem que uma pena se vá
E se uma vem, mais pequena
Ai, depois nem vale a pena
Porque mais penas me dáQue felizes são as aves
Como são leves, suaves,
As penas que Deus lhes deu
Só as minhas pesam tanto
Ai, se tu soubesses quanto…
Sabe-o Deus e sei-o eu!
Fernando Caldeira (1841-1894). As penas.
L. & L.
As penas — Lula Pena
Je pars quelque temps, en Italie comme presque toujours.
J’ai à peine le temps d’écrire quelque chose, au moins pour ne pas avoir l’air de fuir comme un voleur. Je n’écris rien d’ailleurs, je voulais juste rendre encore un petit hommage à la fascinante Lula Pena, que je désespère de voir et d’entendre un jour en concert. Elle n’en a aucun programmé en France. Mais que font les organisateurs de concert ? De festival ?
Ceci a été capté le 9 juin dernier, en Allemagne, dans un lieu exigu qui ressemble à une baraque de chantier. Ça s’appelle Bauwagen (roulotte de chantier, c’est ça ?) — mais je n’ai pas trouvé dans quelle ville il est situé. Apparemment le concert entier est publié sur Youtube, à raison d’une vidéo par morceau.
Troubadour. Acto II, As penas ; Fui à fonte beber água / Lula Pena, chant, guitare. Enregistrement : Allemagne, 9 juin 2011.
Encore que parler de morceau dans le cas de Lula Pena c’est presque un abus de langage. Son album Troubadour, publié l’an dernier, est un chef d’œuvre, un prodige (voir ici). Il est composé de 7 parties, 7 « actes » dans lesquels s’enchaînent et se mêlent comme dans un flot des fragments de chansons, de fados, de bruits. L’acte II s’ouvre sur un extrait d’un fado créé — et enregistré — par Amália en 1945 au Brésil, As penas. Le poème est difficile à traduire, puisqu’il joue sur les deux sens du mot pena en portugais, qui est à la fois peine et plume. En français ce mot-là existe aussi : penne, mais il ne désigne qu’une catégorie de plumes — les pennes et les rémiges, tu t’en souviens ? Ça m’est resté ça, de l’école primaire, ou de plus tard je ne sais pas.
Comme elles diffèrent des miennes, les [penas] des oiseaux que l’air emporte, légers. Les miennes me pèsent tant que parfois même les pleurs n’en allègent pas le poids.
Comme ils sont heureux les oiseaux, comme elles sont légères et douces, les [penas] que Dieu leur a données ! Les miennes me pèsent tant, ah si su savais combien… Dieu le sait bien, et moi aussi.
Ce fado, Lula Pena n’en chante que les premier et dernier couplets. Mais elle y insère autre chose, Dá-me uma gotinha d’água, une chanson traditionnelle de l’Alentejo que nous connaissons n’est-ce pas, à travers la voix d’António Zambujo (ici, pour te rafraîchir la mémoire). On ne peut pas imaginer deux interprétations plus différentes.
À la fontaine je suis allée boire, j’y ai trouvé un rameau vert ; qui l’a perdu était rassasié d’amour, qui l’a trouvé mourait de soif.
Donne-moi une goutte d’eau, de cette eau que j’entends couler, entre pierres et galets, il y en a bien ne serait-ce qu’une goutte.
Il y en a sûrement une goutte, je voudrais me mouiller la gorge, je voudrais chanter comme la tourterelle ; comme la tourterelle personne ne chante.
Celle de Lula Pena me fait penser à Marguerite Duras, son enregistrement de L’été 80, ou plutôt de La jeune fille et l’enfant, tu sais, « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai », une chanson aussi simple que celle-ci, aussi poignante. La voix de Marguerite est musique, aussi.
As penas
Como diferem das minhas
As penas das avezinhas
Que de leves leva o ar
As minhas pesam-me tanto
Que às vezes já nem o pranto
Lhes alivia o pesar.[…]
São bem felizes as aves
Como são leves, suaves,
As penas que Deus lhes deu
As minhas pesam-me tanto
Ai, se tu soubesses quanto…
Sabe-o Deus e sei-o eu.
Fernando Caldeira (1841-1894). As penas.Gota de água
Fui à fonte beber água
Achei um raminho verde
Quem o perdeu tinha amores
Quem o perdeu tinha amores
Quem o achou tinha sedeDá-me uma gotinha d’água
dessa que eu oiço correr,
entre pedras e pedrinhas
entre pedras e pedrinhas
alguma gota há-de haverAlguma gota há-de haver
Quero molhar a garganta
Quero cantar como a rola
Quero cantar como a rola
Como a rola ninguém canta
Gota de água / paroles et musique traditionnelles
L. & L.
Pena, Lula
Troubadour (2010)
Troubadour / Lula Pena, chant, guitare. — Lisboa : Mbari, 2010.
Mbari 09.
Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Télécharger sur Amazon, Fnac
On n’échappe pas aux saintes
Rennes. J’y suis arrivé en fin d’après-midi. J’aurais dû prendre une écharpe.
J’avais rendez-vous ce matin à 11 heures, avec quelqu’un du ministère qui voulait me voir. Il voulait comprendre certaines choses. Il s’y est efforcé je dois dire avec beaucoup d’application, écrivant abondamment dans un cahier, dans la posture voûtée d’un écolier.
À midi et demie j’étais dehors, sur la Montagne Sainte-Geneviève.
Déjeuner dans un restaurant thaï grand comme une boîte à thé, coincé entre le comptoir, le mur et la vitrine.
Ensuite j’ai flâné dans les rues de Paris, quelques heures devant moi. Boulevard Saint-Germain je suis entré dans une librairie du nom de Dédale, claire, assez agréable — seulement au rayon théâtre, aucune pièce de Robert Pinget tu entends, aucune. La note baisse de suite. Pas trop bas, la nouvelle édition de Monsieur Songe, en poche, se trouvant placée bien en évidence. J’en suis sorti avec La lettre de Pedro Vaz de Caminha au roi Manuel sur la découverte de la « Terre de la Vraie croix », dite aussi Brésil, édition bilingue, et Un assassin blanc comme neige, de Christian Bobin.
Cerné par une pluie qui allait s’aggravant, du boulevard Edgar Quinet jusqu’à la gare Montparnasse.
Dans le train l’homme assis en face de moi, la soixantaine, lit Le Figaro, les nouvelles de la bourse, l’économie, l’argent. La une de son journal dit que Weyergans est entré dans l’immortalité avec un quart d’heure de retard, voilà la nouvelle la plus importante du monde. L’homme s’endort.
Je lis le petit livre de Bobin. Je le trouve inégal : parfois on dirait du Jules Renard, celui des Histoires naturelles. Certains passages me semblent un peu fades, certains me font rire, d’autres, les plus nombreux, sont émouvants à pleurer — heureusement que mon vis-à-vis économique dort. Voilà justement quelque chose pour lui :
Sur le pont Alexandre-III à Paris un marchand cuit des marrons en leur évitant de charbonner, les présente dans un cornet à double soufflet — un pour les marrons, un autre pour les épluchures, et offre en plus un rince-doigts. Par son calme et son goût démodé de la perfection, il défait à lui seul la sinistre économie mondiale.
Christian Bobin (1951-….). Un assassin blanc comme neige (2011). Gallimard, impr. 2011. ISBN 978-2-07-013400-7. P. 15.
Et puis ceci, en vrac :
Thérèse de Lisieux est ma chanteuse préférée, je connais tous ses succès.
P. 48.
J’ai écrasé un moustique contre le mur avec un livre de Thérèse d’Ávila. On n’échappe pas aux saintes.
P. 62.
Ouvrant L’imitation de Jésus-Christ traduite du latin par Corneille je réveille cette phrase : « La vie est un torrent d’éternelles disgrâces ». L’allégresse paradoxale de son ton illumine de bonne humeur ma journée à venir.
[…]
Dans le chant indéfiniment relancé du coucou, un atome de désespoir, un minuscule « je sens qu’on ne me répondra pas, je n’y crois plus, c’est fichu », qui fait de cet oiseau le plus humain de la forêt.
P. 71-72.
L. & L.
Amis pour la vie
Tu sais ce qui est arrivé aujourd’hui ?
Ana Moura m’a demandé d’être son ami sur Facebook.
C’est tout ce que ça te fait ?
Tu n’as pas compris peut-être, je répète.
Aujourd’hui, Ana Moura m’a demandé d’être son ami sur Facebook. Ana Moura. Tu vois qui c’est ?
Comment, et alors ?
Et alors, je suis ami avec des fadistes, António Zambujo, Aldina Duarte et d’autres, mais ils en font peu de cas, et c’est moi qui leur ai demandé. Poliment, ou par routine, ils ont cliqué sur accepter.
Ou alors c’est d’autres amis qui m’ont fait des propositions d’amis, et j’ai cliqué sur accepter : les amis de mes amis sont mes amis. Là non. C’est Ana Moura elle-même. Rends-toi compte.
Mais j’y pense tout à coup. Mais oui, idiot que je suis (parvo que sou, tu vois ce que je veux dire).
C’est forcément un-e de mes ami-e-s qui m’a proposé.
Tout s’explique.
Déçu ? Oui, un peu, évidemment. Enfin pas trop quand même.
L. & L.
Amália Rodrigues — O rapaz da camisola verde

Jef Aérosol. Amália, rue de l’Arbalète, Paris.
[Pour écouter clique sur le triangle gris]
O rapaz da camisola verde / Amália Rodrigues, chant ; Pedro Homem de Mello, paroles ; Hermano da Câmara, musique ; José Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, guitare basse acoustique. EMI Valentim de Carvalho, 1972.
Amália chante toujours en pleine connaissance du texte autant que de la musique. Toujours. C’est pourquoi sa version du Rapaz da camisola verde inspire confiance, contrairement à celle de Zambujo, si rapide et guillerette, légère (voir : António Zambujo — O rapaz da camisola verde, on y trouvera aussi le poème et sa traduction). J’aimerais bien savoir s’il a pris la pleine mesure du « drame du poème » selon les mots d’Amália :
Só bastante mais tarde é que ouvi dizer que o Pedro Homem de Mello era bissexual. Pressenti alguma coisa no Rapaz da Camisola Verde, mas nunca me apercebi dessas coisas. Nunca tive contacto com coisas desse tipo. Tive sempre uma família da Beira Baixa, que usou saia comprida. Mas logo que ouvi falar dessas coisas, apercebi-me do drama do poema, de que eu gostava imenso. E que até nem é um poema triste.
Vítor Pavão dos Santos (1937-….) & Amália Rodrigues (1920-1999). Amália : uma biografia. Contexto, 1987. P. 151.C’est seulement bien plus tard que j’ai entendu dire que Pedro Homem de Mello était bissexuel. J’avais pressenti quelque chose dans O Rapaz da Camisola Verde, mais ces choses-là moi je ne les voyais pas. Je n’ai jamais été en contact avec ce genre de choses. Ma famille était de la Beira Baixa, les femmes portaient des jupes longues. Mais dès que j’en ai entendu parler, le drame du poème, que j’aimais beaucoup, m’est apparu. Et d’ailleurs ce n’est même pas un poème triste.
Ce passage de l’autobiographie d’Amália publiée en 1987 m’avait beaucoup amusé lorsque je l’ai lu pour la première fois. Tant de candeur et d’amour. Elle dit « bissexuel », pas « homosexuel » ; il est vrai que Pedro Homem de Mello était marié et a eu deux enfants. Comment faire autrement lorsqu’on est jeune dans les années vingt, trente, au Portugal ?
Par-dessus le marché Amália était, et reste, une icône gay comme on dit. Un sujet d’étonnement supplémentaire pour elle probablement — mais certainement pas un motif d’embarras.
L. & L.
Si la Lorpailleur est folle

Si la Lorpailleur est folle je n’y peux rien.
Si la Lorpailleur est folle je n’y peux rien, nul n’y peut rien et bien malin qui prouverait le contraire.
Si la Lorpailleur est folle mais est-elle folle, elle l’est, prétend que j’aurais participé de près ou de loin, que j’aurais trempé dans l’affaire du petit Ducreux, j’aurais eu des accointances avec la police d’où mon impunité.
[…]
Si la Lorpailleur est folle ai-je dit à Verveine moi je n’y peux rien, nul n’y peut rien, arrangez-vous pour la faire enfermer, il doit y voir un moyen, pas la peine d’être pharmacien alors, est-ce que vous ne connaissez pas une personne, une autorité voyons, il s’agit de trouver la filière ensuite les choses vont toutes seules, déclencher le mécanisme c’est le mot, il me répond que non, pas le pouvoir, d’ailleurs pas la moindre idée du comment, il ne voit à la rigueur que la famille, ayant entendu dire autrefois qu’en cette matière, mais la famille est loin comment voulez-vous, une sœur en Argentine, tout le reste mort et enterré, j’ai dit réfléchissons réfléchissons ce n’est pas possible, il doit y avoir un moyen, est-ce que je peux tolérer ça, les gens commencent à jaser, de toute façon dit-il s’ils continuent il faudra en repasser par là, il voulait dire la police, la justice, tout le tremblement, pour les racontars d’une folle, ce n’est pas possible, j’ai dit ce n’est pas possible.
Si la Lorpailleur est folle il faut agir immédiatement.
Robert Pinget (1919-1997). Le Libera (1968). Éd. de Minuit, impr. 1984. ISBN 2-7073-0348-8. P. 7-8.

——
Pinget, Robert (1919-1997)
Le Libera (1968)
Le Libera / Robert Pinget ; suivi d’une postface de l’auteur. — Paris : Éd. de Minuit, impr. 1984. — 228 pages ; 19 cm.
ISBN 2-7073-0348-8
Sur Robert Pinget : Robert Pinget [site Internet]

