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À la frontière

25 mars 2012

Impossible de rester dans la ville. Il fallait s’en éloigner, du moins gagner ses limites puisque nous n’avions pas de voiture pour les dépasser.

Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012   Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012
Palais des marquis de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012

Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012 Palais des marquis de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012

Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012 Palais des marquis de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012

Un jour de juillet, le comte de Mascarenhas convia les siens à une fête dans la campagne qu’il faisait édifier loin de Lisbonne, dans les collines et les bois. Le lieu était sauvage. L’air mêlait les effluves entêtants du jasmin et du myrte au parfum de la lavande, à celui des orangers, et à ceux de l’héliotrope et des roses.
Pascal Quignard (1948-….). La Frontière (1992). Chandeigne, 2003. Page 16.

Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012 Palais des marquis de Fronteira, Lisbonne, 14 mars 2012

L. & L.

La Frontière : azulejos du palais Fronteira / Pascal Quignard. Chandeigne, 2003. (Grands formats)Quignard, Pascal (1948-….)
La Frontière (1992)

La Frontière : azulejos du palais Fronteira / Pascal Quignard ; photogr. par Paulo Cintra et Luisa [i.e. Laura] Castro Caldas, et Nicolas Sapieha ; note historique de José Meco. — Paris : Chandeigne, 2003. — 124 pages : ill. en couleurs ; 25 cm.
(Grands formats).

EAN 9782906462960

Quelque chose de cassé dans la mécanique

21 mars 2012

« Quelque chose de cassé dans la mécanique. »
Robert Pinget (1919-1997). Passacaille. (1969). Éd. de Minuit, 1989. Page 12.

Ce qui s’est produit pour moi à Lisbonne, voici : on m’a pris pour un voleur à la tire, j’ai été désigné comme tel, formellement accusé. On a dit que j’avais volé une vieille femme dans un bus. Dès lors j’étais un criminel, on n’a pas cherché pas à me voir autrement. Un vol avait eu lieu — encore qu’au fond, ce fait même reste à établir — il avait un coupable, c’était moi. Tout le monde m’accusait : le chauffeur du bus, le fils de cette femme, la police.

La veille femme avait 80 ans je crois. Elle s’apprêtait à prendre l’avion pour la France. Son fils et sa belle-fille l’accompagnaient, du moins jusqu’à l’aéroport. Ils étaient français tous, mais le fils devait comprendre le portugais, c’est ce qu’il m’a semblé. Le chauffeur du bus l’avait mis le fils en garde contre moi dès qu’ils étaient montés à bord.

Cela je ne l’ai compris que plus tard. Le bus était bondé, on s’y tenait debout. Étant monté en dernier à l’arrêt Avenida j’étais à l’avant, près du chauffeur et d’un de ses collègues qui lui aussi se tenait debout. En raison sans doute du grand nombre de voyageurs qui y avaient pris place tant bien que mal, le bus avait pris du retard sur son horaire. Le chauffeur n’a pas observé certains des arrêts suivants, où pourtant attendaient des personnes. Il ne s’est arrêté que pour prendre le couple et la vieille femme.

C’est à l’aéroport, terminus de la ligne, que la disparition de la carte bancaire et des papiers de la vieille femme a été découverte. Du moins leur absence du sac à main de cette femme. J’étais venu attendre PJ à l’avion de Toulouse, il était déjà arrivé, j’étais au téléphone avec lui. L’homme — le fils — est venu sur moi comme un prédateur, m’a agrippé le bras. Il se collait à moi et exigeait : tu vas rendre ce que tu as pris, tout de suite ou je te casse la figure. Il a ouvert le sac que je porte en bandoulière, y a mis la main, s’en serait emparé si le sac n’avait pas été retenu à mon épaule. Le chauffeur du bus était là aussi, accusant.

La scène ensuite se déplace dans le local de la police, exigu, sans éclairage naturel.

J’ai cru qu’il me serait assez facile de me disculper, mais non. Dès l’abord c’est à la parole de l’homme et à celle du chauffeur de bus qu’on a ajouté foi. Du bureau d’accueil on m’a fait passer à l’arrière. Une femme policier m’a dit : on te connaît, ça fait des jours que tu circules dans ces bus et que tu voles.

J’ai dit c’est impossible, hier encore j’étais en France, je travaillais. Ah oui ? Tu es arrivé quand alors ? Comme si c’était une chose impossible, comme si les avions n’existaient pas, comme si on n’était pas précisément dans un aéroport.

Un policier m’a fait vider mon sac, mes poches. Il a tout examiné, me questionnant sur tout. Cet appareil photo, c’est bien le tien ? Mais oui, d’ailleurs regardez, voici les photos que j’ai prises aujourd’hui, il y a l’heure à chaque fois, je ne pouvais pas être dans les bus.

On me posait des questions, on me reposait les mêmes trois fois, dix fois. Des questions auxquelles il était parfois impossible de répondre.
— Tu étais avec quelqu’un dans ce bus ?
— Non j’étais tout seul.
— Tu étais tout seul ?
— J’étais tout seul oui.
— Pourquoi tu étais tout seul ?

On m’a demandé : qu’est-ce que tu fais au Portugal ?
— Je suis venu pour une réunion de travail à la bibliothèque nationale, lundi et mardi prochains.
— Quelle réunion ?
— Une réunion de travail, avec des collègues étrangers.
— Tu repars quand ?
— Dimanche prochain.
— Dimanche ?
— Oui dimanche.
— Et ta réunion elle est quand ?
— Lundi et mardi.
— Et tu repars dimanche ?
— Oui dimanche.
— Pourquoi tu restes jusqu’à dimanche ?
— Je prends des vacances après la réunion.
— Tu étais où cette semaine ?
— En France.
— En France ? Tu es depuis quand au Portugal ?
— Depuis hier soir, vérifiez.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?

On m’a demandé : ils étaient où les gamins (os miúdos) ? Les gamins ? Il n’y avait pas de gamins.

Un autre policier est venu, a confirmé qu’on me connaissait, m’a fouillé et photographié. Il me semble que lui aussi m’a parlé d’enfants.

Dans ma naïveté (salutaire, probablement), je n’ai compris cette insistance que lorsque l’un d’eux a prononcé le mot cigano, tsigane, bohémien, termaji comme on dit dans le Finistère.

Le policier qui examinait le contenu de mon sac, feuilletant mon passeport, a fait cette remarque étonnante : il n’y a pas de visa !

Cette phrase-là m’a effrayé. Était-il possible qu’un policier s’étonne de l’absence de tampon d’entrée sur le passeport d’’un ressortissant français ? Il ne m’est pas venu à l’idée qu’il ne me croyait pas français — d’autant moins que vu mon état de stress je perdais progressivement mon portugais, et qu’il m’arrivait même de ne plus comprendre du tout ce qu’on me disait. C’est la pire des hypothèses que j’ai prise pour vraie : ce type-là n’a jamais entendu parler de la révolution des œillets, c’est comme si Salazar était encore au pouvoir, je suis aux mains de la PIDE.

— Pourquoi tu étais dans ce bus aujourd’hui ?
— Je venais attendre quelqu’un qui arrivait de France.
— Il est où ?
— Je ne sais pas, j’étais en train de lui téléphoner quand…
— Tu venais retrouver un complice ?

Mon permis de conduire : mais, tu as un permis de conduire portugais ! Cela, en dépit de la lettre « F » bien visible sur le premier feuillet, et du fait qu’aucun des intitulés de rubrique n’est libellé en portugais. Mais non, c’est un permis français, vous voyez bien ! Il a dit que oui, en effet. C’est parce qu’il ressemble aux anciens permis portugais.

C’est probablement à cela que j’ai compris qu’il était impossible à leurs yeux que je sois français. Impensable que je sois autre chose qu’un cigano entré plus ou moins légalement au Portugal en même temps que toute la tribu à laquelle j’appartiens, avec les miúdos entraînés à la rapine.

Je ne sais pas à quel moment ni au bout de combien d’objets, de cartes de restaurants italiens, de tickets de transports en commun de Toulouse ou de Montpellier, de papiers examinés, de questions posées et reposées, le policier a constaté que le doute s’était installé en lui.

À un certain moment on m’a autorisé à regagner la minuscule salle d’attente qui précédait le bureau d’accueil. Je suis passé devant les trois voyageurs du bus, le couple et la vieille femme. PJ était là, dans cette salle d’attente. Il avait tout entendu au téléphone, jusqu’à ce que j’aie été emmené à l’arrière ; la communication n’avait pas été coupée. Il a témoigné de la violence de l’homme devant un policier francophone, capable d’écoute, celui-là même qui s’occupait des trois Français.

Parfois la belle-fille passait précipitamment devant nous, sortait du poste de police le téléphone à l’oreille. Il était question de faxer des documents, de relations avec la compagnie aérienne, de formalités.

Nous attendions ; je ne sais plus comment ni en quels termes on a parlé de ce chaos. Il y avait un avis placardé près de l’entrée du bureau d’accueil : Por favor, aguarde a sua vez! Attendez votre tour svp.

On entendait des bribes de ce qui se disait dans le bureau d’accueil. Le policier a dit : il y a eu sans doute une confusion.

Ce policier est venu me voir. Il m’a demandé d’écrire les noms de mes parents, « pour vérification », le nom de personnes qui pourraient répondre de moi en France et au Portugal, le nom de l’établissement pour lequel je travaillais, mon adresse en France et au Portugal, mon adresse électronique. Il a dit : c’est une histoire kafkienne, avec un sourire rassurant. Je me suis détendu un peu.

Après le départ des trois Français il m’a lu ce qu’il avait écrit au procès-verbal me concernant, c’est-à-dire qu’il n’y avait aucune preuve contre moi, que je m’étais soumis de mon plein gré à leurs investigations. Il m’a dit qu’il y avait une caméra de surveillance dans ces bus, qu’ils visionneraient l’enregistrement, qu’on y verrait probablement que je n’étais coupable de rien. Que dans ce cas tout irait bien, et autrement…

Je n’étais pas tranquille pour autant, car je venais d’avoir la preuve qu’on peut croire ce dont on est persuadé à l’avance, même devant la preuve du contraire. Des images de caméra de surveillance, vu leur piètre qualité, on peut leur faire dire ce qu’on veut. Je n’ai pas été rassuré les jours suivants, à aucun moment, cela jusqu’à ce que je quitte enfin cette ville et ce pays. Je me suis senti surveillé en permanence, partout, surtout dans les transports en commun évidemment. Je me tenais le plus loin possible des autres passagers, je m’efforçais surtout de ne pas les toucher, de ne pas les regarder, de rester en arrière de la foule aux sorties du métro.

Cette ville qui me plaisait tant.

Il n’y a plus eu d’enchantement, on en avait prononcé l’extinction. Je me suis senti trahi et rejeté.

Cette ville — je n’en dis même plus le nom — m’était devenue incompréhensible. Ou plutôt : elle s’était vidée de son âme, de ses entrailles et de son sens. Il n’y avait plus rien à en comprendre. Fermée, inerte. Elle ne m’était plus rien.

Elle m’était, si, un lieu inhospitalier, un lieu à fuir.

De même de la langue de cette ville, langue dans laquelle j’avais été menacé. Elle ne m’était plus aimable désormais. Durant le séjour, je n’ai fait aucun effort particulier ni pour la parler, ni pour la comprendre. Avant d’embarquer dans l’avion du retour, c’est même en français que j’ai commandé un petit déjeuner dans cette déplorable aérogare. J’ai su gré aux quelques Brésiliens brièvement rencontrés ici ou là, deux femmes de ménage, le conducteur du taxi, un restaurateur (dont l’établissement est à éviter pour sa cuisine) de leur humeur et de leur parler.

J’ai fait des photos parce que je ne peux pas me retenir d’en faire, mais elles n’ont pas de sujet. Désorientées. Je ne sais plus comment regarder cette ville, qui tout à coup est devenue banale, petite, ennuyeuse.

Quelque chose de cassé dans la mécanique.

J’ai acheté des disques et des livres, par habitude, par manie de collectionneur. Quatre jours après mon retour, ils sont toujours dans mon sac de voyage. Lundi matin, en rentrant à Montpellier, c’est Amália que j’ai écoutée. Miraculeusement, elle n’est pas du naufrage.

L. & L.

Na esquina de cada rua,
Uma sombra nos espreita.
E nos olhares se insinua,
De repente, uma suspeita.
Au coin de chaque rue
Une ombre nous épie
Et dans les regards s’insinue
Tout à coup le soupçon.

Em tudo vejo fronteiras,
Fronteiras ao nosso amor!
Longe daqui, onde queiras!
A vida será maior!

David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libertação (extrait)
En tout je vois des frontières,
Des frontières à notre amour.
Loin d’ici, où tu veux,
La vie sera sans entraves.

David Mourão-Ferreira (1927-1996). Libertação (extrait).
Traduction L. & L.

Amália Rodrigues. Libertação / David Mourão-Ferreira, paroles ; Fado Meia Noite, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare. — Enregistrement public, Café Luso, Lisbonne, 1955. — Initialement publié dans : Amália no Café Luso. — Lisboa : EMI-Valentim de Carvalho, P 1976.

Saudades de Lisboa 2012

20 mars 2012

Il s’est produit quelque chose de grave pour moi à Lisbonne.

Lisbonne, São Vicente de Fora, 17 mars 2012 Lisbonne, São Vicente de Fora, 17 mars 2012.

Je ne peux plus la voir de la même manière, cette ville.

Lisbonne, Terreiro do Paço, 17 mars 2012 Lisbonne, Terreiro do Paço, 17 mars 2012.

Je ne peux plus la voir.

Lisbonne, Jardim do Tabaco, 17 mars 2012 Lisbonne, Jardim do Tabaco, 17 mars 2012.

Je t’expliquerai.

L. & L.

Un ange passe

10 mars 2012

Elles sont incompréhensibles les annonces dans les aéroports, quelle que soit la langue ; en anglais, en français, en espagnol, on attrape un ou deux mots au passage, c’est tout. L’annonceuse s’est mise à rire. D’abord un spasme, puis un vrai rire. Elle a dû s’interrompre pour récupérer son aptitude d’annonceuse, avant de reprendre calmement, mais la voix encore teintée d’une certaine couleur, son annonce destinée, cela on le comprenait, aux voyageurs à destination de Madrid. Les gens riaient, ceux de Madrid et les autres.

Sur ces entrefaites est apparue derrière le tuyau de la lance à incendie, tu sais ces tuyaux enroulés en une sorte de grosse bobine rouge pompier fixée à une paroi, une femme d’environ 65 ans, le corps tendant à s’écouler vers le bas, épaules, ventre, visage, tout, mais ce visage traversé d’un large sourire qui stoppait la chute des traits. Je me suis remis à rire aussi.

Installé à ma place dans l’avion, la femme est apparue, le même sourire sur le visage, même largeur, même hauteur, même forme exactement.

Elle avait dû sourire à un moment où l’ange passait, étant petite. Ça lui est resté.

Ce matin elle est à Lisbonne elle aussi, souriante.

Όμορφη πόλη [Omorfi póli] / Πέτρος Πανδής [Pétros Pandís], chant ; Γιάννης Θεοδωράκης [Giánnis Theodorákis], paroles ; Μίκης Θεοδωράκης [Míkis Theodorákis], musique. Captation : 2006.

Όμορφη πόλη φωνές μουσικές
απέραντοι δρόμοι κλεμμένες ματιές
ο ήλιος χρυσίζει χέρια σπαρμένα
βουνά και γιαπιά πελάγη απλωμένα

Θα γίνεις δικιά μου πριν έρθει η νύχτα
τα χλωμά τα φώτα πριν ρίξουν δίχτυα
θα γίνεις δικιά μου

Θα γίνεις δικιά μου πριν έρθει η νύχτα
τα χλωμά τα φώτα πριν ρίξουν δίχτυα
θα γίνεις δικιά μου

Η νύχτα έφτασε τα παράθυρα κλείσαν
η νύχτα έπεσε οι δρόμοι χαθήκαν.
Γιάννης Θεοδωράκης [Giánnis Theodorákis]. Όμορφη πόλη [Omorfi póli]. Source : stixoi.info.

Ville de beauté – voix – musiques
rues sans fin – regards volés
le soleil dore les mains qui se séparent
montagnes et échafaudages – la mer étale

Tu seras mienne avant que la nuit n’arrive
avant que les pâles lumières ne jettent leurs filets
Tu seras mienne

Tu seras mienne avant que la nuit n’arrive
avant que les pâles lumières ne jettent leurs filets
Tu seras mienne

La nuit est arrivée – les fenêtres se sont fermées
la nuit est tombée – les rues se sont perdues
Γιάννης Θεοδωράκης [Giánnis Theodorákis]. Ville de beauté. Source : stixoi.info.

L. & L.

Lisbonne, 10 mars 2012 Lisbonne, 10 mars 2012

Décalage

8 mars 2012

En longeant ce matin le jardin des plantes je pensais à celui de Ferrare. C’est celui-là que j’aurais voulu voir ; j’aurais voulu pouvoir y entrer. Être à Ferrare au lieu d’être ici, en route pour la station de tram.

Montpellier. Jardin des plantes. 7 mars 2012 Montpellier. Jardin des plantes. 7 mars 2012

Le jardin des plantes de Montpellier est plus beau que celui de Ferrare. Mais être là-bas c’est être hors de l’obligation déprimante du quotidien.

Ferrare, je l’évoque comme un lieu magique ; c’est ce qu’elle est pour moi.

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d'Este, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Via Voltapaletto, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Via Voltapaletto, 9 juillet 2010

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010

Juste après ou juste avant notre première visite à Ferrare, à un jour près, Caetano Veloso y était en concert, un de ces concerts en plein air qui ont lieu l’été. Un lecteur de son blog lui ayant demandé une photo de la ville, il a répondu que c’était une ville italienne comme les autres, qu’elle n’avait rien de particulier à ses yeux. Que ce qu’il avait trouvé de plus drôle à photographier c’était un gigantesque cornet de glace en plastique planté dans un coin de rue ; et il produisait cette photo-là, on doit pouvoir la retrouver.

C’est ce que j’avais en tête une fois dépassé le jardin des plantes.

Puis dans ma tête revient ceci, que je ressasse depuis quelque temps : ce que je lis ou que j’entends sur le fado, de la part de Portugais qui savent de quoi ils parlent, de personnes « autorisées » comme on dit,  me déboussole. J’en viens à me demander si je suis fondé à en parler comme je le fais.

Je réécoutais hier une émission d’Ana de Carvalho, une de celles de la série consacrée au fado qu’elle a produite en 2009 à la radio. Sur le fado, il n’y a pas plus autorisé qu’elle. Dans cette émission-là elle ne tarissait pas de louanges sur Katia Guerreiro. Moi lorsqu’il m’arrive d’écouter un album de Katia Guerreiro, le plus souvent je constate après coup que j’ai décroché au bout de deux trois morceaux. Quant à Cristina Branco, elle était dite « l’une des meilleures fadistes actuelles » : pour moi Cristina Branco n’est pas une fadiste.

À propos de Cristina Branco, autres éloges, cette fois de la part d’António Zambujo, dans une interview récente (António Zambujo: « 70% dos portugueses ainda estão com a gravata apertada ») donnée à Terra, un magazine brésilien en ligne. Il dit :

[Em Lisboa], existe um circuito do fado ortodoxo e existe um circuito do fado, como poderíamos chamar?, pós-modernista. Não sei se será a palavra certa, mas vanguardista sim. Nesse circuito existe uma cantora muito interessante, que se chama Cristina Branco. Não sei se vocês conhecem… […] Ela faz umas coisas diferentes, com outras influências. Tem muita influência do Brasil, mas também da música do centro da Europa.

[À Lisbonne] il existe un circuit du fado orthodoxe, et il existe un circuit du fado, comment dire ? post-moderniste. Je ne sais pas si c’est le terme exact, mais disons avant-gardiste. Dans ce circuit il y a une chanteuse très intéressante, qui s’appelle Cristina Branco, je ne sais pas si vous la connaissez… […] Elle fait des choses différentes, avec d’autres influences. Du Brésil, beaucoup, mais aussi de la musique de l’Europe centrale.

(Pour dire la vérité, les influences brésiliennes chez Cristina Branco ne m’ont pas parues flagrantes jusqu’à présent, si ce n’est qu’elle a quelques morceaux brésiliens à son répertoire. Quant à celles de « la musique d’Europe centrale », je ne vois pas très bien. Il pense que cette Europe-là commence aux Pyrénées sans doute.) Cela dit, j’aime assez Cristina Branco. Son dernier album est très bien.

António Zambujo fait aussi grand cas d’Ana Moura, et il n’est pas le seul. Là pareil, j’ai du mal. Je changerais probablement d’opinion si je la voyais en concert, car c’est bien là qu’est la vérité, surtout pour un genre comme le fado, que les enregistrements de studio détruisent d’une certaine manière. Alfredo Marceneiro n’en faisait que très peu, pour cette raison-là.

Autre perplexité : qu’une fadiste du calibre d’Aldina Duarte se réclame de Beatriz da Conceição me dépasse. Je n’aime pas du tout sa façon de chanter, cette façon qu’elle a d’attaquer systématiquement la note par le bas, pour s’engager dans un dérapage interminable dont on se demande s’il va s’arrêter avant l’obstacle.

Fado do adeus / Beatriz da Conceição, chant ; Almeida Santos, paroles ; Casimiro Ramos, musique (Fado Tres bairros)

Raquel Tavares aussi en tient pour elle. Alors que sa propre interprétation de Deste-me um beijo e vivi, en duo avec Pedro Jóia, est selon moi largement meilleure que celle de Beatriz.

Ce qui fait que dans le tram, je me disais que sur le fado je n’avais qu’à me taire. Tous ces gens-là sont portugais, et fadistes (sauf Ana de Carvalho, mais elle en connaît un rayon sur la question, elle). Ils sont autorisés.

D’ailleurs j’écris de plus en plus mal, tu as dû le remarquer. Une zone du cerveau un peu éteinte sans doute.

Tout ça suite à la vue du jardin des plantes, déclenchant le manque de Ferrare.

Ser aquele / Camané, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Miguel Ramos, guitare ; Carlos Bica, contrebasse ; poème de Fernando Pessoa ; musique traditionnelle (Fado menor do Porto). Extrait du film La religieuse portugaise = A religiosa portuguesa / Eugène Green, réalisateur. France et Portugal, 2009.

Se estou só, quero não estar,
Se não estou, quero estar só,
Enfim, quero sempre estar
Da maneira que não estou.

Ser feliz é ser aquele,
E aquele não é feliz,
Porque pensa dentro dele
E não dentro do que eu quis.

A gente faz o que quer
Daquilo que não é nada,
Mas falha se o não fizer,
Fica perdido na estrada.
Fernando Pessoa (1888-1935).

Si je suis seul, je ne veux pas l’être
Si je ne le suis pas, je veux être seul,
En somme, je veux toujours être
Comme je ne suis pas.

Être heureux c’est être cet autre,
Et cet autre n’est pas heureux,
Car il pense au-dedans de lui
Non au-dedans de qui je veux.

On fait ce que l’on veut
De cela qui n’est rien
Et ne pas le faire c’est échouer
C’est se perdre sur le chemin.
Fernando Pessoa (1888-1935). Traduction L. & L.

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), la cathédrale et la piazza Trento e Trieste, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), la cathédrale et la piazza Trento e Trieste, 9 juillet 2010

L. & L.

Nouveautés : Helena Sarmento, Carminho, António Zambujo, Carla Pires

5 mars 2012

Déjà publié :

Helena Sarmento

Fado éternel édition française de Fado azul (2010)

Helena Sarmento -- Fado éternel

Date : 7 février 2012 (France)

Label : Playa Sound

Internet :
Helena Sarmento sur Myspace
Blog Helena Sarmento – Fado azul

Concerts prévus :

Pas de concerts prévus en France

À paraître :

António Zambujo

Quinto

António Zambujo -- QuintoDate : 2 avril 2012 (Portugal)

Label : Universal

Internet :
António Zambujo sur Myspace
António Zambujo — Site officiel

Concerts prévus :

Anvers (Belgique), 12 avril 2012 ; Bruxelles (Belgique), 3 mai 2012 ; Turnhout (Belgique), 4 mai 2012 ; Dendermonde (Belgique), 5 mai 2012 ; Amiens (80 – Somme), 21 mai 2012 [Voir]

Carla Pires

Rota das paixões

Carla Pires -- Rota das paixõesDate : 17 avril 2012 (France)

Label : World Village / Harmonia Mundi

Internet :
Carla Pires sur Myspace

Concerts prévus :

Marseille (Bouches-du-Rhône), 30 mars 2012 [Voir]

Carminho

Alma

Carminho -- AlmaDate : 6 mars 2012 (Portugal)

Label : EMI / Capitol

Internet :
Carminho sur Myspace

Écouter l’album en ligne sur le site de l’Expresso (Lisbonne)

Concerts prévus :

Pas de concerts prévus en France

Écouter Sokourov

3 mars 2012

Son implacable lucidité. C’était hier soir à la radio. Il dit que Dieu n’a pas mis d’âme dans son acte d’invention (cette invention : nous, les êtres humains), seulement de la logique et de la cruauté. Après quoi il est parti Dieu sait où, en disant débrouillez-vous.

Écouter Alexandre Sokourov. Entretien avec Laure Adler (France-culture. Hors-champs, émission du 2 mars 2012). 45 minutes.

Voir ses films.

Отец и сын [Otets i syn] = Père, fils. Extrait / Александр Сокуров [Aleksandr Sokurov], réalisateur. 2003.

C’est Lisbonne qui est le paysage urbain de ce film-là, Père, fils. Elle joue le rôle d’une ville russe, une sorte de Saint-Pétersbourg escarpée, ample et vallonnée, et s’en acquitte à la perfection.

L. & L.

Alexandre Sokourov dans Wikipédia.

Петър

1 mars 2012

Je ne sais plus ce qui m’a amené à penser à lui. Je l’ai connu il y a bien quinze ans, même un peu plus probablement, et la connaissance que j’ai eu de lui a été brève et superficielle. Quelle splendeur il était !

La maison était alors un ancien presbytère de village ; une grande bâtisse glaciale l’hiver, exposée en toute saison aux vents tenaces de cette région du Lauragais. Comme tout presbytère il était précédé d’un jardin. Le seul charme de celui-ci résidait dans la présence d’un puits coiffé d’une sorte de toiture pyramidale, habillé d’une clématite bleue et d’un rosier ancien qui donnait de petites fleurs nacrées en quantité.

Celui dont je parle est apparu un soir d’été sous l’un des arbustes buissonnants qui bornaient le jardin voisin, contigu à celui du presbytère ; il en provenait des cris de nouveau-né.

L’amadouer n’a pas été facile, il tremblait de terreur, de violence et de faim.

Je n’en suis plus très sûr, mais il me semble que nous avions alors un genre de fauteuil club plus ou moins défoncé recouvert d’un cuir marron clair lacéré par endroits. C’est là qu’il a été installé, minuscule. Longtemps sur la défensive, il réagissait à toute approche  par une salve d’éructations semblables à de petites explosions.

Il reçut un nom bulgare.

Béatrice est venue passer quelques jours au presbytère peu de temps après l’invention de Petar. Ou peut-être qu’elle était déjà là et qu’elle y a participé, je ne sais plus. Toujours est-il qu’elle l’a emporté à Paris, et c’est là qu’il a grandi, au 5e étage d’un immeuble de la porte de Pantin, près de la Cité de la musique et du conservatoire. L’appartement voisin du sien était habité par une productrice de France-Musique qui s’adonnait régulièrement à l’art du Lied. Charmé, Petar allait l’écouter chez elle en passant par le balcon.

C’est ainsi qu’il est devenu mélomane et funambule.

Parfois, un appui s’étant dérobé, il tombait du haut des cinq étages. Il manqua d’un poil une poussette (occupée), effrayant la mère dont la sidération fut telle qu’elle ne put même pas hurler, et qui s’évanouit. On s’attroupa, les pompiers accoururent, bref un esclandre. Petar pendant ce temps, dérangé par le vacarme, regagnait l’entrée de son immeuble, attendant patiemment que quelqu’un en ouvre la porte.

Il adorait Schubert ; il connaissait An die Musik sur le bout des griffes, et aurait — s’il les avait eues plus longues — accompagné la productrice au piano, sans faute et avec une grande élégance.

Franz Schubert (1797-1828). An die Musik / Dame Janet Baker, MS ; Murray Perahia, piano ; poème de Franz von Schober.

Schumann lui donnait envie de faire pipi. Et Brahms plus encore.

Mais Mahler je n’ose en parler. Il est vrai que la productrice n’y donnait pas le meilleur d’elle-même.

La productrice dut déménager.

Il arrive qu’on l’entende à la radio, encore aujourd’hui. Et on pourrait croire à l’écouter qu’elle est toujours dans la crainte de la visite du beau, de l’adorable Петър.

L. & L.

Петър (Petar) Петър (Petar). Photo Béatrice P.

OqueStrada — Senhora do Tejo

26 février 2012

Marta Miranda (OqueStrada) Marta e Miranda (OqueStrada)

Emmenés par l’increvable et pétulante Marta Miranda (dans son unique robe à fleurs polychrome confectionnée pour sa grand-mère en 1962 par la couturière du quartier), c’est avec cette version toute en souplesse de la marche Senhora do Tejo (créée par Maria da Fé) que les turbulents OqueStrada ont ouvert les fêtes de Saint Antoine à Lisbonne en juin dernier.

Senhora do Tejo / OqueStrada, groupe vocal et instrumental ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique ; Marta Miranda, réalisation. Sony Music, 2011.

Par bonheur ils sont en train d’enregistrer leur 2e album. Ne jamais rater un concert d’OqueStrada s’il s’en produit un dans ta région, jamais. Tu le regretterais toute ta vie.

Vu que le thème de ¡Rio loco! est la Lusophonie cette année, j’espère bien les revoir à Toulouse en juin…

Sete Colinas
Sete Bairros de Lisboa
Sete poemas de rima
Nos olhos de uma pessoa
Sept collines
Sept quartiers de Lisbonne
Sept poèmes qui riment
Dans les yeux d’une personne
És a cidade
Mais linda que tem o mar
Tens a rua da Saudade
Que guardas no teu olhar
La mer n’a pas
De plus belle ville que toi
Tu as la rue de la Saudade
Tu la portes dans ton regard
Tens Madragoa e Alfama
Um castelo de saudade
Que guardas na tua cama
Desde a tua mocidade
Tu as Madragoa et Alfama
Et un château de saudade
Que tu gardes dans ton lit
Depuis ton enfance
Lisboa da Mouraria
Do Bairro Alto velhinho
É no jardim da alegria
A praça do nosso Hino
Lisbonne, avec ta Mouraria
Ton Bairro Alto d’autrefois
Et c’est dans le jardin de la joie
Qu’est la place de notre chanson
E ficas tão engraçada
Tua Graça lá no alto
Que veste saia engomada
P’ra vir à Baixa num salto
Et tu restes si jolie
Avec ta Graça tout là-haut
Qui met sa jupe bien repassée
Pour rejoindre la Baixa d’un saut
E a rua Augusta
Emoldurando um navio
Atravessa Santa Justa
P’ra vir beijar o Rossio
Et la rue Augusta
Encadrant un bateau
Traverse Santa Justa
Et vient embrasser le Rossio
É no Terreiro
Que eu passo e revejo
Este amor que eu tenho
Senhora, mulher do Tejo
C’est place du Commerce
Que je revois en passant
Cet amour-là, mon amour
Madame l’épouse du Tage
É no Terreiro
Onde eu passo e me revejo
Neste amor que eu te tenho
Senhora, mulher do Tejo
José Luís Gordo. Senhora do Tejo.
C’est place du Commerce
Que je me revois en passant
Dans cet amour que j’ai pour toi
Madame l’épouse du Tage
José Luís Gordo. Senhora do Tejo. Traduction L. & L.

Allez, encore un coup.

Senhora do Tejo / OqueStrada, groupe vocal et instrumental ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique.

Pour comparer, voici la version originale :

Senhora do Tejo / Maria da Fé, chant ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique.

Pas pareil.

L. & L.

Ici

26 février 2012
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Tu sais où c’est ceci ?

Toulouse, berges de la Garonne rive droite, 25 février 2012

Et ça ?

Toulouse, berges de la Garonne rive droite, 25 février 2012

C’est là :

Toulouse, berges de la Garonne rive droite, 25 février 2012

Oui, c’est le Pont neuf.

Là, à l’arrière-plan :

Toulouse, berges de la Garonne rive droite, 25 février 2012

Ce Pont neuf-là oui, bien sûr :

Toulouse, le Pont neuf, depuis les berges de la Garonne rive droite, 25 février 2012

Il ne faisait pas très beau hier dans cette ville-là comme tu vois.

Toulouse, immeuble sur les allées Jean-Jaurès, 25 février 2012

Moins que samedi dernier.

Toulouse, 18 février 2012

L. & L.