Lula Pena — Rosa, chanson d’amour
Lula Pena, Plushmusic Festival, LOFT, Cologne, février 2009. Photo Matt Jolly © Plushmusic
Une voix riche et sombre comme certains vins dont les arômes se développent chacun à leur heure, déclenchés par une chimie subtile, par le contact de l’air, celui des lèvres. Une des voix portugaises que je préfère — la plus vibrante assurément.
Une voix dont le seul timbre dit déjà le mystère de la vie, une voix qui est fado.
Rosa / Lula Pena, chant et guitare. — Enregistrement au Cabaret Maxime, Lisbonne.
Eu quero a Rosa Rosa
Eu quero a Rosa sim
E quanto mais eu quero a Rosa Mais
a Rosa me quer a mimJ’aime Rosa Rosa
J’aime Rosa oui
Et plus j’aime Rosa Plus
Rosa m’aime à moi
Rosa m’aime à moi, ça ne se dit pas ? Mais si. Aimer à quelqu’un est une tournure héritée de l’occitan, autant qu’une manière de dire courante en portugais, alors tu vois bien. Et ne viens pas me dire que ce n’est pas correct. Ici ça l’est.
L. & L.
Post-scriptum : une autre version (audio) de ce morceau se trouve sur la page MySpace de Lula Pena.

Phados / Lula Pena, chant et guitare. — Bruxelles : Carbon 7, 1999. — C7-032
Disponible sur Fnac (France).
Voir aussi Lula Pena — Phado é sorte
Pour atténuer l’effet déprimant du billet précédent, regarde, il y a de l’impertinence aussi de l’autre côté du péage de Vintimille :
Non ho l’età / Musica Nuda [Petra Magoni, chant ; Ferruccio Spinetti, contrebasse], interprétation ; Mario Panzeri, paroles ; Nicola Salerno, musique
(L’ « Eurofestival », c’est le concours Eurovision — mais tu le savais.) Quelle effrontée, cette Petra Magoni. Tu as remarqué qu’elle a changé les paroles à la fin ? Au lieu de :
Se tu vorrai
Se tu vorrai aspettarmi
Quel giorno avrai tutto il mio amore per te
Elle fait :
Se tu vorrai
Se tu vorrai questa sera
Ho la casa libera!
De quoi frapper d’une mortelle stupeur les nonnes de la vidéo (voir billet précédent), le type de la milice du Christ, les passantes décidant du pur et de l’impur.
Mais de Non ho l’età il faut aussi la version originale, celle de Gigliola Cinquetti, 16 ans en 1964. Je l’aime bien Gigliola Cinquetti, elle a très bien vieilli.
Spécialement pour toi, une version sous-titrée en portugais comme il se doit (portugais du Brésil à l’évidence) et avec voix off en français pour le dernier couplet, enregistrée lors d’un Âge tendre et têtes de bois d’époque comme le prouve l’apparition conjointe d’un Albert Raisner bouleversé et d’une Sylvie Vartan arborant son célèbre brushing gonflé à l’hélium :
Non ho l’età / Gigliola Cinquetti, chant ; Mario Panzeri, paroles ; Nicola Salerno, musique
L. & L.
Musica Nuda sur MySpace (Plusieurs dates en France en avril et mai prochains !)
Il dolce Paese
Ça me tenaille depuis quelques jours l’envie de retourner en Italie, peut-être parce que je sais que c’est impossible en ce moment. Pourtant rien que de se trouver au péage de l’autoroute à Vintimille délivrerait du démon du quotidien. De là, toute l’Italie s’offre à soi, comme un paradis.
Allons, se reprendre.
De paradis il n’y en a dans aucun pays, pas même outre le péage de Vintimille.
Parlant du festival de Sanremo (voir le billet précédent), se souvenir que l’an dernier, face à Patty Pravo entre autres, concourait une chanson des plus ridicules, intitulée Luca era gay. Luca était gay. Mais il ne l’est plus, étant parvenu à surmonter son vice. Il est redevenu normal, c’est ça. Il s’est marié et il a eu des enfants, Dieu soit loué. « Luca era gay e adesso sta con lei, Luca parla con il cuore in mano, Luca dice sono un altro uomo » : Luca était gay et maintenant il est avec elle, Luca parle le cœur sur la main, Luca dit je suis un autre homme. Si tu veux des renseignements, va voir sur Wikipedia et sur La Repubblica. Cette chanson a été classée deuxième, obtenant de surcroît le prix de la presse (Premio della Sala Stampa Radio e Tv Sezione Artisti), puis celui du meilleur texte de chanson italienne pour 2009 (source : les articles Festival di Sanremo 2009 et Luca era gay dans Wikipedia.it consulté le 27 mars 2010).
Ceci maintenant (à savoir avant de regarder : les DICO — DIritti e doveri delle persone stabilmente COnviventi, soit Droits et devoirs des personnes vivant dans un concubinage pérenne — étaient un projet de loi comparable au pacs français apparu en 2006 sous le second gouvernement Prodi, et enterré depuis) :
L’histoire de ce documentaire tu peux la lire ici sur Fluctuat.net.
L’un des deux jeunes hommes s’appelle Luca figure-toi.
Ça sidère. L’une des plaies de l’Italie c’est qu’on y a tendance à confondre Ratzinger, Wojtyła etc. avec Dieu. Tu as vu la tête des deux bonnes sœurs comme elle change à l’évocation du mot DICO ? Satan leur apparaissant n’aurait pas provoqué de plus méchantes figures. Quant au type de Militia Christi, à vrai dire on pourrait probablement en trouver de semblables en France et ailleurs. Idem des bonnes sœurs je suppose.
Le générique de fin appartient à l’excellent Sergio Endrigo (1933-2005), ici en 1968 :
Io sono nato in un dolce Paese
Dove chi sbaglia non paga le spese
Dove chi grida più forte ha ragione
Tanto c’è il sole e c’è il mare bluNoi siamo nati in un dolce Paese
Dove si canta e la gente è cortese
Dove si parla soltanto d’amore
Tanto nessuno ci crede piùQui l’amore è soltanto un pretesto
Con rime scucite tra cuore e dolore
Per vivere in fretta e scordare al più presto
Gli affanni e i problemi di tutte le oreIn questo dolce e beato Paese
Vive la gente più antica del mondo
E con due soldi di pane e speranza
Beve un bicchiere e tira a campà—
Je suis né dans un Pays de douceur
Où l’impunité est le salaire de l’erreur
Où celui qui crie le plus fort a raison
De toutes façons il y a le soleil, il y a la grande bleueNous sommes nés dans un Pays de douceur
Où l’on chante, où les gens sont aimables,
Où l’on ne parle que d’amour
D’autant plus que personne n’y croitIci l’amour n’est qu’un prétexte
À faire rimer vaille que vaille cœur et douleur
Pour vivre en toute hâte et oublier au plus vite
Les ennuis et les problèmes de la vieDans ce bienheureux Pays de douceur
Vit le peuple le plus ancien de la Terre
Avec deux sous de pain et d’espérance
Il boit un verre et la vie est belle.Il dolce paese / Sergio Endrigo, chant, paroles et musique
L. & L.
Un po’ di pop italiana
Sono tre brani che hanno tutti e tre partecipato al festival di Sanremo, e che anche tutti e tre sono cantati da donne.
Cominciamo dalla più giovane, L’Aura (Sanremo 2008):
Basta! / L’Aura, canto, testo e musica
Sai che succede amica mia?
C’è chi ora prova a portar via
Sogni giovani che il tempo cullerà,
Pieni di libertà
Gente che resta e che va via
Colpa di un uomo o della democrazia?
Dai peccati Madre Guerra assolverà
Chi la venererà!
C’è qualcuno là
Che ci aiuterà
A dire « Basta! »?
C’è qualcuno là che
Fermare potrà
La violenza?
Mi piaceva assai questa canzone, era quella che mi piaceva di più nel festival del 2008.
Nove anni prima, era Antonella Ruggiero con la sua bellissima voce a presentarsi sul palco di Sanremo (1999):
Non ti dimentico : se non ci fossero le nuvole / Antonella Ruggiero, canto, testo ; Roberto Colombo, Kaballà, musica
Se non ci fosse il vento
che ruba il sonno al mare
se non ci fossero le nuvole
che all’improvviso ritornano
Io ti raggiungerei
tra l’orizzonte e il cielo
per poterti dire che
non ti dimentico.
La canzone era dedicata ad uno suo amico sparito nel 1998, Aldo Stellita, che « era stato fondatore, componente ed autore dei Matia Bazar, gruppo di cui la Ruggiero aveva fatto parte per anni, nonché compagno della cantante per diverso tempo. » (fonte: Wikipedia). Splendida la sua voce, che ne pensi tu? Splendida di meno invece la zuppa di violini intorno…
Manca il terzo brano. Per chiudere questa piccola raccolta ho scelto la Patty Pravo, nel 2009 (qui non durante il festival, ma nell’indomani dell’ultima serata):
E io verrò un giorno là / Patty Pravo, canto ; Andrea Cutri, testo e musica
La mia ferita, che cos’è, aiutami a guarire!
Proprio tu, che sei la luce, ma anche l’ombra del dolore
Dentro me.
E io verrò un giorno là,
ci daremo la mano e poi mai più ti lascerò,
voleremo davvero!
E resta qua, vicino a me, non lasciarmi mai sola,
ho paura che senza te
non vivrò mai davvero… Mai!
Questa canzone non si è classificata bene, sendo pure la migliore secondo me.
Ouf, c’est fini ! C’était juste pour voir si j’arrivais à écrire un billet en italien jusqu’au bout.
À toi de me dire où sont les fautes maintenant.
L. & L.
Sur la place, chacun passe…
Sur la place du Capitole c’est forcément ce qui vient à l’esprit.
Forcément.
Sur la place
Chacun passe
Chacun vient
Chacun va
Sur la place
Chacun passe
Chacun vient
Chacun va
…
—
—
Chœur des soldats :
Drôles de gens que ces gens-là !
Drôles de gens que ces gens-là !
Drôles de gens
Drôles de gens
Drôles de gens que ces gens-là !Moralès :
Drôles de gens !
Chœur des soldats :
Drôles de gens !
Drôles de gens !Moralès :
Drôles de gens !
Chœur des soldats :
Drôles de gens !
Drôles de gens !
Le monsieur à la chemise jaune, c’est peut-être lui Moralès. Quant au chœur des soldats, il se tient en général au débouché de la rue Saint-Rome avec deux ou trois fourgonnettes blanches, tu vois ?
En prime, la séguédille à la fin de l’acte I, Agnes Baltsa (Carmen) et José Carreras (l’infortuné Don José) :
L. & L.
Ana Sofia Varela — Fados de amor e pecado

Ana Sofia Varela en concert en 2006. Photo Carmen Alonso Suarez (« Ex Novo » sur Flickr)
Fados de amor e pecado, ce titre évoque, peut-être délibérément je n’en sais rien, le refrain de Tudo isto é fado (Fernando Carvalho / Aníbal Nazaré), un classique rendu célèbre par Amália et repris par tant d’autres :
Amor, ciúme, cinzas e lume, dor e pecado
Tudo isto existe, tudo isto é triste, tudo isto é fadoAmour, jalousie, cendres et braise, douleur et péché,
Tout cela existe, tout cela est triste, de tout cela est fait le fado
Quoi qu’il en soit, ce titre est celui de l’un des meilleurs albums de fado de ces dernières années. Il faut y voir avant tout l’œuvre de João Gil (musique) et João Monge (paroles), deux artistes supérieurement doués chacun individuellement, et capables ensemble de produire des merveilles. Cet album est dans ce cas, le cas d’être une merveille.
João Gil, tu te souviens ? C’est le compositeur de Hoy el mar es más azul que el cielo et de Perdidamente. Sa carrière déjà longue est faite de participations actives en tant que guitariste et compositeur à plusieurs groupes de rock, de folk, de tout, desquels Trovante fondé en 1976, puis Ala dos Namorados à partir de 1993 sont les plus notoires. João Monge, déjà parolier de Trovante, était aussi membre d’Ala dos Namorados : la collaboration des deux ne date pas du mois dernier.
Ni l’un ni l’autre n’est auteur de fados, du moins n’est-ce pour eux qu’une activité récente. Ce qui ne veut pas dire superficielle : João Monge est responsable des paroles de tous les morceaux de Crua, le deuxième album d’Aldina Duarte (2006), ayant par ailleurs écrit pour Camané et Mísia.
Fados de amor e pecado réunit 12 morceaux, certains sur des musiques très proches de fados traditionnels (Fado vadio par exemple, qui évoque le fado menor do Porto, celui qu’on entend dans Não é desgraça ser pobre chanté par Amália ; Estranha vontade, qui fait penser au fado Primavera de Pedro Rodrigues ; ou encore le splendide Fado de amor e pecado dont l’album tire son titre), d’autres sur des musiques entièrement originales, dans les deux sens de cette épithète. Le génie mélodique de João Gil combiné à la sensibilité de João Monge résulte en une magistrale collection de fados, qui d’ailleurs n’ont pas tous été conçus pour cet album. Hélder Moutinho, dans un article mis en ligne sur le site Portal do fado, nous apprend que Estranha vontade, le premier fado co-écrit par les deux complices dans les années 90, était destiné à Amália Rodrigues qui ne l’a malheureusement pas enregistré.
Quant à Ana Sofia Varela, fadiste talentueuse à la voix manquant un peu d’ampleur, elle attendait depuis longtemps un répertoire dégagé de l’influence des grands aînés, celle d’Amália surtout dans l’ombre de laquelle elle semblait se plaire. Voilà sa chance.
L’accompagnement instrumental d’une parfaite élégance est confié à des musiciens d’exception emmenés par la guitare portugaise du grand José Manuel Neto.
L’album s’ouvre sur As luvas de minha mãe (« Les gants de ma mère »), donné ici en public à l’occasion d’un concert donné au CCB (Centro cultural de Belém, Lisbonne) en octobre 2009 :
As luvas de minha mãe / Ana Sofia Varela, chant ; Pedro Castro, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Didi, guitare basse acoustique ; João Monge, paroles ; João Gil, musique.
De onde vem
O regaço permanente
Esse beijo transparente
Que me dás só de o pensarDe onde vem
A promessa de alegria
A doce melancolia
Que eu herdei do teu olharDe onde vem
Este amor que me pressente
Que me dói se estou ausente
Dessa dor que ele me temDe onde vem
O saber não aprendido
Do coração aquecido
Nas luvas de minha mãeAs luvas de minha mãe / João Monge, paroles ; João Gil, musique.
L. & L.
Fados de amor e pecado / Ana Sofia Varela, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Marco Oliveria, Rogério Ferreira, Diogo Clemente, guitare ; Ricardo Cruz, Zé Nabo, guitare basse acoustique ; João Monge, paroles ; João Gil, musique. — [Portugal] : Iplay, P 2009. — Iplay 1529 2. — EAN 5604931152927.
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Disponible sur CDGO
Écouter sur Deezer
Le blog de João Monge : les textes de ses chansons, de ses fados, au jour le jour.
Quelle heure est-il madame Persil ?
— À qui tu parles, c’est qui cette madame Persil ?
— C’est personne, enfin si, c’est toi.
— Moi ? Depuis quand je m’appelle madame Persil, qu’est-ce qui te prend ?
— Mais je sais bien que tu t’appelles pas madame Persil, ce que t’es bête parfois.
— Je comprends rien.
— Tu me réponds 3 heures et quart madame Placard normalement.
— Quoi ?
— Non rien. Laisse tomber. Mince, y a Yolande là-bas, vite on change de trottoir.
L. & L.
Roberto Giordi — Che fretta c’è?
3 minutes 34 d’Italie aujourd’hui. Tu sais qu’ils votent dimanche et lundi eux, pour leurs élections régionales ?
Un peu de douceur en attendant. J’ai trouvé ceci en furetant, ça te plaît ?
Che fretta c’è? / Roberto Giordi, chant et musique ; Alessandro Hellmann, paroles
Voilà un extrait des paroles, ça te fera réviser ton italien :
Che fretta c’è?
Io rimango qui a guardarti
Che fretta c’è?
Io rimango qui con te
Meglio così
Non ci sono occasioni che aspettano
Tutto è già qui
In questa stanza
Dove respiri tuE tutti parlano
Tutti corrono
Tutti cercano il nascondiglio di Dio
E tutti parlano
Tutti corrono
Tutti cercano il nascondiglio di Dio
Io rimango qui
Qui con te
Qui con teChe fretta c’è? / Roberto Giordi, chant et musique ; Alessandro Hellmann, paroles
Ce qui signifie à peu près :
Qu’est-ce qu’on a de plus pressé à faire ?
Je vais rester te regarder
On n’est pas pressés
Je reste te regarder
C’est ce qu’il y a de mieux à faire
Des occasions, il n’y en a pas qui attendent
Il y a déjà tout ce qu’il faut ici
Dans cette chambre
Où tu respires.
Et tout le monde parle,
Tout le monde court,
Tout le monde cherche la cachette de Dieu,
Moi je reste là,
Avec toi
Avec toi.
(Il n’est pas mal non ? Physiquement je veux dire.)
L. & L.
NB : l’album n’est pas encore publié.
100e : Amália invicta
Celui-ci est le centième billet, tu te rends compte ?
Au début ce n’était pas imaginable, d’aller si loin.
Et tu sais, d’avoir ouvert ce lieu analogue à un bout de terre où installer de suite les quelques beaux rosiers qu’on a favorise inévitablement un désir d’étendre le jardin, une manie de planter et de semer, une boulimie d’exploration des catalogues en quête d’espèces connues ou non, à acclimater ici.
Tu le vois, les rosiers des premiers jours ont été rejoints au fil des semaines par d’autres plantes placées au petit bonheur, dans le premier espace vacant, au risque d’associations malencontreuses.
Ceci il faut que tu le saches : ce lieu pourtant très à l’écart de l’autoroute, mal signalé de surcroît, des visiteurs y pénètrent parfois, certains par inadvertance ou par erreur ; et cela oblige à une incessante activité d’entretien. Le mal qu’il faut se donner tu n’en as pas idée, je t’assure.
Bon allez, pas la peine de filer cette métaphore du jardin, des plantes adorées et de celles juste trouvées sympathiques, des splendides et de celles qui lassent, des moins jolies mais qu’on aime quand même ; tu vois ce que je veux dire. Ce 100e billet doit rappeler l’essentiel. Parce qu’au fond, en dépit du foisonnement actuel de ceux et celles qui se font connaître en se prévalant du fado, j’en reviens finalement à ce que j’aime depuis toujours.
Toujours, décidément, à Amália.
Elle n’est pas au commencement du fado, mais oui je le sais, t’inquiète. Des fadistes considérables, Alfredo Marceneiro (1891-1982) et Hermínia Silva (1907-1993), tiennent le haut du pavé lorsqu’elle apparaît en 1939 et leurs carrières respectives se poursuivront encore longtemps, — mais Amália est pour ainsi dire une fadiste sui generis : à partir d’elle commence le fado moderne.
Non qu’elle ait décidé de cette rupture ni qu’elle l’ait organisée, c’est seulement que le fado l’irrigue comme un fluide vital, et qu’elle a reçu en don une voix prodigieuse en même temps qu’une personnalité artistique d’exception. On ne peut même pas parler de succès dans son cas. Dès son avènement, elle est une évidence.
Si absolue est son emprise sur le fado qu’il la suit là où elle va. Or elle va là où son instinct la porte, elle prend le large, et le faisant elle étend le domaine du fado. Cela lui sera reproché jusqu’à la véhémence.
Ses contemporains, Berta Cardoso (1911-1997), Maria Teresa de Noronha (1918-1993), Lucília do Carmo (1920-1999) et d’autres, tous, même Hermínia et Marceneiro, restent sur place, encalminés. Ceux qui entament leur carrière pendant les longues décennies de sa gloire existent à grand peine. Il faudra attendre son crépuscule puis la fin de sa vie pour que d’autres voix deviennent audibles. L’espace laissé libre s’emplit alors de toutes sortes de chanteurs se réclamant du fado redevenu à la mode après la longue éclipse consécutive à la révolution des œillets.
Dans cette foule il faut trier. Tu connais mes préférences : Aldina Duarte et Carminho, merveilleuses interprètes du fado classique (« castiço »), António Zambujo et Lula Pena, les aventuriers qui comme Amália autrefois emmènent le fado vers d’autres territoires.
Estranha forma de vida / Amália Rodrigues, chant, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado). 1965.
Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.Estranha forma de vida / Amália Rodrigues
L. & L.
« Au revoir Marguerite Duras ».
C’est quelque chose qui a eu lieu aujourd’hui qui m’y fait penser. Juste à cette phrase-là, autrement la situation n’avait rien à voir.
Tu connais La vie matérielle probablement, ce drôle de livre fait d’un recueil de choses dites par Marguerite sur son quotidien hors de l’écriture, son emploi du temps de personne ordinaire ayant à survivre. Certains passages sont terribles, ceux sur l’alcoolisme, d’autres extrêmement drôles.
J’ai aussi une autre manie, puisqu’on parle des façons habituelles de se comporter. C’est d’adresser la parole à mes voisins surtout en avion. Je parle pour qu’on me réponde. Si on me répond c’est qu’on est rassuré, donc je suis rassurée à mon tour. Je parle du paysage, ou des voyages en général et de ceux en avion aussi. Dans le train je parle pour parler avec des inconnus, je parle de ce qu’on voit, du paysage, du temps. J’ai souvent un désir de parler, très vif, très fort.
Une fois, en avion, je suis tombée sur un monsieur qui ne me répondait pas, à aucune question, rien. J’ai abandonné. Je me suis dit que je ne lui étais pas sympathique. Il ne m’est pas venu à l’esprit qu’il ne me connaissait pas. Et quand il est parti il m’a dit : « Au revoir Marguerite Duras ». Donc c’était bien ça, il n’avait pas voulu parler avec moi.
La vie matérielle / Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour. – Paris : POL, 1987. – ISBN 2-86744-086-6. — P. 117.
Une autre fois je citerai pour toi le passage sur les animaux. Celui-là c’est la mort assurée, d’étouffement.
L. & L.












