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Amália • Menina Lisboa (1958)

23 septembre 2024

Un joli petit « fado-chanson ».

Menina Lisboa (« Mademoiselle Lisbonne ») de Raúl Ferrão (le compositeur de Coimbra, mais aussi du Fado Eugénia Câmara ou encore du Fado Carriche) a été enregistré à Paris durant la période où Amália, qui s’était pour ainsi dire installée dans la capitale française, était sous contrat avec la maison Ducretet Thomson. Il est sorti en 1958 sur un disque 45 tours comportant quatre titres comme ça se faisait alors, intitulé Amália Rodrigues à Alfama en dépit de la présence sur sa face B d’une chanson du Brésilien Dorival Caymmi, Saudade de Itapoã. Ces quatre morceaux, parmi les moins réédités de toute la discographie amálienne, sont disponibles sur le Web grâce à la numérisation du microsillon original par la Bibliothèque nationale de France, qui l’avait reçu à sa parution au titre du dépôt légal.

Amália Rodrigues (1920-1999)Menina Lisboa. Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Ferrão, musique.
Amália Rodrigues, chant ; instrumentistes non précisés.
Enregistrement : Paris, [1958 ?].
Première publication dans le disque 45 t Amália Rodrigues à Alfama. France, Ducretet-Thomson, ℗ 1958.

Menina Lisboa,
Você com franqueza
Está muito bonita
Tem olhos gaiatos
Um ar de princesa
Vestida de chita
Que voz tão suave
Que alegra e encanta
Se acaso apregoa
Agora reparo
Você também canta
Menina Lisboa

Mademoiselle Lisbonne,
Franchement,
Vous êtes très jolie
Avec vos yeux rieurs,
Votre air de princesse
En robe chamarrée.
Votre voix suave
Enchante et réjouit
Lorsqu’elle résonne
Et je me rends compte
Que vous savez aussi chanter,
Mademoiselle Lisbonne !
Quem lhe pôs o Tejo aos pés
Com seus barcos enfeitados?
Quem lhe deu as chaminés
Que você tem nos telhados?
E o fumo que sobe
Que todo se apruma
Que rola e que voa
Parece impossível
Você também fuma
Menina Lisboa

Qui a mis le Tage à vos pieds
Avec ses barques décorées ?
Qui a placé sur vos toits
Toutes ces cheminées ?
Et la fumée qui monte
Tout droit dans le ciel,
Qui roule et qui vole
Semble impossible.
Vous savez aussi fumer,
Mademoiselle Lisbonne !
Menina Lisboa
Você é daquelas
Que em noites de lua
Namoram os craveiros
Das altas janelas
Que deitam p’ra rua
E baila no vira
Que vira e não cansa
Pela Madragoa
Agora é que eu vejo
Você também dança
Menina Lisboa

Mademoiselle Lisbonne,
Vous êtes de celles
Qui, les nuits de lune
Courtisent les œillets
Aux fenêtres des mansardes
Qui donnent sur la rue
Vous dansez le « vira »,
Virevoltant sans relâche
Dans la Madragoa
Et je constate
Que vous savez aussi danser,
Mademoiselle Lisbonne !
Você gosta
Já se vê
De um fadinho soluçado
Você tem bem sei porquê
Esse gosto pelo fado
Tão triste e dolente
Ouvi-o agora
Que bem que ele soa
É como lhe digo
Você também chora
Menina Lisboa

Vous aimez,
Ça se voit,
Un petit fado bien plaintif.
Vous avez, je sais pourquoi,
Ce goût pour le fado
Si triste et chagrin
Je viens d’entendre
À quel point il sonne bien
C’est comme je vous le dis :
Vous savez aussi pleurer,
Mademoiselle Lisbonne !

Amadeu do Vale (Amadeu Augusto dos Santos ; 1898-1963). Menina Lisboa (1958).
Amadeu do Vale (Amadeu Augusto dos Santos ; 1898-1963). Mademoiselle Lisbonne, traduit de : Menina Lisboa (1958), par L. & L.

La chanson du dimanche [57]. Tu ne te souviendras pas

22 septembre 2024

À la page tant saison d’aimer à telle autre de céder sa place.

Robert Pinget (1919-1997). Cette voix (1975). Paris, Éd. de Minuit, impr. 1991, ISBN 2-7073-0047-0, page 83.

Barbara (1930-1997)Tu ne te souviendras pas. Barbara, paroles & musique.
Barbara, chant & piano.
Extrait de l’émission La vie parisienne au café de l’Écluse, 17 février 1962. Production : France, Radiodiffusion-télévision française (RTF), 1962.
Première publication dans l’album Premiers micros / Barbara. France, Ina [Institut national de l’audiovisuel], ℗ 2017.

Dímelo en septiembre

20 septembre 2024

Une chanson peut-être un peu optimiste, au regard de l’actualité française…

Caterina Valente (1931-2024)Dímelo en septiembre. G. Moreu, paroles ; Augusto Algueró, musique.
Caterina Valente, chant ; con Augusto Algueró y su orquesta.
Extrait du disque 45t Caterina Valente en Madrid. Espagne, Decca, ℗ 1960.

Dímelo en septiembre,
Si me quieres de verdad
Que en septiembre un sueño
Se convierte en realidad

Dis-le moi en septembre
Si tu m’aimes pour de vrai,
Parce qu’en septembre les rêves
Deviennent réalité.
Si me pides
Un beso ardientemente
ni en abril
Ni en diciembre te lo doy

Si tu me demandes
Ardemment un baiser,
Ni en avril
Ni en décembre tu ne l’auras.
Pero tú
Ya verás que fácilmente
en septiembre yo te beso,
Mi amor

Oui mais
Tu verras que facilement
En septembre je t’embrasserai
Mon amour.
Ay dime, dime, dime, dime…

Ah dis-le, dis-le, dis-le…
Dímelo en septiembre,
Si me ofreces tu querer
Todo mi cariño
Con ternura te daré

Dis-le moi en septembre
Si tu m’offres ton amour,
Je te donnerai
Tout le mien en retour.
En el año
Se juntan doce meses,
Y de todos
Hay uno que es mejor

Dans l’année
Il y a douze mois
Et il y en a un
Qui est le meilleur de tous.
No es enero ni es febrero
Ni noviembre quiero yo
Es septiembre que es el mes
Que nos unió.

Ce n’est ni janvier, ni février,
Ni novembre que j’aime,
C’est septembre, car c’est le mois
Qui nous unit.
¡Es septiembre, porque tengo
Tu corazón!

C’est septembre, parce que j’ai
Ton cœur !

G. Moreu (Santiago Guàrdia i Moreu ; 1…-1967). Dímelo en Septiembre (1960).
G. Moreu (Santiago Guàrdia i Moreu ; 1…-1967). Dis-le moi en septembre, traduit de : Dímelo en Septiembre (1960), par L. & L.

Amália à Abbey Road (1952). Foi Deus

19 septembre 2024

Foi Deus, enregistrée pour la première fois au studio d’Abbey Road à Londres en 1952, est l’une des chansons les plus personnelles d’Amália, de celles dont le « je » s’applique véritablement à elle-même ; elle l’a toujours chantée au premier degré, sans distance aucune. Elle disait qu’elle ne la destinait qu’à des publics lusophones car les paroles, selon elle, devaient en être comprises. Elle n’en était pourtant pas l’autrice.

Amália Rodrigues (1920-1999)Foi Deus. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Londres, studios EMI (Abbey Road), mars 1952.
Première publication dans le disque 78 t Foi Deus ; Não é desgraça ser pobre / Amália Rodrigues. Portugal, Columbia, ℗ 1952.

Não sei,
Não sabe ninguém
Porque canto o fado
Neste tom magoado
De dor e de pranto
E neste tormento
Todo o sofrimento
Eu sinto que a alma
Cá dentro se acalma
Nos versos que canto

Je ne sais pas
Et nul ne sait
Pourquoi je chante le fado
De ce ton meurtri
De douleur et de larmes.
Et dans ce tourment,
Dans cette souffrance,
Je sens que mon âme
Dans mon cœur se calme
Au fil de mon chant.
Foi Deus
Que deu luz aos olhos
Perfumou as rosas
Deu o oiro ao sol
E prata ao luar
Foi Deus
Que me pôs no peito
Um rosário de penas
Que vou desfiando
E choro a cantar
E pôs as estrelas no céu
E fez o espaço sem fim
Deu o luto às andorinhas, ai!
E deu-me esta voz a mim

C’est Dieu
Qui a donné la lumière aux yeux,
Le parfum aux roses
L’or au soleil
Et l’argent à la Lune.
C’est Dieu
qui m’a mis dans le cœur
Un chapelet de peines
Que j’égrène
Et que je chante en pleurant.
Il a mis les étoiles au ciel,
Il a créé l’espace infini,
Donné le deuil aux hirondelles, ah !
Et à moi, il m’a donné cette voix.
Se canto
Não sei o que canto
Misto de ventura
Saudade, ternura
E talvez amor
Mas sei que cantando
Sinto o mesmo quando
Se tem um desgosto
E o pranto no rosto
Nos deixa melhor

Je chante,
Sans bien savoir ce que je chante :
Le destin,
La saudade, la tendresse
Et peut-être l’amour.
Mais je sais, quand je chante,
Que c’est comme
Être bouleversée par un chagrin
Et chercher l’apaisement
Dans les larmes.
Foi Deus
Que deu voz ao vento
Luz ao firmamento
E deu o azul
Às ondas do mar
Foi Deus
Que me pôs no peito
Um rosário de penas
Que vou desfiando
E choro a cantar
Fez poeta o rouxinol
Pôs no campo o alecrim
Deu as flores à primavera, ai!
E deu-me esta voz a mim

C’est Dieu
Qui a donné une voix au vent,
La lumière au firmament
Et l’azur
Aux vagues de la mer.
C’est Dieu
qui m’a mis dans le cœur
Un chapelet de peines
Que j’égrène
Et que je chante en pleurant.
Il a fait du rossignol un poète,
Mis le romarin dans les champs,
Donné les fleurs au printemps, ah !
Et à moi, il m’a donné cette voix.

Alberto Janes (1911-1971). Foi Deus (1950).
Alberto Janes (1911-1971). C’est Dieu, traduit de : Foi Deus (1950), par L. & L.

Foi Deus a été écrit, paroles et musique, par un pharmacien de province du nom d’Alberto Janes — celui-là même qui, dix-huit ans plus tard, en 1968, apportera à Amália Vou dar de beber à dôr (La maison sur le port dans son adaptation française). Les amis ou relations de ce pharmacien l’ayant convaincu que sa chanson ne pouvait être chantée que par Amália Rodrigues, il s’est présenté, un jour de 1950, à l’adresse de la grande vedette nationale, à Lisbonne. Et la grande vedette nationale l’a reçu, l’a prié de s’installer au piano et de chanter sa chanson.

Un jour un monsieur qui venait de Reguengos, dans l’Alentejo, est venu frapper à ma porte. Un homme grand, sympathique, distingué, docteur en pharmacie, qui disait qu’il m’apportait un fado. […] Quand Alberto Janes est entré dans le salon, il m’a tout de suite plu comme personne. Il m’a raconté qu’il était totalement étranger au monde des artistes et de la musique, mais qu’il avait fait un fado, paroles et musique, et que tous ses amis disaient que c’était un fado pour moi. Et que donc il était venu me le montrer. Il s’est mis au piano et il me l’a chanté. Il chantait aussi mal qu’il jouait, mais j’ai aimé son fado, ce qui a beaucoup surpris les personnes qui étaient avec moi. Tandis que moi, j’ai tout de suite compris que c’était quelque chose d’extraordinaire. Parce que que, pendant qu’il le chantait au piano, j’imaginais ce qu’il allait donner si je le chantais, moi, et je savais qu’il était bon. J’ai un peu retapé la musique et je l’ai appris de suite, paroles et musique. Et le lendemain j’ai chanté pour la première fois « Foi Deus » à la radio, à l’émission « Le Train de six heures trente* ». Et ça a été un énorme succès. Jusqu’à aujourd’hui. C’est un fado éternel, comme « Ai, Mouraria ! ».
Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 98. Non traduit (traduction L. & L.).
* « O Comboio das seis e meia » était un spectacle de variétés enregistré au théâtre Politeama, dans le centre de Lisbonne, pour être diffusé à la radio.

Pour un homme « totalement étranger au monde des artistes et de la musique », voilà en effet une jolie prouesse, avec ce refrain qui s’accélère vers la fin pour culminer sur ce cri, « Ai ! » qui donne de la puissance au dernier vers « Et à moi, il m’a donné cette voix ». Un vers à double tranchant :

C’est un fado qui m’est tellement lié que quand j’étais malade je me disais que je ne pouvais pas le chanter. J’avais honte de lancer « Et à moi, il m’a donné cette voix », alors que ma voix n’était pas au mieux. Il faut vraiment que la voix soit là, c’est un fado qui demande beaucoup de force.
Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 98. Non traduit (traduction L. & L.).

Pas seulement de la force. De la justesse aussi. C’est ce qui fait cruellement défaut au fragment de Foi Deus chanté comme partie d’un « pot-pourri » lors du récital donné par Amália au Coliseu de Lisbonne en 1987 et publié en disque. Mieux vaut se souvenir du tour de chant de décembre 1955 au Café Luso, une maison de fado située dans le Bairro alto, enregistré lui aussi mais resté inédit pendant près de vingt ans. Amália y était accompagnée par Domingos Camarinha à la guitare portugaise (au lieu de Raul Nery qui joue dans l’enregistrement studio d’Abbey Road), et toujours Santos Moreira à la guitare.

Amália Rodrigues (1920-1999)Foi Deus. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique ; Filipe Pinto, présentation.
Enregistrement public : Café Luso (Lisbonne, Portugal), décembre 1955.
Extrait de l’album Amália no Café Luso. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1974.

Est-ce la présence du public ? L’interprétation d’Amália s’est faite plus dramatique (et recourt davantage aux pauses expressives). Le second enregistrement studio de Foi Deus, réalisé à Paris quelques mois plus tard, semble prolonger la version du Luso. Amália se trouvait à Paris pour ses premiers passages à l’Olympia, en avril et mai 1956. Elle s’y produisait accompagnée par Domingos Camarinha et Santos Moreira, comme au Café Luso, et c’est cette même formation qu’on retrouve en studio.

Amália Rodrigues (1920-1999)Foi Deus. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Paris, 1956.
Extrait de l’album Eu disse adeus à casinha ; Fado, não sei quem és ; Maldição, … / Amália Rodrigues. France, Columbia, ℗ 1959.

Les paroles de Foi Deus semblent aujourd’hui bien désuètes et portent la marque d’une époque : il convient de rappeler qu’Amália est née en 1920, dans un pays essentiellement catholique, aux valeurs très traditionnelles. Elle n’avait pas six ans lors de l’instauration au Portugal de la « Dictature nationale » qui a précédé de quelques années celle de « l’Estado novo », le régime salazariste renversé par la Révolution des œillets d’avril 1974. Amália était croyante, ainsi qu’elle le dit assez longuement dans son autobiographie. Elle s’était néanmoins construit une religion bien à elle.

Le seul espoir d’une Beauté Totale, d’une réalité meilleure que celle que nous connaissons, c’est Dieu. J’ai l’espoir qu’il en soit ainsi, mais je suis prête à accepter que ce ne soit pas le cas. Je crois en Dieu, je suis très croyante, mais même à supposer qu’il n’y ait pas de Paradis, je continue à croire. Et pas seulement à cause de la possibilité du Paradis, [c’est à dire] d’une manière intéressée. Ma religion n’a rien à voir avec la religion qui est écrite, qui est suivie. Je sais parfaitement que je suis une mauvaise catholique, mais j’aimerais être une bonne catholique.
Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 177. Non traduit (traduction L. & L.).

Catholique, mauvaise catholique,… mais pas bigote (défaut dont elle accablait Maria Teresa de Noronha qu’elle disait se parfumer à l’eau bénite ; elle a toujours eu un mot aimable pour ses collègues femmes). Superstitieuse, oui :

Avant d’entrer en scène je me signe trois fois, je fais trois prières à tous mes saints patrons, j’entre toujours du pied droit, avec sur moi les médailles de mes saints patrons. Si je ne les ai pas je n’y vais pas. Il faut qu’on aille me les chercher chez moi en vitesse.
Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 178. Non traduit (traduction L. & L.).

Pour en revenir à Foi Deus, on pourrait penser que son thème assez daté rebuterait les artistes contemporains. On en trouve pourtant un certain nombre de reprises, plus ou moins heureuses. En voici deux, par des interprètes désormais largement consacrés.

Lina Rodrigues & Raül Refree (né en 1976)Foi Deus. Alberto Janes, paroles & musique ; Raül Refree, arrangement.
Lina Rodrigues, chant ; Raül Refree, claviers et production.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Atlântico Blue.
Extrait de l’album Lina_ Raül Refree. Allemagne, Glitterbeat records, ℗ 2020.

António Zambujo (né en 1975)Foi Deus. Alberto Janes, paroles & musique ; António Zambujo & Ricardo Cruz, arrangement.
António Zambujo, chant ; Ricardo Cruz, basse acoustique.
Enregistrement : Salvaterra de Magos (Portugal), studios Pé de vento, 2007.
Extrait de l’album Outro sentido / António Zambujo. Portugal, Ocarina, ℗ 2008.

Amália à Abbey Road (1952). Grão de arroz

13 septembre 2024

Couverture du CD Abbey Road 1952 d'Amália Rodrigues. Valentim de Carvalho, 1992.
Couverture du CD Abbey Road 1952 d’Amália Rodrigues. Valentim de Carvalho, 1992.

Ont-ils, pour accéder aux studios EMI de Londres, franchi en file indienne le fameux zebra crossing d’Abbey Road, Amália en tête, suivie de ses deux guitaristes, Raul Nery et Santos Moreira ? Elle en manteau de fourrure, coiffée peut-être d’un carré de soie replié en triangle et noué sous le menton car c’est le mois de mars et c’est la froide Angleterre, eux tâchant de se blottir dans leurs pardessus sombres et sous leurs chapeaux mous ? Possible. Mais nul ne s’est préoccupé de photographier le cortège.

Car en mars 1952, au début de sa collaboration avec la maison de disques Valentim de Carvalho (filiale de la firme anglaise EMI), Amália a bel et bien enregistré aux studios d’Abbey Road — rendus soudain fameux en 1969 par un album des Beatles.

Le studio avait été retenu pour une durée de deux jours. Or voici que, dès le début de la session, insatisfaite de la manière dont sa voix sonnait, elle décide purement et simplement d’arrêter l’enregistrement et d’annuler la journée entière. Caprice de diva ? Elle-même raconte l’anecdote :

Ao princípio ia gravar em Londres. Uma vez, cheguei lá, fiz um ai e disse que nesse dia não podia gravar […]. O estúdio estava alugado por dois dias e aquilo para os ingleses, que são todos organizados, pagam os estúdios caríssimos, têm os técnicos e isso tudo, nem era coisa em que acreditassem. Em Inglaterra, uma pessoa com estúdio marcado, ou está doente ou canta. Mas eu comecei a cantar, não gostei de me ouvir, sabia que não podia gravar. Ficaram quase ofendidos. Diziam que aquele bocadinho não tinha chegado para aquecer a voz. Eu sabia que não estava nos meus dias e o dia seguinte cheguei lá e gravei tudo o que tinha para gravar. Mais de vinte coisas.

Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 153.

Au début j’allais enregistrer à Londres. Une fois, j’arrive au studio, je commence et je dis que je ne vais pas pouvoir enregistrer ce jour-là […]. Le studio était loué pour deux jours et les Anglais, qui sont des gens organisés, qui paient très cher les studios, avec les techniciens et tout ça, ne pouvaient même pas imaginer une chose pareille. En Angleterre, quand on a un studio retenu, soit on est malade, soit on chante. Mais moi j’ai commencé à chanter, ce que je faisais ne m’allait pas, je savais que je ne pouvais pas enregistrer. Ils étaient presque vexés. Ils disaient qu’un essai aussi court n’était pas suffisant pour se chauffer la voix. Moi je savais que je n’étais pas dans un bon jour. Le lendemain j’ai enregistré tout le programme prévu. Plus de vingt titres.

Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 153. Non traduit (traduction L. & L.).

« Plus de vingt titres », non : dix-neuf exactement, presque tous enregistrés en une seule prise, rapportera plus tard le guitariste Raul Nery. Le tout est paru à l’époque sur des disques 78 tours, avant d’être rassemblé en 1992 dans un album intitulé, avec un certain à-propos : Abbey Road 1952.

Dix-neuf morceaux donc, composant un programme éclectique dont le fado ne représente qu’une moitié : quelques fados traditionnels (notamment Há festa na Mouraria et le splendide Não é desgraça ser pobre), des « fados-chansons » parmi lesquels Tudo isto é fado et Foi Deus — l’un des plus grands succès d’Amália — et une ballade de Coimbra (Fado Hilário) ; avec ça des chansons brésiliennes, des espagnoles, et une à peu près inclassable : Grão de arroz (« Grain de riz »).

Amália Rodrigues (1920-1999)Grão de arroz. José Belo Marques, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Londres, studios EMI (Abbey Road), 1952.
Première publication dans le disque 78 t Malmequer pequenino ; Grão de arroz / Amália Rodrigues. Portugal, Columbia, ℗ 1952.

O meu amor é pequenino como um grão de arroz
É tão discreto que ninguém sabe onde mora
Tem um palácio de oiro fino aonde Deus o pôs
E onde eu vou falar de amor a toda hora

Mon amour n’est pas plus grand qu’un grain de riz,
Et si discret que personne ne sait où il vit.
Il a un palais d’or fin où l’a mis le bon Dieu
Et moi j’y vais toujours pour lui parler d’amour.
Cabe no meu dedal, tão pequenino é
E tem o sonho ideal de esperança e fé
É descendente de um sultão, talvez do rei Saúl
Vive na casa do botão do meu vestido azul.

Il est si petit qu’il tient dans mon dé à coudre
Comme un rêve idéal d’espoir et de foi.
Il descend d’un sultan, peut-être du roi Saül,
Il vit dans la maison du bouton de ma robe bleue.
Ai, quando o amor vier
Seja o que Deus quiser.

Ah, quand l’amour viendra,
Advienne que pourra !
O meu amor é pequenino como um grão de arroz
Tem um palácio que o amor aos pés lhe pôs.

Mon amour n’est pas plus grand qu’un grain de riz,
Il a un palais que l’amour a placé à ses pieds.
Ai, quando o amor vier
Seja o que Deus quiser.

Ah, quand l’amour viendra,
Advienne que pourra !
O meu amor tem um perfume que saiu da flor
Anda envolvido no meu lenço de cambraia
E vem falar ao meu ouvido com tamanho ardor
Que tenho medo que da orelha me caia.

Mon amour a un parfum qui vient d’une fleur,
Tout enveloppé dans mon mouchoir de batiste
Il vient me parler à l’oreille avec une telle ardeur
Que j’ai peur qu’il en dégringole.
Só eu sei traduzir o seu pensar
Sorri, se vê sorrir o meu olhar

Moi seule je connais ses pensées.
Il sourit quand il voit mes yeux sourire.
O meu amor tem um anelo que a paixão lhe pôs
É tão pequeno como um pequenino grão de arroz

Mon amour s’enflamme et brûle de désir
Il est minuscule comme un tout petit grain de riz.

José Belo Marques (José Ramos Belo Costa Marques du Boutac ; 1898-1987). Grão de arroz (1948).
José Belo Marques (José Ramos Belo Costa Marques du Boutac ; 1898-1987). Grain de riz, traduit de : Grão de arroz (1948), par L. & L.

Cette chanson pittoresque est l’œuvre, paroles et musique, d’un homme aussi polyvalent qu’un couteau suisse. José Belo Marques (1898-1987), de son nom complet José Ramos Belo Costa Marques du Boutac (du Boutac !), était violoncelliste, chef d’orchestre, compositeur, et savait aussi écrire des paroles de chansons. Grão de arroz n’a pas été écrit pour Amália mais pour une soprano légère nommée Maria Adalgisa (Maria Adalgisa Costa Rodrigues, disparue en 2006), qui a créé la chanson en 1948 à la radio, avec accompagnement d’orchestre, sous la direction du compositeur.

Maria Adalgisa (19..-2006)Grão de arroz. José Belo Marques, paroles & musique.
Maria Adalgisa, chant ; Orquestra de Salão da Emissora Nacional ; José Belo Marques, direction.
Enregistrement : Lisbonne, Emissora Nacional, 1948.
Première publication dans l’album Concerto histórico 1948. Portugal, Estoril, ℗ 1996.

C’est bien sûr la version d’Amália qui s’est imposée, ne serait-ce que grâce au disque — celle de Maria Adalgisa, étant destinée à la radio, n’a été publiée qu’en 1996.

On connaît deux autres enregistrements de cette chanson par Amália. Celle, d’abord, avec les mêmes instrumentistes qu’à Londres, effectuée en 1951 dans un studio presque improvisé au premier étage de la maison Valentim de Carvalho, à Lisbonne, davantage comme une maquette que pour être publiée. (En tout, sept des titres enregistrés à Londres avaient ainsi été « rôdés » un an plus tôt à Lisbonne.)

Amália Rodrigues (1920-1999)Grão de arroz. José Belo Marques, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Établissements Valentim de Carvalho, 97-99, rua nova do Almada, 1951.
Première publication dans l’album No Chiado / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2014.

L’enregistrement de 1951 n’a été publié qu’en 2014. En revanche une version plus tardive, enregistrée à Paris en 1955, a figuré la même année sur un disque 33 tours 25 cm diffusé en France et dans d’autres pays.

Amália Rodrigues (1920-1999)Grão de arroz. José Belo Marques, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : [Paris, 1955].
Première publication dans l’album Fallaste corazon ; Por un amor ; Grão de arroz… [etc] / Amália Rodrigues. France, Columbia, ℗ 1955.

Amália Rodrigues • Fado Eugénia Câmara

9 septembre 2024

Amália Rodrigues dans le rôle d'Eugénia Câmara, dans le film Vendaval maravilhoso de José Leitão de Barros (Brésil & Portugal, 1949)
Amália Rodrigues dans le rôle d’Eugénia Câmara, dans le film Vendaval maravilhoso de José Leitão de Barros (Brésil & Portugal, 1949).

Pour faire suite au billet précédent, il est à nouveau question dans celui-ci d’une musique de Raúl Ferrão destinée à être interprétée par Amália dans un film. Mais à la différence de Sol e touros où elle n’apparaissait que le temps de chanter son Fado do silêncio sans jouer de rôle autre que le sien propre, elle incarne dans Vendaval maravilhoso le principal personnage féminin, Eugénia Câmara.

Vendaval maravilhoso (« La tornade merveilleuse ») est une co-production luso-brésilienne réalisée en 1949 par José Leitão de Barros (1896-1967), l’auteur du premier film parlant de l’histoire du cinéma portugais, A Severa (1931).

Il s’agit d’un biopic historique dont le sujet principal est le poète brésilien Castro Alves (1847-1871), ardent partisan de l’abolition de l’esclavage et surnommé pour cette raison « le Poète des esclaves » (« o Poeta dos escravos »). Sa liaison avec l’actrice et écrivaine portugaise Eugénia Infante da Câmara (1837-1874), dite Eugénia Câmara, constitue un élément important du film. Ce rôle est tenu par Amália, qu’on voit évoluer dans de magnifiques robes à « tournure » et à qui sont dévolues, pourquoi s’en priver, plusieurs interventions chantées. La plus célèbre d’entre elles, la seule d’ailleurs que la chanteuse ait par la suite enregistrée en studio, est le très beau Fado Eugénia Câmara, musique de Raúl Ferrão, paroles de José Pereira Coelho (1879?-1963), un homme qui fut à la fois militaire, journaliste et dramaturge.

Amália Rodrigues (1920-1999)Fado Eugénia da Câmara. José Pereira Coelho, paroles ; Raúl Ferrão, musique. Du film Vendaval maravilhoso (1949). Autre titre : Fado Eugénia Câmara.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Londres, studios EMI (Abbey Road), 23 et 25 mars 1952.
Première publication dans le disque 78t Fado Hilário ; Fado Eugénia da Câmara / Amália Rodrigues. Portugal, Columbia, ℗ 1952.

Amar é ter alegria
Nem o mundo existiria
Não existindo esse bem
Quem não amar não é nada
Como é bom ser adorada
Como é bom gostar de alguém!

Aimer, c’est avoir de la joie.
Le monde n’existerait pas
Si ce bonheur n’existait pas,
Quand on n’aime pas on n’est rien.
Qu’il est bon d’être adorée,
Qu’il est bon d’aimer quelqu’un !
Mas se o amor, feito mágoa
Se desfaz em gotas de água
Pouco a pouco fica o mar.
E depois, o mar desfeito
Batendo de encontro ao peito
Põe a alma a soluçar.

Mais si l’amour se mue en chagrin
Et se défait en gouttes d’eau,
Peu à peu reste la mer.
Puis, la mer se soulève
Et vient frapper contre le cœur,
Laissant l’âme en sanglots.
A vida é toda desejos
Marcam-se os dias com beijos
Quem não amou, não viveu.
Só quem perde um grande amor
É que sabe dar valor
A todo o bem que perdeu.

La vie est faite de désirs,
Les jours se comptent en baisers,
Qui n’a pas aimé n’a pas vécu !
C’est en perdant un grand amour
Qu’on mesure la valeur
De ce grand bonheur disparu.
Mas se houver uma traição
Mata o próprio coração
O amor que viu nascer
Nessa dor que nos tortura
Antes morrer de amargura
Que amargurada viver!

Mais en cas de trahison,
L’amour tue ce cœur même
Dans lequel il a éclos.
Si cette douleur doit nous torturer,
Mieux vaut mourir d’amertume
Que de mener une vie amère !

José Pereira Coelho (1879?-1963). Fado Eugénia Câmara (1949).
José Pereira Coelho (1879?-1963). Fado Eugénia Câmara, traduit de : Fado Eugénia Câmara (1949), par L. & L.

L’enregistrement ci-dessus, à défaut d’être le premier, est longtemps demeuré le seul publié. Il appartient à la petite vingtaine de titres captés lors d’une session d’enregistrement prévue sur deux jours, mais réalisée en une seule journée au fameux studio d’Abbey Road, à Londres : estimant que sa voix n’était pas au mieux, Amália avait annulé la première, à la stupéfaction des techniciens anglais (et à la consternation de sa maison de disques vu le prix de la location du prestigieux studio).

Un enregistrement antérieur d’un an, réalisé à Lisbonne dans les conditions un peu spartiates du premier étage du magasin de disques et d’appareils phonographiques Valentim de Carvalho, en plein centre de la capitale, dans le quartier du Chiado, est resté longtemps inédit. Avec plus de quarante autres réalisés dans le même environnement, il a été publié en 2014 dans un double CD intitulé Amália no Chiado. Les guitaristes sont les mêmes qu’à Londres.

Amália Rodrigues (1920-1999)Fado Eugénia Câmara. José Pereira Coelho, paroles ; Raúl Ferrão, musique. Du film Vendaval maravilhoso (1949). Autre titre : Fado Eugénia da Câmara.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Établissements Valentim de Carvalho, 97-99, rua nova do Almada, 1951.
Première publication dans l’album No Chiado / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2014..

En guise de complément de programme, voici une version instrumentale du Fado Eugénia Câmara, exécutée (et arrangée) par Jaime Santos en 1965. Jaime Santos a longtemps accompagné Amália à la guitare portugaise.

Jaime Santos (1909-1982)Fado Eugénia Câmara. Raúl Ferrão, musique ; Jaime Santos, arrangement.
Jaime Santos, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión (« Paquito »), guitare.
Enregistrement effectué au domicile de Jaime Santos, 1965.
Extrait de l’album Jaime Santos, guitarra portuguesa. Portugal, CNM, [2007?] (Fado Antologia).

La chanson du dimanche [56]. Le monde s’est dédoublé

8 septembre 2024

Clara Ysé (née en 1992)Le monde s’est dédoublé. Clara Ysé, paroles & musique ; Clara Ysé, Sary Khalifé, Matthias Courbaud, arrangements instrumentaux ; Clara Ysé, Yulian Malaj, Paul Barreyre, arrangements vocaux.
Clara Ysé, chant & guitare ; Dafné Kritharas, Pablo Campos, Dylan Renaudet, Clélia Prot, Simon Copin, voix ; Sary Khalifé, violoncelle ; Matthias Courbaud, contrebasse ; Naghib Shanbehzadeh, tambour.
Captation : Paris, salle des colonnes de l’église Saint-Eustache, décembre 2019.
Vidéo : Zacharie Ellia, réalisation ; Jean-Thomas Miquelot, chef opérateur ; Clara Ysé, Zacharie Ellia, montage. France, 2020 (mise en ligne).

Amália Rodrigues • Fado do silêncio (1949)

4 septembre 2024

Amália Rodrigues (1920-1999)Fado do silêncio. Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Ferrão, musique. Du film Sol e touros (1949).
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Extrait de la bande originale du film Sol e touros. Production : Portugal, Produtores associados (Lisbonne), 1949. Sortie ; 1949 (Portugal).
Première publication dans l’album Amália Rodrigues et le cinéma. France, Milan Music, ℗ 2017.

Silêncio
Chora contigo
Porque é esse o teu castigo
A pena que te redime
É cedo,
É cedo p’ra me falares
E outro desgosto me dares
Com a confissão do teu crime

Silence.
Pleure.
Voilà ta punition
Et ta rédemption.
Ne me dis rien
Il est trop tôt
Tu me causerais un nouveau chagrin
En m’avouant ton crime.
Silêncio,
Não digas nada
Que eu também sofro calada
Sem uma frase sequer
É cedo,
P’ra teres desculpa
Chora, que choras a culpa
Por culpa de outra mulher

Silence,
Ne dis rien.
Moi aussi je souffre
De ne rien dire, pas une phrase.
Il est trop tôt
Pour que je te pardonne
Pleure, ta faute coule avec tes larmes
La tienne et celle de cette femme.
Agora,
Não adianta chorar
Nem vale a pena parar
Porque a vida continua
Embora,
Depois do que aconteceu
Tu continues a ser meu
E eu continue a ser tua

Maintenant
Inutile de pleurer,
Inutile de tout arrêter
Car la vie continue.
Malgré tout
Après ce qui s’est passé,
Tu continues à être avec moi
Et moi avec toi.
Silêncio,
Deixa-te estar
Quieto no teu lugar
Que eu não te ponho na rua
Descansa,
Deixa-te estar à vontade
Não me peças piedade
Que a casa também é tua

Silence,
Reste là,
C’est ta place,
Sois sans crainte,
Je ne te mets pas à la porte.
Sois tranquille,
Tu n’as pas besoin de ma miséricorde
Car toi aussi tu es ici chez toi.
Silêncio,
Deixa-te ver
Meu coração que emudece
Ao ouvir a tua voz
Descansa,
Que eu farei por esquecer
Como se nada tivesse
Acontecido entre nós

Silence.
Regarde
Comme mon cœur fait silence
Dès qu’il entend ta voix.
Sois tranquille,
Car pour oublier, je ferai
Comme si rien
Ne s’était passé entre nous.

Amadeu do Vale (Amadeu Augusto dos Santos, 1898-1963). Fado do silêncio (1949).
Amadeu do Vale (Amadeu Augusto dos Santos, 1898-1963). Fado du silence, traduit de : Fado do silêncio (1949), par L. & L.

Raúl Ferrão (1890-1953) est l’un des principaux contributeurs, en termes de nombre de compositions, au répertoire d’Amália — loin toutefois derrière Alain Oulman et même Carlos Gonçalves, le guitariste et accompagnateur de la chanteuse dans la dernière partie de sa carrière. Il lui a tout de même fourni une quinzaine de musiques, dont celle du fameux Coimbra (« Avril au Portugal » en version française), créé par Alberto Ribeiro dans le film Capas negras (1947) et dont elle a fait un succès mondial.

À la rigueur du fado « castiço » (traditionnel, strophique) Ferrão préférait les genres plus libres du fado-canção (« fado-chanson »), voire de la chanson tout court. Il a beaucoup composé pour la scène et pour le cinéma.

Le Fado do silêncio (« Fado du silence ») fait partie de la bande originale du film Sol e touros, réalisé en 1949 par le cinéaste espagnol José Buchs : une histoire d’amour entre un toureiro (incarné par Manuel dos Santos, célèbre matador portugais de l’époque) et une couturière. Deux fadistes : Amália Rodrigues et Fernanda Baptista, y apparaissent dans leur propre rôle et y interprètent chacune un fado, l’un et l’autre de Raúl Ferrão, sur des paroles d’Amadeu do Vale.

Si la Baptista a immédiatement enregistré en studio son Fado do toureiro, publié sur disque l’année même de la sortie du film, Amália ne s’est jamais préoccupée d’en faire de même pour le Fado do silêncio, resté inédit jusqu’à ce que la maison de disques française Milan prenne l’initiative de rassembler, dans un album publié en 2017 et intitulé Amália Rodrigues et le cinéma, les extraits des bandes originales auxquelles la chanteuse a participé, depuis Capas negras (1947) jusqu’à Sangue toureiro (1958), en passant bien sûr par Les amants du Tage d’Henri Verneuil (1955), avec le célèbre Barco negro.

Dans ce large extrait du film, le Fado do silêncio commence à 17 min 18 s (à peu près). Amália, qui est donc censée jouer son propre rôle, est présentée au personnage principal du film (« Manuel da Cruz », interprété par le matador Manuel dos Santos) comme a maior fadista de todos os tempos (« la plus grande fadiste de tous les temps »). Elle y est flanquée de ses deux guitaristes, Raúl Nery (guitare portugaise) et Santos Moreira (guitare). Quant à Fernanda Baptista, elle est sobrement introduite en tant que fadista portuguesa (« fadiste portugaise ») vers 48 min 0 s.

Sol e touros (1949). Extrait. José Buchs, réalisation & scénario ; Edmundo Ferreira de Almeida, idée originale ; Alberto Calderón Diniz, dialogues ; Jaime Mendes, musique ; Leonor de Sousa Bastos & Raúl Ferrão, musique des chansons. Autre titre : Sol e toiros.
Distribution : Manuel dos Santos (Manuel da Cruz) ; Leonor Maia, dite Tatão (Leonor Gama) ; Ana Paula (Maria Alice) ; Amália Rodrigues (elle-même)…
Production : Portugal, Produtores associados (Lisbonne), 1949. Sortie : 1949 (Portugal).
Chanson :

Fado do silêncio. Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Ferrão, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Portugal, 1949. Première publication : France, ℗ 2017.

Cette voix

30 août 2024

Cette voix.
Coupure de la nuit des temps.

Robert Pinget (1919-1997). Cette voix (1975). Paris, Éd. de Minuit, impr. 1991, ISBN 2-7073-0047-0, page 7.

Catherine Ribeiro (1941-2024)Cette voix. Catherine Ribeiro, paroles ; Patrice Moullet, musique. Autre titre : De cette voix surgira la vie.
Catherine Ribeiro, chant ; Daniel Motron, orgue, piano ; Patrice Moullet, guitare ; Jean-Daniel Couturier, guitare, basse ; Jean-Louis Do, batterie.
Enregistrement : Paris, studio Davout.
Extrait de l’album Le temps de l’autre / Catherine Ribeiro + Alpes. France, ℗ 1977.

Fado Raúl Pinto. 4. Duarte, Matilde Cid

28 août 2024

Fait suite à :

Un dernier billet rapide sur le Fado Raúl Pinto et son appropriation par deux fadistes contemporains, quadragénaires l’une et l’autre.

Duarte d’abord, avec sa manière très personnelle, presque une déclamation, d’articuler fiévreusement son texte. Un effet dramatique encore appuyé ici par son choix de chanter a cappella, à l’exception d’une courte introduction instrumentale et des deux accords conclusifs qui font office de ponctuation. Comme presque toujours, le texte en question, Sobretudo cinzento (« Pardessus gris »), est de Duarte lui-même.

Duarte (né en 1980)Sobretudo cinzento. Duarte Coxo, paroles ; Raúl Pinto, musique (Fado Raúl Pinto).
Duarte, chant ; Paulo Parreira, guitare portugaise ; Rogério Ferreira, guitare ; Daniel Pinto, basse acoustique.
Extrait de l’album Só a cantar / Duarte. Portugal, Alain Vachier, ℗ 2018.

Meu sobretudo cinzento
Há previsões de mau tempo
Dizem que dentro de mim
Sobrepõe-te ao desalento
Meu sobretudo cinzento
Não deixes que seja assim.

Mon pardessus gris,
Il y a un avis de tempête
Au-dedans de moi.
Abrite-moi du mauvais temps,
Mon pardessus gris,
Abrite-moi du désarroi.
Sobrepõe-te às noites frias
De chuvas e ventanias
Sem razão nem ritual
Defesa de quem sozinho
Não desiste do caminho
Mesmo havendo temporal.

Abrite-moi des nuits froides,
Gonflées de pluies et de vents
Sans raison ni rituel,
Toi qui défends ceux qui,
Même seuls dans la tempête,
Ne dévient pas de leur chemin.
Meu sobretudo cinzento
Esquecido se houver bom tempo
Faz o que tens que fazer
Por muita cor que se vista
Por mais que a gente resista
Sobrepor é proteger.

Mon pardessus gris,
Oublié dès qu’il fait beau,
Fais ce que tu dois faire.
Même si je porte des couleurs vives,
Même si j’essaie de résister,
Si tu m’abrites, tu me protèges.

Duarte Coxo (né en 1980). Sobretudo cinzento (2018).
Duarte Coxo (né en 1980). Pardessus gris, traduit de : Sobretudo cinzento (2018), par L. & L.

Enfin Matilde Cid, dans un style plus convenu et avec ce léger trémolo dans la voix qui, à la longue, parasite un peu le chant. Le guitariste est assez pittoresque mais le réalisateur de la vidéo, à juste titre, s’attarde sur le jeu merveilleux de José Manuel Neto, à la guitare portugaise. Olhar puro (« Regard pur »), dont Matilde Cid a elle-même écrit le texte, fait partie du programme de son premier album, Puro (2019).

Matilde Cid (née en 1983)Olhar puro. Matilde Cid, paroles ; Raúl Pinto, musique (Fado Raúl Pinto).
Matilde Cid, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Bernardo Saldanha, guitare.
Vidéo : Ivan Dias, réalisation. Production : Portugal, Zerkalo, pour Egeac & Museu do fado, 2020.
(Fados da casa).

Olho p’ra ti não me vês
Meu amor não sei quem és
Foste para mim a verdade
Não sabes que um olhar
Por mais que nos queira amar
Não tem essa liberdade

Je te regarde, tu ne me vois pas.
Mon amour, qui es-tu ?
Pour moi, tu a été la vérité.
Tu ne sais pas qu’un regard
Qui veut exprimer l’amour
N’est pas libre de le faire.
Chegou o frio do inverno
Foi-se embora o calor terno
Vejo o nosso amor cansado
E a chuva que caía
Era o amor que fugia
Mesmo tendo-te a meu lado

Voici le froid de l’hiver,
La tendre chaleur s’en est allée.
Je vois que notre amour s’épuise
Et cette pluie qui tombait
Était l’amour qui nous fuyait,
Même si nous étions ensemble.
Na pureza de um olhar
É impossível negar
O que sente um coração
Meu amor olha pra mim
Porque eu quero mesmo assim
Ver teus olhos dizer não

Dans la pureté d’un regard
Transparaissent toujours
Les sentiments du cœur.
Mon amour, regarde-moi,
Car si ton cœur le sent ainsi, je veux
Voir tes yeux me dire non.

Matilde Cid (née en 1983). Olhar puro (2019).
Matilde Cid (née en 1983). Regard pur, traduit de : Olhar puro (2019), par L. & L.