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Ricardo Ribeiro • As mondadeiras cantando

1 mars 2020

Les « mondadeiras » de l’Alentejo sont analogues aux « mondine » de la plaine du Pô. Portugaises ou Italiennes, elles « mondent », c’est à dire nettoient, désherbent, les cultures de blé ou de riz.

La chanson As mondadeiras cantando (« Quand les mondadeiras chantent ») fait partie du riche répertoire du Cante alentejano, inscrit depuis 2014 au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Chant choral masculin, lié aux travaux agricoles, le cante est depuis quelques années assez en vogue chez les vedettes de la scène musicale portugaise, originaires de l’Alentejo comme Duarte ou António Zambujo – qui aiment l’un et l’autre se faire accompagner de chœurs traditionnels –, ou non comme c’est le cas du Lisboète Ricardo Ribeiro. Ce dernier a fait depuis plusieurs années des Mondadeiras, qu’il chante à la manière des fadistes, un des titres de son répertoire scénique. Il l’a en outre enregistré, avec un arrangement de percussion et piano, pour son dernier album publié, Respeitosa mente (2019).

Ricardo RibeiroAs mondadeiras cantando. José Torrão, paroles ; Francisco Torrão, musique.
Ricardo Ribeiro, chant, guitare.
Vidéo : Televisão Independente (TVI), production. Extrait de l’émission No monte do Manel du 28 décembre 2018, Manuel Luís Goucha, présentation. Portugal, 2018.

Eu aprendi a cantar
Lavrando em terra molhada
Na solidão do campo
Pensando em ti minha amada.
J’ai appris à chanter
En labourant la terre humide
Dans la solitude de la campagne
En pensant à toi, mon amour.
Quantas papoilas se avistam
Além naqueles trigais
Tantas como beijos deram
Mondadeiras e zagais.
Coquelicots que l’on voit
Là-bas parmi les blés
Ils sont aussi nombreux que les baisers
Que s’échangent mondadeiras et bergers.
As mondadeiras cantando
Suas penas, seus amores,
Não cantam, estão rezando
Num altar cheio de flores.
Quand les mondadeiras chantent
Leurs peines, leurs amours,
Ce n’est pas qu’elles chantent : elles prient
Comme en un autel chargé de fleurs.
Num altar cheio de flores,
Cada uma é um desejo,
Os anjinhos são pastores
A capela, o Alentejo.
En un autel chargé de fleurs,
Chacune d’elle est un désir,
Les angelots sont les bergers,
La chapelle, l’Alentejo.
Searas, verdes searas,
Mondadas com tanto gosto
São verdes na Primavera,
E loiras no mês de Agosto.
Verts champs de blé,
Mondés avec tant de soin,
Vous êtes verts au printemps
Et blonds au mois d’août.
As mondadeiras cantando
Suas penas, seus amores,
Não cantam, estão rezando
Num altar cheio de flores.
Quand les mondadeiras chantent
Leurs peines, leurs amours,
Ce n’est pas qu’elles chantent : elles prient
Comme en un autel chargé de fleurs.
Num altar cheio de flores,
Cada uma é um desejo,
Os anjinhos são pastores
A capela é o Alentejo.
En un autel chargé de fleurs,
Chacune d’elle est un désir,
Les angelots sont les bergers,
La chapelle est l’Alentejo.
José Torrão. As mondadeiras cantando. José Torrão. Quand les mondadeiras chantent, traduit de As mondadeiras cantando par L. & L.

Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou] • Οι Ελληνίδες οροσειρές [Oi Ellīnídes oroseirés]

29 février 2020

Les femmes grecques sont comparables aux montagnes de leur pays.

Voilà ce que dit cette chanson.

Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou]Οι Ελληνίδες οροσειρές [Oi Ellīnídes oroseirés]. Μπέτυ Κομνηνού [Béty Komnīnoú], paroles ; Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], musique.
Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], chant ; Γιάννης Κ. Ιωάννου [Giánnīs K. Iōánnou], arrangements et direction musicale.
Extrait de l’album Νέα γη [Néa gī] / Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou]. 1ère publication : Grèce, 1996.

Από το Μαίναλο στο Χελμό
κι από την Πίνδο μέχρι την Ίδη,
είδα τα δέντρα και τα πουλιά
με τη Σοφία και την Ειρήνη.
Du Ménale au Chelmos
Et du Pinde au mont Ida
J’ai vu les arbres et les oiseaux
Avec Sophie et Irène.
Τις Ελληνίδες οροσειρές
μ’ όλα τα δέντρα τους ανθισμένα,
ντυμμένες χρώματα πορφυρά,
ίδιες μ’ εμένα και μ’ εσένα.
Les montagnes grecques
Avec leurs arbres en fleurs
Vêtues de pourpre
Sont semblables à toi et moi.
Φέραν ακμή στην παρακμή,
μέσ’ στην ποδιά τους είχαν μια σκήτη,
δώσαν στην πέτρα τη λευκή,
την Αθηνά και την Αφροδίτη.
Elles ont amené prospérité et décadence
Dans leur tablier, un ermitage.
Elles ont donné à la pierre blanche
Athéna et Aphrodite.
Κάθε λογής, δώσαν, καρπούς,
φέραν το μέλι σε κάθε σπίτι
κι ας τις πουλάνε για μια δραχμή,
στα πανηγύρια, κάθε Τρίτη.
Elles ont donné toutes sortes de fruits
Elles ont apporté le miel dans chaque maison
Même si on le vend pour trois sous
À la foire du mardi.
Οι Ελληνίδες οροσειρές,
στις συμφορές, στους παγετώνες,
διάβαζαν τ’ άστρα τ’ ουρανού,
αγέρωχες μέσ’ στους αιώνες.
Les montagnes grecques,
Dans les désastres, dans les glaciers,
Lisaient les étoiles du ciel,
Fières à travers les siècles.
Κρύψαν ονόματα ιερά,
τη μυθική μας ιστορία,
την Αντιγόνη, τη Ζωή,
την Αρετή κι Ελευθερία.
Elles ont caché des noms sacrés
de notre histoire mythique,
Antigone, Zoé [la Vie],
Arété [la Vertu], Eleutheria [la Liberté].
Όρθιες, στο ύψος της στιγμής,
λάμψαν τη νύχτα σαν τις λαμπάδες,
‘χάσαν παιδιά στις πυρκαγιές
οι Ελληνίδες οροσειρές.
Droites, toujours à la hauteur des situations
Elles ont brillé la nuit comme des cierges
Elles ont perdu des enfants dans les incendies
Les montagnes grecques.
Σου κόβεται η αναπνοή
σαν αντικρίζεις τις Ελληνίδες,
ατίθασες και σοβαρές
κι ας κάνεις ότι δεν τις είδες.
On a le souffle coupé
Quand on croise les Grecques,
Indomptables et graves,
Même quand on feint de ne pas les voir.
Οι Ελληνίδες οροσειρές
έχουν τα φώτα τους αναμμένα,
έχουνε σώμα και καρδιά,
μοιάζουν μ’ εσένα και μ’ εμένα,
μ’ εσένα, μ’ εμένα.
Les montagnes grecques
ont leurs lumières allumées
Elles ont un corps et une âme,
Elles te ressemblent,
Elles me ressemblent.
Μπέτυ Κομνηνού [Béty Komnīnoú]. Οι Ελληνίδες οροσειρές [Oi Ellīnídes oroseirés]. Μπέτυ Κομνηνού [Béty Komnīnoú]. Les montagnes grecques, traduit de Οι Ελληνίδες οροσειρές [Oi Ellīnídes oroseirés] par Solange Matthey. Source : livret d’accompagnement du CD Νέα γη = New earth = Nouvelle terre / Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], Music Box International, 2000.

L’enlèvement de Marguerite

28 février 2020

Avec des amies, on avait un projet : kidnapper Marguerite, qui, trois ans et demi avant sa mort, était recluse, ne voyant plus personne à part Yann et son fils Outa qui seul avait l’autorisation de venir chez elle, rue Saint-Benoît. On avait prévu d’appeler un serrurier, on lui aurait raconté que Marguerite Duras était enfermée, qu’elle avait perdu la clef, et que pour la libérer il fallait enfoncer la porte. On serait entrées pendant que Yann Andréa serait sorti faire les courses ou voir le médecin. Et on l’aurait embrassée. Dominique Issermann, Caroline Champetier et moi, on y a sérieusement songé.
Bulle Ogier, avec Anne Diatkine. J’ai oublié (2019). Éditions du Seuil, impr. 2019, ISBN 978-2-02-141722-7. Page 157.


Jean Renoir (1894-1979)La grande illustion (1937). Extrait. Jean Renoir, réalisation ; Charles Spaak & Jean Renoir, scénario et dialogues ; Joseph Kosma, musique ; Jean Gabin (lieutenant Maréchal), Dita Parlo (Elsa), Marcel Dalio (lieutenant Rosenthal), Pierre Fresnay (capitaine de Boëldieu), Erich von Stroheim (capitaine puis commandant von Rauffenstein), Julien Carette (Cartier, l’acteur)…, acteurs.
Sortie : France, 1937.
Chanson :

Julien Carette (1897-1966)Si tu veux… Marguerite. Vincent Telly, paroles ; Albert Valsien, musique.
Julien Carette, chant ; accompagnement d’orchestre. France, 1946.

Biancheggiante città che attende i non nati

23 février 2020

Rome (Italie), Villa Borghese, 27 décembre 2012

Rome (Italie), Villa Borghese

Solo chi non è nato, vive!
Vive perchè vivrà, e tutto sarà suo,
è suo, fu suo!

Si apre come un’aurora
Roma, dietro le spirali del Tevere,
gonfio di alberi splendidi come fiori,

biancheggiante città che attende i non nati,
forma incerta come un incendio
nell’incendio di una Nuova Preistoria.
Pier Paolo Pasolini (1922-1975). Poesia in forma di rosa (extrait).

Celui qui n’est pas né est bien le seul à vivre !
Il vit, puisqu’il vivra, et tout sera sien,
est sien, fut sien !

On voit s’ouvrir comme une aurore
Rome, derrière les méandres du Tibre,
gonflé d’arbres splendides comme des fleurs,

blanchoyante cité qui attend ceux qui vont naître,
forme indécise comme un incendie
dans l’incendie d’une Nouvelle Préhistoire.
Pier Paolo Pasolini (1922-1975). Poésie en forme de rose (extrait), traduit de Poesia in forma di rosa par José Guidi. Dans : Pier Paolo Pasolini. Les cendres de Gramsci ; suivi de La religion de notre temps ; et de Poésie en forme de rose, Gallimard, © 1980, impr. 2017 (Poésie/Gallimard ; 140), ISBN 978-2-07-272147-2

Rome (Italie), Villa Borghese, 27 décembre 2012

Amália Rodrigues • Estranha forma de vida (1962)

21 février 2020

Poursuivons ce regard rétrospectif sur le Disco do Busto, qui selon la propre constatation d’Amália Rodrigues, lui a apporté un nouveau public tandis qu’il éloignait d’elle celui du fado traditionnel.

O primeiro disco com músicas do Alain [Oulman] (1962) foi importante para uma élite […]. Trouxe outro publico para o pé de mim. Mas houve muitíssima gente que não gostou, que gostava mais do que eu cantava antes. Havia quem dissesse que eu já não cantava o fado, que o fado do Alain não era fado. […] Eu vou fazendo os fados serem fados à medida que os vous cantando. O Alain trouxe um publico que não era comigo e, ao mesmo tempo, afastou um bocadinho outro publico. A começar pelos guitarristas. O José Nunes, quando ia tocar coisas do Alain, dizia sempre: « Vamos às óperas! »
Vítor Pavão dos Santos. Amália : uma biografia. Contexto, 1987, page 150.

Le premier disque que j’ai fait avec des musiques d’Alain [Oulman] (1962) a été important pour une élite […]. Il m’a procuré un nouveau public. Mais il y a énormément de gens qui n’ont pas aimé, qui préféraient ce que je chantais avant. Certains ont dit que je ne chantais plus le fado, que le fado d’Alain n’était pas du fado. […] Les fados deviennent fados à mesure que je les chante. Alain m’a apporté un public qui n’était pas le mien et, en même temps, il a un peu éloigné le public précédent. À commencer par les guitaristes. José Nunes, quand il allait jouer quelque chose d’Alain, disait toujours : « On va à l’opéra ! »

Tout n’était pourtant pas étrange dans le Disco do Busto : on y trouvait deux chansons d’Alain Oulman très allantes, deux marches, composées l’une et l’autre sur des poèmes de David Mourão-Ferreira (Maria Lisboa et Madrugada de Alfama, dont Amália enregistrera de nouvelles versions en 1969 pour l’album Com que voz), ainsi que deux fados traditionnels (Povo que lavas no rio et Estranha forma de vida).

Povo que lavas no rio (« Peuple, toi qui laves dans le fleuve »), constitué de quelques strophes d’un long poème de Pedro Homem de Mello chantées sur la musique du Fado Vitória de Joaquim Campos, accompagne dès lors Amália dans la suite de sa carrière, jusqu’au bout. C’est probablement, parmi les innombrables morceaux de son répertoire, celui qu’elle aimait entre tous, celui qu’elle n’a jamais manqué de porter au programme de ses concerts.

Le texte d’Estranha forma de vida est un poème d’Amália Rodrigues elle-même, l’un des plus réussis, probablement écrit dans les années 1950. Amália faisait alors peu de cas de ses propres œuvres et lorsqu’il lui arrivait de les utiliser comme paroles de fados, soit elle ne mentionnait pas de nom d’auteur, soit elle donnait celui de quelqu’un d’autre.

Sempre gostei de fazer versos, tinha jeito para rimar e se havia alguma festa, uma coisa de cerimónia, para não fazer discursos, agradecia com versos, com quadras. Para cantar, fiz aquele « Mouraria* », era muito nova, nem sei porquê, mas não assinei. Assim como o « Estranha forma de vida », que fiz também há muito tempo. Um dia a minha irmã Celeste pegou-lhe e começou a cantar. Gostei e cantei também. Mas como não estava inscrita na Sociedade de Autores, quem assinou foi o Varela Silva, que era casado com a Celeste.
Vítor Pavão dos Santos. Amália : uma biografia. Contexto, 1987, page 158.

J’ai toujours aimé écrire des vers, je le faisais facilement et en cas de fête, de cérémonie ou autre, pour éviter de faire des discours je remerciais avec des quatrains. J’ai écrit ce « Mouraria* » pour le chanter ; j’étais très jeune et je ne l’ai pas signé, je ne sais pas pourquoi. Idem pour « Estranha forma de vida », que j’ai fait il y a très longtemps. Un jour ma sœur Celeste s’est mise à le chanter. Ça m’a plu et je l’ai chanté aussi. Mais comme je n’étais pas inscrite à la Société des auteurs, c’est Varela Silva, le mari de Celeste, qui l’a signé.
*Dans l’album : « Amália no Café Luso ». Connu aussi sous le titre : « Entrei na vida a cantar ».

On ignore si l’idée d’associer le texte d’Estranha forma de vida au Fado bailado d’Alfredo Marceneiro est celle de Celeste, ou si celle-ci le chantait sur une musique différente (elle ne semble pas l’avoir enregistré). C’est en tout cas une grande réussite d’Amália, l’un des titres marquants de sa discographie.

Amália Rodrigues (1920-1999)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
Extrait de l’album sans titre désigné comme Busto / Amália Rodrigues. 1ère publication : Portugal, 1962.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.
C’est la volonté de Dieu
Que je vive dans cette inquiétude,
Que toutes les plaintes soient miennes,
Que toute la saudade soit mienne.
C’est la volonté de Dieu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.
Quelle étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur !
Vivre une vie d’égarement,
Être sans emprise sur soi-même,
Quelle étrange façon de vivre !
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.
Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde,
Tu saignes, obstinément,
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.
Je ne t’accompagne plus
Arrête-toi, cesse de battre !
Si tu ne sais pas où tu vas
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus.
Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida. Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, traduit de Estranha forma de vida par L. & L.

Voici deux interprétations d’Estranha forma de vida données en public par Amália Rodrigues, l’une à la télévision portugaise en 1965, l’autre en novembre 1962, c’est à dire quelques mois après la publication du Disco do Busto, lors d’un spectacle donné au théâtre Tivoli à Lisbonne en l’honneur du fadiste Filipe Pinto. On remarquera que dans les deux cas elle annonce le titre du fado et le nom du compositeur mais ne donne aucune indication sur l’auteur du texte.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Vidéo : production RTP [Rádio e Televisão de Portugal]. Portugal, 1965.

Amália Rodrigues (1920-1999)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique. Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62. 1ère publication : Portugal, 2015.

La musique utilisée pour Estranha forma de vida, le Fado bailado, composé par Alfredo Marceneiro, tire son nom d’un morceau intitulé Eterno bailado (« Éternel ballet »), créé par Marceneiro lui-même. Or comme Amália et d’autres, Marceneiro figurait à l’affiche du spectacle donné au théâtre Tivoli en novembre 1962 et il y a donné son Eterno bailado :

Alfredo Marceneiro (1891-1982)Eterno bailado. Henrique Rêgo, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Alfredo Marceneiro, chant ; Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare. Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62. 1ère publication : Portugal, 2015.

En dépit du caractère novateur des compositions d’Alain Oulman qui ont fait la renommée du Disco do Busto, ce sont à vrai dire les deux fados traditionnels de l’album qui ont connu le plus grand succès. Ce sont aussi les seuls extraits de Busto qu’Amália elle-même ait conservés durablement au programme de ses concerts, surtout Povo que lavas no rio comme on l’a dit plus haut.

Elle a sans doute moins souvent chanté Estranha forma de vida, qui n’en est pas moins resté l’un des titres emblématiques de son répertoire aux yeux du public. C’est aussi l’un de ceux qui ont été le plus repris par les autres artistes, fadistes ou non – bien plus que Povo que lavas no rio, qui apparaît trop profondément lié à l’interprétation de sa créatrice. On en trouvera ci-dessous un petit échantillon. La publication la plus récente (Custódio Castelo) date d’un mois à peine.

Sílvia Pérez CruzEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Elena Rey & Carlos Montfort, violon ; Anna Aldoma, alto ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Ángel Cordero, contrebasse.
Extrait de l’album Vestida De Nit / Sílvia Pérez Cruz. 1ère publication : Espagne, 2017.

Maria VolontéEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Maria Volonté, chant. Enregistrement public, Buenos Aires (Argentine), Teatro Presidente Alvear, 28 septembre 2002.
Extrait de l’album Fuimos / Maria Volonté. 1ère publication : Argentine, 2003.

Custódio CasteloEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Custódio Castelo, guitare portugaise.
Extrait de l’album Amália classics on portuguese guitar / Custódio Castelo. 1ère publication : Royaume-Uni, 2020.

Caetano VelosoEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Caetano Veloso, chant, guitare. Enregistrement public, Rio de Janeiro (Brésil), « Golden room » de l’hôtel Copacabana Palace.
Extrait de l’album Totalmente demais / Caetano Veloso. 1ère publication : Brésil, 1986.

Paulo GonzoEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Paulo Gonzo, chant ; instrumentistes non identifiés.
Extrait de l’album Paulo Gonzo. 1ère publication : Portugal, 2005.

Sur l’album Busto, voir aussi :

Sur l’album Tivoli 62, voir aussi :

Penser librement en temps de dictature : Amália et le « Fado de Peniche » (1962)

17 février 2020


Por teu livre pensamento
Foram-te longe encerrar.
Tão longe que o meu lamento
Não te consegue alcançar.
E apenas ouves o vento
E apenas ouves o mar.
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Abandono (« Fado de Peniche », 1959). Extrait.

À cause de ta libre pensée
Ils t’ont enfermé au loin,
Si loin que ma plainte
Ne peut t’atteindre.
Et tu n’entends que le vent
Et tu n’entends que la mer.

Forteresse de Peniche (Portugal). Par dr.r.lam sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
Vue de la forteresse de Peniche (Portugal), montrant les bâtiments de l’ancienne prison (constructions blanches, au centre). Par dr.r.lam sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Peniche est une petite ville située sur un promontoire qui s’avance dans l’océan Atlantique, à quatre-vingt-dix kilomètres environ au Nord de Lisbonne. Il s’y trouve une célèbre forteresse dont les plus anciennes constructions remontent au XVIe siècle et qui a servi, de 1934 à 1974, de prison de haute sécurité destinée aux opposants politiques de l’Estado novo (le régime salazariste). On ne s’en évadait pas, à de rarissimes exceptions près : la plus célèbre évasion de Peniche est celle d’Álvaro Cunhal et d’une poignée de ses compagnons d’infortune, le 3 janvier 1960, grâce à une complicité interne et à un appui logistique du Parti communiste portugais (PCP).

Lorsque sort, à l’été 1962, le Disco do busto (« disque du buste ») d’Amália Rodrigues, l’étonnement suscité par les cinq morceaux de la première face (voir le billet Amália Rodrigues • Asas fechadas (1962)) s’est probablement, pour bien des auditeurs, mué en stupeur à l’écoute de la première plage de la seconde, intitulée Abandono (« Abandon ») :

Amália Rodrigues (1920-1999)Abandono. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
1ère publication : Portugal, 1962.


Por teu livre pensamento
Foram-te longe encerrar
Tão longe que o meu lamento
Não te consegue alcançar.
E apenas ouves o vento
E apenas ouves o mar.

À cause de ta libre pensée
Ils t’ont enfermé au loin,
Si loin que ma plainte
Ne peut t’atteindre.
Et tu n’entends que le vent
Et tu n’entends que la mer.

Levaram-te a meio da noite*
A treva tudo cobria.
Foi de noite, numa noite
De todas a mais sombria.
Foi de noite, foi de noite
E nunca mais se fez dia

Ils t’ont emmené au cœur de la nuit*
Les ténèbres couvraient le monde.
Il faisait nuit ; c’était la nuit
La plus sombre de toutes.
Il faisait nuit, il faisait nuit
Et le jour ne s’est plus jamais levé.

Ai dessa noite o veneno
Persiste em me envenenar.
Oiço apenas o silêncio
Que ficou em teu lugar.
Ao menos ouves o vento!
Ao menos ouves o mar!

Ah ! le poison de cette nuit
Ne cesse de m’empoisonner.
Je n’entends que le silence
Qui t’a remplacé.
Au moins, tu entends le vent,
Au moins, tu entends la mer !
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Abandono (« Fado de Peniche », 1959).
*Poème original : « Levaram-te, era já noite ».
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Abandon, traduit de : Abandono (« Fado de Peniche », 1959) par L. & L.
*Poème original : « Ils t’ont emmené, il faisait déjà nuit ».

La référence aux conditions d’arrestation des opposants politiques et à leur incarcération dans un lieu qui ne peut être que le fort de Peniche est si transparente qu’Abandono a d’emblée reçu le surnom de Fado de Peniche. Certaines sources indiquent toutefois que Fado de Peniche était soit le titre original, soit le sous-titre du poème de David Mourão-Ferreira. Par exemple :

« Abandono » constitui […] um caso especialmente curioso, dado que, com o sub-título (ausente do álbum, esclareça-se) de « Fado de Peniche », é uma clara alusão ao drama de um prisioneiro político anti-fascista […].
Rui Vieira Nery. Pensar Amália. Lisboa, Tugaland, 2010, ISBN 978-989-8179-38-8, page 90.

« Abandono » constitue […] un cas particulièrement curieux, étant donné que, avec son sous-titre (absent de l’album, précisons-le) de « Fado de Peniche », il fait clairement allusion au drame d’un prisonnier politique anti-fasciste […].

Le poème de Mourão-Ferreira daterait en fait d’avril 1959 et le « toi » du poème pourrait être Álvaro Cunhal lui-même, comme le laisse entendre cet extrait du catalogue d’une exposition que le Musée du fado de Lisbonne a consacrée au compositeur Alain Oulman en 2009 :

A 10 de abril 1959 David Mourão-Ferreira assinava o poema que viria a consagrar-se como « Fado Peniche » numa alusão explicita à prisão, naquela Fortaleza, de um celebre opositor do regime. Entre a redacção de « Abandono » e a sua gravação em disco, com música de Alain Oulman, Álvaro Cunhal fugia do forte de Peniche, na noite de 3 de Janeiro de 1960.
Sara Pereira. Dans : As mãos que trago : Alain Oulman 1928-1990, Portugal, EGEAC, 2009, ISBN 978-989-8167-05-7, page 34.

Le 10 avril 1959 David Mourão-Ferreira signait le poème qui serait ensuite connu sous le titre de « Fado Peniche », allusion explicite à l’emprisonnement d’un célèbre opposant au régime dans la forteresse de cette ville. Entre la rédaction de « Abandono » et son enregistrement, sur une musique d’Alain Oulman, Álvaro Cunhal s’évadait du fort de Peniche, dans la nuit du 3 janvier 1960.

Quoi qu’il en soit il était étrange d’entendre de tels vers chantés par Amália Rodrigues, que nul à l’époque ne soupçonnait d’opposition au régime – à l’exception peut-être de la PIDE, la police politique du régime, suspicieuse par nature et qui semble en effet avoir fiché la fadiste comme possible communiste. Le fait est qu’elle a aidé financièrement des prisonniers politiques par l’intermédiaire du PCP.

La PIDE n’a pas manqué d’exiger des explications de l’éditeur de l’album, la maison Valentim de Carvalho, qui s’est prévalue dans sa réponse de la présence constante, au long de l’histoire de la poésie portugaise, du thème de la lamentation d’une dame pour son amant emprisonné. L’album n’a pas été retiré de la vente (Amália jouissait d’un tel prestige que pareille décision se serait sans aucun doute révélée contre-productive), mais Abandono a été interdit de passage en radio et à la télévision.

Quant à Amália, ses commentaires et son discours sur le sujet étaient assez curieux. Elle a toujours maintenu, même après la Révolution des œillets, que ce qui l’intéressait dans Abandono était non son contenu militant, mais le caractère tragique de la séparation forcée des amants – ce qui n’a rien d’étonnant ; ce qui l’est davantage, c’est qu’elle disait n’avoir jamais pensé à Peniche. En admettant qu’elle n’y ait pas pensé spontanément, il est probable que l’auteur du poème, ou plus certainement encore le compositeur ou, à défaut, l’éditeur, l’aurait renseignée : elle prenait des risques en enregistrant Abandono. Et comme le rappelle Zita Seabra, ancien membre du PCP, dans le film documentaire Com que voz (2009) consacré par Nicholas Oulman à son père Alain : « en temps de dictature, on ne fait rien par hasard ».

Plano de la Península de Peniche e Islas Berlingas (1813)
Plan de la péninsule de Peniche et des îles Berlingas (1813), dans : Portulano de la Península de España. Cuaderno 4. Costa de Portugal. [Cádiz] : [Dirección de Hidrografía], [1813]

Amália Rodrigues (1920-1999)
Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… (1962)


Amália Rodrigues. Busto (Asas fechadas). Portugal, 1962Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… / Amália Rodrigues, chant ; ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Alain Oulman, production artistique. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

Avec la participation d’Alain Oulman, piano, sur 3 titres. Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.

Généralement désigné sous le titre : « Album do busto » ou « Busto ».

1ère publication : Portugal, 1962. Disque 33 t 30 cm. Columbia SX 1440.

1. Asas fechadas / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
2. Cais de outrora / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
3. Estranha forma de vida / Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique.
4. Maria Lisboa / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
5. Madrugada de Alfama / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
6. Abandono / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
7. Aves agoirentas / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
8. Povo que lavas no rio / Pedro Homem de Melo, paroles ; Joaquim Campos, musique.
9. Vagamundo / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.

L’amour au passé défini

15 février 2020

Pour la saint Valentin. Ou en son souvenir, puisqu’elle est passée.

Hélène DelavaultL’amour au passé défini. Géo Koger, paroles ; Vincent Scotto & Gaston Gabaroche, musique.
Hélène Delavault, chant ; Yves Prin, piano.
Enregistré en public à Paris, Théâtre du Rond-Point, 27 et 28 avril 1994.
Extrait de l’album Les rues de la nuit = Die Straßen der Nacht. 1ère publication : France, 1994.

C’est sur la place de la Madeleine
Que nous nous connûmes un beau soir
Vous aviez une allure hautaine
Et moi j’avais des souliers noirs

Vous traversâtes
Vous vous r’tournâtes
M’examinâtes
Un soir, un soir
Vous m’attendîtes
Vous me sourîtes
Et vous blêmîtes
Un soir, un soir.

Comme je n’vous parlais pas, vous n’répondîtes rien
Mais l’aveu de mon cœur, vous l’devinâtes bien
Et vous le crûtes
Lorsque vous sûtes
Car vous vous tûtes
Un soir, un soir.

Nous prîmes le porto en silence
Vous grignotâtes quelques anchois
Puis ensuite sans trop d’résistance
Vous m’accompagnâtes chez moi.

Vous vous assîtes
Vous éteignîtes
Vous m’étreignîtes
Un soir, un soir
Vous m’énervâtes
Vous m’affolâtes
Vous m’épatâtes
Un soir, un soir.

Vous frôlâtes mes lèvres en m’appelant « Mon rat »
Vous fermâtes les yeux et soudain dans vos bras
Vous me reçûtes
Et puis vous m’eûtes
Tant que vous pûtes
Un soir, un soir.

Hélas, les amours sont fragiles
Je le reconnais maintenant
Bientôt je rompis notre idylle
Et je vous trompai lâchement

Vous m’soupçonnâtes
Vous m’épiâtes
Vous me pistâtes
Un soir, un soir
Puis vous surgîtes
Vous me surprîtes
Et vous m’haïtes
Un soir, un soir.

Vous me traitâtes à tort de menteuse et d’indigne
Et de votre gousset sortîtes un browning
Vous m’ajustâtes [Vous vous visâtes]
Mais vous m’ratâtes [Vous vous ratâtes]
Et vous caltâtes [Vous vous tuâtes]
Un soir, un soir.
Géo Koger [Georges Konyn] (1894 ou 1895-1975). L’amour au passé défini (1928)

Marie Dubas (1894-1972)L’amour au passé défini. Géo Koger, paroles ; Vincent Scotto & Gaston Gabaroche, musique.
Marie Dubas, chant.
Vidéo : source non identifiée. Probablement : Radiodiffusion-Télévision Française (RTF), production.
France, 1956.

Amália Rodrigues • Asas fechadas (1962)

12 février 2020

Comment évaluer aujourd’hui la réception du Disco do busto (« disque du buste ») dans le Portugal de 1962 ? L’album prenait à rebrousse-poil le public habituel d’Amália Rodrigues et déconcertait jusqu’à ses guitaristes ; mais il avait aussi de quoi surprendre les personnes qui éteignaient la radio quand y passait un de ses titres – elle qui était tenue par beaucoup pour une « icône du régime » selon une expression répandue. « Busto », déroutant pour tout le monde, a été un album iconoclaste.

Difficile cependant d’établir aujourd’hui ce qui dérangeait le plus à l’époque : était-ce la présence sur l’album d’une chanson (Abandono) dont le texte évoquait sans ambages la prison la plus dure du Portugal, celle où étaient enfermés les prisonniers politiques les plus gênants ? Ou bien les musiques des nouvelles chansons, si peu semblables à celles du fado traditionnel, si bizarres que l’un des deux guitaristes d’Amália persiflait quand il s’agissait de les jouer : « Allez, on va à l’opéra maintenant ! » – des musiques d’ailleurs composées par un Français ? Ou encore les textes, trop recherchés, « élitistes » comme on dirait aujourd’hui ? À l’époque on a parlé de poèmes « à la Picasso ».

Le fait est que la première plage de l’album, Asas fechadas (« Ailes repliées »), est une réussite en fait d’étrangeté, au point d’en paraître provocante. Et puisque Amália n’avait encore rien enregistré d’Alain Oulman, c’est avec ce titre-là que le public le découvre.

Dans le Fado, la base rythmique est généralement bien marquée, on entend toujours un battement, une palpitation : la guitare classique est là pour ça. La musique d’Asas fechadas, une sorte de valse lente dont la pulsation se perçoit à peine, paraît au contraire inerte.

Les paroles ne sont pas en reste. Luís de Macedo, auteur de plusieurs fados enregistrés par la chanteuse au cours des années précédentes, s’est surpassé : « Asas fechadas / Dizem dois sentidos / Ambos iguais, / E versos verticais » (« Ailes repliées : / Elles disent deux choses / D’égale importance / Et un poème vertical »). De là peut-être l’accusation d’hermétisme et la référence malicieuse à Picasso.

Mais c’est quand même Amália, c’est sa voix splendide si présente sur ces enregistrements magnifiquement captés, si bien mise en valeur par l’accompagnement instrumental réduit à une guitare portugaise, une guitare classique et quelques rehauts de piano.

Amália Rodrigues (1920-1999)Asas fechadas. Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Alain Oulman, piano.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
1ère publication : Portugal, 1962.


Asas fechadas
São cansaço ou queda
Pedra lançada
Ou vôo que repousa
Em meu sorriso, a minha entrega
Que meu olhar não ousa…

Ailes repliées :
Lassitude ou chute,
Pierre lancée
Ou vol qui se repose.
Dans mon sourire, mon offrande
Que mon regard n’ose.

Asas fechadas
Dizem dois sentidos
Ambos iguais,
E versos verticais
No teu sorriso só pressinto
Um sofrimento mais.

Ailes repliées :
Elles disent deux choses
D’égale importance
Et un poème vertical.
Dans ton sourire je ne pressens
Qu’une nouvelle souffrance.

Asas fechadas
Desce, quem subiu
Buscar a terra
É ter falhado o céu
Nos sorrisos indecisos
Outro sonho nasceu.

Ailes repliées :
Descendre après s’être élevé.
Chercher la terre
C’est n’avoir pas trouvé le ciel.
Dans les sourires indécis
Est né un autre rêve.

Asas fechadas
Sonho ou desespero
Ponto final
Ou ascensão sem par
Nestes sorrisos espero
Por não saber chorar.

Ailes repliées :
Rêve ou désespoir,
Point final
Ou ineffable ascension.
J’espère ces sourires
Faute de savoir pleurer.

É prudente o silêncio
De quem só sabe sonhar.

Prudent est le silence
De celui qui ne sait que rêver.
Luís de Macedo (1925-1987). Asas fechadas (vers 1960).
Luís de Macedo (1925-1987). Ailes repliées, traduit de : Asas fechadas (vers 1960) par L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)
Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… (1962)


Amália Rodrigues. Busto (Asas fechadas). Portugal, 1962Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… / Amália Rodrigues, chant ; ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Alain Oulman, production artistique. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

Avec la participation d’Alain Oulman, piano, sur 3 titres. Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.

Généralement désigné sous le titre : « Album do busto » ou « Busto ».

1ère publication : Portugal, 1962. Disque 33 t 30 cm. Columbia SX 1440.

1. Asas fechadas / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
2. Cais de outrora / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
3. Estranha forma de vida / Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique.
4. Maria Lisboa / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
5. Madrugada de Alfama / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
6. Abandono / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
7. Aves agoirentas / David Mourão Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
8. Povo que lavas no rio / Pedro Homem de Melo, paroles ; Joaquim Campos, musique.
9. Vagamundo / Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.

Amália Rodrigues • Vagamundo : la première collaboration avec Alain Oulman

9 février 2020

La décennie des années 60 est considérée par tous les biographes et spécialistes de l’œuvre d’Amália Rodrigues comme celle de l’accomplissement, celle de la plénitude et de la grâce. Le rôle qu’y a joué le compositeur et éditeur français Alain Oulman (1928-1990) est essentiel : en procurant à la chanteuse des musiques nouvelles, composées au piano et libres de toute référence aux modèles du fado traditionnel de Lisbonne et à leur structure strophique contraignante, il mettait à sa disposition un répertoire à la mesure de sa voix et des potentialités, encore non exprimées, qu’il y pressentait.

C’est à Paris, dans les coulisses de l’Olympia, probablement en 1959 (la fadiste y était programmée du 22 janvier au 16 février), que s’est produite la rencontre. Là, avant le tour de chant, cet homme qu’Amália ne connaissait aucunement et qu’elle reçoit cependant, exécute fiévreusement sur un piano la mélodie de ce qui allait devenir Vagamundo dans l’album sans titre de 1962, à la pochette illustrée d’un buste sculpté d’Amália et désigné depuis sous le nom de Disco do busto (« disque du buste »), ou, simplement Busto.

Foi antes de um espectáculo no Olympia que, finalmente, a abordei com uma música que ainda não tinha poema. Toquei-a, apressado, ali mesmo, num piano que estava nas bastidores e o certo é que a música lhe agradou e ela me sugeriu que procurasse, em Paris, Luís de Macedo, para o poema…
Alain Oulman (1928-1990), entrevue parue dans : A Capital, 37 février 1971. Cité dans : As mãos que trago : Alain Oulman 1928-1990, Portugal, EGEAC, 2009, ISBN 978-989-8167-05-7, p. 36.

C’est avant un spectacle à l’Olympia que je l’ai finalement abordée, avec une musique qui n’avait pas encore de paroles. Je l’ai jouée, un peu précipitamment, sur un piano qui se trouvait dans les coulisses et il est certain qu’elle lui a plu ; elle m’a suggéré d’aller voir Luís de Macedo, à Paris, pour le poème.

Luís de Macedo était le nom de plume de Luís Chaves de Oliveira, un attaché d’ambassade en poste dans la capitale française et de qui Amália Rodrigues chantait déjà plusieurs poèmes, notamment Cansaço ou encore Lago (voir le billet Amália Rodrigues • Lago (1958)).

Amália Rodrigues (1920-1999)Vagamundo. Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
1ère publication : Portugal, 1962.

Cette rencontre et cet album marquent une rupture dans la carrière d’Amália Rodrigues. Une rupture nette, comme si désormais une seconde carrière commençait. Il y a rupture aussi avec l’univers du fado traditionnel, et la portée de cette rupture-là s’étend à l’histoire même du fado : de cette nouvelle manière d’Amália, plus libre musicalement, marquée par la culture d’Oulman, son goût et sa connaissance de la poésie portugaise, est issu le courant le plus abondant du fado contemporain.

Dès 1961 des fados d’Alain Oulman sont chantés à la télévision. Amália en donne six au cours d’une émission de 50 minutes qui lui est consacrée. Parmi ceux-ci Vagamundo, qui était déjà intégré depuis juin 1959 au répertoire de scène de la chanteuse.

Amália Rodrigues (1920-1999)Vagamundo. Luís de Macedo, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Extrait de l’émission de télévision Fados de Amália Rodrigues. Fernando Frazão, réalisation ; Fernando Pessa, présentation ; Amália Rodrigues, José Nunes, Castro Mota, participants. Production : RTP [Rádio e Televisão de Portugal], Portugal, 1961.


Já disse adeus a tanta terra, a tanta gente,
Nunca senti meu coração tão magoado,
Inquieto por saber que o tempo vai passando
E tu vais esquecer o nosso fado.

J’ai déjà dit adieu à tant de lieux, à tant de gens,
Jamais je n’ai senti mon cœur si plein de peine
Et d’inquiétude car je sais que le temps passe
Et que tu oublieras notre fado.

Partidas,
cada vez mais sombria, cansada,
São nuvens negras em céu azul,
São ondas de naufrágio em mar fundo.
No meu deserto não vejo abrigo
Sem ter o amor neste mundo.

Ces départs,
Qui me voient toujours plus sombre, plus lasse,
Sont des nuages noirs dans un ciel bleu,
Des vagues de naufrage en mer profonde.
Dans mon désert je ne vois nul refuge
Si je reste privée d’amour en ce monde.

Mas se eu voltar, e como penso me esqueceste,
Troco por outro o coração amargurado.
Tentarei não fazer mais castelos no ar
E nunca mais viver um outro fado.

Mais si je reviens et si, comme je le pense, tu m’as oubliée
J’échangerai contre un autre mon cœur amer.
J’essaierai de ne plus faire de châteaux en Espagne
Et de ne plus jamais vivre un autre fado.
Luís de Macedo (1925-1987). Vagamundo (1959 ?).
Luís de Macedo (1925-1987). Vagamundo, traduit de : Vagamundo (1959 ?) par L. & L.

Tosca & Sílvia Pérez Cruz • Piazza grande

7 février 2020

Le 70e Festival de la chanson italienne (appelé communément « Festival de Sanremo »), célèbre télé-crochet dédié à la gloire de la variété italienne, a lieu cette semaine. Il se déroule sur cinq soirées consécutives, interminables, retransmises sur la principale chaîne de télévision italienne (Rai 1), qui bat des records d’audience à cette occasion.

La troisième de ces cinq soirées, consacrée à des reprises (des « covers » comme on dit de nos jours, notamment en Italie, friande d’anglicismes encore plus que la France), avait lieu hier soir 6 février. Les 24 concurrents devaient interpréter, éventuellement en duo avec un autre interprète spécialement invité pour l’occasion, une chanson de leur choix parmi celles ayant concouru lors des éditions précédentes du Festival.

C’est ainsi qu’on a pu voir Sílvia Pérez Cruz, sollicitée par la chanteuse Tosca, se produire dans ce lieu où nul ne se serait attendu à la rencontrer. Pas sûr d’ailleurs que les types de voix des deux chanteuses s’accordent parfaitement. Voyez. (Ne s’est-elle pas un peu potelée, la Sílvia ?)

Attention, il faut deux clics pour visionner la vidéo : un clic ci-dessous, puis un second sur le lien « Rendez-vous sur… ». La RAI, mauvaise camarade, a en effet désactivé la lecture directe des vidéos de Sanremo sur des sites tiers.

Tosca & Sílvia Pérez CruzPiazza grande. Gianfranco Baldazzi, Lucio Dalla, Rosalino Cellamare (« Ron »), Sergio Bardotti, paroles & musique.
Tosca & Sílvia Pérez Cruz, chant ; Joe Barbieri, arrangement ; Giovanna Famulari, violoncelle ; Massimo De Lorenzi, guitare ; Orchestra di musica leggera del Festival di Sanremo ; Valeriano Chiaravalle, direction. Captation : Sanremo (Ligurie, Italie), Teatro Ariston, 6 février 2020, dans le cadre du 70e Festival della canzone italiana (« Festival di Sanremo »).
Vidéo : production RAI (Radiotelevisione Italiana), Italie, 2020. Première diffusion : 6 février 2020 (Italie : Rai 1, en direct).

Le duo avait choisi d’interpréter Piazza grande, une chanson qui parle gentiment d’un SDF (j’ai appris il y a quelques jours qu’on dit désormais « SRS », pour « sans résidence stable », vous le saviez ?), présentée par Lucio Dalla en 1972 au Festival de Sanremo. Sa musique doit paraît-il beaucoup à celle de Vou dar de beber à dor (adaptée en français sous le titre « La maison sur le port »), composée par Alberto Janes pour Amália Rodrigues. Le fait est. Le rythme, le tempo et la structure des deux chansons sont identiques. On peut chanter les paroles de l’une sur la mélodie de l’autre.

Lucio Dalla (1943-2012)Piazza grande. Gianfranco Baldazzi, Lucio Dalla, Rosalino Cellamare (« Ron »), Sergio Bardotti, paroles & musique.
Lucio Dalla, chant ; Joe Barbieri, arrangement ; Giovanna Famulari, violoncelle ; Massimo De Lorenzi, guitare ; Orchestra di musica leggera del Festival di Sanremo ; Ruggero Cini, direction. Captation : Sanremo (Ligurie, Italie), Casinò di Sanremo, février 1972, dans le cadre du 22e Festival della canzone italiana (« Festival di Sanremo »).
Vidéo : production RAI (Radiotelevisione Italiana), Italie, 1972. Première diffusion : février 1972 (Italie : Rai 1, en direct).


Santi che pagano il mio pranzo non ce n’è
Sulle panchine in Piazza Grande
Ma quando ho fame di mercanti come me qui non ce n’è

Des saints qui me paient à manger il n’y en a pas
Sur les bancs de la Grand’Place
Mais quand j’ai faim, des marchands comme moi ici il n’y en a pas.

Dormo sull’erba e ho molti amici intorno a me
Gli innamorati in Piazza Grande
Dei loro guai, dei loro amori tutto so, sbagliati e no

Je dors sur l’herbe et j’ai plein d’amis autour de moi,
Les amoureux de la Grand’Place.
De leurs malheurs, de leurs amours, de leurs erreurs, je sais tout

A modo mio avrei bisogno di carezze anch’io
A modo mio avrei bisogno di sognare anch’io

À ma manière j’aurais besoin de caresses moi aussi
À ma manière j’aurais besoin de rêve moi aussi

Una famiglia vera e propria non ce l’ho
E la mia casa è Piazza Grande
A chi mi crede prendo amore e amore do, quanto ne ho

De véritable famille, je n’en ai pas,
Et mon chez moi, c’est la Grand’Place ;
À qui me croit je prends de l’amour et j’en donne, tant que j’en ai

Con me di donne generose non ce n’è
Rubo l’amore in Piazza Grande
E meno male che briganti come me qui non ce n’è

De femmes généreuses envers moi, il n’y en a pas
Je vole l’amour sur la Grand’Place
Et heureusement qu’ici, des brigands comme moi il n’y en a pas

A modo mio avrei bisogno di carezze anch’io
Avrei bisogno di pregare Dio
Ma la mia vita non la cambierò mai mai
A modo mio quel che sono l’ho voluto io

À ma manière j’aurais besoin de caresses moi aussi
J’aurais besoin de prier Dieu
Mais ma vie, je ne la changerai jamais
À ma manière, ce que je suis c’est moi qui l’ai voulu

Lenzuola bianche per coprirci non ne ho
Sotto le stelle in Piazza Grande
E se la vita non ha sogni io li ho e te li do

Des draps blancs pour nous couvrir, je n’en ai pas
Sous les étoiles de la Grand’Place
Et si la vie n’a pas de rêves, moi j’en ai et je te les donne

E se non ci sarà più gente come me
Voglio morire in Piazza Grande
Tra i gatti che non han padrone come me attorno a me

Et si je reste le dernier à vivre ainsi,
Je veux mourir sur la Grand’Place
Entouré des chats qui sont sans patron comme moi.
Gianfranco Baldazzi (1943-2013), Lucio Dalla (1943-2012), Rosalino Cellamare (« Ron ») & Sergio Bardotti. Piazza Grande (1972).
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Gianfranco Baldazzi (1943-2013), Lucio Dalla (1943-2012), Rosalino Cellamare (« Ron ») & Sergio Bardotti. Grand’Place, traduit de : <empiazza em= » » grande (1972) par L. & L.