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Décalage

8 mars 2012

En longeant ce matin le jardin des plantes je pensais à celui de Ferrare. C’est celui-là que j’aurais voulu voir ; j’aurais voulu pouvoir y entrer. Être à Ferrare au lieu d’être ici, en route pour la station de tram.

Montpellier. Jardin des plantes. 7 mars 2012 Montpellier. Jardin des plantes. 7 mars 2012

Le jardin des plantes de Montpellier est plus beau que celui de Ferrare. Mais être là-bas c’est être hors de l’obligation déprimante du quotidien.

Ferrare, je l’évoque comme un lieu quasiment magique ; c’est ce qu’elle est pour moi.

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d'Este, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Via Voltapaletto, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Via Voltapaletto, 9 juillet 2010

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), Corso Ercole I d’Este, 9 juillet 2010

Juste après ou juste avant notre première visite à Ferrare, à un jour près, Caetano Veloso y était en concert, un de ces concerts en plein air qui ont lieu l’été. Un lecteur de son blog lui ayant demandé une photo de la ville, il a répondu que c’était une ville italienne comme les autres, qu’elle n’avait rien de particulier à ses yeux. Que ce qu’il avait trouvé de plus drôle à photographier c’était un gigantesque cornet de glace en plastique planté dans un coin de rue ; et il produisait cette photo-là, on doit pouvoir la retrouver.

C’est ce que j’avais en tête une fois dépassé le jardin des plantes.

Puis dans ma tête revient ceci, que je ressasse depuis quelque temps : ce que je lis ou que j’entends sur le fado, de la part de Portugais qui savent de quoi ils parlent, de personnes « autorisées » comme on dit,  me déboussole. J’en viens à me demander si je suis fondé à en parler comme je le fais.

Je réécoutais hier une émission d’Ana de Carvalho, une de celles de la série consacrée au fado qu’elle a produite en 2009 à la radio. Sur le fado, il n’y a pas plus autorisé qu’elle. Dans cette émission-là elle ne tarissait pas de louanges sur Katia Guerreiro. Moi lorsqu’il m’arrive d’écouter un album de Katia Guerreiro, le plus souvent je constate après coup que j’ai décroché au bout de deux trois morceaux. Quant à Cristina Branco, elle était dite « l’une des meilleures fadistes actuelles » : pour moi Cristina Branco n’est pas une fadiste.

À propos de Cristina Branco, autres éloges, cette fois de la part d’António Zambujo, dans une interview récente (António Zambujo: « 70% dos portugueses ainda estão com a gravata apertada ») donnée à Terra, un magazine brésilien en ligne. Il dit :

[Em Lisboa], existe um circuito do fado ortodoxo e existe um circuito do fado, como poderíamos chamar?, pós-modernista. Não sei se será a palavra certa, mas vanguardista sim. Nesse circuito existe uma cantora muito interessante, que se chama Cristina Branco. Não sei se vocês conhecem… […] Ela faz umas coisas diferentes, com outras influências. Tem muita influência do Brasil, mas também da música do centro da Europa.

[À Lisbonne] il existe un circuit du fado orthodoxe, et il existe un circuit du fado, comment dire ? post-moderniste. Je ne sais pas si c’est le terme exact, mais disons avant-gardiste. Dans ce circuit il y a une chanteuse très intéressante, qui s’appelle Cristina Branco, je ne sais pas si vous la connaissez… […] Elle fait des choses différentes, avec d’autres influences. Du Brésil, beaucoup, mais aussi de la musique de l’Europe centrale.

(Pour dire la vérité, les influences brésiliennes chez Cristina Branco ne m’ont pas parues flagrantes jusqu’à présent, si ce n’est qu’elle a quelques morceaux brésiliens à son répertoire. Quant à celles de « la musique d’Europe centrale », je ne vois pas très bien. Il pense que cette Europe-là commence aux Pyrénées sans doute.) Cela dit, j’aime assez Cristina Branco. Son dernier album est très bien.

António Zambujo fait aussi grand cas d’Ana Moura, et il n’est pas le seul. Là pareil, j’ai du mal. Je changerais probablement d’opinion si je la voyais en concert, car c’est bien là qu’est la vérité, surtout pour un genre comme le fado, que les enregistrements de studio détruisent d’une certaine manière. Alfredo Marceneiro n’en faisait que très peu, pour cette raison-là.

Autre perplexité : qu’une fadiste du calibre d’Aldina Duarte se réclame de Beatriz da Conceição me dépasse. Je n’aime pas du tout sa façon de chanter, cette façon qu’elle a d’attaquer  systématiquement la note par le bas, pour s’engager dans un dérapage interminable dont on se demande s’il va s’arrêter avant l’obstacle.

Fado do adeus / Beatriz da Conceição, chant ; Almeida Santos, paroles ; Casimiro Ramos, musique (Fado Tres bairros)

Raquel Tavares aussi en tient pour elle. Alors que sa propre interprétation de Deste-me um beijo e vivi, en duo avec Pedro Jóia, est selon moi largement meilleure que celle de Beatriz.

Ce qui fait que dans le tram, je me disais que sur le fado je n’avais qu’à me taire. Tous ces gens-là sont portugais, et fadistes (sauf Ana de Carvalho, mais elle en connaît un rayon sur la question, elle). Ils sont autorisés.

D’ailleurs j’écris de plus en plus mal, tu as dû le remarquer. Une zone du cerveau un peu éteinte sans doute.

Tout ça suite à la vue du jardin des plantes, déclenchant le manque de Ferrare.

Ser aquele / Camané, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Miguel Ramos, guitare ; Carlos Bica, contrebasse ; poème de Fernando Pessoa ; musique traditionnelle (Fado menor do Porto). Extrait du film La religieuse portugaise = A religiosa portuguesa / Eugène Green, réalisateur. France et Portugal, 2009.

Se estou só, quero não estar,
Se não estou, quero estar só,
Enfim, quero sempre estar
Da maneira que não estou.

Ser feliz é ser aquele,
E aquele não é feliz,
Porque pensa dentro dele
E não dentro do que eu quis.

A gente faz o que quer
Daquilo que não é nada,
Mas falha se o não fizer,
Fica perdido na estrada.
Fernando Pessoa (1888-1935).

Si je suis seul, je ne veux pas l’être
Si je ne le suis pas, je veux être seul,
En somme, je veux toujours être
Comme je ne suis pas.

Être heureux c’est être cet autre,
Et cet autre n’est pas heureux,
Car il pense au-dedans de lui
Non au-dedans de qui je veux.

On fait ce que l’on veut
De cela qui n’est rien
Et ne pas le faire c’est échouer
C’est se perdre sur le chemin.
Fernando Pessoa (1888-1935). Traduction L. & L.

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), la cathédrale et la piazza Trento e Trieste, 9 juillet 2010 Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), la cathédrale et la piazza Trento e Trieste, 9 juillet 2010

L. & L.

5 commentaires leave one →
  1. 9 mars 2012 01:12

    Merci beaucoup pour cette vidéo, que je ne connaissais pas. J’adore Beatriz da Conceiçao, qui interprète ici, si je ne m’abuse, le fado Maria Rita (da autoria do Armando Machado, se nao me enganar). Et en effet, si l’on trouve que le fado portugais, c’est avant tout le fado traditionnel, comment appeler Katia Guerreiro (mais il y a beaucoup pire que cela), Ana Moura, et tant d’autres des ‘fadistas’ … ? Ce sont d’excellents chanteurs, sans aucun doute. Mais quasiment TOUT ce qui caractérise le fado d’antan, et l’âme du fado, la saudade tel que le fado l’a inventée, a disparu chez eux. Alors que chez Beatriz da Conceiçao, on la retrouve à 100%, et cela de manière tout à fait nouvelle et originale!

  2. 9 mars 2012 09:11

    Eh bien en ce qui me concerne, je n’ai rien remarqué de tel concernant ton écriture, au contraire. D’ailleurs, cette chronique-ci me donne l’impression de lire Vila-Matas qui écrirait sur du fado; vu où je situe le bonhomme dans ma famille d’écrivains, ce n’est pas un petit compliment.

    Quant à ton regard sur le fado, il m’en apprend plus et titille davantage ma curiosité que tout ce que j’ai pu parcourir sur le sujet, précisément parce que tu prends le droit d’en parler « depuis » toi, « depuis » ton ressenti et ta constellation d’intérêts (qui ne s’arrête, pas, loin s’en faut, à cette tradition), et pas en te contentant de ressasser des lieux communs ou des paroles « autorisées. »

    Então, continue assim menino, e não te preocupes com esta distância!

    • lili-et-lulu permalink*
      10 mars 2012 10:43

      Ah, ça fait du bien ! Exactement ce dont j’avais besoin. Le billet suivant, Un ange passe, est pour toi.

  3. 14 mars 2012 22:54

    Même quand une zone de ton cerveau se met en veilleuse, l’autre double d’intensité. A te lire, je n’ai même plus le manque de Ferrare, c’est comme si j’y étais..et tu ne pourras pas te taire sur le Fado, il te tient. Merci pour tes beaux papiers et bons voyages.

  4. van eecke permalink
    21 mai 2015 14:39

    je ne suis pas un spécialiste du fado, j’ai entendu sur l’électrophone de mes parents ( qui n’avait rien avoir avec la culture portugaise mais qui était très éclectiques) Amalia Rodriguez et bien plus tard je me suis reconnecté sur cette musique qui m’a touché profondément, j’ai assisté à Nice à un concert de Cécilia Branco et là ça été un choc, à
    soixante ans j’ai franchi toute la foule pour venir contre les protections et je me suis retrouvé subjugué par cette personnalité et la qualité de ses musiciens, j’ai pensé plus tard cette artiste est une grande dame. Aujourd’hui je partage mon temps entre Bahia et la France et je n’ai pas retrouvé dans la musique brésilienne cette émotion de la saudade.

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