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Difficile

16 juin 2013

L’une des tâches les plus difficiles à mener à bien dans la vie est déguster un millefeuille.

Et le faire avec élégance et dignité est impossible.

Faudrait voir à soumettre Frau Merkel à l’épreuve du millefeuille, à l’occasion d’un dîner officiel dans un palais franco-républicain.

Mais peut-être la chose s’est-elle déjà produite ? Peut-être la chancellière a-t-elle un jour commis l’imprudence de répondre par l’affirmative à cette question d’apparence anodine : Madame la Chancellière, n’est-ce pas que le millefeuille est une pâtisserie supérieure ? Une question de diplomate — toujours se méfier des diplomates.

« Madame la Chancellière, nous avons un millefeuille en dessert, je sais que vous l’aimez. » Elle s’en sera mis plein la moustache.

Depuis, chaque fois qu’elle dîne en France, l’annonce du dessert est pour la chancellière de la Bundesrepublik source d’anxiété. « Madame la Chancellière, nous avons en dessert… » « Ach nein! Nicht nochmal ein Millefeuille! » « …je sais que vous l’aimez. »

L. & L.

M’a mise dans une pierre

13 juin 2013

Aurora s’adressa à mon oncle :
– Pardonnez-moi, signorìa, dit-elle en le regardant à peine, toute pensive. Autrefois j’étais une dame, nous avions des terres et des maisons. Mon fiancé était noble. Il avait les yeux bleus et le visage blanc. Puis Dieu est venu et m’a mise dans une pierre. Mais demain je me réveille.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Aurora Guerrera. Traduit de Aurora Guerrera (1956) par Marguerite Pozzoli.
Dans : Aurora Guerrera et autres nouvelles, Actes Sud, impr. 2008. ISBN 978-2-7427-7438-8. Page 207.

Aurora si rivolse a mio zio: « Signorìa mi perdona » disse guardandolo appena, tutta assorta. « Una volta ero una signora, avevamo terre e case. Il mio fidanzato era nobile. Aveva gli occhi celesti e la faccia bianca. Poi venne Dio e mi mise dentro una pietra. Ma domani mi sveglio. »
Anna Maria Ortese (1914-1998). Aurora Guerrera (1956).

Dans : Angelici dolori e altri racconti, a cura di Luca Clerici, Adelphi, 2006. ISBN 88-459-2111-5. Page 390.

Βούλα Ζουμπουλάκη [Voúla Zoumbouláki]. Η πέτρα [I pétra] / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis], paroles et musique ; Βούλα Ζουμπουλάκη [Voúla Zoumbouláki], chant. Extrait de la musique de scène composée par Mános Hadjidákis pour la pièce Ce soir on improvise (Questa sera si recita a soggetto, 1930) de Luigi Pirandello, dans la production de la compagnie Μυράτ-Ζουμπουλάκη [Myrát-Zoumbouláki] (Athènes, 1962). Titre grec : Απόψε αυτοσχεδιάζουμε [Apópse avtoschediázoume]

Η πέτρα [I pétra] La pierre
Η πέτρα είν’ ο θάνατος
η πέτρα είν’ η ζωή μου,
φυτρώσαν άσπρα γιασεμιά
μες την αναπνοή μου.
La pierre c’est la mort
La pierre c’est ma vie,
Des jasmins blancs
Germent de mon souffle.
Είμ’ ένα δέντρο έρημο
στην πέτρα σπάει η φωνή μου,
δεν μπαίνει αγέρας μήτε φως
πετρώνει το κορμί μου.
Je suis un arbre déserté
Ma voix se brise dans la pierre
Où ne pénètrent ni air ni jour
Et mon corps devient pierre.
Είναι η κραυγή της μάνας μου
είναι η πληγή του κόσμου,
φέρτε κρασί φέρτε φωτιά
να κάψω τον καημό μου.
C’est le cri de ma mère
C’est la blessure du monde
Qu’on me donne du vin, qu’on me donne du feu
Pour brûler ma douleur.
Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). Η πέτρα [I pétra] (1961).
Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). La pierre, traduit de : Η πέτρα [I pétra] par L. & L., d’après une traduction automatique de l’original grec.

L. & L.

Peut-être

9 juin 2013

Peut-être avez-vous une idée de ce que signifie marcher sur un nuage. J’éprouvais quelque chose de semblable.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Terrasse sur le fleuve. Traduit de Terrazza sul fiume (1938) par Claude Schmitt.
Dans : Aurora Guerrera et autres nouvelles, Actes Sud, impr. 2008. ISBN 978-2-7427-7438-8. Page 60.

Forse avrete un’idea di che cosa significhi camminare in una nuvola. Provavo qualche cosa di simile.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Terrazza sul fiume (1938).

Dans : Angelici dolori e altri racconti, a cura di Luca Clerici, Adelphi, 2006. ISBN 88-459-2111-5. Page 306.

Fabrizio De André (1940-1999). Le nuvole / Fabrizio De André, paroles ; Mauro Pagani, musique ; Lalla Pisano & Maria Mereu, récitantes ; Sergio Conforti & Piero Milesi, arrangements. Extrait de l’album Le nuvole (1990). Édition originale : Fonit Cetra ‎TLP 260.

Ruy Belo (1933-1978), Lula Pena — O portugal futuro

7 juin 2013

Ruy Belo (1933-1978). O portugal futuro / Ruy Belo, auteur ; Lula Pena, récitante. Portugal : RTP, Rádio e Televisão de Portugal. (Série Um poema por semana). Mai 2011.

O portugal futuro é um país
aonde o puro pássaro é possível
e sobre o leito negro do asfalto da estrada
as profundas crianças desenharão a giz
esse peixe da infância que vem na enxurrada
e me parece que se chama sável
Mas desenhem elas o que desenharem
é essa a forma do meu país
e chamem elas o que lhe chamarem
portugal será e lá serei feliz
Poderá ser pequeno como este
ter a oeste o mar e a espanha a leste
tudo nele será novo desde os ramos à raiz
À sombra dos plátanos as crianças dançarão
e na avenida que houver à beira-mar
pode o tempo mudar será verão
Gostaria de ouvir as horas do relógio da matriz
mas isso era o passado e podia ser duro
edificar sobre ele o portugal futuro
Ruy Belo (1933-1978). O portugal futuro. Source : site Um poema por semana (RTP2)

………

Le portugal futur est un pays
Où le pur oiseau est possible
Et sur le lit noir de l’asphalte de la rue
Les enfants dessineront gravement à la craie
Ce poisson de l’enfance qui vient dans le torrent
Et qui je crois s’appelle l’alose
Mais quoi qu’ils dessinent
Cette forme est celle de mon pays
Et quel que soit le nom qu’ils lui donnent
Le portugal sera, et j’y serai heureux.
Exigu peut-être comme ce poisson
Avec la mer à l’ouest et à l’est l’espagne
Tout en lui sera neuf de la racine aux branches.
Les enfants danseront dans l’ombre des platanes
Tandis que sur l’avenue qui bordera la mer
Ce sera un éternel été.
Je voudrais entendre les heures au clocher de l’église
Mais elles appartiennent au passé, et il pourrait être dur
De construire sur lui le portugal futur.
Ruy Belo (1933-1978). O portugal futuro. Traduction L. & L.

………

Lula Pena en concert, lundi 10 juin 2013, 20h30

Paris – Le Montfort – grande salle
Parc Georges Brassens
106, rue Brancion
75015 Paris

Voir ce concert sur le site du théâtre
Écouter l’album Troubadour (2010)

Carminho en concert ce soir à Paris

5 juin 2013
  • Réécouter le concert de Carminho, diffusé sur France Inter le 5 juin 2013 dans le cadre de la Soirée Fado au Théâtre de la Ville. Disponible jusqu’au 29 février 2016.

Carminho. Lágrimas do céu / Carlos Conde, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado cravo) ; Carminho, chant ; Diogo Clemente, guitare.

Je ne suis pas à Paris malheureusement, pour aller écouter et voir Carminho qui se produit ce soir au théâtre de la Ville.

Mais presque chaque matin j’écoute, au moins en partie, son album Alma [Âme], qui s’ouvre sur ces Larmes du ciel.

Cai a chuva, geme o vento
São as lágrimas do céu
Que fazem brotar as minhas.
Carlos Conde. Lágrimas do céu.

La pluie tombe, le vent gémit
Ce sont les larmes du ciel
Qui font sourdre les miennes.
Carlos Conde. Lágrimas do céu [Larmes du ciel]. Traduction L. & L.

L. & L.

Lula Pena en concert à Paris : tout un monde lointain

31 mai 2013

Lula Pena en concert, lundi 10 juin 2013, 20h30

Paris – Le Montfort – grande salle
Parc Georges Brassens
106, rue Brancion
75015 Paris

Voir ce concert sur le site du théâtre
Écouter l’album Troubadour (2010)

…………

Lula Pena & Mû. Troubadour. Acto IV. Vidéo : Cláudia Varejão. Captation : Teatro Echagaray, Málaga (Espagne), juillet 2012.

Anda, Maria
Pois eu só teria
A minha agonia
Pra te oferecer.
Vinicius de Moraes & Chico Buarque. Olha Maria (1971)

Le fado, s’il vit encore, c’est ici.

Lula Pena -- Troubadour. Mbari, 2010J’ai réécouté Troubadour l’autre matin. Je ne l’avais pas fait depuis longtemps, plusieurs mois. Et c’était comme frotter la lampe : la magie s’est répandue, nullement éventée, pleine d’une force nouvelle au contraire.

Le plus beau passage de Troubadour est celui où le fado As penas est entrelacé avec la chanson de l’Alentejo Dá-me uma gotinha d’água.
Le plus beau passage de Troubadour est celui qui mêle Cansaço, le Fado de cada um, et Partido alto de Chico Buarque.
Le plus beau passage de Troubadour est le moment où le fado Libertação fait suite à la Luna tucumana d’Atahualpa Yupanquí.
C’est celui où le flot de la chanson açorienne Os bravos se jette dans celui de A noite do meu bem, de Dolores Duran.
Le plus beau, c’est cette autre chanson de l’Alentejo, Ribeira vai cheia e o barco não anda devenant le magnifique fado Lago : à bout de forces, je suis descendue dans les eaux vertes sans fond ; et même si mes forces me reviennent, jamais plus je ne serai esclave.

Lula Pena -- Troubadour. Mbari, 2010Troubadour est un objet unique, précieux, un belvédère ouvert sur un univers foisonnant et mystérieux courant sur le fil d’une voix singulière. Il s’écoute au mieux à partir de cette heure de la journée où on devrait allumer les lampes, mais il se protège de toute lumière indiscrète dans un halo d’ombre qu’il semble sécréter : il est un peu farouche.

Sa créatrice est Lula Pena, artiste.

Elle se produira à Paris dans quelques jours, et c’est un fait rare. Sur le site du théâtre, on la rapproche de Tom Waits. Ça se fait parfois, sans doute par facilité, parce qu’il faut bien placer dans la galaxie de la renommée les étoiles trop peu célébrées, celles dont les journaux ne font pas état. Lula Pena est une Portugaise. Comment ne pas entendre sa parenté avec Amália ? Elle en est aujourd’hui la seule interprète de valeur. Et encore : il s’agit moins d’interprétation que d’une forme d’expression directe, tant ces fados : Libertação, Lago, As penas, Cansaço et d’autres semblent évidents chantés et façonnés par elle, comme s’ils étaient gravés dans son code génétique.

Lula Pena c’est aussi le plaisir des langues, honorées comme des œuvres d’art : le portugais (celui de Lisbonne, celui du Cap-Vert ou du Brésil), l’espagnol, l’anglais, le français avec lequel elle aime jouer : « tout un monde lointain » qui resplendira à Paris le 10 juin prochain.

Lula Pena -- Troubadour. Mbari, 2010

Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes ;
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »

Charles Baudelaire (1821-1867). La voix (extrait). 1ère publication : 1866, dans : Les épaves. Intégré au recueil Les fleurs du mal à partir de l’édition de 1868. Source : Wikisource

Henri Dutilleux (1916-2013). Tout un monde lointain (1970). 4e mouvement (Miroirs) / Xavier Philips, violoncelle ; Orchestre de la Suisse romande ; Marek Janowski, direction. Captation : Genève (Suisse), Victoria Hall, 12 avril 2006.

Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou]. Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous]

18 mai 2013

Je pars amère et je te laisse,
planche sans repère dans la mer.
Je ne peux donner mon sang
à une patrie toujours malade.
Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Le vent dans les rues (1980). Source (traduction française) : www.stixoi.info

Est-ce que nous aurons des chants aussi beaux le moment venu ?

La première interprétation de Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] était le fait de Σωτηρία Μπέλλου [Sotiría Béllou] en 1980, mais la voix désormais un peu tendue de Néna Venetsánou est toujours belle.

Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou]. Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] / Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboúlis], paroles ; Ηλίας Ανδριόπουλος [Ilías Andriópoulos], musique ; Νένα Βενετσάνου [Néna Venetsánou], chant ; accompagnement de piano. Captation : Grèce, studio E de la radio nationale grecque, 1er mars 2012 (hommage au compositeur Ilías Andriópoulos).

Πάγωνε στους δρόμους ο αγέρας
σαν χαρταετός μοιάζει η ψυχή
κι έχεις τα δυο μάτια βουρκωμένα
σαν προάστια μέσα στην βροχή

Νύχτωσε νωρίς στην οικουμένη
ψάχνω, σε φωνάζω, δε μ’ ακούς
βλέπω τα ηφαίστεια στους δρόμους
με φωτιές να καίν’ τους ζωντανούς

Φεύγω πικραμένη και σ’ αφήνω
ακυβέρνητη στη θάλασσα σανίδα
δεν μπορώ το αίμα μου να δίνω
σε μιαν άρρωστη συνέχεια πατρίδα

Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Ο αγέρας στους δρόμους [O agéras stous drómous] (1980). Source : www.stixoi.info

…………

Le vent s’est figé dans les rues
l’âme ressemble à un cerf-volant
tes yeux sont gonflés
comme des banlieues dans la pluie

Il a fait nuit tôt sur le monde
je cherche, je t’appelle, tu ne m’écoutes pas
je vois les volcans sur les routes
avec des feux qui brûlent les vivants

Je pars amère et je te laisse,
planche sans repère dans la mer.
Je ne peux donner mon sang
à une patrie toujours malade.
Μιχάλης Μπουρμπούλης [Michális Bourboulis]. Le vent dans les rues (1980). Source (traduction française) : www.stixoi.info

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