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Réapparition de Marguerite

16 janvier 2013

Vous croyez au hasard ?

J’aime ça de me sentir une partie du grand jeu : incapable de contrôler ou de prévoir le cours des choses. Le malaise des gens, vous voyez, je pense qu’il naît de là, de la conscience tragique qu’ils ne sont pas, à la hauteur de ce qu’ils voudraient, arbitres de leur propre vie.
Marguerite Duras (1914-1996). Dans : La passion suspendue, entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre. Traduit de l’italien et annoté par René de Ceccatty. Seuil, 2013. P. 48. ISBN 978-2-02-109639-2

Cette « conscience tragique », vois-tu Marguerite, c’est le fado, sache-le. Toi-même tu es fadiste, et d’esprit portugais, tu le savais ? Non bien sûr, mais il y a tant de choses que tu ne veux pas voir.

Soit dit en passant, il me semble que la différence entre cet esprit portugais et la mentalité italienne (je les rapporte l’une à l’autre parce que je rentre à peine de Rome, comme tu le sais, non ? Hein ? Mais si tu le sais), c’est qu’en Italie, à supposer qu’y prévale cette même « conscience tragique », on ne s’y arrête pas. Suffit de mettre un cierge ou deux à sainte Odile, sainte Olga, saint Jean-Paul II, saint Padre Pio, sainte Mère Teresa ou d’autres en plus de la Sainte Vierge, et hop. Plus de tragédie. Et si ça ne marche pas du premier coup on va à confesse et on remet une tournée de cierges pour tout le monde ; à tout hasard on en ajoute pour sainte Rita. (Rita c’est Marguerite, tu le sais bien, ça n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu en fais de tous tes cierges ?)

Pasolini — si grande était sa compassion pour le peuple qui souffre — avait à cœur d’en soulager la douleur, et d’en exaucer parfois dans ses films les prières ingénues, comme dans la merveilleuse scène de la guérison miraculeuse du lépreux de l’Évangile selon saint Mathieu, ou bien dans l’épisode de la servante dans Théorème.

Pas de ça chez toi ; dans le fado non plus. Conscience tragique, lucidité atroce, amertume. Aucune guérison possible.

L. & L.

Marguerite Duras. La passion suspendue. Seuil, 2013.

Marguerite Duras (1914-1996) & Leopoldina Pallotta della Torre
La passione sospesa (1989). Traduction française (Ceccatty ; 2013)

La passion suspendue : entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre / Marguerite Duras ; traduit de l’italien et annoté par René de Ceccatty. — Éd. du Seuil, 2013. — 187 p. ; 19 cm.
Entretiens réalisés de 1987 à 1989.

ISBN 978-2-02-109639-2 (livre imprimé).

2 commentaires leave one →
  1. Stefan permalink
    26 novembre 2019 21:15

    Moi je n’aime pas ca du tout,se sentir incapable de controler le cours des choses.Mais cela fait partie du jeu,de meme que la satisfaction d’avoir gagne une partie ou deux de ce jeu,de temps en temps on y arrive quand meme. Je ne pense pas que le fado soit cette conscience tragique dont vous parlez (mais je n’ai peut-etre pas tout a fait pige votre idee). J’ai entendu dans une emission de France Culture une phrase de Pessoa,que les fados ce sont des moments de fatigue des ames fortes,et moi ce que j’aime dans le fado c’est justement ca, la verite,les gens sans masques,qui ne jouent pas,nus,vulnerables et beaux comme tels.
    Et la presence de Margueritte Duras (je l’aime beaucoup) sur ce blog me fait un grand plaisir.

    • 27 novembre 2019 22:08

      Chacun son fado 🙂
      C’est un genre suffisamment riche pour que chacun le ressente à sa façon. Sa force, c’est sa lucidité, sa clairvoyance. C’est un peu le sens de ce qu’écrit Pessoa dans la citation que vous reprenez. Vous pouvez voir le texte complet ici : http://arquivopessoa.net/textos/3345
      En voici un extrait, suivi de sa traduction :

      « […]
      O fado, porém, não é alegre nem triste. […]
      As almas fortes atribuem tudo ao Destino; só os fracos confiam na vontade própria, porque ela não existe.
      O fado é o cansaço da alma forte, o olhar de desprezo de Portugal ao Deus em que creu e também o abandonou.
      No fado os Deuses regressam legítimos e longínquos. […] »
      Fernando Pessoa. O fado e a alma portuguesa.

      « […]
      Quant au fado, il n’est ni gai ni triste. […]
      Les âmes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles croient en leur volonté propre, car cette volonté n’existe pas.
      Le fado, c’est la fatigue de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal vers Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné.
      Dans le fado, les Dieux redeviennent légitimes et lointains. […] »

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