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La voix d’Amália, « tout l’atlas de l’antique »

6 octobre 2020

sua voz shekhinah sua voz ruah, seria todo o atlas do antigo
Lula Pena, à propos d’Amália Rodrigues, dans un texte intitulé 6 de outubro 1999 (« 6 octobre 1999 »).

sa voix shekhina sa voix ruah, serait tout l’atlas de l’antique

Tôt le matin, le 6 octobre 1999, Amália Rodrigues était trouvée morte à son domicile de Lisbonne.

L’extraordinaire est que Lula Pena, selon un petit texte bien dans sa manière qu’elle a publié sur son compte Facebook, devait se rendre chez elle ce jour-là, pour la première fois. Elles avaient été mises en relation par un ami commun. C’est de ce petit texte, reproduit intégralement plus bas, qu’est extraite la singulière formule ci-dessus. Pour caractériser la voix d’Amália, Lula Pena recourt à deux mots hébraïques, utilisés dans la Bible : shekhina [שְׁכִינָה], « présence divine » et ruah [רוּחַ], qui désigne à la fois le souffle et l’esprit.

Dans l’abondante littérature qui a été publiée sur Amália Rodrigues, de même que dans la pléthore d’hommages plus ou moins sincères suscités par la commémoration du centenaire de sa naissance, on chercherait en vain une expression d’une telle force.

Amália Rodrigues (1920-1999)Medo. Reinaldo Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : [Portugal], 1966. Première publication dans l’album Segredo / Amália. Portugal, ℗ 1997.
Vidéo : Valentim de Carvalho Edições, à partir d’extraits de films et de documents d’archive. Portugal, 2019 (mise en ligne).

Quem dorme à noite comigo?
É meu segredo, é meu segredo!
Mas se insistirem, desdigo*.
O medo mora comigo,
Mas só o medo, mas só o medo!
Qui dort avec moi la nuit ?
C’est mon secret, c’est mon secret !
Mais si vous insistez je m’en délie.
La peur est ma compagne,
La peur seule, elle seule !
E cedo, porque me embala
Num vaivém de solidão,
É com silêncio que fala,
Com voz de móvel que estala
E nos perturba a razão.
Et bientôt, tandis qu’elle me berce
D’un balancement de solitude,
C’est en silence qu’elle parle,
D’une voix de bois qui travaille,
Et vous détraque la raison.
Que farei quando, deitado,
Fitando o espaço vazio,
Grita no espaço fitado
Que está dormindo a meu lado,
Lázaro e frio?
Étendu, que puis-je faire,
Les yeux grands ouverts sur le vide,
Quand elle crie dans ce vide
Qu’elle se tient près de moi,
Lépreuse et glacée ?
Gritar? Quem pode salvar-me
Do que está dentro de mim?
Gostava até de matar-me.
Mas eu sei que ele há-de esperar-me
Ao pé da ponte do fim.
Crier ? Qui peut me délivrer
De ce qui est en moi ?
Je voudrais me tuer.
Mais je sais qu’elle m’attendra
Au pont qui mène à l’autre rive.
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Quem dorme à noite comigo?
*Chanté : « lhes digo » (« je vous le dis »). La 3e strophe n’est pas chantée.
Source : Poemas / Reinaldo Ferreira [en ligne]
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Seule la peur, traduit de Quem dorme à noite comigo? par L. & L.

Voici le texte de Lula Pena dans son entier, tel qu’elle l’a publié sur son compte Facebook, le 23 juillet 2020 à 5 heures 27 (Amália Rodrigues, d’après son acte de naissance, était née le 23 juillet 1920 à 5 heures) :

(um pequeno texto que escrevi nas alturas)

6 de outubro de 1999,

durante muito tempo nunca soube que morávamos a um par de ruas e outras tantas esquinas e por desfoque nunca houve coincidência entre tanta tangência possível ao toque.

depois de um entre tanto e por um comum amigo, este dia foi escolhido para o nosso encontro. lá no canto dela. eu sabia que não seria um lugar específico ou apenas um meio dito terrânico,

sua voz shekhinah sua voz ruah, seria todo o atlas do antigo e assim eu levaria comigo o susto y nido próprio dos encantos.
amá-la-ía, mas amália morreu antes.
Lula Pena. 23 juillet 2020, 05:27. Source : compte Facebook de Lula Pena, https://www.facebook.com/lula.pena.1/posts/10222070199159709

Ce texte est presque impossible à traduire – du moins pour moi –, en raison des jeux de langue qui le parsèment : jeux d’assonances, mots à double sens (et à double-fond), mots inventés, effets poétiques. Par exemple : la dernière phrase (« amá-la-ía, mas amália morreu antes » joue sur la proximité sonore entre « amá-la-ía » (« je l’aimerais ») et le nom « amália ». Ou encore, à propos du lieu prévu de la rencontre : « lá no canto dela » peut se traduire par « là-bas dans son chant », mais canto a aussi le sens de « coin » (« ficar no seu canto » : rester chez soi), de sorte que « lá no canto dela » signifie tout autant « là-bas chez elle », ce qui est une manière saisissante d’exprimer qu’Amália habitait dans son propre chant. Et ainsi de suite. Parfois c’est indéchiffrable pour moi, comme l’irruption de l’espagnol dans le texte portugais (« susto y nido », littéralement « frayeur et nid ») – est-ce une évocation du mot sostenido, qui veut dire « dièse » ? Voici tout de même une tentative de rendre un petit quelque chose de ce billet :

(un petit texte que j’avais écrit à l’époque)
6 octobre 1999,
très longtemps j’ai ignoré que nous habitions à quelques rues, quelques angles de rue l’une de l’autre et nos respectifs parcours flous dans la ville n’ont jamais provoqué la coïncidence des multiples tangentes possibles.

au bout d’un entre-temps et grâce à un ami commun, ce jour fut retenu pour notre rencontre. chez elle, dans son chant. je savais que ce ne serait pas un lieu spécifique, ou alors juste l’esquisse d’un lieu.

sa voix shekhina sa voix ruah serait l’atlas de l’antique, de sorte que j’en emporterais avec moi l’épouvante et la demeure même des enchantements.
j’allais l’aimer, mais amália est morte avant.
D’après : Lula Pena. 23 juillet 2020, 05:27. Source : compte Facebook de Lula Pena, https://www.facebook.com/lula.pena.1/posts/10222070199159709

4 commentaires leave one →
  1. 10 octobre 2020 21:13

    Merci beaucoup pour ce touchant article et pour les traductions !

  2. MD1 permalink
    12 octobre 2020 14:46

    Magnifique évocation de cette date et quel bonheur de lire un si joli message de l’interprète de « phados » traduit ici avec la sensibilité habituelle qui caractérise le style cultivé de l’exercice.

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