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Abril

3 avril 2020

Quant à son activité littéraire, Manuel Alegre s’est surtout illustré en tant que poète, jouissant d’ailleurs d’une grande notoriété en raison de l’utilisation de certains de ses textes comme paroles de chansons « d’intervention » selon la terminologie portugaise des années 1960. En France, on parlait alors de chansons « engagées ». Les plus célèbres sont Trova do vento que passa (« Chanson du vent qui passe ») et Canção com lágrimas (« Chanson de larmes »), créées par Adriano Correia de Oliveira : deux textes très anti-salazaristes.

D’où le grand étonnement de Manuel Alegre lorsque, dans son exil algérien, lui est parvenu une lettre du compositeur Alain Oulman le priant de l’autoriser à composer une nouvelle musique pour la Trova do vento que passa pour Amália Rodrigues, qui n’était pas particulièrement associée à la résistance au régime salazariste, bien au contraire, en dépit de son Fado de Peniche de 1962. Alegre accepte cependant et Trova do vento que passa deviendra l’un des titres de l’album Com que voz publié en 1970. Alain Oulman composera ensuite des musiques pour trois autres de ses poèmes à l’intention d’Amália : As facas (« Les couteaux »), Meu amor é marinheiro (« Mon amour est un marin ») et Abril (« Avril »), qui figureront toutes les trois sur l’album Cantigas numa língua antiga de 1977 – le premier dans lequel la voix de la chanteuse montre des signes de meurtrissure.

Abril pourrait passer pour une ode au 25 avril 1974, date de la Révolution des œillets et de la chute de l’ancien régime. L’écriture et la composition du fado sont pourtant antérieures à cet événement. Amália en avait enregistré une esquisse dès 1973, publiée avec d’autres inédits en 1997 (voir à la fin du billet). D’ailleurs le poème avait paru en 1965 dans un recueil intitulé Praça da canção (« Place de la chanson ») où Manuel Alegre, comme par intuition, consacrait plusieurs poèmes au « Pays d’avril » qui pourrait être à la fois la poésie elle-même et un Portugal rêvé, libéré.

Amália Rodrigues (1920-1999)Abril. Manuel Alegre, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho D’Assunção, guitare.
Enregistrement : studio Valentim de Carvalho, Paço de Arcos (Portugal).
Extrait de l’album Cantigas numa língua antiga/ Amália Rodrigues. Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1977.


Habito o sol dentro de ti
Descubro a terra, aprendo o mar,
por tuas mãos, naus antigas, chego ao longe,
que era sempre tão longe, aqui tão perto.

J’habite le soleil en toi
Je découvre la terre, j’apprends la mer,
Par tes mains, antiques navires, ce lointain
qui restait si lointain, je le trouve ici même.

Tu és meu vinho. Tu és meu pão.
Guitarra e fruto. Meu navio,
este navio onde embarquei
para encontrar dentro de ti, o País de Abril.

Tu es mon vin. Tu es mon pain.
Guitare et fruit. Mon navire,
Ce navire à bord duquel j’ai embarqué
Pour découvrir en toi le Pays d’avril.

E eu procurava-te nas pontes da tristeza
cantava adivinhando-te cantava,
Quando o País de Abril se vestia de ti
e eu perguntava quem eras.

Et je te cherchais sur les ponts de la tristesse
Je chantais, en te devinant je chantais,
Tandis que le Pays d’avril se revêtait de toi
Et je demandais qui tu étais.

Meu amor por ti cantei. E tu me deste
um chão tão puro, algarves de ternura.
Por ti cantei, à beira-povo à beira-terra
e achei achando-te o País de Abril.

Mon amour, j’ai chanté pour toi. Et tu m’as donné
Un sol si pur, des Algarves de tendresse.
Pour toi j’ai chanté, au bord du peuple et de la terre
Et te trouvant j’ai trouvé le Pays d’avril.
Manuel Alegre (né en 1936) • Abril.
Manuel Alegre (né en 1936) • Avril, traduit de : Abril par L. & L.

Le poème publié dans Praça da canção, intitulé A rapariga do País de Abril (« La jeune fille du Pays d’avril ») était sensiblement différent de la version chantée. Je suppose que les modifications apportées au texte du fado sont de Manuel Alegre lui-même, mais je n’ai trouvé aucun renseignement sur ce point. Il reste à attendre la nouvelle édition de l’album Cantigas numa língua antiga dans le cadre de l’édition intégrale en cours. Nul doute que la réponse s’y trouvera. En attendant, voici le poème original :


Habito o sol dentro de ti
descubro a terra aprendo o mar
rio acima rio abaixo vou remando
por esse Tejo aberto no teu corpo.

J’habite le soleil en toi
Je découvre la terre, j’apprends la mer
Je rame vers l’amont, vers l’aval
de ce Tage ouvert dans ton corps.

E sou metade camponês metade marinheiro
apascento meus sonhos iço as velas
sobre o teu corpo que de certo modo
é um país marítimo com árvores no meio.

Et je suis mi-paysan, mi-matelot
Je pais mes rêves, je hisse les voiles
Sur ton corps qui est un peu
Un pays maritime planté d’arbres en son centre.

Tu és meu vinho. Tu és meu pão.
Guitarra e fruta. Melodia.
A mesma melodia destas noites
enlouquecidas pela brisa no País de Abril.

Tu es mon vin. Tu es mon pain.
Guitare et fruit. Mélodie.
La même que celle de ces nuits
que la brise ensorcelait au Pays d’avril.

E eu procurava-te nas pontes da tristeza
cantava adivinhando-te cantava
quando o País de Abril se vestia de ti
e eu perguntava atónito quem eras.

Et je te cherchais sur les ponts de la tristesse
Je chantais, en te devinant je chantais
Tandis que le Pays d’avril se revêtait de toi
Et je demandais stupéfait qui tu étais.

Por ti eu me perdi ou me encontrei
por ti que eras ausente e tão presente
por ti cheguei ao longe aqui tão perto.
E achei achando-te o País de Abril.

Par toi je me suis perdu ou trouvé
Toi qui étais absente et pourtant si présente
Par toi je suis parvenu à ce lointain si proche.
Et te trouvant, j’ai trouvé le Pays d’avril.
Manuel Alegre (né en 1936) • A rapariga do País de Abril, dans : Praça da canção (1965).
Manuel Alegre (né en 1936) • La jeune fille du Pays d’avril, traduit de : A rapariga do País de Abril, extrait de Praça da canção (1965), par L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)Abril. Manuel Alegre, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : studio Valentim de Carvalho, Paço de Arcos (Portugal), 1973.
Première publication : album Segredo / Amália Rodrigues. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1997.

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