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L’Aura | Le vent

10 Mai 2019

L’Aura | Le vent. Laura Abela, paroles & musique.
L’Aura, chant. Captation : Milan (Italie), Music Drome, 16 janvier 2008.
Vidéo : FratellOrso. 2008 (mise en ligne).

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Le vent qui chante,
le vent qui danse,
le vent me sauvera,
il me sauvera des femmes
qui veulent me tuer.
Laura Abela. Le vent (2007)

Actualité de la saudade. 2. Conan Osíris

8 Mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris (ce billet)
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

Après celui consacré à Stereossauro, voici le deuxième billet (sur trois) de la série « Actualité de la saudade ».

Conan Osíris partage avec Stereossauro une forme de considération pour Amália Rodrigues, au point de lui avoir consacré une chanson – sa première. Les deux artistes ont par ailleurs en commun une participation à l’Eurovision chacun : Stereossauro l’an dernier, dans la séquence d’ouverture du concours, organisé à Lisbonne suite à la victoire de Salvador Sobral en 2017 ; Conan Osíris cette année, en tant que représentant du Portugal à la compétition, qui a lieu la semaine prochaine.

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2. Conan Osíris

Conan comme Conan, le fils du futur (en v.o. : 未来少年コナン, prononcer Mirai Shōnen Conan), héros d’une série d’animation japonaise ; Osíris comme le dieu de l’Égypte.

Tiago Miranda pour l’état-civil, 30 ans depuis janvier, né à Lisbonne, ancien étudiant en arts graphiques, travaillait dans un sex-shop avant d’être en mesure de se concacrer exclusivement à la musique, c’est à dire depuis le succès de son deuxième album Adoro bolos (« J’adore les gâteaux »), lancé en décembre 2017.

Conan Osíris fait tout lui-même : enregistrement, production, musique (électro, pop, avec des échos de mondes lointains ou proches : danses traditionnelles portugaises, airs orientaux, fado, chansons ordinaires…), paroles – généralement délirantes (voir celles de 100 paciência, ci-dessous) – mais pas toujours, exemple :

1 lágrima, 2 lágrimas, 3 lágrimas, 4 5 lágrimas, 6 lágrimas, 7 lágrimas, 8 9 lágrimas, 10 lágrimas, 10 mil milhões ao cubo e se não mais houver, é porque a vida acabou.
Conan Osíris. Ave lágrima.

1 larme, 2 larmes, 3 larmes, 4 5 larmes, 6 larmes, 7 larmes, 8 9 larmes, 10 larmes, 10 mille millions puissance 3, et s’il n’y en a plus, c’est que la vie est finie.

Qu’aurait-il à voir avec la saudade, avec le fado ? Ceci, publié en 2014 :

Conan Osíris | Amália. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production.
Extrait de l’album Silk / Conan Osíris. Portugal, 2014.

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Tu sabes que a saudade bate forte
Bate bem mais forte que a sorte
Tu sabes que a saudade anda aos beijos com a morte
Sabes que a saudade anda aos beijos com a morte

Tu sais que la saudade frappe fort
Frappe bien plus fort que le sort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Amália pega em mim e leva-me a dançar
Sabes que eu só danço quando a saudade acabar
Amália pega em mim e leva-me pro mar
Sabes que eu só morro quando não te vir chorar

Amália passe me prendre et m’emmène danser
Tu sais que je ne danse que quand la saudade s’épuise
Amália passe me prendre et m’emmène à la mer
Tu sais que je ne mourrais que si je ne te voyais plus pleurer
…

…
Conan Osíris. Amália (2014). Conan Osíris. Amália, traduit de : Amália (2014) par L. & L.

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Il s’agit bien d’Amália Rodrigues. « Amália » tout court, c’est forcément elle.

Conan Osíris a d’ailleurs cité comme source d’inspiration O Senhor Extraterrestre (« Monsieur l’Extraterrestre »), une chanson enregistrée par Amália en 1982 (reprise récemment avec beaucoup de verve par Gisela João), mettant en scène un extraterrestre déboussolé qui atterrit avec son « OVNI » [sic] dans le jardin d’une dame au moment même où celle-ci s’apprête à y étendre son linge. Surtout pour le soustraire à la curiosité de la voisine, elle l’invite à entrer prendre le café et à papoter comme il se doit (« Vous êtes d’où alors ? Y aurait pas quelqu’un chez vous qui pourrait me fournir de la morue ? Et vous êtes marié ? Vous avez des enfants ? Ah, un seul ? Quel âge il a ? Il ressemble au papa ou à la maman ? » Ce à quoi l’étranger, qui était « mal réglé » ne sait répondre que par des : « pi ! »

Amália, enregistré avec du matériel de fortune et publié comme complément incongru à une compilation de musiques fonctionnelles destinées à accompagner des défilés de mode, est la première chanson (avec des paroles) écrite par Conan Osíris. La première aussi dans laquelle il utilise sa voix. Elle n’a guère suscité de réactions au moment de sa publication. C’est Música, Normal (2016), le premier véritable album de Conan Osíris, qui commence à attirer sur lui l’attention du public. Les langues (anglais, portugais, coréen, japonais, espagnol) s’y mélangent. On y trouve une chanson qui parle déjà de gâteaux (Exame de pastelaria, « Examen de pâtisserie » ; une autre (1OVNI) qui fait écho au Senhor Extraterrestre d’Amália (« Je voudrais voir un ovni voler au-dessus de moi »).

Le succès de l’album suivant, Adoro bolos, paru le 30 décembre 2017, est fulgurant. Conan Osíris, de plus en plus sollicité par les organisateurs de concerts et la télévision, est alors rejoint à sa demande par un danseur, João Reis Moreira. Ils forment désormais une sorte de duo et se produisent presque toujours ensemble, comme ici, dans une émission de télévision diffusée en 2018. Voyez le visage de João, aussi merveilleusement inexpressif qu’une gomme tandis qu’il « se met en vrille et vous fait la chenille » comme la Môme caoutchouc. Voyez aussi le pantalon à carreaux de Conan, une splendeur.

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Conan Osíris | 100 Paciência. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production ; João Reis Moreira, participant (danse).
Extrait de l’émission Super Swing, présentée par Joana Barrios e André E. Teodósio. Production : Canal Q. Portugal, 2019.
100 Paciência : contenu dans l’album Adoro bolos / Conan Osíris. Portugal, 2017.

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Traduction (partielle, pour donner une idée) :

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une encéphalite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une hépatite
Mais il n’y avait pas de solution

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une spondylarthrite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une amygdalite
Mais il n’y avait pas de solution

Et elle a crié
Je vais vous prescrire du Clementia
Je sais que vous ne le prendrez pas
J’ai de l’expérience, croyez-moi
Je ne suis pas prix Nobel de sciences
Mais ça se voit sur votre figure, vous êtes le 100

100, 100
Le sans patience, le 100
Le sans patience
Zéro-un-zéro-un, le 100, le 100
Le sans patience

Docteur
C’est vrai mais c’est de la paranoïa
Je vous adore comme fadiste, je vous assure, vous êtes géniale
Regardez encore,
Je suis sûr que je suis malade.
Faites-moi une TDM, une radio,
Regardez bien, c’est pas une dent ?

Et elle a crié,
J’en ai assez
En fait vous êtes un crétin
Ça se voit tout de suite, ces vêtements, cette tête vulgaire
Si vous ne comprenez pas, si vous manquez de vocabulaire
Je vais vous le dire en maths, vous êtes :

10 au carré
25 par 4
années d’un siècle passé
50 par 2.

Le sans patience, le 100.

On aura noté que le médecin, une femme (a médica : le mot médecin a un féminin, en portugais) est aussi une fadiste (comme Kátia Guerreiro, par exemple).

Les costumes, toujours d’une grande extravagance, l’aspect queer des deux jeunes gens, la singularité de leurs « performances », leur liberté de ton intriguent, agacent ou émerveillent. La presse portugaise, qui a fini par s’intéresser au phénomène, reste circonspecte, incertaine de ce qu’il conviendrait d’en penser. Faut-il voir en Conan Osíris « une nullité excentrique ou un génie visionnaire ? » (c’est le titre d’un article paru dans le magazine Visão). On interroge des spécialistes, tout aussi gênés. Tous essaient de le classer, de le raccrocher à quelque chose de connu, sans y parvenir. Le seul rapprochement pertinent, que d’ailleurs l’intéressé ne refuse pas, est celui, souvent évoqué, avec António Variações (1944-1984). Mais ce n’est que l’un des aspects du personnage.

C’est dans l’effervescence suscitée par Adoro bolos que Conan Osíris se voit invité à participer au Festival da Canção 2019, qu’il remporte haut la main avec Telemóveis, une chanson dont la musique, si elle était chantée avec accompagnement de guitare portugaise et de guitare, passerait sans difficulté pour un fado. N’était la singularité des paroles. Ce sera l’objet d’un prochain billet…

À suivre, donc.

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À lire :

 

Partie pour Césarée, Cesarea.

6 Mai 2019

BÉRÉNICE
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
Jean Racine (1639-1699). Bérénice (1671). Acte V, scène 7.

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Toulouse (Occitanie, France). Hôtel de Felzins, 19 avril 2019

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BÉRÉNICE
(à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
ANTIOCHUS
Hélas !
Jean Racine (1639-1699). Bérénice (1671). Acte V, scène 7.

.

Toulouse (Occitanie, France). Hôtel de Felzins, 19 avril 2019

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Amália Rodrigues | É da torre mais alta (1975)

3 Mai 2019

Voici l’enregistrement d’Amália Rodrigues qui a fourni la matière première à Stereossauro pour son Flor de maracujá (voir le billet précédent).

Enregistré en 1975, l’année suivant la Révolution des œillets, É da torre mais alta ne sera publié qu’en 1997, dans le très bel album d’inédits intitulé Segredo. C’est une composition d’Alain Oulman sur un poème du bouillant José Carlos Ary dos Santos (1937-1984), homosexuel déclaré, adhérent du Parti communiste portugais, même sous l’ancien régime. Il n’en était pas moins un familier d’Amália, qui le recevait chez elle – comme en témoigne l’album Amália / Vinicius, enregistré lors d’une de ces soirées amicales à laquelle participaient, outre Amália et Vinicius (de Moraes), les poètes Ary dos Santos et Natália Correia.

Comme cela se produit assez fréquemment, les paroles du fado diffèrent du texte du poème original. Intitulé Retrato do povo de Lisboa (« Portrait du peuple de Lisbonne »), ce poème a paru en 1970 dans le recueil Fotos-Grafias, illustrées de photographies en noir et blanc de Nuno Calvet. Cette fois, les modifications sont assez importantes et consistent non seulement en suppressions, mais aussi en ajouts. On trouvera ci-dessous les deux versions du texte.

Il existe au moins un autre enregistrement inédit de É da torre mais alta, sur un texte probablement plus proche de l’original. Il devrait être publié cette année, dans le cadre de l’édition discographique complète d’Amália entreprise depuis plusieurs années par la maison Valentim de Carvalho.

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Amália Rodrigues (1920-1999) | É da torre mais alta. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare. Enregistrement : 1975. Extrait de l’album Segredo / Amália Rodrigues. Portugal, 1997.

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É da torre mais alta
Que eu canto este meu pranto
Que eu canto este meu sangue,
Este meu povo
Dessa torre maior
Em que apenas sou grande
Por me cantar de novo,
Por me cantar de novo.

C’est du haut de la plus haute tour
Que je chante mon sanglot,
Que je chante mon sang,
Mon peuple que voici,
Du haut de cette tour,
Le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau
Où je peux me chanter à nouveau
Cantar como quem despe
A ganga da tristeza
Como quem bebe
A água da saudade,
Chama que nasce e cresce
E vive e morre acesa
Chama que nasce e cresce
Em plena liberdade.

Chanter comme on se dépouille
De sa gangue de tristesse
Comme on boit
L’eau de la saudade
Flamme qui naît et croît
Et vit, et meurt ardente
Flamme qui naît et croît
En pleine liberté.
Mas nunca se dói só
Quem a cantar magoa
Dói-me o Tejo vencido
Dói-me a secura
Dói-me o tempo perdido
Dói-me ele de lonjura
Dói-me o povo esquecido
E morro de ternura
Dói-me o tempo perdido
E morro de ternura.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir
Ne souffre jamais pour soi seul
J’ai mal au Tage vaincu
J’ai mal à la sécheresse
J’ai mal au temps perdu
Je souffre qu’il soit loin de moi
J’ai mal au peuple oublié
Et je meurs de tendresse.
J’ai mal du temps perdu
Et je meurs de tendresse.
…

…
José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa (1970). José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). C’est de la tour la plus haute, traduit de : É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa [« Portrait du peuple de Lisbonne »] (1970) par L. & L.

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Retrato do povo de Lisboa (1970)

É da torre mais alta do meu pranto
que eu canto este meu sangue este meu povo.
Dessa torre maior em que apenas sou grande
por me cantar de novo.

Cantar como quem despe a ganga da tristeza
e põe a nu a espádua da saudade
chama que nasce e cresce e morre acesa
em plena liberdade.

É da voz do meu povo uma criança
seminua nas docas de Lisboa
que eu ganho a minha voz
caldo verde sem esperança
laranja de humildade
amarga lança
até que a voz me doa.

Mas nunca se dói só quem a cantar magoa
dói-me o Tejo vazio dói-me a miséria
apunhalada na garganta.

Dói-me o sangue vencido a nódoa negra
punhada no meu canto.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Retrato do povo de Lisboa (1970).

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C’est du haut de la plus haute tour de mon sanglot
Que je chante mon sang, mon peuple que voici.
Du haut de cette tour, le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau.

Chanter comme on se dépouille de sa gangue de tristesse
Mettant à nu l’épaule de la saudade
Flamme qui naît et croît et meurt ardente
En pleine liberté.

C’est de la voix de mon peuple, un enfant
À demi nu dans les docks de Lisbonne,
Que je tire ma voix,
« caldo verde » de désespoir,
Orange d’humilité,
Amère lance,
Ma voix jusqu’à la douleur.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir ne souffre jamais seul
J’ai mal au Tage vide, à la misère
Poignardée dans la gorge.

J’ai mal au sang vaincu, aux bleus,
Coup de poing dans mon chant.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Portrait du peuple de Lisbonne, traduit de : Retrato do povo de Lisboa (1970) par L. & L.

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Actualité de la saudade. 1. Stereossauro

3 Mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro (ce billet)
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

Voici le premier d’une série de trois billets (si tout va bien), dont chacun s’intéresse à un musicien ou à un ensemble de musiciens, tous portugais, parfois très jeunes, s’exprimant dans des styles aussi divers qu’éloignés du Fado – du moins pour deux d’entre eux.

Ces artistes intègrent pourtant le Fado à leur travail d’une façon plus ou moins directe, comme si la permanence de la saudade fadiste était telle au Portugal que tout un chacun la respire, la boive, l’assimile et en soit imprégné, comme il en est de la langue portugaise elle-même.

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1. Stereossauro

Commençons ce court panorama par Stereossauro (Tiago Norte à l’état-civil), 40 ans, DJ et producteur.

Stereossauro est membre d’un duo nommé BeatBombers, mais c’est sous son seul nom qu’il a fait paraître en février 2019 Bairro da Ponte (« Quartier du pont »), un album étonnant dans lequel il utilise comme matériau principal des « samples » de grands enregistrements de Fado (Amália Rodrigues, Alfredo Marceneiro) ou du guitariste de Coimbra Carlos Paredes, tout en invitant par ailleurs des fadistes contemporains (Camané, Gisela João, Ana Moura, Carlos do Carmo…) à se joindre à l’entreprise.

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)
Stereossauro | Bairro da Ponte. Portugal, 2019.

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À travers les nombreux entretiens donnés par Stereossauro à l’occasion de la sortie de l’album, on le sent subjugué par la figure d’Amália et surtout par sa voix. Il a eu accès aux bandes originales des enregistrements conservés par la maison Valentim de Carvalho, l’éditeur de la plus grande partie de la discographie de la fadiste, et dit en avoir été émerveillé. Il a cédé au réflexe de soumettre les enregistrements de cette voix fabuleuse à l’autotune (un logiciel qui permet une transformation d’une émission vocale sous forme digitale), pour y renoncer aussitôt : ce serait, constate-t-il, « comme peindre un diamant à l’aérosol ».

C’est ainsi qu’on reconnaît, au fil de l’écoute de Bairro da Ponte, des prélèvements intacts d’enregistrements de Gaivota, A minha terra é Viana ou Barco negro.

Le spectaculaire morceau d’ouverture, Flor de maracujá (« Passiflore ») est entièrement fondé sur É da torre mais alta, un enregistrement de 1975 publié en 1997, lacéré et réassemblé. Le thème en est fourni d’emblée par la voix puissante d’Amália, sur une musique caractéristique d’Alain Oulman : « Chanter comme on se dénude / …Je chante mon sanglot, / …Je chante mon sang, / Mon peuple que voici », à laquelle succède, pour une sorte de longue variation, celle de Camané qui « offre [sa] voix / fleur qui se donne / étrange et belle / comme la passiflore ». Les paroles additionnelles ont été écrites spécialement par Capicua (Ana Matos Fernandes), une artiste de rap et de hip-hop originaire de Porto, tandis que la musique tourne sans cesse autour de celle du fado original.

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Stereossauro | Flor de Maracujá. Capicua, paroles.
Camané, chant ; Stereossauro, disc jockey & production ; utilise des échantillons de l’enregistrement de É da torre mais alta, paroles Carlos Ary dos Santos, musique d’Alain Oulman, réalisé en 1975 par Amália Rodrigues (chant), José Fontes Rocha (guitare portugaise) et Pedro Leal (guitare). Extrait de l’album Bairro da Ponte / Stereossauro. Portugal, 2019.
Vidéo : Bruno Ferreira, réalisation, montage ; Daniel Pato, Stef Brown, Jennifer King, Maria Vercetti et Henrique Rodrigues, acteurs ; Raquel Da Silva, directrice de production. Portugal, 2019.

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(Voix d’Amália Rodrigues)
Cantar como quem despe
[…] Que eu canto este meu pranto
[…] Que eu canto este meu sangue,
Este meu povo…*

(Voix d’Amália Rodrigues)
Chanter comme on se dénude
[…] Je chante mon sanglot
[…] Je chante mon sang
Mon peuple que voici…
(Voix de Camané)
Vou cantar como quem despe
cantar como quem cospe
como alcanço a mão na queda
Como mordo o pão da fome

(Voix de Camané)
Je vais chanter comme on se dénude
Chanter comme on crache
Comme je tends la main dans ma chute
Comme je mords le pain de la faim
Vou cantar como quem serve
cantar como quem sofre
Como sorvo o ar da fresta
Como murmuro o teu nome

Je vais chanter comme on offre
Chanter comme on souffre
Comme j’aspire l’air à travers une fente
Comme je murmure ton nom
Vou cantar como quem perde
Cantar como quem sabe
Como peço o céu na sede
Cantar como quem arde

Je vais chanter comme un qui perd
Chanter comme un qui sait
Comme je réclame le ciel dans la soif
Chanter comme un qui brûle
Eu ofereço a minha voz
Flor que se dá
Estranha e bela
Como a do maracujá

J’offre ma voix
Fleur qui se donne
Étrange et belle
Comme la passiflore
…

…
Capicua. Flor de maracujá (2018).
*De : É da torre mais alta (José Carlos Ary dos Santos / Alain Oulman), 1975.
Capicua. Passiflore, traduit de : Flor de maracujá (2018) par L. & L.

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Autre extrait de ce riche album, qui compte 19 plages, bonus compris : Vento (« Vent »), écrit spécialement par Stereossauro, paroles et musique, pour Gisela João – celle qui, des fadistes actuelles, s’approche le plus d’Amália quant au type de voix et aux possibilités expressives de celle-ci. La seule aussi que connaissait personnellement Stereossauro avant la conception de Bairro da Ponte.

Il s’agit d’une interprétation en direct, exécutée à la télévision portugaise la veille de la sortie de l’album.

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Stereossauro & Gisela João | Vento. Stereossauro, paroles & musique.
Gisela João, chant ; Ricardo Gordo, guitare portugaise ; Stereossauro, production. Extrait de l’émission 5 para a meia-noite du 31 janvier 2019. Production : RTP [Rádio e Televisão de Portugal]. Portugal, 2019.

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Quando a tua voz entrou na minha casa
Abri as janelas , abri as minhas asas
O vento soprou para nós, levou-nos
[a todo o lado
Soltei as velas , esqueci todo o meu fado

Quand ta voix est entrée dans ma maison
J’ai ouvert les fenêtres, j’ai déployé mes ailes
Le vent s’est levé pour nous, il nous a emportés
J’ai hissé les voiles, j’ai tout oublié de mon fado
Vivemos os dois um conto de fadas
Deixa para depois as tristezas e as mágoas
Vamos viver amor ao sabor deste vento
Deixa pra depois o choro e o lamento

Vivons ensemble un conte de fées
Laisse pour demain les tristesses et les peines
Mon amour, vivons à la saveur de ce vent
Laisse pour demain les pleurs et les tourments
Quando a tua voz saiu da minha casa
Fechei as janelas, fechei as minhas asas
O vento não sopra mais, e a tristeza
[mora ao lado
Apaguei a vela, e lembrei-me deste fado

Quand ta voix a quitté ma maison
J’ai fermé les fenêtres, j’ai replié mes ailes
Le vent ne souffle plus, je n’ai plus que
[la tristesse
J’ai amené les voiles, je me suis rappelé ce fado
Disse-me uma voz dá tempo ao tempo
Deixa no coração entrar o esquecimento
Disse-me que o céu não é sempre cinzento
Vai volta a voar nas asas de outro vento

Une voix m’a dit : laisse du temps au temps
Laisse l’oubli pénétrer dans ton cœur
Elle a dit : le ciel n’est pas toujours gris
Pars voler sur les ailes d’un autre vent
…

…
Stereossauro (Tiago Norte). Vento (2019). Stereossauro (Tiago Norte). Vent, traduit de : Vento (2019) par L. & L.

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Stereossauro
Bairro da Ponte (2019)

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)Bairro da Ponte / Stereossauro, DJ, production ; Ricardo Gordo, Nuno Cacho, guitare portugaise ; Nelson Rodrigues, basse électrique ; Beat Laden, mixage.
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗2019.
Avec la participation de : Camané, NBC, Papillon, Plutónio, Slow J, Ana Moura, DJ Ride, Capicua, Gisela João, Ace, Dino D’Santiago, Carlos Do Carmo, The Legendary Tiger Man, Rui Reininho, Nerve, Paulo De Carvalho, Razat, Holly, Sr. Preto.

Edições Valentim de Carvalho, ©2019.
Référence commerciale : Edições Valentim de Carvalho 0695-2.
Identifiant : EAN 5 605231 069526.

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À lire (en portugais), deux articles parus dans la revue en ligne Rimas e batidas, dédiée à la culture hip-hop et à la musique électronique :

Patachou | Le petit émigrant

1 Mai 2019

C’est stupéfiant comme les choses ont changé en 60 ans. Pareille chanson serait impensable aujourd’hui. D’abord, on ne parle plus « d’émigrants », mais « d’immigrants ». Ensuite personne, absolument personne – bien que pour des raisons très diverses – n’oserait plus leur lancer, comme dans cette chanson : « rêvez, l’espoir est grand ! »

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Patachou (1918-2015) | Le petit émigrant. René Rouzaud, paroles ; Paul Misraki, musique.
Patachou, chant ; Orchestre de Jos Baselli.
France, 1957.

Paul Misraki (1908-1998), né Paul Misrachi à Constantinople, est le compositeur bien connu d’innombrables chansons et musiques de films. On lui doit notamment la plupart des grands succès de Ray Ventura dans les années 30 (Tout va très bien madame la marquise, 1935 ; Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, 1937 ; Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, 1938 ; Tiens, tiens, tiens, 1939 ; …), des chansons co-écrites avec Charles Trenet (Vous qui passez sans me voir, 1936 ; Je chante, 1937), ou encore À Saint-Germain des Prés (1950), extraite de la musique du film Pigalle-Saint-Germain-des-Prés de Jacques Berthomieu, popularisée par Juliette Gréco, Léo Ferré et d’autres, ou Les volets clos (1972), du film éponyme de Jean-Claude Brialy.

René Rouzaud (1905-1976) est moins célèbre. Il a pourtant écrit un grand nombre de paroles de chansons pour les plus grands interprètes français de l’après-guerre (parmi lesquels Édith Piaf, Maurice Chevalier, Yves Montand et Léo Ferré). Toutes sont restées dans l’ombre, à l’exception d’une des plus fameuses créations d’Édith Piaf, La goualante du pauvre Jean, sur une musique de Marguerite Monnot (1956).

………

Les yeux brillants comme du charbon
Et ne parlant que son jargon
Ce n’était rien qu’un petit émigrant…
Il venait de je ne sais où,
Oslo, Tanger ou bien Corfou,
Et s’en allait tout seul en fredonnant.
En l’entendant, un vieux monsieur
Dressa l’oreille, c’est très curieux,
Et l’arrêta en chemin gentiment :

Je comprends votre chansonnette,
Prenez donc cette cigarette
Et bonne chance au petit émigrant !

C’est étonnant c’qui m’arrive là
Les gens vraiment sont très courtois
Se dit, songeur, le petit émigrant
Et l’estomac dans les talons
Il reprit son bout de chanson
Imaginant un festin succulent
C’est alors que sur son parcours
Un gentleman s’arrêta court
Et lui tendit la main très poliment.

Je comprends votre chansonnette,
Venez chez moi, la table est prête
Bon appétit au petit émigrant !

Quand il quitta son bienfaiteur
« Il y a des gens qui ont bon cœur »
Pensait gaiement le petit émigrant.
Mais quand le soir noya les rues,
Pareil à un enfant perdu,
Sur le trottoir, il chantait vainement.
C’est alors que dans sa bagarre
Il vit la plus belle des stars
S’arrêter pile et lui dire en souriant :

Je comprends votre chansonnette,
Venez chez moi, la chambre est faite
Et bonne nuit au petit émigrant !

Quand la belle fille ouvrait les bras,
C’est alors qu’il se réveilla,
Le long des quais, étendu sur un banc.
Mon Dieu, que les rêves sont bêtes !
Et reprenant sa chansonnette,
Il disparut, le petit émigrant.

Ohé, ohé, ohé les émigrants
Rêvez, l’espoir est grand !
René Rouzaud (1905-1976). Le petit émigrant (1957)

Sílvia Pérez Cruz | Plumita

27 avril 2019

¿Dónde está tu pájaro, plumita?
Mi pájaro es un sueño.
Se ha volado.
¿Volverá?
Nunca se va; vuela y permanece
como vuela y permanece todo lo soñado.
Mauricio Rosencof (né en 1933). Plumita.

…

Petite plume, où est ton oiseau ?
Mon oiseau est un rêve.
Il s’est envolé.
Il reviendra ?
Il ne s’en va jamais ; il vole et demeure
comme demeure la matière des rêves.

C’est une chanson composée par Sílvia Pérez Cruz pour le film La noche de 12 años du réalisateur uruguayen Álvaro Brechner, sorti en France en mars 2019 sous le titre Compañeros.

Le film évoque les années de détention et de torture de trois Tupamaros dans les prisons uruguayennes sous la dictature militaire au pouvoir de 1973 à 1985. Le scénario est tiré du livre de mémoires de deux d’entre eux, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro, Memorias del calabozo (« Mémoires du cachot »), 1987, non traduit.

Sílvia Pérez Cruz tient un rôle secondaire dans le film, dont la bande originale compte en outre trois chansons interprétées par elle. Plumita (« Petite plume ») est composée sur un poème écrit en prison par Rosencof, à la vue d’une plume entrée dans sa cellule.

Voici deux versions de cette chanson : une courte, très émouvante, chantée presque sans accompagnement instrumental, et une plus longue, mieux adaptée au disque et à la scène.

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Sílvia Pérez Cruz | Plumita. Mauricio Rosencof, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Carlos Montfort, violon ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse. Enregistré en 2018.

Sílvia Pérez Cruz | Plumita. Mauricio Rosencof, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Carlos Montfort, violon ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse. Enregistré en 2018 ; mixé en 2019. Espagne, 2019.

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Patachou | Voyage de noces

27 avril 2019

Si on pleurait ?

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Patachou (1918-2015) | Voyage de noces. Jean Valtay, paroles ; Jean Valtay, Jean Rochette, musique.
Patachou, chant ; Grand orchestre de Raymond Lefèvre.
Extrait de l’émission Le Palmarès des chansons ; Roger Pradines, réalisation. Office national de radiodiffusion télévision française [ORTF], production. 1ère diffusion : 3 février 1966. France, 1966.

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Ça marche. Et c’est mieux que les grenades lacrymogènes du samedi.

Buona festa della Liberazione…

25 avril 2019

… amici italiani!

« … qu’il y avait une forêt »

17 avril 2019

Marguerite Duras (1914-1996). Aurélia Steiner (Melbourne). Extrait. Marguerite Duras, textes et réalisation ; Pierre Lhomme, directeur de la photographie ; Geneviève Dufour, montage ; Amy Flamer, musique ; Marguerite Duras, voix.
France, 1979.

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Votre vie s’est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s’y frayer une voie, d’y succomber de désir.

Vous n’êtes plus nulle part précisément.

Marguerite Duras (1914-1996). L’homme atlantique (1982). Éd. de Minuit, impr. 2008, p. 15.