Carminho — Meu amor marinheiro
Pour nous reposer, toi et moi, de ces exposés interminables sur le fado des étrangers, il faut quelque chose qui soit déjà prêt, fait avec art, qui n’ait besoin d’aucun discours. Ce qu’il nous faut c’est Carminho, la meilleure surprise de l’an dernier.
Meu amor marinheiro / Carminho, chant ; António Campos, paroles ; Joaquim Pimentel, musique. Vidéo : João Botelho, réalisation.
C’est un fado d’autrefois, ressuscité c’est le cas de le dire, par l’épatante brunette. Belle vidéo de João Botelho.
Tenho ciúme das verdes ondas do mar
Que teimam em querer beijar
teu corpo erguido às marés.Tenho ciúme do vento que me atraiçoa
Que vem beijar-te na proa
E morre pelo convés.Tenho ciúme do luar da lua cheia
Que no teu corpo se enleia
Para contigo ir bailar.Tenho ciúme das ondas que se levantam
E das sereias que cantam
Que cantam p’ra te encantar.Ó meu amor marinheiro
Oh dono dos meus anelos
Não deixes que à noite a lua
Roube a côr aos teus cabelos.Não olhes para as estrelas
Porque elas podem roubar
O verde que há nos teus olhos
Teus olhos da cor do mar.————————
Je suis jalouse des vertes vagues de la mer
Obstinées dans leur désir
De ton corps dressé face aux marées.Je suis jalouse du vent qui me trahit
Qui vient t’embrasser à la proue
Puis s’en va mourir sur le pont.Je suis jalouse de l’éclat de la pleine lune
Qui enlace ton corps
Pour t’emmener danser.Je suis jalouse des vagues qui se lèvent
Et des sirènes qui chantent
Qui chantent pour t’enchanter.Oh mon marin mon amour
Maître de mes désirs brûlants
Ne laisse pas la lune cette nuit
Dérober la couleur de tes cheveux.Ne regarde pas les étoiles
Car elles pourraient voler
Ce vert que tu as dans les yeux
Dans tes yeux couleur de mer.Meu amor marinheiro / António Campos, paroles ; Joaquim Pimentel, musique ; traduction Lili & Lulu.
Adorable.
L. & L.

Meu amor marinheiro est extrait de l’album Fado, publié le 1er juin 2009. EMI (EAN 5099996652121)
Disponible sur CDGO et Fnac (Portugal)
Carminho — Site officiel
Carminho sur MySpace
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Voir aussi : Carminho — A Bia da Mouraria
António Zambujo er ikke et viskelær
Soudain libre et lancé dans le monde après le bac, j’ai fait du norvégien pendant ma première année de fac.
J’ai appris qu’il existe en réalité deux langues officielles en Norvège : le Bokmål — prononcé boukmol — et le Nynorsk, prononcé nûûnochk, le ûû très long, avec la bouche en cul de poule, lèvres très tendues et projetées en avant, vraiment en cul de poule, et ochk avec une sorte de suspens entre o et ch, comme si on formait le r sans le prononcer.
Il ne m’en reste rien, sinon la sonorité de la langue (je pense que je serais capable de lire un texte, sans le comprendre, avec un accent correct), et quelques phrases du manuel de cours :
Jeg er Fransk. Det er et viskelær. Hun arbeider raskt og effektivt.
C’est à dire :
Je suis français. Ceci est une gomme. Elle travaille vite et efficacement.
(Elle est norvégienne, probablement.) Je sais aussi te demander à toi si tu es une gomme :
Er du et viskelær ?
En principe, tu dois me répondre :
Nei, jeg er ikke et viskelær.
Ce mot, viskelær, est pourtant adorable.
C’est à cause du fadofestivalen 2010 qui a lieu en ce moment près de Ålesund en Norvège qu’il est question de nûûnochk. Car comme l’an dernier, la principale attraksjon en est António Zambujo — l’homme à la voix de soie.
Apelo / António Zambujo, chant ; Vinicius de Moraes, paroles ; Carlos da Maia, musique (fado Perseguição). Au Teatro da Trindade, Lisbonne, 14 mai 2008.
Apelo, c’est un texte du « poetinha » carioca Vinicius de Moraes (1913-1980) chanté sur la mélodie du fado Perseguição, appartenant au répertoire d’Amália.
António Zambujo er Portugisisk, han er ikke et viskelær, han arbeider raskt og effektivt.
Et voilà, tu comprends le nûûnochk maintenant.
L. & L.
Toulouse ao anoitecer
Sur mon nuage
Je ne l’avais pas encore remarqué, je suis en adorable compagnie sur mon nuage de tags : j’ai pour voisines proches Lula Pena et les lavandières de Caneças (à vrai dire Amália les chantant), Hermínia et José Manuel Neto, et enfin — chose assez cocasse — Marguerite et Monsieur Songe, je ne suis pas sûr qu’ils se supportent ces deux-là.
N’ayant rien fait de la journée que rêvasser d’un improbable état de grâce monsieur Songe se dit que naguère il s’en serait sévèrement jugé. Puis il pense que l’état de grâce est précisément de pouvoir en rêvasser.
Sa paresse triomphe et la nature de l’état de grâce s’obscurcit délicieusement.
Le harnais / Robert Pinget. — Éd. de Minuit, 1984. — ISBN 2-7073-0675-4
L. & L.
6 février c’est revenu, je n’en reviens pas
Os Deolinda em Paris !
Ó vizinho, ora bom dia!
Como vai a saudinha?
(Eu não sei falar de amor…)Eu não sei falar de amor / Deolinda ; Pedro da Silva Martins, paroles et musique.
La chanteuse des Deolinda — comme on parle des Rita Mitsouko — se nomme Ana Bacalhau (Anne Morue, quoi). Son groupe précédent s’appelait Lupanar. À part ça, elle est archiviste de formation et de métier — une collègue pour ainsi dire. Et Lisboète, une vraie de vraie, comme l’est « Deolinda » elle-même, personnage autour duquel est construit le projet artistique du groupe.
Il s’agirait d’une jeune fille un peu naïve encore, vivant seule dans une banlieue de Lisbonne, décidée à devenir chanteuse comme tout le monde, et qui comme Mme Smith (dans La cantatrice chauve d’Ionesco) estimerait que « dans la vie il faut regarder par la fenêtre », que de là vient l’inspiration, du moins en partie puisqu’il y a aussi les vieux 33 tours de la mémé. Naïve mais réaliste, déjà au fait des difficultés et des pièges de la vie.
Les Deolinda sont quatre : Ana est flanquée de trois musiciens dont Pedro da Silva Martins, l’auteur-compositeur du groupe. Ils annoncent Amália Rodrigues et Alfredo Marceneiro parmi leurs références artistiques principales, plus António Variações, auquel il faudra que je consacre un billet un de ces jours. Dit rapidement et à très gros traits, António Variações (1944-1984) est si on veut le premier chanteur pop issu du fado, vénérant Amália, mort jeune, probablement du sida, et vénéré à son tour par plusieurs. Pour en revenir aux Deolinda, leur style est une forme de chanson contemporaine pétulante, fraîche et digeste, leur propos une observation lucide de la société portugaise d’aujourd’hui, leur ton celui de la dérision tendre.
Exemple :
Fado Toninho / Deolinda ; Pedro da Silva Martins, paroles et musique.
Ils appellent ça du fado.
Si on veut. On peut aussi penser qu’il n’y a pour eux aucune nécessité à le faire.
Autre exemple, en concert :
É ou não é / Deolinda ; Alberto Janes, paroles et musique.
É ou não é, cette chanson du répertoire d’Amália, qui avait elle aussi parfois ce côté popu, bal du samedi soir, leur va comme un gant. Ces barrettes dans les cheveux, quelle classe !
L. & L.
Deolinda avec Sara Tavares
5 février 2010, 20 h 30
Festival Au fil des voix à Paris
Paris (75) – L’Alhambra
21 rue Yves Toudic
75010 Paris
Tél : 01.40.20.40.25
29 €
Voir ce concert sur le site du théâtre
Canção ao lado / Deolinda, groupe instrumental et vocal. — [Portugal] : Iplay, 2008 ; distr. World Connection, P 2009. — World Connection WC 43084.
Disponible en France.
Deolinda — Site officiel
Deolinda sur MySpace
Lupanar sur MySpace
Il fait beau hein, aujourd’hui
Éperdument — Florbela Espanca
Voilà comment les idéogrammes ont été inventés.
Celui-ci, qu’on a tracé sur une cabine genre photomaton, signifie amour universel. On peut intervertir les lignes, le sens ne change pas.
Il se trouve sur cette cabine depuis une semaine au moins, peut-être davantage. Les deux dernières lignes, celles écrites sous l’idéogramme, échappent à la compréhension. C’est exprès probablement, c’est peut-être crypté, destiné à une personne en particulier, quelqu’un que l’on sait passer devant l’inscription, quelqu’un à qui on déclare peut-être :
Et c’est t’aimer, éperdument comme je t’aime
Et toi être âme et sang et vie en moi
Et le dire dans le chant, au monde entier.Ser poeta / Florbela Espanca ; traduction approximative de Lili & Lulu. Extrait de : Charneca em flor.
Cela sur un photomaton.
Ces vers constituent le dernier tercet d’un sonnet de Florbela Espanca (1894-1930), l’un des plus grands poètes portugais du vingtième siècle, une femme indépendante à la vie difficile et courte, morte le jour même de son trente-sixième anniversaire, suicidée, peu de temps avant la publication de Charneca em flor (Lande en fleur), dont est extrait Ser poeta (Être poète).
Je parle de ce sonnet parce que je l’avais en tête, non pas dit mais chanté, par l’extraordinaire Lula Pena, sa voix nocturne, inouïe. Cette chanson est l’une de celles réunies dans son unique album Phados, sous le titre Perdidamente.
Cependant la chanson a été créée dix ans plus tôt par Trovante, un groupe connu dans ces années-là au Portugal (j’ai assisté à un de leurs récitals, en 1987 je crois, au théâtre de la Ville à Paris). Le chanteur de ce groupe s’appelait Luís Represas. Ici en 1996 à Lisbonne, c’est lui :
Luís Represas a donc déjà derrière lui une longue carrière, entamée en 1976 lorsqu’il fonde Trovante avec d’autres musiciens parmi lesquels le très talentueux João Gil, auteur de la musique de cette chanson, toujours actif et influent lui aussi — notamment dans le domaine du fado.
Ser poeta é ser mais alto, é ser maior
Do que os homens! Morder como quem beija!
É ser mendigo e dar como quem seja
Rei do Reino de Aquém e de Além Dor!É ter de mil desejos o esplendor
E não saber sequer que se deseja!
É ter cá dentro um astro que flameja,
É ter garras e asas de condor!É ter fome, é ter sede de Infinito!
Por elmo, as manhãs de oiro e de cetim…
É condensar o mundo num só grito!E é amar-te, assim perdidamente…
É seres alma, e sangue, e vida em mim
E dizê-lo cantando a toda a gente!Perdidamente / Luís Represas, chant ; Florbela Espanca, paroles ; João Gil, musique
L. & L.
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Sur Florbela Espanca, voir par exemple l’article de Wikipedia (en portugais), beaucoup plus complet que celui en français.
L’unique recueil de vers de Florbela Espanca traduits en français est une anthologie qui réunit des sonnets extraits de Livro de Mágoas (1919), Livro de Sóror Saudade (1923), et Charneca em flor (1931) :
Châtelaine de la tristesse / Florbela Espanca… ; présentée par Al Berto… ; sonnets traduits par Claire Benedetti. – Bordeaux : Escampette, 1994. – 90 p. ; 19 cm. – ISBN 2-909428-22-2.

Phados / Lula Pena, chant et guitare. — Bruxelles : Carbon 7, 1999. — C7-032.
Disponible à la Fnac et sur CDGO, ou dans votre bibliothèque publique (mais pas dans celle de Toulouse, horresco referens).
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Ao vivo no CCB / Luís Represas. — Lisboa : EMI-Valentim de Carvalho, 1996. — 2 CD. — EMI 7243 8 55367 2 4.
Disponible sur CDGO et sur Amazon.
Également disponible en DVD.



















