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Ewa Demarczyk est morte

15 août 2020

Jeno wyjmij mi z tych oczu
szkło bolesne – obraz dni,
które czaszki białe toczy
przez płonące łąki krwi.
Jeno odmień czas kaleki,
zakryj groby płaszczem rzeki,
zetrzyj z włosów pył bitewny,
tych lat gniewnych
czarny pył.
Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944). Vers extraits de Niebo złote ci otworzę… (15 juin 1943), utilisés par Ewa Demarczyk dans la chanson Wiersze wojenne (« Poèmes de guerre »).

Mais Je te conjure sors-moi d’abord de ces yeux
ces débris perçants de verres – le tableau de nos jours
les crânes blancs éparpillés
sur des prairies par le sang incendiées
mais Je te conjure transforme-moi nos temps infirmes,
couvre les tombes de lits de rivières
secoue de tes cheveux
la poussière des batailles
cendres noires
de ce temps foudroyant.
Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944). Niebo złote ci otworzę… (15 juin 1943), extrait. Traduction Mary Telus. Source : Francosemailles.


Ewa Demarczyk (1941-2020)Wiersze wojenne. Krzysztof Kamil Baczyński, paroles ; musique de Zygmunt Konieczny. Le texte de Wiersze wojenne (« Poèmes de guerre ») est construit à partir d’extraits des poèmes Niebo złote ci otworzę…, Pioseneczka, Gdy za powietrza zasłoną… et Z lasu de Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944).
Ewa Demarczyk, chant ; instrumentistes non identifiés ; Andrzej Zarycki, direction musicale.
Captation : Poznań (Pologne), Teatr Polski w Poznaniu, mai 1980.
Vidéo : TVP (Telewizja Polska), production. Pologne, 1980.

Je ne sais presque rien d’elle et pourtant c’est une nouvelle qui m’attriste beaucoup : Ewa Demarczyk est morte hier, 14 août 2020, à l’âge de 79 ans.

79 ans comme Amália Rodrigues, avec qui elle partage en outre le privilège d’avoir été engagée à l’Olympia par Bruno Coquatrix, le directeur du célèbre music hall parisien, qui l’avait repérée au Festival de Sopot (coïncidence : comme Amália en 1956, Ewa Demarczyk, huit ans plus tard, s’y est produite en première partie des Compagnons de la chanson). Comme sa collègue portugaise encore, elle n’a pas hésité à puiser les textes de ses chansons dans les œuvres de poètes reconnus.

Sa carrière est associée au célèbre cabaret littéraire « Piwnica pod Baranami », créé en 1956 à Cracovie, la ville de sa naissance, qui est aussi celle de sa mort. Surnommée « la Piaf polonaise » à ses débuts, elle ne tarde pas à devenir elle-même une référence pour la chanson polonaise d’auteur, interprétant avec autorité des textes de poètes polonais (Tuwim et Baczyński, notamment) ou étrangers (Desnos, Guillén, Goethe, Mandelstam, Rilke…).

La presse polonaise pleure aujourd’hui le « Czarny anioł polskiej piosenki » (« l’Ange noir de la chanson polonaise »), en référence à « Czarne anioły » (« Anges noirs »), l’une des chansons de son premier album Ewa Demarczyk śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego (1967), toutes composées par Zygmunt Konieczny à qui elle doit quelques mélodies inoubliables (Tomaszów, Groszki i róże, …).

Sur elle il existe peu d’écrits en langue française. Voici quelques lignes d’un article paru dans Le Monde en 1980, à l’occasion d’un récital donné par Ewa Demarczyk au Festival de théâtre de Nancy. Il est signé de Bernard Raffalli (1941-2002), directeur de l’Institut français de Cracovie de 1966 à 1968.

Depuis vingt ans, ce sont les mêmes mélodies tristes et violentes de Konieczny ou Zarycki, les mêmes orchestrations à murmures déchirés d’explosions soudaines, les mêmes émouvants parfums venus des quartiers juifs ou tziganes d’une Europe désormais légendaire. C’est encore le dialogue nostalgique avec le violon de Zbigniew Paleta. Et les poèmes de Tuwim et de Baczynski, auxquels se sont joints avec le fil du temps le français de Desnos, l’espagnol de Gabriela Mistral, le russe de Svietaleva. Histoires closes d’amants séparés et d’impossibles retrouvailles, profils perdus sur des paysages qui ne dégagent plus rien de leur magie ancienne, évanouissement des regards, promenades manquées aux villages des souvenirs, éclipses.

Les mêmes chansons et pourtant si changées. Ewa porte ses chansons comme on élève ses enfants, à la recherche d’un point imperceptible de perfection.

Ceux qui l’ont connue à Cracovie se souviennent d’une ardente pasionaria que l’on retrouvait chaque soir aux chandelles du cabaret souterrain du Mouton, sur le vieux Rynek, dans cet invraisemblable capharnaüm où Piotr Skrzynecki faisait succéder jusqu’au petit matin des numéros de mime, de parodie, de travesti, de pathétique. Cette Ewa-là comme Piaf, Gréco ou Barbara, chantait simplement l’amour. La nouvelle Ewa le joue en un savant théâtre dont elle est le seul metteur en scène, manière de nô Japonais d’où sa singularité même paraît s’être évaporée : étrange distance à soi et presque abstraction, comme si elle appliquait à son art le conseil que Flaubert donnait à l’apprenti écrivain de faire en sorte que tout, et même et d’abord sa propre vie, ne devienne que la matière d’une illusion à décrire.

Ewa n’est donc pas plus de Pologne que d’ailleurs. Peut-être seulement cette passion de l’extrême, cette crispation un peu folle la rattachent-elles à une ville, à cette Cracovie de Witkiewicz, de Kantor et de Penderecki. À cette chambre de la rue Wroblewska où elle est née, où elle vit depuis toujours, où elle espère mourir un jour.
Bernard Raffali. À Nancy, Ewa de Cracovie. Dans : Le Monde, 23 mai 1980. Consultable en ligne.

Folle

15 août 2020

Montolieu (Aude, Occitanie, France), Église Saint-André, 5 août 2020

Montolieu (Aude, Occitanie, France), Église Saint-André, 5 août 2020

– Maman y a plein de gros points noirs dans la boîte à sel.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ?
– Plein de gros points noirs dans la boîte à sel, regarde.

La mère enlève la boîte à sel des mains de l’enfant.

– Ça alors ! Mais qu’est-ce que c’est que ça ! Jamais vu ça. Des fourmis. Elles ont réussi à s’introduire dans une boîte pourtant fermée, les garces. Des fourmis dans le sel.
– Des fourmis, répète l’enfant.
– Des dizaines de fourmis dans le sel, recroquevillées. Mortes.
– Endormies dans la paix du Seigneur, dit l’enfant avec douceur.
– D’où tu sors ça ? dit la mère avec colère, épouvantée – et la taloche part toute seule.
– Mais c’est toi ! crie l’enfant indigné. À l’enterrement de madame Poisson ! Tu m’as dit que ça voulait dire morte !
– Ah cet enfant, cet enfant ! se lamente la mère. Cet enfant me rendra folle.

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Line RenaudMa petite folie. Jacques Plante, paroles ; Bob Merrill, musique. Adaptation française de My truly, truly fair (1951), partoles & musique de Bob Merrill.
Line Renaud, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : extrait de l’émission Le Palmarès des chansons du 13 janvier 1966. Roger Pradines, réalisation. Production : ORTF (Office de radiodiffusion télévision française). France, 1966.

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Montolieu (Aude, Occitanie, France), Église Saint-André, 5 août 2020

Suzana Pais • Barco azul

2 août 2020

Voici une petite chose, trouvée pendant la période de confinement sur le compte Facebook de João Monge, le prolifique parolier, auteur de quantité de textes de chansons et de fados. La chanteuse, précise-t-il, est née en Allemagne et y a grandi. On peut supposer qu’elle s’est filmée chez elle, dans ce pays-là.

Suzana PaisBarco azul. João Monge, paroles ; Reinaldo Varela, musique (Fado Meia-Noite, parfois attribué à Filipe Pinto).
Suzana Pais, chant, guitare.
Captation : lieu non indiqué. 2020.
Vidéo : Suzana Pais. 13 avril 2020 (mise en ligne).


Se alguma nuvem passasse
E fosse um barco no céu
Pedia que me levasse
Ao sonho que Deus me deu

S’il passait un nuage,
Comme une barque dans le ciel,
Je lui demanderais de m’emporter
Vers ce rêve que Dieu m’a donné.

É uma cidade lavada
Com casario em escadinha
Uma viela enfeitada
À minha espera à tardinha

C’est une ville blanche
Accrochée à ses collines
Une ruelle décorée
Qui m’attend dans le soir.

Se alguma nuvem passasse
No imenso céu azul
Pedia que me levasse
Dentro de si para o Sul

S’il passait un nuage,
Dans le bleu immense du ciel,
Je lui demanderais qu’il m’emporte
Avec lui vers le Sud.

O meu barquinho é o Fado
Sabe tudo o que eu desejo
Leva-me pra qualquer lado
Mas pára sempre no Tejo

Le Fado est cette barque
Qui connaît tous mes désirs
Qui m’emmène dans ses voyages
Mais toujours retourne au Tage.
João Monge. Barco azul. João Monge. Barque bleue, trad. par L. & L. de Barco azul.

Artur Batalha • Meu irmão fora da lei

1 août 2020

Artur Batalha, qu’on surnommait autrefois O príncipe do Fado (« Le prince du Fado »), peut-être parce que, jeune homme, il avait un joli minois, ou bien parce qu’il a commencé très jeune à chanter professionnellement, est un fadiste authentiquement populaire. Sa carrière, aux antipodes du système de vedettariat dans lequel sont inclus les grands noms du fado actuel, a toujours été menée sur un mode artisanal, pour ainsi dire. Né au début des années 1950 dans le quartier d’Alfama, à Lisbonne, où il vit toujours, il a peu enregistré : sa courte discographie s’est arrêtée en 1992, en dehors de rééditions. De lui, on trouve sur le Web quantité de vidéos comme celle-ci, captées tant bien que mal par des amateurs dans des maisons de fado.

Meu irmão fora da lei (« Mon frère hors-la-loi ») est l’un des titres les plus connus de son répertoire.

Artur BatalhaMeu irmão fora da lei. Paco Gonzalez, paroles et musique.
Artur Batalha, chant ; instrumentistes innommés.
Captation : [Lisbonne ?], lieu non indiqué. Vers 2010.
Vidéo : RMAR81 sur Youtube. 2010 (mise en ligne).


Foi posto ao Deus dará desde menino
A rua foi a escola e o professor
Foi a fome, o desprezo e o castigo
Na vida em primavera sem amor

Livré à lui-même depuis l’enfance
Avec la rue pour école et pour maîtresse
Il a connu la faim le mépris et la violence
Au printemps d’une vie sans amour.

Vagueou noites sem fim ao abandono
A escada foi a cama p’ra dormir
Em vez dum bom ó ó para seu sono
Levava pontapés para saír

Des nuits entières il a erré
Dormant sur une marche d’escalier
Personne ne le berçait pour l’endormir
Et on le réveillait à coups de pied.

Eu já cantei aos olhos do desdém à minha alma
Com essa dôr brutal que não se acalma
Por ver a vida assim tão desigual
Mas não cantei o amor ao meu irmão fora da lei
Aquilo que ele passou e que eu passei
Até chegar a ser fora da lei

J’ai déjà chanté les regards de mépris pour mon âme
Et la douleur inguérissable, brutale
De voir combien la vie est injuste
Mais je n’ai pas encore chanté mon frère hors-la-loi
Tout ce qu’il a enduré et que j’ai enduré
Jusqu’à devenir un hors-la-loi.

Se as portas do amor se vão fechando
À criança que a vida vai colher
Não peçam que vá dignificando
O homem na revolta de seu ser

Si les portes de l’amour se ferment
À l’enfant que la vie va cueillir,
Comment l’homme ne serait-il pas
Révolté, de tout son être ?

Seria bom que houvesse mais ternura
Neste mundo egoísta que falei
P’ra nunca mais sentir tanta amargura
Ao cantar meu irmão fora da lei.

Il faudrait plus de tendresse
Dans ce monde égoïste dont je parle,
Pour que je n’éprouve plus jamais cette amertume
En chantant mon frère hors-la-loi.
Paco Gonzalez. Meu irmão fora da lei.
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Paco Gonzalez. Mon frère hors-la-loi, trad. par L. & L. de Meu irmão fora da lei.

Par comparaison, voici l’enregistrement studio de Meu irmão fora da lei réalisé par Artur Batalha dans les années 1980. Il avait alors été publié sur un disque 45 t comprenant un titre sur chacune de ses faces.

Artur BatalhaMeu irmão fora da lei. Paco Gonzalez, paroles et musique.
Artur Batalha, chant ; instrumentistes innommés.
Portugal, années 1980.

Avec cette chaleur

31 juillet 2020

Toulouse (Occitanie, France), 22 juillet 2020

Toulouse (Occitanie, France), 22 juillet 2020

La chaleur est telle qu’on en perd le sentiment de la coquetterie, — ou plutôt que la coquetterie se modifie sensiblement : maintenant, on montre de la peau. J’inaugure des robes ouvertes en carré, quelque chose de moyenâgeux, avec des manches qui s’arrêtent au coude ; on a des bras encore un peu minces, mais gentils tout de même, et pour le cou, je ne crains personne ! Les autres m’imitent : Anaïs ne porte pas de manches courtes, mais elle en profite pour retrousser les siennes jusqu’à l’épaule ; Marie Belhomme montre des bras dodus, imprévus au-dessus de ses mains maigres, un cou frais et destiné à l’empâtement. Ah ! Seigneur, qu’est-ce qu’on ne montrerait pas, par une température semblable !
Colette (1873-1954). Claudine à l’école (1900).

Camillo Mastrocinque (1901-1969). RéalisateurTotò, Peppino e i fuorilegge (1956). Extrait. Camillo Mastrocinque, réalisation ; Edoardo Anton, Mario Amendola, Vittorio Metz & Ruggero Maccari, scénario.
Totò (Antonio), Peppino De Filippo (Peppino), Titina De Filippo (Teresa), Dorian Gray (Valeria), … acteurs.
Sortie : Italie, 1956.

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Hôtel d'Assezat, Toulouse (Occitanie, France), 22 juillet 2020

Cristina de Sousa • Meu amor (poème de Florbela Espanca)

29 juillet 2020

La poésie de Florbela Espanca (1894-1930) s’est exprimée à travers un grand nombre de pièces souvent exaltées. L’an dernier, à l’occasion du 125e anniversaire de sa mort, a été publié un recueil de 18 de ses sonnets (sa forme de prédilection), accompagnés de leurs enregistrements mis en musique et chantés dans le style du fado. 9 d’entre eux sont extraits d’albums pré-existants (on y trouve quelques noms prestigieux : Mísia, Gisela João, Katia Guerreiro et d’autres), les 9 autres ayant été réalisés spécialement. Les voix sont toutes féminines – un parti-pris revendiqué par les promoteurs du projet, comme si la poésie de Florbela ne ne pouvait être investie, vécue, que par des femmes.

En voici un extrait, interprété par Cristina de Sousa, une fadiste dont je ne sais rien, sinon qu’elle se produit généralement à Porto et dans sa région.

Cristina de SousaMeu amor. Sonnet de Florbela Espanca ; Samuel Lopes, musique.
Cristina de Sousa, chant ; Ricardo Parreira, guitare portugaise ; André M. Santos, guitare ; Rodrigo Serrão, contrebasse.
Extrait du CD accompagnant le livre O Fado / Florbela Espanca. Portugal, SevenMuses MusicBooks, ℗ 2019. [Voir dans Discogs].


De ti somente um nome sei, Amor.
É pouco, é muito pouco e é bastante
Para que esta paixão doida e constante
Dia após dia cresça com vigor!

De toi je ne connais qu’un nom : Amour.
C’est peu, très peu, et c’est assez
Pour que cette passion folle et constante
Prenne vigueur de jour en jour !

Como de um sonho vago e sem fervor
Nasce uma paixão assim tão inquietante!
Meu doido coração triste e amante
Como tu buscas o ideal na dor!

Comme d’un rêve vague et sans ferveur
Peut naître une passion troublante !
Mon cœur égaré, triste et fou d’amour,
Comme tu cherches l’idéal dans la douleur !

Isto era só quimera, fantasia,
Mágoa de sonho que se esvai num dia,
Perfume leve dum rosal do céu…

Tout cela n’était que chimère, extravagance,
Tristesse que laisse au matin le rêve évanoui,
Léger parfum d’un rosier céleste…

Paixão ardente, louca isto é agora,
Vulcão que vai crescendo hora por hora…
Ó meu amor, que imenso amor o meu!

À présent tout ceci est passion ardente et folle
Volcan qui grandit d’heure en heure…
Ô mon amour, quel immense amour que le mien !
Florbela Espanca (1894-1930). Meu amor.
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Florbela Espanca (1894-1930). Mon amour, trad. par L. & L. de Meu amor.
NB : Dans le fado, les strophes 2 et 3 sont inversées.

Amália Rodrigues a cent ans

23 juillet 2020

Amália Rodrigues au Grand gala du disque populaire au Congrescentrum (Amsterdam, Pays-Bas), 7 mars 1969

Amália Rodrigues au Grand gala du disque populaire, RAI-Congrescentrum (Amsterdam, Pays-Bas), 7 mars 1969. Source : Nationaal Archief, Pays-Bas.

Je ne sais pas quel jour je suis née. Ni moi, ni personne de ma famille. Ils attachaient si peu d’importance à ma naissance, c’était une si grande famille, qu’ils ne savent pas. Pour certains c’était le 1er juillet, pour d’autres le 12, ou le 4 ou le 14. Ma grand-mère disait que j’étais née au temps des cerises, qui va de mai à juillet. Alors moi pour fêter mon anniversaire, c’est le 1er juillet que j’ai choisi. Plus tard, quand il m’a fallu des papiers pour faire des examens, c’est devenu le 23 juillet. J’ai gardé les deux dates, comme ça je pouvais faire deux fêtes, avec un peu de vin doux et des gâteaux secs.
Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues (1920-1999). Amália : uma biografia. Traduction : L. & L.
Não sei o dia em que nasci. Nem eu, nem ninguém na minha família. Ligaram tão pouca importância ao meu nascimento, era uma família tão grande, que não sabem. Uns diziam que nasci no dia 1 de Julho, outros no dia 12, outros a 4 ou a 14. A minha avó dizia que eu tinha nascido no tempo das cerejas, que vai de Maio a Julho. Então eu escolhi o dia 1 de Julho para fazer anos. Mais tarde, quando tive de tirar papéis para fazer exame, vinha 23 de Julho. Resolvi guardar as duas datas, porque assim sempre podia fazer duas festas de anos, com um vinhito abafado e uns bolos secos.
Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues (1920-1999). Amália : uma biografia. Portugal, Contexto, 1987. P. 19.

Amália Rodrigues a cent ans, aujourd’hui même.

En guise de célébration, la voici dans une une chanson française écrite et composée pour elle par Maurice Vidalin et Jacques Datin, responsables ensemble de nombreux succès des années 1960. Pourquoi ce choix, alors qu’elle avait horreur de chanter dans notre langue ? Parce qu’aujourd’hui même sort au Portugal un coffret de 5 CD intitulé Amália em Paris – et surtout, pour dire la vérité, parce que j’avais projeté un choix de dix, puis douze enregistrements marquants de la chanteuse, que je n’ai pas réussi à boucler à temps vu la difficulté, la quasi impossibilité de la tâche. Ce sera pour plus tard.

Les chansons françaises représentent une proportion infime du répertoire d’Amália. On connaît surtout Aie, mourir pour toi, écrite et composée pour elle par Charles Aznavour, et La maison sur le port, adaptée de Vou dar de beber à dor. On a peut-être un peu oublié ses versions de Inch Allah d’Adamo, de L’important c’est la rose de Gilbert Bécaud et de Aranjuez mon amour écrite par Guy Bontempelli sur la musique du 2e mouvement (adagio) du Concierto de Aranjuez de Joaquín Rodrigo.

Le premier jour du monde est extrait de la bande originale du film Via Macao (France et Portugal, 1966), réalisé par Jean Leduc (1922-1996), dans lequel Amália Rodrigues apparaît dans son propre rôle.


Amália Rodrigues (1920-1999)Le premier jour du monde. Maurice Vidalin, paroles ; Jacques Datin, musique.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; José Luiz Gomes, direction.
Portugal, ℗ 1966.
Extrait de la bande originale du film Via Macao (France et Portugal, 1966), réalisé par Jean Leduc.

Le monde a commencé dans une flamme orange
Personne en ce temps-là n’était là pour le voir
Personne pour comprendre
Personne pour savoir
Qu’après cet incendie quelques grains de poussière
Flotteraient dans le bleu d’un ciel indifférent
Et que certains peut-être y resteraient longtemps.

C’était le premier jour du monde
Le premier jour du monde.

Dans le creux d’un rocher une mousse légère
Devient un arbre vert sous la première pluie
La terre était la terre, il y poussait des fruits
Mais quand il a fait nuit dans ce silence énorme
Personne pour compter les étoiles d’argent
Personne qui s’endorme sous le ciel du printemps.

C’était le premier jour du monde
Le premier jour du monde.

Et puis, qui sait pourquoi, quelque chose qui vibre
Quelque chose d’étrange et presque comme nous
Et comme il fallait vivre, cela s’est mis debout
Depuis ce premier jour nous marchons l’un vers l’autre
À travers les saisons par d’étranges chemins
C’est toi et pas un autre, c’est toi ou ce n’est rien.

Et c’est le premier jour du monde
Le premier jour du monde.
Maurice Vidalin (1924-1986). Le premier jour du monde (1966)

Salle d’attente

18 juillet 2020

— Je suis Madame Lescar, j’ai rendez-vous avec le docteur Butor.
— Le docteur Buthaud. C’est la première fois que vous venez, Madame ?
— Oui.
— Vous êtes passée par l’accueil, vous avez vos étiquettes ?
— Je ne sais pas ce que vous appelez l’accueil, je me suis adressée à un guichet dans le hall d’entrée puis à un second, on m’a remis ceci.
— C’est ça. Vous avez vos résultats d’analyse ?
— Quelles analyses ? C’est la première fois que je viens, je vous l’ai dit.
— Asseyez-vous là, le docteur va vous appeler.

10 minutes.
20 minutes.
40 minutes.
Une heure sept.

Un homme appelle :
— Madame Lescar Paulette !

Quelque chose soudain le fait rire. Il rit aux éclats. À madame Paulette Lescar ce rire évoque du boudin, des abats, des viscères pourpres.

Madame Paulette Lescar se lève, s’avance : « Docteur Butor, je présume ? Plus d’une heure de retard. Dépêchons-nous. C’est par là ? » Passant devant l’homme elle murmure : « Quelle laideur. » L’homme dit : « Plaît-il ? » Elle chantonne.

Barbara (1930-1997)Moi je me balance. Georges Moustaki, paroles & musique.
Barbara, chant ; accompagnement d’orchestre ; Michel Colombier, direction.
France, ℗ 1969.
Extrait de la bande originale du film La fiancée du pirate (France, 1969), réalisé par Nelly Kaplan.

Carte postale

17 juillet 2020

Carmen ConsoliMandaci una cartolina. Carmen Consoli, paroles & musique.
Carmen Consoli, chant, chœurs, guitare, guitare électrique ; Massimo Roccaforte, guitare, guitare électrique ; Santi Pulvirenti, mandoline ; Adriano Murania, violon, alto ; Marco Siniscalco, contrebasse ; Enrico Luca, flûte ; Salvo Farruggio, batterie, percussion.
Enregistrement : Catane (Sicile, Italie), studio Due Parole.
Extrait de l’album Elettra / Carmen Consoli. Italie, ℗ 2009. Cette chanson, l’une des plus connues de la Sicilienne Carmen Consoli (née en 1974), est, en dépit des apparences, une déploration sur la mort de son père. Cf. l’article Mandaci una cartolina dans Wikipedia (it).


Tra tutti i giorni in cui potevi partire
perché hai pensato proprio al lunedì?
Gli uccelli cantano, l’estate è alle porte,
tempo di mare e di granite al limone.
Chissà quale fine sarcasmo d’autore
avresti sfoderato senza giri di parole.

Parmi tous ces jours où tu pouvais partir
Pourquoi avoir choisi le lundi ?
Les oiseaux chantent, l’été arrive :
Un temps de bord de mer et de sorbets au citron.
Quel mot d’auteur bien senti
Aurais-tu trouvé pour le dire avec ton ironie ?

Viva l’Italia, il calcio, il testosterone,
gli inciuci e le buttane in preda all’ormone,
a noi ci piace assai la televisione,
proprio l’oggetto – dico – esposto in salone.
Chissà quale amara considerazione
avresti concepito in virtù del pudore.

Vive l’Italie, le foot, la testostérone !
Les combines, les marie-couche-toi-là tourmentées par les hormones !
Nous on aime la télévision
L’objet, je veux dire, trônant dans le salon.
Quelle amère considération
Aurais-tu énoncée en vertu de la pudeur ?

Mandaci una cartolina e una ridente foto di te
che prendi il sole sulla spiaggia
con la solita camicia bianca
ed il giornale aperto sulla pagina sportiva,
mentre stai sul bagnasciuga
beato tra le braccia di un tramonto.

Envoie-nous une carte postale et une photo de toi
Où tu ris, dans ton éternelle chemise blanche
Prenant le soleil sur une plage,
Étendu sur ta serviette,
Un journal ouvert à la page des sports,
Bienheureux dans les bras d’un coucher de soleil.

Tra tutti i giorni in cui potevi morire
perché hai pensato proprio al lunedì?
strade caotiche e litigi agli incroci:
quanti cafoni su veicoli osceni!
Chissà quale fine sarcasmo d’autore
avresti sfoderato in questa triste occasione.

Parmi tous ces jours où tu pouvais mourir
Pourquoi avoir choisi le lundi ?
Routes chaotiques et insultes aux carrefours :
Tous ces mufles sur leurs véhicules obscènes !
Quel mot d’auteur bien tourné
Aurais-tu trouvé pour cette triste occasion ?

Mandaci una cartolina e una ridente foto di te
che prendi il sole sulla spiaggia
con la solita camicia bianca
ed il giornale aperto sulla pagina sportiva,
mentre stai sul bagnasciuga
canticchiando una canzone romantica.

Envoie-nous une carte postale et une photo de toi
Où tu ris, dans ton éternelle chemise blanche
Prenant le soleil sur une plage,
Étendu sur ta serviette,
Un journal ouvert à la page des sports,
Chantonnant une chanson romantique.

Mandaci una cartolina e una ridente foto di te
che prendi il sole sulla spiaggia
con la solita camicia bianca.
Mandaci una cartolina e una ridente foto di te
mentre stai sul bagnasciuga
e cogli con stupore il nuovo giorno.

Envoie-nous une carte postale et une photo de toi
Où tu ris, dans ton éternelle chemise blanche
Prenant le soleil sur une plage,
Étendu sur ta serviette,
Un journal ouvert à la page des sports,
Cueillant avec stupeur le nouveau jour.
Carmen Consoli. Mandaci una cartolina (2009).
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Carmen Consoli. Envoie-nous une carte postale, trad. par L. & L. de Mandaci una cartolina (2009).

Pistoia (Toscane, Italie), 4 juillet 2020
Pistoia (Toscane, Italie), 4 juillet 2020

Retour d’Italie

16 juillet 2020

Je l’ai trouvée changée, vieillie.
Comme le monde entier sans doute ; comme moi.

Ronciglione (province de Viterbe, Lazio, Italie), 10 juillet 2020

Ronciglione (province de Viterbe, Lazio, Italie), 10 juillet 2020