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Amália c’est moi

6 mai 2010

Tu aurais quatorze ans, devant la glace de la salle de bains tu cambrerais la taille, tu rejetterais la tête en arrière, menton fier et levé, tu fermerais les yeux, le visage soudain défait mais comme sanctifié par la douleur d’être au monde. Empoignant le sèche-cheveux en guise de micro, tu ferais surgir le premier cri de ton spectacle au Coliseu de Lisbonne, ou à l’Olympia de Paris.

Tu serais Amália.

(Attention à ne pas te faire surprendre, surtout si tu as décroché les rideaux de la chambre pour t’en faire une robe et un châle, et que tu as trouvé le moyen de transformer en pendants d’oreille deux cuillers à café : on est habile à quatorze ans.)

Elles pourraient en raconter, les salles de bains portugaises. Est-ce ainsi que commencent les carrières d’artiste ? Peut-être. Seulement faire carrière requiert que l’on se risque hors de la salle de bain : il faut cesser d’être Amália, ce n’est plus au lavabo ni à la robinetterie qu’on a affaire. Mais c’est tellement difficile… Ça ne vient pas tout de suite, il faut parfois attendre longtemps. Et ne crois pas qu’être un garçon facilite les choses.

Gonçalo Salgueiro. Source : Gonçalo Salgueiro sur MySpaceGonçalo Salgueiro par exemple, le « prince du fado » comme on l’appelle, probablement en raison de son physique d’acteur de séries sentimentales américaines. De fait il a joué dans Jesus Christ superstar, version portugaise. Et il chante Amália.

Son premier album (No tempo das cerejas, Strauss, 2002) était composé presque entièrement de fados du répertoire de son idole, choisis de préférence parmi ceux de la dernière partie de la discographie de celle-ci. Belle voix au demeurant, située plutôt dans l’aigu, mais interprétation inutilement chargée pour ces fados relativement simples qui exigent une émotion spontanée.

Défaut peut-être atténué dans le deuxième album (Segue a minha voz, Movieplay, 2006), mais pas dans ce Faz-me pena, un poème d’Amália qui dit l’angoisse de la mort qui s’approche, la peur du vide, la crainte d’être oubliée, de n’avoir vécu pour rien, de n’être plus aimée avec le temps — après.

Faz-me pena / Gonçalo Salgueiro, chant ; Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.

Sur ce poème, Carlos Gonçalves, qui accompagnait Amália à la guitare portugaise et a beaucoup composé pour elle à la fin de sa carrière, a écrit une mélodie sensible, attentive aux possibilités vocales de la chanteuse qui allaient s’amoindrissant. Ce fado très poignant doit être chanté avec une grande simplicité. Tu verras ce que je veux dire dans un prochain billet.

Allons, je ne veux pas être entièrement négatif sur ce pauvre Gonçalo. Cette Amêndoa amarga (Amande amère) que voici, également présente sur Segue a minha voz, est plus convaincante. C’était l’un des morceaux de Cantigas numa língua antiga (1977), l’un des deux albums d’Amália réunissant des fados tous composés par Alain Oulman. Le poème d’Ary dos Santos (dont le titre original est Retrato de Amigo, Portrait de l’ami) est une lamentation sur un amour douloureusement impossible : « Pour toi je meurs et tout le monde l’ignore / Mais je suis dans l’attente de ton corps qui a le goût de l’aube / ton corps qui a le goût du désespoir / ô mon amande amère — désirée. »

Amêndoa amarga / Gonçalo Salgueiro, chant ; José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.

Amêndoa amarga

Por ti falo e ninguém pensa
mas eu digo minha amêndoa, meu amigo, meu irmão
meu tropel de ternura, minha casa
meu jardim de carências, minha asa.

Por ti vivo e ninguém pensa
mas eu sigo um caminho de silvas e de nardos
uma intensa ternura que persigo
rodeada de cardos por tantos lados.

Meu perfume, minha essência, meu lume
minha lava meu labéu
Como é possível ? Como é posssível
Não chegar ao cimo de teu amargo céu ?

Por ti morro e ninguém sabe
mas eu espero o teu corpo que sabe a madrugada
o teu corpo que sabe a desespero
ó minha amarga amêndoa desejada.

Amêndoa amarga / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.

Amália ne chante pas le troisième couplet (« Mon parfum, mon essence, ma braise / Ma lave, ma souillure / Comment est-il possible, comment est-il possible / De ne pas parvenir jusqu’au zénith de ton ciel amer ? »). C’est donc la première fois qu’on l’entend, et c’est une bonne idée.

L. & L.

Gonçalo Salgueiro. Segue a minha vozSegue a minha voz / Gonçalo Salgueiro, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare, arrangements ; Marino de Freitas, basse acoustique. — Lisboa : Movieplay portuguesa, P 2006. — Movieplay MOV 30.578. — EAN 5602896114028

Disponible sur CDGO

Gonçalo Salgueiro sur MySpace

Gonçalo Salgueiro — Site officiel

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