Aller au contenu principal

Amália Rodrigues • Sem razão (1957)

19 février 2022

Amália Rodrigues (1920-1999)Sem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Portugal, Alvorada, ℗ 1957.

L’enregistrement a été réalisé en 1957, probablement dans un studio de l’Emissora nacional (la radio publique portugaise, ancêtre de la RTP [Rádio e Televisão de Portugal]). À l’époque, Amália avait momentanément quitté la maison Valentim de Carvalho et travaillait avec divers autres éditeurs : Ducretet Thomson en France, ou Alvorada au Portugal, avec un son de qualité variable — mais j’aime beaucoup cette voix qu’elle avait dans les années 1950, accompagnée seulement par une guitare portugaise et une guitare. En 1957, âgée de 37 ans, elle est encore immergée dans le milieu du fado, où elle est considérée depuis longtemps comme un cas à part, quelqu’un qui ne fait rien comme tout le monde et qui chante à sa manière, avec une grande liberté. Les instrumentistes dont elle s’entourait alors sont dans la pure tradition du fado de Lisbonne.

La rencontre avec Alain Oulman — un homme totalement étranger au microcosme lisboète du fado —, qui se produit dans les coulisses de l’Olympia début 1959 et qui sera à l’origine d’une évolution profonde dans le répertoire, le style et la carrière de la fadiste, n’a pas encore eu lieu. Vers la fin de la décennie suivante l’effectif instrumental se renouvellera pour s’adapter aux compositions d’Oulman, produisant un son qui se rapprochera progressivement de la tradition de Coimbra. Dans le même temps, Amália préférera s’entourer d’un conjunto (ensemble) plus étoffé (deux guitares portugaises, une guitare, une basse acoustique).

Sem razão (« Sans raison ») est l’œuvre du même couple auteur-compositeur que Lugar vazio, interprété entre autres par Hermínia Silva : musique de Alberto Correia, paroles de Fernando Farinha (1929-1988), lui-même fadiste, surnommé toute sa vie o miúdo da Bica (« le gamin de la Bica »), après qu’il ait représenté son quartier de la Bica à un concours de fado à l’âge de neuf ans.


Meu amor não me perguntes o motivo
Da paixão que me tortura
A verdadeira paixão
Não tem razão
Nem se procura
É desgosto ou felicidade
Que chega em qualquer altura.

Mon amour, ne me demande pas la raison
De cette passion qui me torture.
La vraie passion
Est sans raison
Et il ne faut pas en chercher :
C’est du bonheur ou du chagrin
Qui tout à coup survient.

Porque gostei de ti, não sei,
Pois nada fiz
Para que te queira
Se o amor me prendeu,
Que culpa tenho eu
De querer-te
Desta maneira?

Pourquoi je t’aime, je n’en sais rien
Je n’ai rien fait
Pour t’aimer.
Si l’amour m’a empoignée,
Est-ce ma faute à moi
Si je t’aime
Ainsi ?

O amor não anda às ordens de ninguém
Aparece de surpresa
Só sei que assim que te vi,
Olhei para ti
E fiquei presa
Neste mundo ninguém sabe
Do amor a natureza.

L’amour n’obéit à personne,
Il vient par surprise.
Je sais seulement que, dès que je t’ai vu,
Je t’ai regardé
Et j’étais conquise.
Ici-bas, nul ne connaît
La nature de l’amour.

Ninguém sabe onde mora a sorte
Nem se adivinha
Um mau castigo
E o amor, quando vem
Não sabemos também,
A sorte
Que traz consigo

Nul ne sait où réside la chance
Et nul ne peut pressentir
Un mauvais sort.
Et lorsque l’amour surgit,
Nul ne peut savoir
Le destin
Qu’il porte en lui.
Fernando Farinha (1929-1988). Sem razão.
.
Fernando Farinha (1929-1988). Sans raison, traduit de : Sem razão par L. & L.

Voici une autre captation de Sem razão par sa créatrice, en direct à la radio française (probablement Paris-Inter) en mai 1957, c’est à dire l’année même de la réalisation de la version studio. Elle est extraite du très riche coffret de 5 CD Amália em Paris publié en 2020 par la maison Valentim de Carvalho pour le centenaire de la fadiste. Les instrumentistes sont les mêmes (Domingos Camarinha à la guitare portugaise, Santos Moreira à la guitare) et les deux versions sont très proches l’une de l’autre. Celle-ci est plus lente.

Amália Rodrigues (1920-1999)Sem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement réalisé par une radio française (Paris-Inter ?), Paris, mai 1957. Extrait de : Amália em Paris. 2. Na rádio, dans le coffret Amália em Paris. Première publication : 2020.
Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Par comparaison, la version récente (2018) de Sem razão par Maria Emília paraît affectée :

Maria EmíliaSem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Maria Emília, chant ; instrumentistes non identifiés.
Extrait de l’album Casa de fado / Maria Emília. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2018.

6 commentaires leave one →
  1. Antoine permalink
    19 février 2022 13:06

    Bonjour,

    Merci beaucoup pour votre billet, qui commente l’un de mes fados préférés.
    Il est à noter que la composition de Correia a intégré le répertoire des fados « traditionnels » et qu’elle est aussi connue sous le nom de « Fado vanda » (assez rarement interprété il est vrai).
    Je salue également votre mention de Fernando Farinha, dont vous parlez pourtant peu sur votre blog : peut-être ne l’appréciez-vous pas ? Il s’agit pour ma part d’un de mes fadistes de prédilection, encore plus remarquable me semble-t-il sur les rares enregistrements que nous avons de lui enfant. Je serais curieux de connaître votre avis à son sujet.

    Bien à vous,

    Antoine

    • 19 février 2022 17:34

      Bonjour,

      À mon tour de vous remercier, à la fois pour votre commentaire en général et pour l’information sur le Fado Vanda.

      Quant à Fernando Farinha, le fait est que je ne lui ai consacré aucun billet. À vrai dire, je ne l’ai jamais vraiment écouté, probablement parce que je n’aime pas du tout Belos tempos, présent dans nombre d’anthologies et que je « saute » systématiquement lorsqu’il m’arrive d’en écouter. Et puis, je dois avouer qu’en dehors d’Alfredo Marceneiro et de quelques autres, le fado masculin des années 40 à 70, notamment celui de chanteurs qu’on pourrait qualifier de « bel cantistes » ou de chanteurs « à voix » (Fernando Farinha, Fernando Maurício…, vous voyez ce que je veux dire) m’a toujours un peu rebuté. Jusqu’à présent, je n’ai pas eu l’envie de passer outre à cette aversion pour explorer un peu cette région du fado que, pour cette raison, je connais très mal. Mais qui sait !

      Merci encore.

      Philippe

      • Antoine permalink
        20 février 2022 19:28

        Bonsoir,

        Merci pour votre réponse. Je suis très flatté d’avoir pu vous apprendre quelque chose au sujet du fado.
        À vrai dire, je me doutais un peu que Farinha n’était pas votre tasse de thé, et Maurício non plus. Ce sont pourtant ces chanteurs « à voix », comme vous les appelez, des années 40-70, qui sont encore aujourd’hui la référence du petit milieu lisboète du fado castiço que je fréquente, beaucoup plus qu’Amália qui comme vous l’avez signalé s’en est finalement distancée. Maurício en particulier est resté très populaire : la fameuse Rua do Capelão, dans la Mouraria, est même quasiment décorée à son effigie.
        Ayant découvert le fado en France essentiellement par l’intermédiaire de votre blog, j’ai été surpris de découvrir ces références à mon arrivée à Lisbonne, et la persistance de ce style de fado très peu connu des étrangers mais très vivace ici. Je dirais qu’il s’agit quasiment d’une tradition vocale « parallèle » à celle qui s’est développée à partir d’Amália, et qui, contrairement à elle, a plutôt influencé le chant masculin. Je pense notamment à Ricardo Ribeiro, qui se réclame de Maurício, et à d’autres chanteurs moins connus qui se produisent surtout sur la scène du fado amateur.
        Pour ma part, venant du lyrique, j’ai une prédilection pour Farinha pour son timbre rond et son phrasé très « coulant » (qui n’a pas fait école), mais si vous avez une telle aversion pour Belos tempos, il y a peu de chances que vous l’appréciiez un jour. Je vous recommande tout de même d’aller jeter une oreille à ses enregistrements d’enfant (notamment « Descrença », trouvable sur youtube), ne serait-ce que pour la curiosité de la chose.

        J’arrête là ce commentaire fleuve et vous souhaite une très bonne soirée,
        Bien à vous,

        Antoine

      • 22 février 2022 12:13

        Bonjour,

        J’ai mis du temps à vous répondre, excusez-moi : je ne voulais pas le faire avant d’avoir écouté Descrença, qui est en effet remarquable, en tous points — accompagnement compris. Lui, le gamin, on dirait une fadiste expérimentée : on pense parfois à Hermínia, d’autres à Lucília do Carmo. Les quelques autres enregistrements de la même époque que j’ai écoutés sont excellents eux aussi. Mais il me semble que la magie de ces débuts flamboyants s’est éteinte ensuite. Elle est absente de ses enregistrements d’adulte, comme si le fado s’en était évaporé. Reste qu’il chante bien oui, c’est indéniable.
        Quant à Amália, elle était à la fois au dedans et au dehors — au delà — du fado. Le fado était sa formation de base, son chant profond, mais sa personnalité artistique était telle qu’elle ne s’est jamais souciée de se tenir à l’intérieur d’un genre. Pour elle, au fond, tout pouvait faire fado dès lors qu’elle s’en emparait. La deuxième moitié de sa carrière est en réalité très peu fadiste quant à la forme. Or c’est ce type de répertoire qui a influencé beaucoup de « fadistes » contemporains (fadistes femmes surtout, vous avez raison ; mais pas seulement), qui n’ont bien sûr pas le génie de leur modèle, loin s’en faut.
        Et en effet, je trouve moi aussi beaucoup d’intérêt à un certain fado masculin contemporain. Vous citez Ricardo Ribeiro : le fait est qu’à ses débuts il a même été raillé comme imitateur de Fernando Maurício. Mais il était convaincant. J’aime moins son évolution récente.
        Quoi qu’il en soit, je suis flatté d’avoir contribué à votre découverte du fado. Dois-je comprendre que vous vous êtes installé à Lisbonne ?

        Bien à vous,

        Ph.

  2. Antoine permalink
    26 février 2022 15:36

    Bonjour,

    Excusez-moi à mon tour de vous répondre si tard, je n’avais pas vu que vous aviez répondu à mon commentaire.

    Je suis heureux que vous ayez apprécié « Descrença ». Vous comparez ici fort justement Farinha à Hermínia Silva et Lucília do Carmo, et il m’avait semblé moi aussi, à la première écoute, avoir affaire non à un mais bien à une fadiste. Je trouve également l’accompagnement exceptionnel, d’autant qu’il nous gratifie d’un bref mais émouvant postlude, chose somme toute assez rare dans le fado où la musique a plutôt tendance à s’éteindre avec le chant. Je suis d’accord avec vous pour dire que cette magie juvénile s’est par la suite dissipée, l’adolescence ou la carrière en ayant eu raison : Farinha est alors devenu un belcantiste populaire, une sorte de Tino Rossi portugais. Je persiste malgré tout à être ému, en cette seconde période, par son art vocal et son timbre chaleureux.

    Pour répondre à votre question, je me suis effectivement récemment installé à Lisbonne, après avoir soutenu ma thèse, avec le projet un peu fou d’y apprendre à chanter le fado. Je fréquente ainsi des associations de fado castiço, où l’on peut répéter accompagné par un guitariste, et me produis dans quelques maisons de fado amateur afin de m’immerger dans cette musique, un peu comme on apprendrait une langue. Les portugais sont en général curieux d’entendre un étranger, français qui plus est, s’essayer au fado, et me font bon accueil, d’autant que je fais bien attention de soigner ma diction. C’est en grande partie vos publications qui m’ont permis de découvrir puis donné envie de chanter cette musique, aussi soyez en grandement remercié !

    Bien à vous,

    Antoine

  3. MD1 permalink
    25 mars 2022 13:50

    Je souris un peu devant le style des chanteurs de fado lisboètes actuels attirés par la variété. On est loin de Marceneiro. Sauf lorsque le fado vadio donne une place à des amateurs sincères.

Répondre à Antoine Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :