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Le fado des étrangers. 5, Le Japon

16 février 2010

Voyage à Tokyo (東京物語, Tōkyō monogatari). Yasujirō Ozu, dir. 1953

Vu d’ici, la Hongrie et le Sénégal sont moins étranges que le Japon. Je suis ignorant de ce pays-là hormis un ou deux livres de Mishima — et encore est-ce que je les ai lus jusqu’au bout ? –, quelques films de grands auteurs du « pays du soleil levant » comme on dit (mais le soleil ne se lève-t-il pas aussi sur la Hongrie et le Sénégal, et même sur nous ?), des marques de voitures et de trucs inutiles, peu de chose. Rien. De plus étrange que le Japon, il n’y a que la Lune.

Sommes-nous étranges nous aussi pour les Japonais ? « Je ne peux pas imaginer Nevers » dit l’homme japonais dans Hiroshima mon amour.

Emmanuelle Riva et Eiji Okada dans Hiroshima mon amour (Alain Resnais, dir. ; Marguerite Duras, scénario. 1959)

Emmanuelle Riva et Eiji Okada dans Hiroshima mon amour (Alain Resnais, dir. ; Marguerite Duras, scénario. 1959)

Nevers non, ce n’est pas imaginable.

Le fado, ça pourrait s’imaginer. Se nommer même : ファド.

Envisager l’engouement de tel pays pour le fado, c’est presque toujours remonter aux premières visites qu’Amália Rodrigues y a effectuées et à l’accueil qu’elle y a reçu.

[… le] Japon […] est, pour moi, une des plus grandes surprises et une des choses les plus extraordinaires de toute la ma vie artistique. Quand j’y suis allée pour la première fois, en 1970, avec ce groupe de Portugais qui allait à la foire d’Osaka, j’ai eu tout de suite un impresario japonais, qui m’a engagée pour chanter à Tokyo. Le spectacle a eu tellement de succès qu’on en a fait un disque [Amália no Japão, 1971. NdT]. À partir de ce moment-là l’intérêt du Japon pour moi n’a jamais faibli. J’y suis retournée deux fois, en 1976 et en 1986, toujours avec un succès qui dépassait toutes les attentes. Même s’il y a beaucoup de mes disques qui sont sortis en France et en Italie, je me demande si ce n’est pas au Japon qu’il y en a le plus. Lágrima a eu davantage de succès au Japon qu’au Portugal. Ils ont même édité la vidéo des Amants du Tage, un film complètement oublié, et il y a deux ans, une équipe de cinéma japonaise est venue à Lisbonne tourner une version japonaise du film. Il y a au Japon quatre jeunes gens qui ne jouent que de la guitare portugaise ; des chanteuses japonaises chantent mes fados en portugais, d’autres se consacrent entièrement au fado, en portugais ou traduit. Ça ne s’est produit nulle part ailleurs que là, un pays si éloigné en plus ! Je suis presque gênée de mon succès là-bas. Et quand j’y vais on me traite d’une manière extraordinaire. Une fois ils ont même organisé un dîner de sardines grillées !

Traduit de : Santos, Vítor Pavão dos. Amália : uma biografia. Contexto, 1987. P. 180-181.

Il existe en effet des Japonais s’adonnant au fado, le plus souvent dans le répertoire d’Amália, en tout cas à partir d’elle, dans son style à elle, comme si c’était le seul connu, voire le seul imaginable. Il est possible de le vérifier, on trouve rapidement des quantités de choses sur l’Internet.

難船 = Naufrágio / Yumi Kagawa (香川有美), chant ; Yoshimitsu Nakamura (中村ヨシミツ), guitare ; Alain Oulman, musique ; Cecília Meireles, paroles ; Ann Andou, traduction.

Cette chanteuse au visage concentré se nomme Yumi Kagawa (香川有美), ici dans une version en japonais de Naufrágio, le plus beau fado écrit par Alain Oulman pour Amália, sur le poème Canção de Cecília Meireles. Cette artiste s’illustre principalement dans un répertoire d’adaptations japonaises de fados, mais aussi de chansons françaises et italiennes.

Elle est accompagnée par une guitare seule — une guitare classique, une viola comme on dit en portugais. Cependant il existe en effet, comme le dit Amália, des joueurs de guitare portugaise au Japon, on peut même y apprendre à en jouer, des cours existent, on en voit les publicités sur l’Internet. Et ils ne craignent pas de se produire en public :

É noite na Mouraria / Takuya Takayanagi (高柳卓也) dit Taku, chant et guitare ; Masahiro Iizumi (飯泉昌宏), guitare portugaise ; António Mestre, musique ; José Maria Rodrigues, paroles.

Un duo 100% japonais donc, formé de Takuya Takayanagi (高柳卓也) — Taku pour les intimes, qui chante en portugais — et de Masahiro Iizumi (飯泉昌宏) à la guitarra. Ça fait un peu amateur, mais justement c’est ce qui étonne : on en trouve plein d’autres comme eux — de niveaux très variés.

Quant à Tsuquida Hideco (月田秀子), elle a débuté dans la chanson française avant de contracter la passion exclusive du fado, ayant découvert Amália Rodrigues (アマリア・ロドリゲス) en 1981, son chemin de Damas. Déjà 7 albums publiés, dont un, Fado menor, enregistré au Portugal avec des musiciens portugais, dans un répertoire constitué pour l’essentiel à partir de celui de son modèle adoré. L’accent japonais est fort, mais la voix un peu sombre et voilée pourrait, si elle était plus puissante, évoquer Cidália Moreira par exemple. Obrigada Amália (2000), enregistré en public, recèle une intéressante version lente de Barco negro.

Changeons un peu de registre. Voici Naomi Chiaki (ちあき なおみ), l’une des plus grandes vedettes de la chanson japonaise de la deuxième moitié du vingtième siècle, interprétant elle aussi Naufrágio, ce qui montre à quel point ce fado est prisé au Japon :

難船 = Naufrágio / Naomi Chiaki (ちあきなおみ), chant ; Alain Oulman, musique ; Cecília Meireles, paroles.

Naomi Chiaki était une chanteuse de variétés (elle n’exerce plus), elle ne se présentait pas le moins du monde comme une fadisuta (une fadiste, tu avais bien compris). En revanche elle a pratiqué l’enka (演歌), ce style qui pourrait être au Japon ce qu’est le fado au Portugal, en raison des thèmes qui inspirent ses artistes : la désillusion amoureuse, le mal de vivre, la solitude. Musicalement, l’enka fait en principe usage du système pentatonique, le plus souvent enrobé d’arrangements à l’américaine assez kitsch. Ceux de la vidéo que voici sont aucontraire d’une grande sobriété :

Cette femme est la plus célèbre chanteuse d’enka, Hibari Misora (美空ひばり ; 1937-1989). La chanson s’appelle Kage o shitaite (影を慕いて), je ne sais pas ce que ça veut dire. Je suis toujours ignorant du Japon.

L. & L.

Tsuquida Hideco — Site officiel

Naomi Chiaki dans Wikipedia (en anglais)

L’enka dans Wikipedia (en anglais)

Hibari Misora — Site officiel (en japonais)

Hibari Misora, la reine de l’enka, un article dans le blog Ongaku dojo

4 commentaires leave one →
  1. Mathieu permalink
    16 février 2010 23:21

    C’est de la provocation? Est-ce que mes profils sur fb t’auraient inspiré? En tout cas c’est très interessant!
    D’après le peu de japonais que je comprends et en m’aidant du web 影を慕いて semble vouloir dire « en aimant une ombre (ou une silhouette) ».
    Ce que tu ne dis pas (mais est-ce vraiment un oubi?) c’est que Misia a repris une chanson du enka sur son dernier album « Ruas »: aishuh hatoba (哀愁波止場), qui semble vouloir dire « la jetée de la mélancolie », bref qui semble faire allusion à une version japonaise de la saudade…
    http://www.deezer.com/fr/#music/result/all/aishuh%20hatoba

    • lili-et-lulu permalink*
      17 février 2010 19:29

      Évidemment que c’est de la provocation ! 😉
      Non en fait pas du tout. C’était prévu depuis longtemps, dès que j’ai commencé cette série « le fado des étrangers », mais je reculais tout le temps… Le boulot que ça m’a demandé, tu n’imagines pas. Les sites japonais ont rarement une version en anglais, il faut utiliser la traduction automatique (car je ne me suis pas mis à apprendre le japonais moi !), ça donne des choses très pittoresques, il faut presque toujours deviner ce que ça veut dire… Par exemple, ce titre 影を慕いて, suivant le site de traduction ça donne « L’ombre Je慕 », « Vous aspirez l’ombre, [le te] », « Il est gelé ? Dans une ombre », etc. !! Merci pour ta version, ça fait nettement plus présentable.
      Quant à Mísia, non ce n’est pas un oubli, je trouvais que le billet était déjà trop long. J’en ferai peut-être un deuxième, comme pour la Grèce.

  2. tomtom permalink
    13 novembre 2011 18:36

    Salut,
    surprenant et intéressant article ! surtout que je cherchais des traductions de Cecilia Meireles et je tombe sur du fado japonais … cool 🙂 je connaissais seulement Madredeus, maintenant aussi Amalia !
    Je vais découvrir le blog petit à petit …
    Merci de glisser les paroles de chansons.
    J’aime bien le tutoiement.
    Musicalement,
    Vacã, de retour d’études au Brésil

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