Deolinda — Que parva que sou — Geração à rasca
Voir aussi : Retour à Lisbonne — a geração à rasca
et : Os Deolinda — Parva que sou (2011) : l’hymne de la « geração à rasca »
Chose promise, chose due.
« Precário, mas não otário », « précaire, mais pas crétin ». Lisbonne (Portugal), Rua Garrett, 12 mars 2011 (manifestation de la « Geração à rasca »).
Être « à rasca », c’est être fauché, sans un radis, c’est ça. Et donc voici à nouveau cette chanson des Deolinda, Que parva que eu sou, — cette fois avec la traduction –, en souvenir de cette manifestation du 12 mars, aux premières heures de mon séjour à Lisbonne.
Parva que sou / Os Deolinda, groupe vocal et instrumental ; Pedro da Silva Martins, paroles et musique. Enregistrement public au Coliseu dos Recreios, Porto, 22 janvier 2011.
Sou da geração sem remuneração
E não me incomoda esta condição.
Que parva que eu sou!Porque isto está mal e vai continuar,
Já é uma sorte eu poder estagiar.
Que parva que eu sou!
E fico a pensar,
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.Sou da geração ‘casinha dos pais’,
Se já tenho tudo, pra quê querer mais?
Que parva que eu sou!
Filhos, marido, estou sempre a adiar
E ainda me falta o carro pagar,
Que parva que eu sou!
E fico a pensar
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.Sou da geração ‘vou queixar-me pra quê?’
Há alguém bem pior do que eu na tv.
Que parva que eu sou!
Sou da geração ‘eu já não posso mais!’
Que esta situação dura há tempo demais
E parva não sou!
E fico a pensar,
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.
Parva que sou / Pedro da Silva Martins.
Je suis de la « génération sans rémunération
et que ça ne dérange pas, cette condition ».
Quelle idiote je suis !Parce que c’est pas normal, et ça ne va pas s’améliorer
Bien contente déjà si je peux décrocher un stage
Quelle idiote je suis !
Et je me dis
Mais quel monde idiot
Où pour devenir esclave il faut faire des étudesJe suis de la génération « j’habite chez papa maman »
J’ai déjà tout, qu’est-ce que je veux de plus ?
Quelle idiote je suis !
Des enfants, un mari, je remets toujours à plus tard
Et en plus j’ai encore la voiture à payer
Quelle idiote je suis !
Et je me dis
Mais quel monde idiot
Où pour devenir esclave il faut faire des étudesJe suis de la génération « de quoi tu te plains ? »
Des plus malheureux que moi y en a plein la télé
Quelle idiote je suis !
Je suis de la génération « j’en peux plus,
ça fait trop longtemps que ça dure »
Et je ne suis pas idiote !
Et je me dis
Mais quel monde idiot
Où pour devenir esclave il faut faire des études.
Parva que sou / Pedro da Silva Martins ; traduction Lili & Lulu.
Lisbonne (Portugal), Largo de Camões, 12 mars 2011 (fin de la manifestation de la « Geração à rasca »).
Et maintenant ?
L. & L.
Week-end à Toulouse
Il fallait que je votasse, et que pour ce faire je me rendisse à Toulouse (non que cela m’ennuyât le moins du monde).
Toulouse, Allées Jean Jaurès, 26 mars 2011.
Tu sais ce qu’il en est, de ce vote. On est en train de glisser doucement vers l’abîme, tu ne crois pas ?
Le train du retour ce matin était annoncé avec 20 minutes de retard, c’est le tarif maintenant. Obligé d’attendre, il ne faisait pas chaud sur ce quai.
Quant à ce train qui s’était fait désirer, ses fenêtres n’avaient pas été lavées depuis trois ans. Et ainda pour cima (« encore par-dessus »), à peine installés les gens ont commencé à se déranger les uns les autres et à changer de place, au début je ne comprenais pas pourquoi, puis le mouvement s’amplifiant j’ai entendu les explications : on avait placardé à l’entrée de la voiture une liste de correspondances entre les places portées sur les billets et d’autres, nouvellement attribuées. Pourquoi la disposition initiale ne convenait pas à la SNCF, mystère. Ça la défrisait, sans aucun doute. Et pourquoi s’est-il trouvé quelqu’un pour considérer que puisque la SNCF en avait décidé ainsi il fallait que la 22 devînt la 56, et pour aller par conséquent chasser de la 56 une dame qui s’y trouvait très bien, et qui est donc allée trouver le monsieur de la 81, etc. ?
Bien entendu le retard s’est aggravé, il a doublé. Mais quel pays !
Et puis encore, il fallait aller travailler.
Quelle vie, ça n’en finira donc jamais ?
Quelle question idiote.

L. & L.
Argentina Santos — Amar não é pecado
Elle a son anniversaire le même jour que moi, Argentina, le 6 février. Elle est née en 1924 (moi non). Elle est ici chez elle, à la Parreirinha de Alfama (« la petite treille d’Alfama »), il n’y a pas deux ans si les indications portées dans Youtube sont exactes. Elle chante que ce n’est pas un péché que d’aimer, que ce qui l’est c’est le contraire, c’est « d’être au monde et de n’aimer personne ».
Amar não é pecado / Argentina Santos, chant ; Moita Girão, paroles ; Pedro Rodrigues, musique.
Ce n’est pas une vedette, juste une femme de Lisbonne qui s’est mise à chanter le fado comme bien d’autres. Elle n’avait pas 25 ans lorsqu’elle a commencé, et toute sa vie elle a fait ça. Elle est l’une des plus grandes chanteuses du fado castiço (c’est à dire le fado classique, celui proche des racines), et reconnue comme telle. La célébrité internationale — toute relative — est venue sur le tard, notamment grâce à sa participation au spectacle Cabelo branco é saudade de Ricardo Pais (2005). Dès la première seconde on reconnaît sa voix, son style, son accentuation si particulière de la phrase, et ses pianissimos qui tombent soudain sur le fil du chant et lui donnent un relief incomparable. Et elle a une allure si sympathique, si débonnaire qu’on la voudrait pour grand-mère.
Aujourd’hui elle ne va pas très bien. Samedi dernier, il y a exactement une semaine, nous étions au Musée du fado qui se trouve tout près de chez elle, il n’y a que la place à traverser. Un des responsables de ce musée nous a emmenés, un couple d’Italiens et nous, jusqu’à sa porte, il a frappé ou sonné, je ne me rappelle plus, quelqu’un a ouvert, un homme dont il a serré la main. Argentina se trouvait là, assise à une table au fond du restaurant, elle a regardé ce groupe qui se tenait à sa porte. Nous avons été invités à entrer, mais non. Je lui souhaite de se rétablir le mieux possible, et de chanter le fado.
Amar não é pecado
Há quem recorde o passado
Com um desgosto profundo
Por ter amado, porém;
Amar não é um pecado
Pecado é andar no mundo
Sem ter amor a ninguémO coração que namora
Sente o perfume da flor
E o doce encanto do ninho
Ai do coração que chora
Por uma gota de amor
E morre sem um carinhoPedi a Deus que fizesse
Da minha em pedaços
E do teu viver, jardim
Deus ouviu as minhas preces
Deu-me por cruz, os teus braços
E este amor que não tem fimP’lo muito que tenho amado
Eu não estou arrependida
Meu amor, porque sei bem
Amar não é um pecado
Pecado é andar no mundo
Sem ter amor a ninguém.
Amar não é pecado / Moita Girão.
L. & L.
—
Pais, Ricardo. Dir.
Cabelo branco é saudade

Cabelo branco é saudade : fados / conçu et dirigé par Ricardo Pais ; direction musicale Diogo Clemente ; Argentina Santos, Celeste Rodrigues, Alcindo de Carvalho, Ricardo Ribeiro, chant ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare ; Nando Araújo, guitare basse. — Promo music, P 2005.
1 DVD zone 2. — Promo Music PM DVD 002.
Disponible sur Amazon, Fnac (France).
Amália Rodrigues — Verde, verde
Lisbonne (Portugal), église Santa Engrácia (Panteão Nacional), 19 mars 2011.
C’est là que se trouve le tombeau d’Amália.
Cette chanson verte, publiée en 1965 dans l’album Fado português, est l’une de celles composées pour Amália par Alain Oulman qui ont été le moins reprises par d’autres chanteurs. Le poème est de Pedro Homem de Melo (1904-1984), que l’on dit influencé par Federico García Lorca. Comme lui en butte à l’extrême rigueur morale de ses contemporains et contraint de dissimuler son homosexualité, la souffrance qu’il en a éprouvée constitue l’une des principales clés de son œuvre poétique.
Quoi qu’il en soit on trouve chez Homem de Melo des thèmes proches de ceux de Lorca : par exemple le symbolisme de la couleur verte, qui est la matière de cette chanson. Dans les textes de Homem de Melo que je connais — c’est à dire ceux chantés par Amália, plus quelques autres, c’est peu — le vert est la couleur de l’innocence, du désir érotique aussi, de la liberté d’être et de vivre ce que l’on est en dépit de la violence de la morale dominante.
C’est de tout ça qu’est faite cette chanson, qu’on peut appeler fado si on veut, mais évidemment en 1965 elle était absolument en dehors du répertoire courant du genre. À tel point qu’elle est probablement passée inaperçue.
La voix d’Amália au sommet de sa splendeur.
Les vidéos Vodpod ne sont plus disponibles.
Verde, verde / Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, Martinho d’Assunção, guitare ; Pedro Homem de Melo, paroles ; Alain Oulman, musique. Enregistrement : 1964.
Verde, verde
A minha canção é verde
Sempre de verde cantei
De verde cantei ao povo
E fui de verde vestido
Cantar à mesa do reiVerde, verde, verde, verde, verde
Verde em vão cantei!
Lindo moço, disse o povo
Verde moço, disse el rei!Tive um amor, triste sina!
Amar é perder alguém
Desde então ficou mais verde
Tudo em mim, a voz, o olhar
E o meu coração também!Verde, verde, verde, verde, verde
Verde em vão cantei!
Coração, por que és tão verde
Por que és verde assim também?Deu-me a vida além do luto
Amor à margem da lei
Amigos são inimigos
Larga-me, disseram todos
Só eu de verde fiquei!Verde, verde, verde, verde, verde
Verde em vão cantei!
Ai, canção, por que és tão verde
Ai, por que és verde? Não sei!
Verde, verde / Pedro Homem de Melo.Chanson verte
Ma chanson est verte
Toujours j’ai chanté en vert
En vert j’ai chanté pour le peuple
Et vêtu de vert je suis allé
Chanter à la table du roi.Verte, verte, verte, verte, verte
Verte et vaine chanson
Tu es beau ! a dit le peuple
Tu es vert ! a dit le roiJ’ai aimé, pauvre de moi
Aimer c’est perdre quelqu’un
Depuis tout en moi a verdi,
Ma voix, mon regard
Et mon cœur aussiVerte, verte, verte, verte, verte
Verte et vaine chanson
Oh mon cœur, pourquoi si vert,
Pourquoi es-tu si vert toi aussi ?La vie m’a fait présent de la souffrance
Et de cet amour aux marges de la loi
Les amis sont des ennemis
Laisse-moi, me disaient-ils tous
Et moi seul, moi seul j’étais vertVerte, verte, verte, verte, verte
Verte et vaine chanson
Ah ma chanson, tu es si verte,
Ah pourquoi ? Je n’en sais rien.
Verde, verde / Pedro Homem de Melo ; traduction Lili & Lulu.
L. & L.
Dans la ville verte
Couleur. De Lisbonne on peut dire que même les daltoniens discutent de sa couleur.
Pires, José Cardoso (1925-1998). Lisbonne : livre de bord, voix, regards, ressouvenances / traduction Michel Laban. — Gallimard, impr. 2007. (Arcades). — P. 32.

Lisbonne (Portugal), Rua do Ferragial, 17 mars 2011.
On peut en discuter en effet. Pour moi Lisbonne est une ville bleue, de tous les bleus de l’Atlantique, accueillants aux autres teintes de la ville : le jaune (que j’ai trouvé plus présent qu’autrefois ; est-ce une réalité, ou bien est-ce que je n’en avais pas gardé la mémoire ?), le rose léger ou le pourpre, le rouge rarement, le blanc des églises, des piédestaux et des pavés, le noir des pavés.
Le vert je n’aurais pas parié dessus. Pourtant regarde.

Lisbonne (Portugal), Campo dos Mártires da Pátria, 17 mars 2011.

Lisbonne (Portugal), Largo do Intendente Pina Manique, 19 mars 2011.
Sais-tu qu’il existe même des jardins potagers en plein Lisbonne, pris sur la ville et tenus victorieusement, dans le creux de la colline de la Graça et de la montée vers le promontoire de la Senhora do Monte ?

Lisbonne (Portugal), Calçada do Monte, 19 mars 2011.

Lisbonne (Portugal), Calçada do Monte vue depuis la Rua Damasceno Monteiro, 13 mars 2011.
Couleur. De Lisbonne on peut dire que même les daltoniens discutent de sa couleur. Regardez de préférence l’ocre de l’époque Pombal, recommande un byronien de passage. Le vert, le vert, oppose quelqu’un tout de suite après, les yeux sur le Terreiro do Paço, « même le cheval de D. José tourne au vert, mangé par la mer », disait déjà Cecília Meireles.
Pires, José Cardoso (1925-1998). Lisbonne : livre de bord, voix, regards, ressouvenances / traduction Michel Laban. — Gallimard, impr. 2007. (Arcades). — P. 32.
Tu vois, c’était de notoriété publique. J’étais seul dans l’ignorance.
L. & L.

Lisbonne (Portugal), Costa do Castelo, 13 mars 2011.
—
Pires, José Cardoso (1925-1998)
Lisboa, livro de bordo (1997). Français
Lisbonne : livre de bord, voix, regards, ressouvenances / José Cardoso Pires ; trad. du portugais par Michel Laban. — Gallimard, impr. 2007, cop. 1998. — (Arcades).
Traduit de : Lisboa, livro de bordo : vozes, olhares, memorações.
ISBN 978-2-07-075069-6
Saudades de Lisboa
J’ai quitté Lisbonne hier, tout à fait plein de cafard.
Lisbonne, monastère de São Vicente de Fora, 17 mars 2011. Au second plan l’église de Santa Engrácia (Panteão Nacional).
Retour aujourd’hui à la lumière de la Méditerranée, moins suave que celle du Portugal.
Ici quand elle est pure la lumière éclate, elle frappe. Voilée elle devient triste, elle s’entriste comme on dit en portugais, elle est plate et morte. Ici lorsqu’il pleut c’est à se dégoûter de tout.
Tandis qu’à Lisbonne, comme en Bretagne, et comme probablement le long de tout le littoral atlantique de l’Europe, la lumière est sans cesse en mouvement, inquiète, comme si elle n’était jamais satisfaite d’elle-même, toujours à devenir.
Voilà ce qui me manque. Ça, et Lisbonne.
L. & L.
Capable
J’ai du mal à parler portugais, je viens trop rarement au Portugal. Ce qui me manque c’est les façons de dire, si différentes d’une langue à l’autre, les tournures, les expressions toutes faites.

Dans un restaurant du Cais do Sodré, Lisbonne, 12 mars 2011.
Avant de sortir ce matin j’ai demandé à la jeune fille de la réception s’il allait pleuvoir, savoir si je devais m’encombrer d’un parapluie :
— Vai chover?
— É capaz.
« Il va pleuvoir ? Il est capable. »
Je ne sais pas ces choses-là. Ni même comment dire « bonne journée », c’est l’expression italienne qui me vient. Mon accent est assez bon, alors parfois les gens (« les personnes », as pessoas) croient que je parle couramment, et sont surpris de voir qu’au bout de quelques échanges ça manque de répondant, c’est le cas de le dire. On me prend pour un Italien justement.
J’essaie de formuler des réflexions en portugais dans mon for intérieur — le plus souvent au restaurant..
O pão não é nada bom.
Se falasse melhor português, gostava de viver em Lisboa.
Dans un restaurant du Cais do Sodré, Lisbonne, 12 mars 2011.
J’aimerais bien oui, vivre à Lisbonne. J’aurais aimé plutôt, car ça ne se produira pas.
L. & L.
Voir aussi (pour la traduction française) : Deolinda — Que parva que sou — Geração à rasca

Lisbonne, Largo de Camões, 12 mars 2011 (après la manifestation de la « geração à rasca »). La photo est prise au téléphone portable.
Ce qui est sûr en revanche, c’est que Parva que sou (Idiote que je suis), une chanson inédite des Deolinda créée il y a à peine deux mois au Coliseu dos Recreios de Porto parle de ça, de cette lutte-là, de ces jeunes qui ont tout pour réussir dans la vie mais qui n’arrivent pas à travailler de manière stable, décrochant au mieux des contrats précaires mal payés, n’ayant aucun projet possible, leur vie toujours devant eux, et eux à la traîne.
Parva que sou / Os Deolinda, groupe vocal et instrumental. Enregistrement public au Coliseu dos Recreios, Porto, 22 janvier 2011.
C’est la première fois que le public entend cette chanson : écoute ses réactions, constate à quel point elle touche juste. « Je suis de la génération sans rémunération, et je ne suis pas incommodée par cette condition, quelle idiote je suis ! » Je n’ai pas le temps de traduire le reste, j’y reviendrai, parce que cette chanson-là est probablement en train de devenir un repère historique. Je te donne juste la fin : « Quel monde idiot, où pour être esclave on a besoin d’étudier! »
Sou da geração sem remuneração
E não me incomoda esta condição.
Que parva que eu sou!Porque isto está mal e vai continuar,
Já é uma sorte eu poder estagiar.
Que parva que eu sou!
E fico a pensar,
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.Sou da geração ‘casinha dos pais’,
Se já tenho tudo, pra quê querer mais?
Que parva que eu sou!
Filhos, marido, estou sempre a adiar
E ainda me falta o carro pagar,
Que parva que eu sou!
E fico a pensar
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.Sou da geração ‘vou queixar-me pra quê?’
Há alguém bem pior do que eu na tv.
Que parva que eu sou!
Sou da geração ‘eu já não posso mais!’
Que esta situação dura há tempo demais
E parva não sou!
E fico a pensar,
Que mundo tão parvo
Onde para ser escravo é preciso estudar.
L. & L.
Le grand soir
Cet homme hier, celui qui m’a donné des renseignements sur la manif (on utilise ce terme ici aussi) de la geração à rasca, n’était pas jeune. De fait toutes les générations étaient représentées dans les cortèges, ceux de Lisbonne, de Porto et des autres villes. Quant à lui il vivait cette chose-là intensément, il était extrêmement heureux de la vivre. Il faisait d’abord le rapprochement avec les protestations grecques, mais avec la Tunisie aussi, pas pour dire que c’est la même chose, mais que le sens du vent est peut-être en train de changer dans cette région du monde, l’Europe, la Méditerranée, le Proche-Orient.
Beaucoup d’artistes populaires étaient là ; il me parlait d’un certain Jel (« J de Japão, E de Espanha, L de Luxemburgo »), un humoriste (un genre de Fiorillo portugais ?) qui est au cœur de ce mouvement depuis qu’il existe. « Et figure-toi que la semaine dernière il y avait le Festival de la chanson, pour désigner celle qui représentera le Portugal au Concours Eurovision, et que c’est la sienne qui a gagné ! »
Lui, ce Jel, avec un groupe du nom de « Homens da luta », « Hommes de la lutte » représentera donc le Portugal à Düsseldorf — puisque c’est là que ça se passe. La chanson s’appelle A luta é alegria (La lutte c’est la joie) :
A luta é alegria / Os Homens da luta, groupe vocal et instrumental ; Nuno Duarte (« Jel »), paroles ; Vasco Duarte, musique. Mars 2011.
Bon. Musicalement c’est pas vraiment ça. Sympathique, disons. Les paroles sont sans ambiguïté :
De noite ou de dia, a luta é alegria
E o povo avança é na rua a gritar
[…]
Vem celebrar esta situação e vamos cantar contra a reacção.De nuit ou de jour, la lutte c’est la joie
Et le peuple avance, il est dans la rue à crier
[…]
Viens fêter cette situation, allez on va chanter contre la réaction.
La « réaction », je croyais que ce mot avait disparu, sauf pour parler nucléaire.
Je ne sais pas du tout ce qu’il en est de leur sincérité, je ne les connaissais pas auparavant et je n’ai pas eu le temps de chercher. On croirait une caricature.
Mais l’homme d’hier, celui qui était heureux, était enchanté d’eux.
L. & L.
E o povo avança é na rua a gritar
Retour à Lisbonne — a geração à rasca
Lisboa, Praça do Comercio, 12 mars 2010.
Le départ a été difficile. Hier à la gare de Montpellier d’où je partais pour Toulouse je constate une erreur de date dans mes réservations : mon billet de train était pour la veille, et le vol Toulouse-Lisbonne pour le jour même, 12 h 50. Il était 18 heures moins le quart.
Mais bon, j’ai quand même pu trouver un passage dans l’avion prévu. Temps nuageux sur presque tout le parcours, je n’ai pas vu si on a franchi les Pyrénées ou si on est passé par le Pays basque.
Une des deux hôtesses ressemblait à Cristina Branco, en blonde — seulement que sa coiffure était normale, à elle. Quant au steward, il avait cette particularité que son sourire, lorsqu’il se produisait, était le fait de tous les traits de son visage qui d’une seconde à l’autre s’illuminait comme si un interrupteur avait été sollicité. Idem en sens inverse. On, off.
Dans la navette de l’aéroport, un couple d’Allemands, deux hommes dans les 65 ans, de l’argent et de la laideur, en quantité. Un autre couple, des Italiens, la petite cinquantaine, l’un des deux un visage remarquable.
Florbela Espanca. — Contos e diário.
À l’hôtel, dans la chambre, ils ont placé quelques livres, Eça de Queirós, Castelo Branco — et Florbela Espanca.
Je ne suis pas encore complètement dans Lisbonne. Depuis la fois précédente : six ans, sept ans peut-être. Je l’ai reconnue physiquement, mais je ne sais pas encore si je vais la retrouver. Elle a changé probablement, et moi aussi.
En ville, ambiance quasiment révolutionnaire. Déjà lorsque la navette était passée devant le Campo pequeno on y voyait une grande quantité de personnes portant des banderoles, puis le car a évité l’Avenida da Liberdade. Et pour cause : elle était investie par l’une des plus grandes manifestations de ces dernières années. Je m’y suis trouvé immergé plus tard, dans le Chiado, qui était l’extrémité de son itinéraire. La foule allait jusqu’au Largo de Camões.

Lisbonne, Largo de Camões, 12 mars 2011 (manifestation de la « geração à rasca »)
Un homme m’a expliqué ce qui se passait : la manifestation a été convoquée via Facebook, c’est celle de la « geração à rasca », la génération à la traîne, la génération fauchée (voir l’article du Courrier international du 9 mars 2011) ; on aurait dit que toute la jeunesse du pays était là, à brandir ce qu’elle avait à brandir, sa lassitude et son énergie, sa créativité, sa voix puissante — répercutée, amplifiée par les vieux murs de Lisbonne.
L. & L.


