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« Tivoli 62 »

3 septembre 2018

Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, © et ℗2015. Enregistrement public, Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962.
Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, © et ℗2015. Enregistrement public, Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962.

Le 29 novembre 1962 avait lieu à Lisbonne, au théâtre Tivoli, situé sur l’avenida da Liberdade, un spectacle de Fado réunissant une bonne partie du gratin des fadistes d’alors, parmi lesquels rien moins qu’Alfredo Marceneiro et Amália Rodrigues. Cette dernière serait l’instigatrice de cette soirée organisée en l’honneur de Filipe Pinto, fadiste lui-même, compositeur et directeur de « casas de fado » de la capitale, qui décèdera quelques années plus tard (voir le billet : Filipe Pinto | Minha mãe foi cigarreira).

L’album Tivoli 62, publié en 2015, contient l’enregistrement (partiel) de ce spectacle exceptionnel. Tout amateur de fado devrait se le procurer, ou du moins l’écouter, tant il rend flagrante l’opposition des styles et des répertoires entre la « vieille garde » du fado et Amália, qui entamait alors une nouvelle phase de sa vie artistique, de plus en plus éloignée du fado traditionnel.

Alfredo Marceneiro, Filipe Pinto, Amália Rodrigues, Lucília do Carmo et Fernando Farinha au théâtre Tivoli (Lisbonne) en 1962
De gauche à droite : Alfredo Marceneiro, Filipe Pinto, Amália Rodrigues, Lucília do Carmo et Fernando Farinha au théâtre Tivoli (Lisbonne), le 29 novembre 1962. Source : Museu do Fado (Lisbonne)

On ne sait presque rien des sentiments qu’éprouvaient les grands fadistes de la scène lisboète d’alors (Alfredo Marceneiro, Maria Teresa de Noronha, Lucília do Carmo, Hermínia Silva et autres) pour Amália, qui était depuis de longues années une vedette internationale, probablement bien installée dans une certaine aisance matérielle, choyée par les médias portugais bien que rarement présente au Portugal. Y avait-il de l’envie ? De la jalousie ? De la dureté ? Quoi qu’il en soit ce n’était certainement pas le cas de Filipe Pinto. Bien que voué au fado traditionnel, il avait quant à lui très tôt reconnu en Amália Rodrigues une étoile de première grandeur, alors même qu’elle apparaissait dès ses débuts comme une dissidente. Cette amitié, qui était réciproque, transparaît dans les dialogues, les apostrophes, les plaisanteries qui remplissent les intervalles entre les morceaux.

AmáliaRodrigues. Busto (Asas fechadas). Portugal, 1962Amália venait de publier (août 1962) un de ses albums cultes, celui dit du « Buste » (« Busto », en raison de l’illustration de la pochette), qui avait désorienté à la fois son propre public, ses collègues fadistes et les critiques. Un album de rupture. Busto ne contenait que deux fados traditionnels (Estranha forma de vida, sur un fado d’Alfredo Marceneiro, et Povo que lavas no rio, sur le Fado Vitória de Joaquim Campos). Les paroles du premier sont constituées d’un poème d’Amália elle-même, non créditée sur l’édition originale ; celle du second, d’un poème de Pedro Homem de Mello jugé à l’époque trop érudit pour du fado.

Amália Rodrigues (1920-1999). Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare. Extrait d’une émission de la télévision portugaise. Portugal, RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 1961.

Le reste de l’album est fait de pièces que personne ne qualifie alors de « fados », d’ailleurs composées par un étranger, Alain Oulman (un Français), sur des textes très « écrits » de Luís de Macedo et David Mourão-Ferreira. Ces musiques nouvelles désarçonnent jusqu’aux instrumentistes de la chanteuse, qui dans un premier temps y sont rétifs. Comble d’étrangeté, un des poèmes mis en musique par Oulman (Abandono) fait assez clairement référence aux arrestations brutales dont étaient victimes à l’époque les opposants au régime et à leur emprisonnement dans le fort de Peniche, situé sur la côte, non loin de Lisbonne.

Tivoli 62 est le témoin de cette rupture. Amália en assure toute la seconde partie avec sept titres, pour la plupart extraits de Busto. L’entendre succéder à Fernando Farinha (un chanteur « à voix »), Lucília do Carmo, souveraine dans Fado Loucura, Alfredo Marceneiro, génialement égal à lui-même dans son chant psalmodié, et Filipe Pinto, le héros de la soirée, permet de mesurer à quel point Amália avait alors pris le large par rapport à ses collègues. On a l’impression de passer à autre chose.

Pour autant la performance d’Amália est loin d’anéantir celle de ses collègues. Les deux parties se mettent mutuellement en valeur. Même, le moment le plus émouvant de l’album est pour moi Desespero, l’unique fado interprété par Filipe Pinto. D’ambiance très « pessoienne », il se conclut par ces deux vers : Estou cansado de viver / Mas tenho medo da morte (Je suis fatigué de vivre, / Mais j’ai peur de la mort.) Il suffit de feuilleter le Livro do dessassossego :

E eu, que odeio a vida com timidez, temo a morte com fascinação.
Fernando Pessoa (1888–1935). Livro do desassossego.

Et moi, qui hais la vie avec timidité, je crains la mort avec fascination.
Fernando Pessoa (1888–1935). Le livre de Bernardo Soares, rua dos douradores, dans : Livre(s) de l’inquiétude, traduit de Livro(s) do desassossego par Marie-Hélène Piwnik, d’après l’édition de Teresa Rita Lopes (2015). Christian Bourgois, 2018. ISBN 978-2-267-03057-0. Page 361.

La musique est celle du merveilleux et poignant Fado Meia-Noite, dont Filipe Pinto est l’auteur, et sur laquelle Amália chantait un de ses plus beaux titres, Libertação (poème de David Mourão-Ferreira).

Filipe Pinto (1905-1968). Desespero. Orlando Nunes, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado Meia-noite).
Filipe Pinto, chant ; Francisco Carvalhinho et Jorge Fontes, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Extrait du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962. Portugal, ℗2015.

 

Outrora, lembro-me bem,
As ilusões refloriam
E quando meus lábios riam
Meus olhos riam também.
Autrefois, je m’en souviens,
Les illusions fleurissaient
Et quand mes lèvres riaient,
Mes yeux riaient aussi.
Sem ver que os olhos consomem
As ilusões lentamente
Desejei infantilmente
Crescer, ter barba e ser homem.
Sans voir que les yeux consument
Lentement les illusions,
Je voulais, comme les enfants
Grandir, avoir de la barbe, être un homme.
Agora os risos são ais
Olho o mundo e desespero
Acho-o tristonho demais
P’ra quem é justo e sincero.
Aujourd’hui les rires se transforment en soupirs
Je regarde le monde et je désespère
Ce sort est trop triste
Pour quelqu’un de juste et sincère.
Os dias parecem meses
Decorrem tristes a esmo
Confesso que muitas vezes
Tenho pena de mim mesmo.
Les jours, longs comme des mois
S’écoulent tristes et sans but
Et j’avoue que bien souvent
J’ai pitié de moi-même.
Não sei contudo entender
Estes balanços da sorte
Estou cansado de viver
Mas tenho medo da morte.
Mais je n’arrive pas à comprendre
Ces caprices du destin.
Je suis fatigué de vivre,
Mais j’ai peur de la mort.
Orlando Nunes. Desespero (1960).
Orlando Nunes. Désespoir, traduit de Desespero (1960) L. & L.

En voici l’enregistrement original réalisé en studio, publié en 1960 :

Filipe Pinto (1905-1968). Desespero. Orlando Nunes, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado Meia-noite).
Filipe Pinto, chant ; Francisco Carvalhinho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Portugal, 1960.

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