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2012, l’an de l’huître

14 janvier 2012

Ce mot, huître, est l’un des plus étonnants de la langue française. Cette diphtongue ui, propre au français, incompréhensible. Pourquoi s’est–elle produite, alors que les autres langues romanes ont conservé le o du latin et du grec — ostra, ostrica ? Un cahot peut-être au moment de l’enregistrement du mot dans le dictionnaire, ou un sanglot à l’instant précis où il était prononcé pour la première fois.

Encore que non, je ne crois pas à la théorie du sanglot. Le mot huître porte en lui une forme de grâce souriante due à l’accent circonflexe placé sur le i. Mais la perfection de sa première syllabe vient buter sur une fin chaotique, sans couleur, presque sans possibilité d’articulation, de sorte que le mot huître est doté, aussi, de quelque chose de mystérieusement indéchiffrable.

J’ai pris le train assez tôt ce matin, à la gare d’Évreux. La nuit a été glaciale, le haut de la cathédrale émergeait à peine d’une vapeur froide qui stagnait encore dans le creux de la ville. Sur la vallée de la Seine, les champs, les toits, les monticules normands, s’était déposée une pellicule de givre, la brume estompait le paysage, le faisant

plus pur,
plus proche.

Aux abords de Paris tout avait disparu, et ces villes dont on donne les noms parfois dans les journaux, Mantes, Poissy, Sartrouville, sont passées dans la lumière éclatante de ce samedi.

Je ne peux pas dire comment était le concert de Lula Pena, vendredi 13 janvier, Évreux. Elle, elle apparaît avec sa guitare, il y a sa voix, naturelle, à découvert, le balancement du corps et de la parole chantée, le souffle, l’élan, l’élan de l’autre, la perle de l’autre, la perle de l’huître, quanto é doce, quanto é bom, il n’y a pas de début ni de fin ; si ce n’est que le théâtre impose son protocole, le spectacle commence à telle heure, et arrive un moment où l’artiste sort de scène. Mais dans le cas de Lula c’est plutôt comme si la vie avait fait qu’on se soit trouvés pendant un moment au même endroit, face à face. Et pendant ce moment-là il y a eu les sept actes de Troubadour.

Plus un.

Lula Pena, affiche

Plus encore un, en dehors du théâtre, nous n’étions plus que quatre : Lula, deux lecteurs de ce blog, et moi. On parlait d’huîtres, de péninsules, de verres à soie, à soi.

L. & L.

8 commentaires leave one →
  1. Anne-Marie permalink
    16 janvier 2012 13:21

    J’ai réécouté Lula, samedi soir de retour d’Evreux, Lula en boîte, elle qui n’aime pas ça..et ça a été comme si j’entendais la voix d’une amie, Lula avait pris chair, était devenue proche, très proche… Et depuis qu’elle a disparu (car c’est le terme qui convient à une magicienne, et à la réalité : elle était là puis elle n’a plus été là, elle avait juste oublié sa guitarre dans un coin), je me demande quand je la reverrai, et où.
    Merci à mes deux compagnons d’aventure, dans la nuit froide d’Evreux, froide sans la voix chaude de Lula…

    • lili-et-lulu permalink*
      16 janvier 2012 14:00

      (Et dire que tu as failli passer la nuit sur le parking !)

  2. Anne-Marie permalink
    16 janvier 2012 21:01

    C’est pas toi qui m’aurais proposé de partager ta chambre !!
    C’est vrai que tu m’avais déjà fait partager Lula…

  3. Anne-Marie permalink
    16 janvier 2012 21:02

    …et un verre, j’oubliais ! Bref, je te suis éternellement reconnaissante !

  4. 21 janvier 2012 10:10

    L’huitre déchiffrée par Francis Ponge… je regrette de n’avoir pas pris le train pour Evreux!
    « L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
    A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
    Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. »

    F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942

    • lili-et-lulu permalink*
      21 janvier 2012 13:28

      Oh merci pour l’huître pongique, ce mot firmament, nacre aussi ; et formule employé dans ce sens-là.

      Le fait est qu’il y a de quoi nourrir des regrets (les nourrir d’huîtres ?) de ne pas être venue à Évreux, c’était magique !

  5. 17 juin 2013 15:49

    Merci de votre beau texte sur Lula Pena. J’aurais aimé l’écrire 🙂 Je connaissais sa musique (l’album Troubadour) et je l’aimais. Mais assister à son concert à Paris, le 10 juin, a été une vraie rencontre, entre rêve et réalité… D’accord avec vous pour souligner le goût et la forme que prennent les mots dans sa bouche, quelle que soit la langue d’où ils viennent. J’ai peut-être encore plus aimé les chansons en langue étrangère (espagnol, anglais, français, et même portugais du Brésil) qu’en portugais du Portugal, allez savoir pourquoi, peut-être parce qu’elle leur donnait un soupçon de couleur bien à elle.

    • 17 juin 2013 16:17

      Je suis toujours heureux quand j’apprends que cette rencontre s’est à nouveau produite, entre Lula Pena et quelqu’un, toujours aussi forte. J’aurais tant voulu y être moi aussi, entendre ce qu’est devenu Troubadour aujourd’hui… Dieu sait combien de temps il faudra attendre pour revoir L.P. !

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