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Une stridente fêlure de gel

15 avril 2022

La volpe derideva il corvo per il suo nero. « Vedessi che effetto, quando mi poso sul candido busto di Minerva » gracchiò il corvo.
La volpe non sapeva di Edgar Poe; ma dentro sentì come una stridula incrinatura di gelo.
Leonardo Sciascia (1921-1989). Favole della dittatura (1950). Dans : Fables de la dictature / Leonardo Sciascia. Suivi de Dictature en fable / Pier Paolo Pasolini ; traduction Jean-Noël Schifano. [Édition bilingue italien-français], Paris, Ypsilon éditeur, impr. 2017, page 20. ISBN 978-2-35654-075-1.

Le renard se gaussait du corbeau pour sa couleur noire. « Si tu voyais l’effet, quand je me pose sur le buste blanc de Minerve », croassa le corbeau.
Le renard ignorait tout d’Edgar Poe ; mais, au fond de lui, il ressentit comme une stridente fêlure de gel.
Leonardo Sciascia (1921-1989). Fables de la dictature, traduit de Favole della dittatura (1950) par Jean-Noël Schifano. Dans : Fables de la dictature / Leonardo Sciascia. Suivi de Dictature en fable / Pier Paolo Pasolini ; traduction Jean-Noël Schifano. [Édition bilingue italien-français], Paris, Ypsilon éditeur, impr. 2017, page 21. ISBN 978-2-35654-075-1.

Les Fables de la dictature (1950) sont le premier écrit publié de Sciascia, qui était un admirateur — et même un ami, je crois — de la Balistreri, dont voici un enregistrement de 1974.

Rosa Balistreri (1927-1990)Testa di mortu. Paroles & musique traditionnelles (Sicile) ; adaptation Rosa Balistreri & Otello Profazio.
Rosa Balistreri, chant, [guitare].
Extrait de l’album Noi siamo nell’inferno carcerati / Rosa Balistreri. Italie, ℗ 1974.


Stanotti ‘nsonnu mi vinni a ‘nsunnari
‘Nsonnu mi vinni na testa di mortu
Iu cu dda testa mi misi a parlari
Cci dissi: « O testa, chi nova mi porti? »
Iu cu dda testa mi misi a parlari
Cci dissi: « O testa, chi nova mi porti? »

Cette nuit dans mon sommeil j’ai fait un rêve :
Une tête de mort m’est apparue
Et je me suis mis à lui parler,
Je lui ai demandé : « Quelles nouvelles m’apportes-tu ? »
Et je me suis mis à lui parler,
Je lui ai demandé : « Quelles nouvelles m’apportes-tu ? »

Caru amicuzzu miu, teniti forti
Ca quannu è ura ti vegnu a pigliari
Caru amicuzzu miu, teniti forti
Ca quannu è ura ti vegnu a pigliari

Mon cher ami, tiens-toi bien,
Car quand sonnera l’heure je viendrai te chercher.
Mon cher ami, tiens-toi bien,
Car quand sonnera l’heure je viendrai te chercher.
Traditionnel (Sicile), adaptation Rosa Balistreri (1927-1990) & Otello Profazio (né en 1934). Testa di mortu.
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Traditionnel (Sicile), adaptation Rosa Balistreri (1927-1990) & Otello Profazio (né en 1934). Tête de mort, trad. par L. & L. de Testa di mortu, à partir de la trad. italienne de Alberto Scotti sur LyricsTranslate.

Éphéméride

2 avril 2022

Le 2 avril on doit fêter Sainte Ebba la Jeune, abbesse de Coldingham (Berwickshire, Écosse), morte en 870 :

Les Danois ayant envahi l’Écosse, sainte Ebba craignit moins pour sa vie que pour sa chasteté et celle de ses religieuses : elle se coupa le nez et la lèvre supérieure. Toutes ses filles eurent le courage de l’imiter. Les barbares reculèrent d’horreur, mais ils mirent le feu au monastère dont toutes les habitantes furent brûlées vives.
Notice Sainte Ebba la Jeune, dans : Nominis [site internet], https://nominis.cef.fr/contenus/saint/905/Sainte-Ebba-la-Jeune.html

Bonne fête, Ebba la Jeune !

Et bon anniversaire, Serge Gainsbourg, né le 2 avril 1928.

Serge Gainsbourg (1928-1991)L’appareil à sous. Serge Gainsbourg, paroles & musique.
Serge Gainsbourg, chant ; accompagnement d’orchestre ; Harry Robinson, direction & arrangements.
Enregistrement : Londres (Royaume-Uni), studio Philips-Fontana, janvier 1963.
France, ℗ 1963.

D’avril

1 avril 2022

Y avait de l’idée, quand même (il faut écouter les paroles)… Et du savoir-faire.

Heureuses années 1980 !

Elli MedeirosToi mon toit. Elli Medeiros, paroles & musique.
Elli Medeiros, chant, synthétiseur, clochettes, grelots, xylophone, migueles, sifflet à piston, cornet à piston ; Ramuntcho Matta, guitares, clavinette, koto ; Jannick Top, basse ; Guillermo Fellove, trompette ; Cacau, saxophone ; Pierre-Alain Dahan, batterie ; Negrito Trasante, congas, bata ; Jean-Pierre Coco, talking drum, tom basse, cabasa ; Elli Medeiros, Ramuntcho Matta, arrangement.
France, ℗ 1986.
Vidéo : Chantal Perrin, réalisation. Production : France, Midi-minuit, 1986..

Tirai os olhos de mim • Alain Oulman (& Amália)

30 mars 2022

Tirai os olhos de mim (« Détournez vos yeux de moi ») est une mélodie composée par Alain Oulman sur un poème du dramaturge Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536) extrait de sa pièce de théâtre Auto pastoril Português (« Pastorale portugaise », 1523). Destinée à Amália Rodrigues, elle fait partie des projets inaboutis documentés par le double album 1970 : ensaios publié en 2020 par la maison Valentim de Carvalho.

Alain Oulman (1928-1990)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Alain Oulman, chant & piano.
Enregistrement : [Lisbonne (Portugal), domicile d’Amália Rodrigues ?], entre 1968 et 1970. Première publication : 2020.
Extrait de l’album 1970 : ensaios / Amália [Rodrigues]. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2020.


Tirai os olhos de mim
minha vida e meu descanso,
que me estais namorando.

Détournez vos yeux de moi
ma vie et mon repos,
car vous me faites la cour.

Os vossos olhos senhor*
senhor* da fermosura
por cada momento de hora
dão mil anos de tristura.

Vos yeux Seigneur*,
Seigneur* de la beauté,
Pour chaque moment de chaque heure
Donnent mille années de tristesse.

Temo de nam ter ventura
vida não me esteis olhando
que me estais namorando.

Je crains que bonne fortune me délaisse
ma vie, ne me regardez pas
Car vous me faites la cour.
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Tirai os olhos de mim. Extrait de Auto pastoril Português (1523). Source : Gil Vicente [site Internet].
*Texte original : « Senhora »
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Détournez vos yeux de moi, traduit de : Tirai os olhos de mim par L. & L. Extrait de Auto pastoril Português (Pastorale portugaise, 1523).
*Texte original : « Senhora » (« Madame », « Dame »).

Amália ne lisant pas la musique, Oulman chantait pour elle ses œuvres nouvelles en s’accompagnant au piano.

Après 1966, définitivement établi à Paris, il s’enregistrait lui-même et faisait parvenir la bande à son interprète, ou bien il venait à Lisbonne. On se réunissait alors chez Amália, dans cette maison jaune située à mi-pente de la longue rue de São Bento qui se visite aujourd’hui comme un musée. Les guitaristes étaient là, de manière, le cas échéant, à se lancer de suite dans une première ébauche, sur des arrangements qui semblaient naître spontanément. Le magnétophone tournait. On recommençait, le chant prenait forme, on tâtonnait, on laissait mûrir… — ou on abandonnait, lorsque Amália « ne sentait pas » tel ou tel morceau (c’est probablement ce qui est arrivé à Eu não tinha malgré sa beauté). Des semaines, des mois plus tard on passait en studio pour travailler encore sur une ou plusieurs maquettes. Amália, parfois, décidait de tenter l’épreuve de la scène. Puis on réalisait éventuellement un enregistrement de studio, qui serait publié — ou non. De fait on trouve sur l’Internet un enregistrement, inédit à ce jour, de Tirai os olhos de mim par Amália.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés).
Enregistrement : [Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho ?], années 1970.
Inédit.

Dans l’interprétation d’Amália, plus encore que dans la présentation d’Alain Oulman, l’influence — la présence — du fado de Coimbra est flagrante. Un peu trop même dans celle d’Amália, qui accentue le caractère élégiaque de la composition d’Oulman, déjà peu accordé à celui de la pièce de Gil Vicente (une « pastorale »).

Voici justement un fado de Coimbra emblématique du genre : le Fado da Sé Velha par José Paradela de Oliveira (1904-1970), enregistré en 1927. La Sé Velha est l’ancienne cathédrale de Coimbra, de style roman.

José Paradela de Oliveira (1904-1970)Fado da Sé Velha. Poème de Américo Durão ; Francisco Menano, musique.
Paradela de Oliveira, chant ; António Dias, guitare portugaise ; Francisco Morais, guitare. Enregistrement : Lisbonne, mai 1927.
Portugal, [1927?].

La chanson du dimanche [13]

27 mars 2022

La chanson de ce dimanche est une adaptation en langue anglaise de Mon légionnaire, popularisée par Édith Piaf. Dans cette langue-là, « légionnaire » s’écrit : legionnaire et se prononce : « lijonai’e » ; excès d’acides gras saturés dans l’alimentation, probablement. À ce détail près, le texte anglais est extrêmement fidèle à l’original de Raymond Asso — qui n’était pas encore le mentor et l’amant d’Édith lorsqu’il l’a écrit.

Quant à Ellen Foley, c’est une actrice et une chanteuse américaine. En 1981, année de la parution de l’album Spirit Of St. Louis dont est tiré My legionnaire, Ellen Foley avait pour compagnon Mick Jones, l’un des quatre membres du groupe punk anglais The Clash. Mick Jones est le producteur de l’album et y accompagne la chanteuse, flanqué de ses trois compagnons : Joe Strummer, Paul Simonon et Topper Headon.

Ellen Foley (née en 1951)My legionnaire. Carlene Mair, paroles anglaises ; Marguerite Monnot, musique. Adaptation de Mon légionnaire. Raymond Asso, paroles originales françaises.
Ellen Foley, chant ; The Clash (Mick Jones, guitare, chœurs ; Joe Strummer, guitare ; Paul Simonon, basse ; Topper Headon, batterie) ; Mickey Gallagher, claviers ; Tymon Dogg, violon ; John Turnbull, guitare ; Norman Watt-Roy, basse ; Davey Payne, saxophone.
Extrait de l’album Spirit Of St. Louis / Ellen Foley. ℗ 1981.

On ne saurait bien sûr évoquer Mon légionnaire sans en entendre la version originale, créée en 1936 non par Édith Piaf, mais par la grande Marie Dubas.

Marie Dubas (1894-1972)Mon légionnaire. Raymond Asso, paroles ; Marguerite Monnot, musique.
Marie Dubas, chant ; accompagnement d’orchestre ; Marcel Cariven, direction.
Première publication : France, 1936.

Fado da Loucura. 3. Miscellanées

26 mars 2022

Un dernier petit quelque chose sur le Fado Loucura, qui semble si prisé des fadistes contemporains — surtout, cela a été dit, combiné au poème Sou do fado.

Après avoir rendu hommage à l’œuvre d’Amália Rodrigues (Amália, album de 2013), le pianiste de jazz Júlio Resende a tenu à célébrer le fado en général dans son album suivant, enregistré en public et publié en 2015 sous le titre Fado & further. Dans sa courte introduction au Fado Loucura, on l’entend faire référence à Carlos do Carmo avant de citer ces vers extraits de Sou do fado : « E se vocês / Não estivessem a meu lado, / Então, não havia fado, / Nem fadistas como eu sou! » (« Et si / Vous n’étiez pas à mes côtés, / Alors il n’y aurait pas de fado, / Ni de fadistes comme moi ! »).

Júlio ResendeFado Loucura / Sou do fado. Júlio Resende, improvisation ; Júlio Campos de Sousa, musique originale (Fado Loucura) ;.
Júlio Resende, piano. Enregistrement public, 2014 ou 2015.
Extrait de l’album Fado & further / Júlio Resende. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2015.

Amália vouait une très grande admiration à Oum Kalsoum et ne manquait pas de souligner la parenté qui, selon elle, unissait le fado et les musiques arabes. Elle aurait probablement été charmée par la performance de Ferdaous, jeune chanteuse marocaine originaire de Meknès, qui mélange le Fado loucura (Sou do fado) et une chanson sur un « mouachah » en langue arabe — dans un arrangement qui ne la sert guère.

FerdaousSou do fado. لما بدا يتثنى [Lamaa bada yatathanaa]. Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Ferdaous, chant ; Karim Slaoui, arrangement. Enregistrement public, lieu et date non précisés.
Vidéo : aucune indication de production. 2018 (mise en ligne).

Pour revenir vers le fado proprement dit, voici un exemple de réemploi de la musique originelle du Fado loucura sur un texte entièrement neuf, qui ne fait aucune référence au thème de la « folie ». Fernando Farinha (1929-1988), né dans le quartier de Bica, à Lisbonne, a chanté le fado dès l’enfance — ce qui lui a valu le surnom de « o miúdo da Bica » (« le môme de Bica »). Dans Belos tempos, dont il a écrit les paroles, il se souvient de cette « belle époque » et des maîtres du fado d’alors, au premier rang desquels le grand guitariste Armando Freire (1891-1946), dit Armandinho.

Fernando Farinha (1929-1988)Belos tempos. Fernando Farinha, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Fernando Farinha, chant ; ensemble de guitares de Raúl Nery.
Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1960.

Mer

23 mars 2022

Erice (Sicile, Italie), 10 mai 2012
Erice (Sicile, Italie), 10 mai 2012

Une chanson, en passant.

Françoise HardyMer. Françoise Hardy & Tuca (Valeniza Zagni da Silva), paroles & musique.
Françoise Hardy, chant ; Tuca, guitare ; Francis Moze, Guy Petersen, basse ; Raymond Donnez & Tuca, arrangements. Enregistrement : Paris, studios CBE & Davout.
Extrait de l’album Françoise Hardy. Autre titre : La question / Françoise Hardy. France, ℗ 1971.

Mer
Mon cœur pèse des tonnes
Et mon corps s’abandonne
Si léger à la mer
La mer pleure ses vagues
Qui ont un goût de larmes
Et s’en vont, éphémères
Se perdre en la terre
Se fondre à la terre

Mer
Magique, originelle
Dans son rythme essentiel
Le ventre de la mer
Vous garde pour vous jeter
Dans un monde desséché
Qui n’est fait que de terre
Où je n’ai jamais
Su ce qu’il faut faire

Et la vague danse et joue
Puis se brise
Et la mer, tout à coup
Devient grise
Mon amour est si lourd à porter
Je voudrais doucement me coucher

Dans la mer
Magique, originelle
Dans son rythme essentiel
Je voudrais que la mer
Me reprenne pour renaître
Ailleurs que dans ma tête
Ailleurs que sur la terre
Où sans mon amour
Je ne peux rien faire
Françoise Hardy (née en 1944). Mer (1971)

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Penmarc'h (Finistère, Bretagne, France), 30 août 2017

La chanson du dimanche [12]

20 mars 2022

Probable que la chanson et le clip paraîtraient aujourd’hui d’assez mauvais goût. Mais tout était tellement différent, il y a quarante ans…

1980 : délivrée de Franco depuis novembre 1975, l’Espagne revit. Madrid s’abandonne avec délices à une effervescence culturelle irrésistible connue sous le nom de Movida madrileña, tandis qu’apparaissent dans le pays les inévitables stigmates du consumérisme. Le clip de Horror en el hipermercado, premier disque d’Alaska y los Pegamoides, un groupe de style new wave qui venait d’apparaître, a été tourné en 1980 dans le premier hypermarché de Madrid.

Alaska y los PegamoidesHorror en el hipermercado. Carlos Berlanga (Carlos García-Berlanga) & Nacho Canut (Ignacio Canut Guillén), paroles & musique.
Alaska y los Pegamoides, groupe instrumental et vocal. Espagne, ℗ 1980.
Vidéo : Aucune information de production. Tourné à Madrid en 1980.

Empujando mi carrito
Lleno de Quench y Mielitos
Mari Pili va muy mona
Con su faldita de goma

Je pousse mon caddie
Rempli de Quench y Mielitos
Mari Pili est super
Avec sa minijupe en latex
Terror en el hipermercado
Horror en el ultramarinos
Mi chica ha desaparecido
Y nadie sabe cómo ha sido, no

Terreur à l’hypermarché
Horreur au rayon épicerie
Ma nana a disparu
Et personne ne sait comment.
Mari Pili rica, guapa
De bonito ni una lata
Ven deprisa, ven corriendo
Yo te espero en complementos

Mari Pili, super belle
Mince, y a plus de thon en boîte
Viens vite, cours,
Je t’attends au rayon accessoires
Terror en el hipermercado
Horror en el ultramarinos
Mi chica ha desaparecido
Y nadie sabe cómo ha sido, no

Terreur à l’hypermarché
Horreur au rayon épicerie
Ma nana a disparu
Et personne ne sait comment.
Llevo horas esperando
Mari Pili está tardando
Esta chica no coordina
Mari Pili, ven, monina

Ça fait des heures que j’attends
Mari Pili n’arrive pas
Elle est complètement déstructurée
Mari Pili, arrive, ma jolie !
Terror en el hipermercado
Horror en el ultramarinos
Mi chica ha desaparecido
Y nadie sabe cómo ha sido, no

Terreur à l’hypermarché
Horreur au rayon épicerie
Ma nana a disparu
Et personne ne sait comment.
¿De quién es esta cabeza?
Este brazo, esta pierna
Ay, Mari Pili, ¿eres tú?
Ay, ¡qué disgusto! Ay, ¡qué cruz!

À qui elle est, cette tête ?
Et ce bras ? Et cette jambe ?
Mari Pili, c’est toi ?
Ah quelle galère !
Carlos Berlanga (1959-2002) & Nacho Canut (né en 1957). Horror en el hipermercado (1979)
Carlos Berlanga (1959-2002) & Nacho Canut (né en 1957). Horreur à l’hypermarché, traduit par L. & L. de : Horror en el hipermercado (1979)

Fado da Loucura. 2. « É loucura »

19 mars 2022

O mundo a rir,
A rir às gargalhadas,
Não tem dó das desgraçadas
Que morrem cantando o fado!

Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). É loucura, que eu bem sei (192. ?)

Ce monde qui rit,
Qui rit aux éclats,
N’a nulle pitié des malheureuses
Qui meurent en chantant le fado !

Je ne suis pas parvenu à dater l’apparition de chacune des trois versions du Fado loucura signées de Frederico de Brito ; je ne sais pas non plus avec certitude qui les a créées. Pour la première seule les choses semblent assez claires : cette version date de la fin des années 1920 et elle a été créée par la propre sœur de Júlio de Sousa (le compositeur de la pièce) : Maria Amélia de Sousa (1908-1987), dite Mariamélia. Il en existe un enregistrement publié en 1930 (ou 1928 selon les sources). Voici (il faut tendre l’oreille ; le son, transféré d’un disque 78 t en piètre état, est mauvais) :

Mariamélia (Maria Amélia de Sousa, 1908-1987)É loucura, que eu bem sei. Joaquim Frederico de Brito, paroles (couplets) ; Júlio Campos de Sousa, paroles (refrain) & musique (Fado Loucura).
Mariamélia, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare.
1ère publication : Portugal, [1928 ou 1930].

Voilà un style de chant bien différent de celui d’artistes telles qu’Amália Rodrigues ou de Maria Teresa de Noronha, dont les débuts ne se produisent pourtant que dix ans plus tard. Le timbre, de même que cette légère emphase dans la diction, sonnent très datés (on trouve des caractéristiques analogues dans la chanson française de la même époque). En outre la chanteuse, qui imite parfois le « gémissement » caractéristique de la guitare portugaise, donne presque l’impression d’accompagner les guitaristes plutôt que l’inverse.


É loucura,
Que eu bem sei,
O ter andado à procura
De alguém que nunca encontrei.

C’est folie,
Je le sais,
D’avoir tant cherché
Quelqu’un que je n’ai jamais trouvé.

Sorte vil,
Que eu lamento.
Até o meu céu de anil
Se tinge a cada momento.

Sort infâme
Que je déplore !
Mon ciel lui-même
S’assombrit jusqu’à l’indigo.

Chorai, chorai,
Guitarras da minha terra,
Que o vosso pranto encerra
As mágoas do passado!

Pleurez, pleurez,
Guitares de mon pays,
Car votre plainte recèle
Les peines du passé !

O mundo a rir,
A rir às gargalhadas,
Não tem dó das desgraçadas
Que morrem cantando o fado!

Ce monde qui rit,
Qui rit aux éclats,
N’a nulle pitié des malheureuses
Qui meurent en chantant le fado !

No meu rosto,
Tenho escrito
O mais profundo desgosto
Por este viver maldito.

Dans mon cœur
Est gravée
La plus profonde aversion
Pour cette vie maudite.

Pobre louca,
Trago em vão
O riso a bailar na boca
E o pranto no coração.

Pauvre folle !
C’est en vain
Que j’ai le sourire aux lèvres
Et les larmes au cœur !
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977) & Júlio de Sousa (1906-1966). É loucura, que eu bem sei (192. ?)
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977) & Júlio de Sousa (1906-1966). C’est folie, je le sais, traduit par L. & L. de : É loucura, que eu bem sei (192. ?)

De cette première version en dérive une autre, connue surtout par l’interprétation de Lucília do Carmo (1919-1998) — la mère de Carlos do Carmo —, qui l’a enregistrée en 1960. Elle la fait entendre ici, dans son style singulier, direct et presque bourru, anti-amálien au possible, lors d’un gala donné en hommage au fadiste Filipe Pinto en 1962, auquel participaient en outre Amália Rodrigues, Alfredo Marceneiro, Fernando Farinha et Filipe Pinto lui-même.

Lucília do Carmo (1919-1998)É loucura querer-te bem. Joaquim Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Lucília do Carmo, chant ; Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare. Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62. 1ère publication : Portugal, 2015.


É loucura
Querer-te bem.
Sou irmã da desventura
Tinhas razão, minha mãe!

C’est folie
De t’aimer.
Je suis la sœur de l’infortune,
Tu avais raison, maman !

É loucura
Adorar-te,
Estar sedenta de ternura
Sem mesmo poder beijar-te.

C’est folie
De t’adorer,
D’être assoiffée de tendresse,
Sans même pouvoir t’embrasser.

Chorai, chorai,
Guitarras da minha terra,
O vosso pranto encerra
Minha vida amargurada.

Pleurez, pleurez,
Guitares de mon pays,
Car votre plainte recèle
Ma vie de tourments.

E se é loucura
Amar-te desta maneira,
Quer eu queira, quer não queira
Não posso amar-te calada!

Et s’il est folie
De t’aimer à ce point,
Que je le veuille ou non,
Je ne peux taire cet amour.

Hei-de ser
Sempre tua,
Hei-de subir e descer
Os degraus da tua rua.

Je t’aimerai
Toujours,
Sans cesse je parcourrai
Les escaliers de ta rue.

Adorado,
Serei louca,
Mas a loucura é bem pouca
Para o que tenho passado.

Mon adoré,
Je serai folle.
Mais la folie n’est rien
Au regard de ce que j’ai souffert.
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). É loucura, querer-te bem (1930)
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). C’est folie de t’aimer, traduit par L. & L. de : É loucura, querer-te bem (1930)

Fado da Loucura. 1. « Sou do fado »

18 mars 2022

Chorai, chorai,
Poetas do meu país,
Troncos da mesma raíz,
Da vida que nos juntou.

Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). Sou do fado (19.. ?)

Pleurez, pleurez,
Poètes de mon pays,
Troncs nés de la même racine,
De cette vie qui nous a réunis.

Ce nom : Fado da loucura (« Fado de la folie »), semble résonner avec l’horreur du monde présent ; par bonheur il ne s’agit ici que de « folie » existentielle. Quoique ancien — sa composition par Júlio de Sousa (1906-1966) remonte à 1928 au plus tard —, ce fado a connu à partir des années 2000 un regain de vogue auprès des vedettes du fado commercial : Mariza et Ana Moura notamment.

Ana MouraLoucura (Sou do fado). Joaquim Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Ana Moura, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare ; Filipe Larsen, basse acoustique.
Vidéo : Aucune information de production. Capté lors d’un spectacle donné au CCB (Centro cultural de Belém), Lisbonne, en 2007.

Bien que n’étant pas, au sens strict, un fado « traditionnel », ou « castiço » (« authentique »), la musique du Fado Loucura a subi de multiples réemplois sur les textes les plus divers. Cependant trois de ces textes, dont celui de la version originale, sont l’œuvre du même homme : Frederico de Brito (1894-1977) dit « Britinho », un auteur-compositeur de renom qui travaillait pour le gratin des artistes de son époque. Les trois ont pour thème une « folie » et leurs refrains commencent par la même injonction : « Chorai, chorai » (« Pleurez, pleurez »), en écho à la célèbre complainte sur la mort de Maria Severa (1820-1846), fadiste mythique du XIXe siècle : « Chorai, fadistas, chorai / Que a Severa já morreu » (« Pleurez, fadistes, pleurez / Car voici que la Severa est morte » [Teófilo Braga, Fado da Severa, 1848]).

Ana Moura, lors de ce concert donné à Lisbonne en 2007 où elle est accompagnée à la guitare portugaise par l’excellent mais toujours histrionique Custódio Castelo, interprète le Fado Loucura dans l’une de ces trois versions, celle qui est aujourd’hui la plus connue : « Sou do fado » (« J’appartiens au fado »).


Sou do fado!
Como sei!
Vivo um poema cantado,
De um fado que eu inventei.

J’appartiens au fado,
Je le sais !
Ma vie est un poème chanté,
Un fado que j’ai inventé.

A falar,
Não posso dar-me,
Mas ponho a alma a cantar,
E as almas sabem escutar-me.

Quand je parle
Je ne sais rien dire,
Mais dans le chant mon âme se livre
Et les âmes savent l’écouter.

Chorai, chorai,
Poetas do meu país,
Troncos da mesma raíz,
Da vida que nos juntou.

Pleurez, pleurez,
Poètes de mon pays,
Troncs nés de la même racine,
De cette vie qui nous a réunis.

E se vocês
Não estivessem a meu lado,
Então, não havia fado,
Nem fadistas como eu sou!

Et si
Vous n’étiez pas à mes côtés,
Alors il n’y aurait pas de fado,
Ni de fadistes comme moi !

Esta voz,
Tão dolorida,
É culpa de todos vós,
Poetas da minha vida.

Cette douleur
Dans ma voix
Vient de vous,
Poètes de ma vie.

É loucura!
Oiço dizer,
Mas bendita esta loucura,
De cantar e de sofrer.

J’entends dire :
C’est de la folie !
Mais bénie soit cette folie
De chanter et de souffrir.
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). Sou do fado (19.. ?)
Joaquim Frederico de Brito (1894-1977). J’appartiens au fado, traduit par L. & L. de : Sou do fado (19.. ?)

Cette version, probablement créée par Berta Cardoso (1911-1997) puis enregistrée en 1963 par Carlos do Carmo, sonne comme une profession de foi fadiste, dont l’usage par certains artistes relève d’ailleurs de la célèbre méthode Coué. Son texte reprend un des lieux communs d’un certain type de fado, le « fado-destin », selon lequel « l’être fadiste » serait une grâce — ou une pathologie — congénitale. C’est à dire que, à l’inverse de la célèbre déclaration de Simone de Beauvoir relative à la féminité, on ne deviendrait pas fadiste : on naîtrait tel, ou telle. « Como se nasce poeta / Também se nasce fadista » (« Comme on naît poète, / De même on naît fadiste »), entend-on par exemple dans le Fado da Adiça créé en 1956 par Amália Rodrigues, qui confirme d’ailleurs la communauté de destin entre fadistes et poètes, « troncs nés de la même racine ».

Voici trois autres interprétations de Sou do fado. L’une (la plus belle, selon moi), par Carlos Zel. La seconde, par Mísia sur son premier album (1991), qui s’embarrasse encore d’afféteries. La troisième est celle de Carlos do Carmo à laquelle il a été fait référence plus haut. Il effectuait lui aussi ses débuts discographiques, pour lesquels il est malheureusement accompagné par un orchestre de variétés.

Carlos Zel (1950-2002)Loucura (Sou do fado). Joaquim Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Carlos Zel, chant ; [António Chaínho, guitare portugaise ; Nel Garcia ?, guitare].
Vidéo : Extrait d’une émission de télévision non identifiée. Production : Portugal, RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 19??.

MísiaLoucura (Sou do fado). Joaquim Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Mísia, chant ; António Chaínho, guitare portugaise ; Carlos Proença, guitare ; Pedro Nóbrega, basse acoustique.
Extrait de l’album Mísia. Portugal, ℗ 1991.

Carlos do Carmo (1939-2021)Loucura (Sou do fado). Joaquim Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Carlos do Carmo, chant ; Orquestra de Joaquim Luiz Gomes.
Première publication dans le disque 45t Loucura ; Estranha forma de vida ; Lisboa casta princesa ; Viela / Carlos do Carmo. Portugal, ℗ 1963.