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La caissière de l’Autogrill

9 janvier 2017

Nous rentrons. C’est encore l’Italie, la Ligurie. Un restaurant d’autoroute, il n’est pas 14 heures.

Il y a une table libre près des fenêtres donnant sur les voitures, les camions et les bus en stationnement, sur le trafic de l’autoroute elle-même et, au-delà, sur une aire de services symétrique à celle-ci.

Du bruit. Celui, général, du restaurant plein de monde, d’enfants qui crient, qui courent, de chiens. Celui, proche et clair, d’une dispute. Un couple de bourgeois d’âge mûr, occupant la table voisine de la nôtre sur cette même rangée donnant sur l’extérieur, et une femme seule, la cinquantaine, assise quant à elle à une table d’une rangée intérieure, séparée seulement de notre propre table par le passage qui permet la circulation entre les deux rangées. Cette femme tient sur ses genoux un chien de petite taille qu’elle entoure de ses bras. À ce qu’on comprend ce chien est l’enjeu de la dispute, qui est d’une grande violence.

Le couple d’âge mûr nourrit probablement une très forte aversion pour les chiens, de même sans doute que pour leurs propriétaires. La dame au chien dit des choses comme : « vous m’avez déjà fait déplacer, je ne vois pas ce que vous voulez de plus » ; les autres : « bien sûr qu’on vous a fait déplacer, c’est quand même bien la moindre des choses, les chiens n’ont rien à faire dans un restaurant ! » et la femme au chien, au bord des larmes : « mais si vous ne supportez pas les chiens, ne venez pas manger dans un Autogrill, sortez de l’autoroute et allez dans un restaurant où les chiens ne sont pas admis ! Allez ailleurs si vous ne supportez pas les chiens ! On ne vient pas dans un Autogrill quand on ne supporte pas les chiens ! » Entre temps elle a été rejointe par trois autres personnes, qui portent les plateaux de nourriture. Elle leur explique de quoi elle et le chien sont victimes. Ils regardent le couple belliqueux, gênés de se trouver pris dans une querelle aussi publique, puis à voix basse tentent de calmer leur compagne. Mais elle ne se laisse pas calmer. Elle est hors d’elle, stupéfaite et outrée.

L’homme du couple ne supporte pas la rébellion de la femme : il tremble, il marmonne, il gesticule, parle d’appeler les carabiniers, fait mine de chercher son téléphone dans sa veste, repose sa veste. Sa femme porte un tailleur pied-de-coq noir et blanc. Ses lèvres sont maquillées, couleur orange. Quelque chose de verdâtre dans le teint. Le fond de teint peut-être, qui a viré. Elle se tourne vers la dame au chien et lui ordonne de se taire : « Smetta di parlare, Signora, ma smetta subito! Cessez de parler Madame, immédiatement ! », voilà ce qu’elle ordonne, en ces termes-là précisément. Le mari vocifère, comme s’il crachait. Des aboiements se font entendre depuis d’autres parties de l’Autogrill. La dame au chien pleure.

L’une des deux caissières, tout en rangeant les flacons d’huile et de vinaigre, les salières et les poivrières, s’approche et dit à la dame au chien : « Non si preoccupi, Signora, i cani sono autorizzati qui. Ne vous inquiétez pas Madame, les chiens sont admis dans ce restaurant. Ci sono sempre delle persone cattive. Il y a toujours des gens méchants. Il y en a partout. Des gens qui n’ont plus que la méchanceté pour les tenir en vie. Voyez cet homme qui crie sur vous, voyez comme il tremble de méchanceté. » Et elle le désigne, comme un professeur de médecine montre un malade à ses étudiants, dénudant le ventre et disant « voyez. » « Au fond vous savez, ce qu’il y a c’est qu’elles ne sont pas heureuses, ces deux personnes-là ; ça se voit bien. Regardez-les. »

Tous les regardent, les étudient avec attention, comme demandé par la caissière.

« Regardez la figure de cet homme : on dirait celle d’un chien, un chien genre bouledogue, vous ne trouvez pas ? Voyez ses bajoues qui tombent, qui lui coulent presque sur le col. »

L’homme est médusé. Il cherche au nom de quoi il pourrait exiger l’interruption de ce discours mais ne trouve rien.

« Ils se détestent, je dirais » dit la caissière. « Si odiono. Ils en sont venus à se haïr. Cette femme déteste les chiens parce qu’ils ressemblent à son mari, c’est ça. Elle hait son mari et tous les autres chiens. »

La femme en tailleur pied-de-coq, celle dont le mari peu à peu, au long de leurs quarante-sept années de vie commune, a pris l’apparence d’un chien, est foudroyée. Une violente éruption de sanglots la secoue toute entière et la suffoque. Elle se lève, se précipite hors du restaurant comme une folle.

La caissière hausse les épaules et a cette moue qui veut dire : « que voulez-vous, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? »

« Comunque, buon pomeriggio Signori, e buon viaggio! Bonne journée Messieurs Dames. Et bon voyage ! »

Mina | Se telefonando. Maurizio Costanzo, Ghigo De Chiara et Ennio Morricone, paroles et musique.
Mina Mazzini, chant ; Ennio Morricone, arrangements et direction d’orchestre.
Vidéo : Piero Gherardi, réalisation. Italie, 1966.

Todi (Ombrie, Italie), 5 janvier 2017

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