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La fatigue de l’âme forte

13 décembre 2019

À une enquête sur le fado, Fernando Pessoa répond, en avril 1929, par ce court texte dont on extrait souvent pour la citer la formule « Le fado, c’est la fatigue de l’âme forte » :

 « Toute la poésie — et la chanson est une forme de poésie assistée — reflète ce dont l’âme est privée. C’est pourquoi la chanson des peuples tristes est gaie et celle des peuples gais est triste.
Quant au fado, il n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’entre-deux. L’âme portugaise lui a donné forme à un moment où elle n’existait pas et où elle désirait tout sans avoir la force de ce désir.
Les âmes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles croient en leur volonté propre, car cette volonté n’existe pas.
Le fado, c’est la fatigue de l’âme forte, le regard de mépris que le Portugal jette à ce Dieu en lequel il a cru et qui pourtant l’a abandonné.
Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains. Telle est la signification cachée de la figure du roi Dom Sebastião. »
Fernando Pessoa (1888-1935). Le fado et l’âme portugaise, traduit par L. & L. de : O fado e a alma portuguesa (1929).

………

 « Toda a poesia — e a canção é uma poesia ajudada — reflecte o que a alma não tem. Por isso a canção dos povos tristes é alegre e a canção dos povos alegres é triste.
 O fado, porém, não é alegre nem triste. É um episódio de intervalo. Formou-o a alma portuguesa quando não existia e desejava tudo sem ter força para o desejar.
 As almas fortes atribuem tudo ao Destino; só os fracos confiam na vontade própria, porque ela não existe.
 O fado é o cansaço da alma forte, o olhar de desprezo de Portugal ao Deus em que creu e também o abandonou.
 No fado os Deuses regressam legítimos e longínquos. É esse o segredo sentido da figura de El-Rei D. Sebastião. »
Fernando Pessoa (1888-1935). O fado e a alma portuguesa (1929). Dans : Sobre Portugal — Introdução ao Problema Nacional. Fernando Pessoa (Recolha de textos de Maria Isabel Rocheta e Maria Paula Morão. Introdução organizada por Joel Serrão.) Lisboa : Ática, 1979.
Première publication dans : Notícias Ilustrado, 2ª série, nº 44, Lisboa, 14 avril 1929.
Source : Arquivo Pessoa

« Dom Sebastião » est le roi Sébastien 1er du Portugal, tué en même temps que presque tous ses gentilshommes et que la plus grande partie de son armée à la bataille d’Alcácer-Quibir (al-Qaşr al-Kabīr ou Ksar-el-Kébir) le 4 août 1578, au terme d’une désastreuse expédition au Maroc entreprise dans le but de restaurer la splendeur de la couronne portugaise. C’est le contraire qui advient : deux ans plus tard le Portugal tombe aux mains de l’Espagne.

Avec le temps se forme la légende. On entend dire que le corps de Dom Sébastien n’a pas été retrouvé sur le champ de bataille et que le roi vit caché, « encoberto ». Et que lorsque le malheur du Portugal atteindra son paroxysme, celui qu’on nomme aussi « o Desejado », le Désiré, reparaîtra dans Lisbonne pour y mettre fin, surgissant de la brume du fleuve au matin de la délivrance. Alors la gloire illuminera encore le Portugal et sa souffrance s’abolira pour toujours. Alors le fado, devenu inutile, s’éteindra.

Amália Rodrigues (1920-1999). Maldição. Armando Vieira Pinto, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Cravo).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Bande son extraite de l’album Fados 67 / Amália Rodrigues. Portugal, ℗ 1967. Générique de fin : extrait d’un enregistrement de Maldição par Maria Bethânia. Brésil, ℗ 1972.
Vidéo : Radiosantos. Portugal, 20 septembre 2013 (mise en ligne).
Images extraites du film Capas negras (Portugal, 1947), réalisé par Armando de Miranda, et d’une émission de la RTP (Portugal, 1958).

Que destino, ou maldição
Manda em nós, meu coração?
Um do outro assim perdidos
Somos dois gritos calados
Dois fados desencontrados
Dois amantes desunidos.
Quel destin, ou quelle malédiction
Commande en nous, mon cœur ?
Car nous sommes étrangers l’un à l’autre,
Deux cris silencieux
Deux destins qui s’ignorent
Deux amants désunis.
Por ti sofro e vou morrendo
Não te encontro, nem te entendo
Amo e odeio sem razão
Coração… quando te cansas
Das nossas mortas esperanças
Quando paras, coração?
Tu me fais souffrir, tu me fais mourir
Je te cherche sans te comprendre
J’aime et je hais sans raison
Mon cœur… quand te lasses-tu
De nos espoirs anéantis,
Quand t’arrêtes-tu, mon cœur ?
Nesta luta, esta agonia
Canto e choro de alegria
Sou feliz e desgraçada.
Que sina a tua, meu peito
Que nunca estás satisfeito
Que dás tudo… e não tens nada.
Dans cette lutte, cette agonie
Je chante et je pleure de joie
Je suis heureuse et malheureuse.
Quel destin que le tien mon cœur,
Toi, jamais satisfait
Qui donnes tout… et qui n’as rien !
Na gelada solidão
Que tu me dás coração
Não há vida nem há morte
É lucidez, desatino
De ler no próprio destino
Sem poder mudar-lhe a sorte.
Dans cette solitude glacée
Que tu me donnes, mon cœur,
Il n’y a ni vie ni mort.
C’est lucidité et c’est folie
De lire dans sa propre destinée
Sans pouvoir agir sur son cours.
Armando Vieira Pinto (1906-1964). Maldição.
Armando Vieira Pinto. Malédiction, traduit de Maldição par L. & L.

Amália Rodrigues avait quinze ans à la mort de Pessoa. Elle n’a jamais chanté sa poésie. Mais qui sait s’ils ne se sont pas croisés, côtoyés, regardés ne serait-ce que distraitement, quelque part dans la Lisbonne des années 30 ?

2 commentaires leave one →
  1. stj permalink
    15 décembre 2019 22:29

    Je tiens a vous dire qu’il y a pas mal des textes intelligents et interessants sur votre blog, le temps ici passe n’est jamais le temps perdu.

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