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Amália • Acho inúteis as palavras (1962)

10 juillet 2025

Le mois de juillet est celui d’Amália, celui de sa naissance. Elle disait qu’elle n’en connaissait pas la date précise et fêtait ses anniversaires le 1er du mois. Cependant les registres officiels conservent la date du 23 juillet 1920, à cinq heures.

Elle aurait 105 ans cette année. Elle en avait une quarantaine lorsque elle a enregistré ce fado.

Amália Rodrigues (1920-1999)Acho inúteis as palavras. António Sousa Freitas, paroles ; compositeur inconnu (Fado menor).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Teatro Taborda, entre 1960 et 1962.
Première publication dans le disque 45 t Povo que lavas no rio ; Caminhos de Deus ; Acho inúteis as palavras / Amalia. Royaume-Uni, Columbia, ℗ 1962.

Acho inúteis as palavras
Quando o silêncio é maior
Inúteis são os meus gestos
Para te falarem de amor

Les paroles sont inutiles
Quand le silence est plus fort
Inutiles aussi mes gestes
Pour te parler d’amour.
Acho inúteis os sorrisos
Quando a noite nos procura
Inúteis são minhas penas
Para te falar de ternura

Les sourires sont inutiles
Quand la nuit nous cherche
Inutiles aussi mes peines
pour te parler de tendresse.
Acho inúteis nossas bocas
Quando voltar o pecado
Inúteis são os meus olhos
Para te falar do passado

Nos bouches sont inutiles
Quand revient le péché
Inutiles aussi mes yeux
Pour te parler du passé.
Acho inúteis nossos corpos
Quando o desejo é certeza
Inúteis são minhas mãos
Nessa hora de pureza

Nos corps sont inutiles
Quand le désir est certitude
Inutiles aussi mes mains
En cet instant de pureté.

António de Sousa Freitas (1921-2004). Acho inúteis as palavras (1962).
António de Sousa Freitas (1921-2004). Les paroles sont inutiles, traduit de Acho inúteis as palavras (1962), par L. & L.

Acho inúteis as palavras (littéralement : « Je trouve que les mots sont inutiles ») est un drôle de fado : un poème assez singulier d’António Sousa Freitas (1921-2004) – dont Amália n’a chanté que peu de chose –, sur une musique que les premières publications discographiques attribuaient au guitariste et chanteur José Marques do Amaral, mais qui semble bien, en réalité, être celle du très ancien Fado menor, de compositeur inconnu. Du moins en est-elle très proche – et la plus récente réédition de cet enregistrement (2021) porte, pour la musique, la seule mention « popular » (« populaire »).

Acho inúteis as palavras fait partie des dix-neuf morceaux enregistrés à Lisbonne de 1960 à 1962, lors des sessions du célèbre album sans titre dit « du buste » en référence à l’illustration de sa pochette. Cet album, publié en décembre 1962, ne réunissait que neuf des pièces enregistrées, parmi lesquelles les premières compositions d’Alain Oulman pour Amália, de même que des fados aussi emblématiques que Povo que lavas no rio et Estranha forma de vida. Les dix laissés pour compte ont été publiés au petit bonheur : trois d’entre eux (dont Acho inúteis as palavras) sur les faces B de disques 45 tours qui comportaient un ou deux titres extraits de l’album « du buste » ; quatre (dont à nouveau Acho inúteis as palavras) sur un disque 33 tours publié en France en 1963, intitulé Amália 1963 ; et la totalité rassemblée dans un album paru au Royaume-Uni en 1963. Cet album, qui ne résultait pas d’un choix (ou plutôt : qui en résultait négativement), ne pouvait, en dépit de la beauté de certains des fados qui le constituaient, que paraître un peu bancal. Paradoxalement il a reçu pour titre : For your delight. Plus tard, Amália l’a qualifié « d’erreur ».

Grenouilles

8 juillet 2025

Quel vacarme ! À certains moments, surtout la nuit, on n’entend qu’elles.

Elles ne s’expriment que par monosyllabes. L’une profère : Pouet. Toutes les autres l’imitent. Pouet. Pouet. Pouet. Mille fois elles jettent leurs Pouet chaotiques qui claquent comme autant de carabines de fête foraine.

Ce matin, de leurs grosses voix de grenouilles, elles ont entrepris d’imiter les cigales. Elles ne parviennent qu’à se rendre ridicules.

Elles s’en fichent.

Parfois leurs vociférations cessent, laissant pour un temps l’espace aux oiseaux. L’univers entier savoure cette accalmie.

Mais la meneuse – il doit y en avoir une –, fatiguée du silence et de la trêve accordée au monde, glapit tout à coup : Bouac. Qu’elles sont bêtes ! Grégaires et brouillonnes elles se mettent toutes à pousser leurs Bouac à qui mieux mieux. Bouac. Bouac. Bouac. En rafale. Certaines, qui n’ont pas compris le nouveau mot d’ordre, font à nouveau les cigales.

Et puis, on ne sait pourquoi, le silence revient, le calme s’établit encore une fois et la Garonne retrouve la paix. Se sont-elles endormies ?

De temps à autre une subalterne, éveillée en sursaut ou indisposée par un brin d’herbe, pousse un Pouet isolé.

Nien ! coasse brusquement la meneuse, péremptoire comme une détourneuse de fonds publics à la télévision. Nien ! reprennent les grenouilles. Nien ! Nien ! Nien ! Nien ! Nien ! Elles n’ont jamais paru aussi hargneuses.

La chanson du dimanche [87]. À la porte du garage

15 juin 2025

Et pour finir cette belle journée,
Nous irons nous asseoir sur un banc.

Charles Trenet (1913-2001). À la porte du garage (1955). Extrait.

Le sensationnel Charles Trenet, en 1955, avec l’accent de Narbonne et quelques perles exquises.

Charles Trenet (1913-2001)À la porte du garage. Charles Trenet, paroles & musique.
Charles Trenet, chant ; accompagnement d’orchestre ; direction Guy Luypaerts.
Première publication dans le disque 78 t Route Nationale 7 ; À la porte du garage / Charles Trenet. France, Columbia, ℗ 1955.

Aux environs des belles années mille neuf cent dix,
Lorsque le monde découvrait l’automobile,
Une pauvre femme abandonnée avec ses fils
Par son mari qui s’était enfui à la ville
Dans une superbe Panhard et Levassor,
Qu’il conduisait en plein essor,
Lui écrivait ces mots d’espoir
En pensant que peut-être un soir
Il reviendrait tout comme avant
Au lieu de partir dans le vent…

Je t’attendrai à la porte du garage,
Tu paraîtras dans ta superbe auto.
Il fera nuit, mais avec l’éclairage,
On pourra voir jusqu’au flanc du coteau.
Nous partirons sur la route de Narbonne !
Toute la nuit le moteur vrombira
Et nous verrons les tours de Carcassonne
Se profiler à l’horizon de Barbaira !
Le lendemain toutes ces randonnées
Nous conduiront peut-être à Montauban…
Et pour finir cette belle journée,
Nous irons nous asseoir sur un banc.

L’époux volage hélas ne revint pas si tôt,
Escamoté par son nuage de poussière,
Courant partout, Nice-Paris, Paris-Bordeaux,
Sans se soucier de sa famille dans l’ornière.
Il courut ainsi pendant plus de quarante ans
Et puis un soir, tout repentant,
Il revint voir sa belle d’antan
Qui avait appris à ses enfants
Ce refrain que les larmes aux yeux
Ils répétaient aux deux bons vieux :

Ah ! quel bonheur à la porte du garage
Quand tu parus dans ta superbe auto !
Il faisait nuit mais avec l’éclairage
On pouvait voir jusqu’au flanc du coteau.
Demain, demain sur la route de Narbonne,
Toute la nuit heureux tu conduiras
Et nous verrons les tours de Carcassonne
Se profiler à l’horizon de Barbaira !
Pour terminer ce voyage de poète
Et pour fêter ce retour du passé,
Nous te suivrons tous deux à bicyclette,
En freinant bien pour ne pas te dépasser,
En freinant bien pour ne pas te dépasser,
Papa !

Charles Trenet (1913-2001). À la porte du garage (1955)

Amália Rodrigues • Fui à fonte lavar os cabelos (1969)

10 juin 2025

1969 : Amália est au sommet de sa forme vocale. L’année débute par l’enregistrement, le 7 et le 8 janvier, du fameux album Com que voz, qui ne sortira qu’un an plus tard (mars 1970). S’ensuit un vertigineux programme de déplacements : Cannes, New York, Bucarest, 20 jours en Union soviétique (où elle se produit à Moscou et Léningrad puis en Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan), Paris, Athènes, Lisbonne, l’Afrique australe (Mozambique, Rhodésie et Afrique du Sud), la France à nouveau pour une tournée des Maisons de la culture,… Et dans les intervalles : des séances d’enregistrement et de travail en studio dont témoigne cette courte chanson.

Amália Rodrigues (1920-1999)Fui à fonte lavar os cabelos. Poème de João Soares Coelho, adapté en portugais du XXe siècle par Natália Correia ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique.
Enregistrement de travail réalisé aux studios Valentim de Carvalho, Paço de Arcos (Portugal), en 1969.
Extrait de l’album Com que voz, nouvelle édition « remastered ». Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ et © 2019.

Fui à fonte lavar os cabelos,
minha mãe, e gostei eu deles
e de mim, também.

À la fontaine je suis allée laver mes cheveux,
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.
Fui à fonte as tranças lavar,
minha mãe, e das tranças pus-me eu a gostar
e de mim, também.

À la fontaine je suis allée laver mes tresses,
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.
Lá na fonte, onde eu gostei deles,
vi o dono dos meus cabelos
e de mim, também.

À la fontaine, où je leur ai trouvé de la grâce
J’ai vu le seigneur et maître de mes cheveux
Et le mien aussi.
Lá na fonte, antes que eu partisse,
minha mãe, gostei tanto do que ele me disse
e de mim, também.

À la fontaine, avant que d’en partir
Ma mère, j’ai trouvé bien de la grâce à ce qu’il m’a dit
Et à moi aussi.

João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui à fonte lavar os cabelos. Adaptation en portugais moderne de Fui eu, madre, lavar meus cabelos (13e siècle), par Natália Correia.
Extrait de : Cantares dos trovadores galego-portugueses / selecção, introdução, notas e adaptação de Natália Correia. Lisboa, Estampa, 1970. Réédité en 1978 et 1998. — ISBN 972-33-0258-6 (éd. 1998).
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). À la fontaine je suis allée laver mes cheveux, traduit de Fui à fonte lavar os cabelos (adaptation par Natália Correia en portugais moderne de Fui eu, madre, lavar meus cabelos, 13e siècle), par L. & L.

Amália, première fadiste à s’être intéressée à la poésie érudite, n’a pas négligé les auteurs médiévaux qu’elle a chantés à plusieurs reprises.

Cet adorable Fui à fonte lavar os cabelos (« À la fontaine je suis allée laver mes cheveux »), un poème du XIIIe siècle mis en musique par Alain Oulman, a été capté en 1969 au cours d’une session de travail en studio. Resté inédit jusqu’en 2019, l’enregistrement provient d’une copie de la bande d’origine, aujourd’hui perdue. Apparemment, Fui à fonte lavar os cabelos n’a ensuite jamais été enregistré en vue d’une publication.

Alain Oulman composait au piano. Après son emprisonnement puis son expulsion du Portugal en 1966 il s’était fixé à Paris pour y travailler comme éditeur chez Calmann-Lévy, une maison à laquelle sa mère (née Calmann-Lévy) était liée. Pour autant son activité de compositeur ne s’est pas interrompue ; il s’enregistrait chez lui, voix et piano, et faisait parvenir ces enregistrements à Amália sur des cassettes audio.

Une fois levée son interdiction de paraître au Portugal, il se rendait parfois à Lisbonne et présentait ses nouvelles œuvres à Amália de vive voix. Dans la maison de la rua São Bento, il les chantait vaille que vaille en s’accompagnant au piano en présence de la chanteuse et de ses guitaristes. Un magnétophone tournait pour en conserver une trace qui allait permettre un travail ultérieur et, éventuellement, un enregistrement en studio.

Quelques-uns de ces enregistrements de fortune, extrêmement émouvants, de surcroît très intéressants pour documenter la genèse des fados d’Alain Oulman de leur conception jusqu’à leur appropriation par Amália, ont été publiés en 2020. On peut ainsi entendre Fui à fonte lavar os cabelos chanté par son compositeur – et mesurer la distance entre ce qu’avait imaginé Oulman et ce qu’en a fait Amália par la suite :

Alain Oulman (1928-1990)Fui à fonte lavar os cabelos. Poème de João Soares Coelho, adapté en portugais du XXe siècle par Natália Correia ; Alain Oulman, musique.
Alain Oulman, chant & piano.
Enregistrement : [Lisbonne (Portugal), domicile d’Amália Rodrigues ?], en 1968 ou 1969. Première publication : 2020.
Extrait de l’album 1970 : ensaios / Amália [Rodrigues]. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

La chanson du dimanche [86]. Atmosphère

8 juin 2025

Ce n’est pas une chanson – mais presque.

Hôtel du Nord (1938). Extrait. Marcel Carné, réalisation ; Jean Aurenche & Henri Jeanson, scénario ; d’après Hôtel du Nord, roman d’Eugène Dabit ; Henri Jeanson , dialogues ; Maurice Jaubert, musique originale.
Distribution : Arletty (Madame Raymonde) ; Louis Jouvet (Monsieur Edmond) ; Anabella (Renée) ; Jean-Pierre Aumont (Pierre) …
Tournage : 1938. Production : France, Impérial films, 1938. Sortie ; 1938 (France).

Mme Raymonde. — Pourquoi qu’on part pas pour Toulon ? Tu t’incrustes ! Tu t’incrustes ! Ça finira par faire du vilain !
M. Edmond. — Et après ?
Mme Raymonde. — Oh, t’as pas été toujours aussi fatalitaire !
M. Edmond. — Fataliste.
Mme Raymonde. — Si tu veux. Le résultat est le même. Pourquoi que tu l’as à la caille* ? On n’est pas heureux tous les deux ?
M. Edmond. — Non.
Mme Raymonde. — T’en es sûr ?
M. Edmond. — Oui.
Mme Raymonde. — T’aimes pas notre vie ?
M. Edmond. — Tu l’aimes toi notre vie ?
Mme Raymonde. — Faut bien, je m’y suis habituée. Cocards mis à part, t’es plutôt beau mec. Parfait, on se dispute, mais au lit, on s’explique. Et sur l’oreiller, on se comprend. Alors ?
M. Edmond. — Alors rien. J’en ai assez, tu saisis ? Je m’asphyxie ! Tu saisis ? Je m’asphyxie !
Mme Raymonde. — À Toulon y’a de l’air puisque y’a la mer ! Tu respireras mieux.
M. Edmond. — Partout où on ira ça sentira le pourri.
Mme Raymonde. — Allons à l’étranger, aux colonies…
M. Edmond. — Avec toi ?
Mme Raymonde. — C’t’idée !
M. Edmond. — Alors ça sera partout pareil. J’ai besoin de changer d’atmosphère, et mon atmosphère, c’est toi.
Mme Raymonde. — C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! Si je suis une atmosphère, t’es un drôle de bled ! Ah là là, les types qui sont du milieu sans en être et qui crânent à cause de ce qu’ils ont été on devrait les vider ! Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Puisque c’est ça, vas-y tout seul à La Varenne ! Bonne pêche et bonne atmosphère !

Henri Jeanson (1900-1970). Dialogues du film Hôtel du Nord (1938). Extrait.

* L’avoir à la caille : être mécontent.

Troubadour, 15 ans

5 juin 2025

Lula Pena • Troubadour. 2010
Lula Pena. Troubadour, Portugal, Mbari, 2010.

Fui à fonte beber água
Achei um raminho verde
Quem o perdeu tinha amores
Quem o perdeu tinha amores
Quem o achou tinha sede

Traditionnel de l’Alentejo (Portugal). Dá-me uma gotinha de água.

En allant boire à la fontaine
J’ai trouvé un rameau vert.
Qui l’a perdu était comblé d’amour
Qui l’a perdu était comblé d’amour
Qui l’a trouvé mourait de soif.

Il y a 15 ans, le 5 juin 2010, était publié Troubadour, l’album labyrinthe de Lula Pena, foisonnant comme un long rêve.

Troubadour est organisé en sept « actes ». L’Acte II est élaboré à partir du fado As penas (une création d’Amália) et de la chanson traditionnelle de l’Alentejo Dá-me uma gotinha de água, susurrés, déchirants.

Lula PenaTroubadour. Acto II. Lula Pena, conception.
Lula Pena, chant, guitare.
« L’acte II » de Troubadour est élaboré à partir du fado As penas, poème de Fernando Caldeira (1841-1894), musique d’Armando Freire dit Armandinho (Fado Bacalhau) et de la chanson traditionnelle de l’Alentejo Dá-me uma gotinha de água.
Enregistrement : Lisbonne, Golden Pony studio, 10 janvier 2010.
Extrait de l’album Troubadour / Lula Pena. Portugal, 2010.

La chanson du dimanche [85]. Quattro vestiti

1 juin 2025

Milva à ses débuts. Musique d’Ennio Morricone, on ne peut pas s’y tromper.

Milva (1939-2021)Quattro vestiti : fandango rock. Francesco Migliacci, paroles ; Ennio Morricone, musique.
Milva, chant ; Orchestra Cetra.
Première publication dans le disque 45 t La ragazza del fiume ; Quattro vestiti / Milva. Italie, Dischi Cetra, ℗ 1962.

Quattro vestiti,
Quattro colori,
Quattro stagioni,
Un solo amore.

Quatre robes,
Quatre couleurs,
Quatre saisons,
Un seul amour.
Mi sono messo il vestito più bianco
per intonarmi al primo appuntamento,
il più bel fiore della primavera
è questo amore che sboccia per me.

J’ai mis ma robe la plus blanche,
Celle qui s’accorde à mon premier rendez-vous.
La plus belle fleur du printemps
Est cet amour qui éclot pour moi.
Mi sono messo il vestito più rosso
per intornarmi al fuoco dell’amore,
brucia la terra il sole dell’agosto
ma la passione brucia solo in me.

J’ai mis ma robe la plus rouge,
Celle qui s’accorde au feu de mon amour.
La terre brûle sous le soleil de l’été
Mais seule la passion brûle en moi.
Ecco il vestito più giallo
intonato alla mia gelosia
in un tramonto triste d’autunno,
bacio la bocca che non sarà più mia.

Et voici ma robe la plus jaune,
Celle qui s’accorde à ma jalousie.
Dans un triste crépuscule d’automne
J’embrasse la bouche dont je vais être privée.
Mi sono messo il vestito più nero
per intonarmi all’ombra dei ricordi,
l’inverno copre le colline verdi
di neve bianca come le mie notti.

J’ai mis ma robe la plus noire,
Celle qui s’accorde à l’ombre des souvenirs.
L’hiver recouvre les collines vertes
D’une neige aussi blanche que mes nuits.
Quattro vestiti,
quattro colori,
quattro stagioni,
un solo amore.

Quatre robes,
Quatre couleurs,
Quatre saisons,
Un seul amour.

Francesco Migliacci (1930-2023). Quattro vestiti (1962) Francesco Migliacci (1930-2023). Quatre robes, traduit de Quattro vestiti (1962), par L. & L.

Fado Bailado • Marceneiro & Amália

26 Mai 2025

Écouter successivement Olhos fatais (« Regard fatal »), créé dans les années 1930 par Alfredo Marceneiro, puis Estranha forma de vida (« Étrange façon de vivre »), l’un des plus célèbres fados d’Amália Rodrigues, enregistré pour la première fois en 1962, donne un bon aperçu des usages et des pratiques d’interprétation du fado traditionnel.

Les deux pièces partagent la même base musicale : une composition de Marceneiro lui-même, connue aujourd’hui sous le nom de Fado bailado, on verra pourquoi.

Voici Marceneiro, avec sa voix de craie, d’harmonica de verre, de chat neurasthénique, on ne sait à quoi comparer ce timbre singulier (mais on est tenté de le rapporter à autre chose qu’à une voix humaine tant il est insolite). Vers la fin du morceau le chant devient tout à coup voix parlée – ce qui produit un grand effet –, avant de reprendre pour le dernier vers.

Alfredo Marceneiro (1891-1982)Olhos fatais. Armando Neves, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Bailado).
Alfredo Marceneiro, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare classique (instrumentistes non identifiés ; peut-être Júlio Correia, guitare portugaise & Abel Negrão, guitare).
Enregistrement : Lisbonne, 1936 ?
Première publication : Portugal, [1936?].

Que sorte que Deus me deu
E que sempre hei-de lembrar
Embora não seja ateu
Julguei encontrar o céu
Na expressão do teu olhar

Cette chance que Dieu m’a donnée
Je m’en souviendrai toujours.
Bien que je ne sois pas athée
J’ai cru trouver le ciel
Dans l’expression de ton regard.
Neste mundo mar de escolhos
Unindo os nossos destinos
E nesta vida d’abrolhos
Para mim, teus lindos olhos
Eram dois céus pequeninos

Dans ce monde, mer de récifs,
Unissant nos destins
Et dans cette vie semée d’écueils
Pour moi tes beaux yeux
Étaient deux petits cieux.
No espelho do teu olhar
Vi dois céus em miniatura
E para mais me encantar
Ia-se neles mirar
A minha própria ventura

Dans le miroir de ton regard
J’ai vu deux cieux en miniature
Et pour mieux m’enchanter
Ma propre félicité
Allait s’y refléter.
E tão mística atração
Tinha o teu olhar profundo
Que em sua doce expressão
Eram um manto de perdão
Sobre as misérias do mundo

Et ton regard profond
Exerçait une si mystique attraction
Que dans sa douce expression
Il était comme un manteau de pardon
Enveloppant les misères du monde.
Mas deitaste-me ao deserto
Deste mundo enganador
Hoje o teu olhar incerto
Já não é um livro aberto
Em que eu lia o teu amor

Mais tu m’as abandonné au désert
De ce monde de tromperies
Aujourd’hui ton regard hésitant
N’est plus ce livre ouvert
Dans lequel je lisais ton amour.
Enganaste os olhos meus
Nunca mais te quero ver
Meus olhos dizem-te adeus
Teus olhos não são dois céus
São dois infernos a arder

Tu as mystifié mes yeux
Je ne veux plus jamais te voir
Mes yeux te disent adieu
Les tiens ne sont plus deux cieux
Mais deux enfers ardents.
Coração p’ra amar a fundo
Outro coração requer
Se há tanta mulher no mundo
Vou dar este amor profundo
Ao amor doutra mulher

Pour aimer vraiment d’amour,
Un cœur requiert un autre cœur.
S’il y a tant de femmes sur terre
Je donnerai cet amour vrai
À l’amour d’une autre femme.

Armando Neves (1899-1944). Olhos fatais (années 1930, pas après 1936).
Armando Neves (1899-1944). Regard fatal, traduit de Olhos fatais (années 1930, pas après 1936), par L. & L.

Maintenant, Amália.

La musique est la même que celle d’Olhos fatais mais le rendu en est sensiblement différent. L’enregistrement que voici, réalisé en public, est extrait d’un spectacle collectif donné à Lisbonne, le 29 novembre 1962 (auquel participait aussi Alfredo Marceneiro, d’ailleurs), en l’honneur du fadiste Filipe Pinto. Amália est l’autrice des paroles, mais elle ne le dit pas. Elle annonce simplement : « Com música do grande Alfredo Marceneiro, Estranha forma de vida » (« Sur une musique du grand Alfredo Marceneiro, Estranha forma de vida »).

Amália Rodrigues (1920-1999)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. 1ère publication : Portugal, 2015.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.

C’est Dieu qui a voulu
Que je vive dans cette inquiétude,
Accablée de soupirs,
Habitée de saudade.
C’est Dieu qui l’a voulu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.

Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur !
Vivre une vie d’égarement,
Être sans emprise sur soi-même :
Étrange façon de vivre !
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.

Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde
Et tu saignes, obstinément,
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.

Je ne t’accompagne plus.
Arrête-toi, cesse de battre.
Si tu ne sais pas où tu vas,
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus !

Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida (vers 1950).
Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, traduit de Estranha forma de vida (vers 1950), par L. & L.

Cette appropriation d’une musique existante, déjà chantée par d’autres, est la pratique courante des fadistas de Lisbonne. Mais il s’agit d’interpréter cette musique d’une manière nouvelle, inouïe : comme de la recréer. En portugais on dit : estilar, « styler ». On pourrait rapprocher cet usage de celui des vocalistes de jazz reprenant tel ou tel standard. Seulement dans le fado cette réinvention va souvent jusqu’à adapter à la base musicale choisie un nouveau poème, ce qui a pour effet de produire automatiquement une nouvelle œuvre. Le estilar est en outre exigé à l’intérieur de chaque pièce interprétée : puisque le fado dit « castiço » (« authentique ») est strophique, donc privé de refrain, il s’agit d’en varier l’interprétation d’une strophe à l’autre ; ce qui, pour l’interprète, suppose d’en avoir intériorisé le texte – en fonction duquel se décide le caractère d’une interprétation –, et aussi de disposer d’une certaine capacité à improviser.

En l’occurrence Estranha forma de vida – pour moi, l’un des deux ou trois meilleurs poèmes d’Amália, qui fut une parolière prolifique et, comme on le voit, talentueuse – se situe dans un tout autre registre poétique que Olhos fatais.

En outre le schéma rythmique de chacun des deux textes diffère, dès le premier vers : Amália commence le sien par une forme verbale monosyllabique : Foi, qu’elle peut accentuer et prolonger pour lui donner de la force (ce qu’elle fait), tandis que Olhos fatais s’ouvre sur une syllabe faible – et ainsi de suite. Surtout, les personnalités vocales d’Amália et de Marceneiro se situent pour ainsi dire aux antipodes l’une de l’autre, Amália tragédienne, Marceneiro conteur.

Au cours de sa carrière de chanteur, Marceneiro a combiné son propre Fado bailado à deux poèmes différents : Olhos fatais donc, dans les années 1930 et, vingt ans plus tard, Eterno bailado (« Éternel ballet »), dont la composition musicale tire son nom. Lors de la soirée du théâtre Tivoli, le 29 novembre 1962, Marceneiro avait précédé Amália sur la scène et y avait donné son Eterno bailado, de sorte que, ce soir-là, le public avait entendu deux Fado bailado distincts. Environ vingt-cinq ans séparent l’enregistrement de Olhos fatais présenté plus haut et cet Eterno bailado de 1962. Marceneiro a désormais plus de soixante-dix ans – et n’a cessé de se bonifier. Le fait est qu’il n’a jamais, au cours de sa carrière, fatigué sa voix en sollicitant une puissance d’émission dont il était dépourvu.

Comme dans Olhos fatais il utilise la voix parlée dans la dernière strophe.

Alfredo Marceneiro (1891-1982)Eterno bailado. Henrique Rêgo, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Alfredo Marceneiro, chant ; Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare classique.
Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. 1ère publication : Portugal, 2015.

À mercê dum vento brando
Bailam rosas nos vergeis
E as Marias vão bailando
Enquanto vários Manéis
Nos armónios vão tocando

Livrées à une brise légère
Les roses dansent dans les jardins.
De même les Marie dansent
Tandis que les Manel
Jouent de l’harmonium.
Tudo baila, tudo dança
Nosso destino é bailar
E até mesmo a doce esperança
Dum lindo amor se alcançar
De bailar nunca se cansa

Tout danse, tout danse
Notre destin est de danser
Et même la douce espérance
D’atteindre un jour le grand amour
Jamais ne se lasse de danser.
Baila o nome de Jesus
Em milhões de lábios crentes
Em bailado que seduz
E as falenas inocentes
Bailam á roda da luz

Le nom de Jésus danse
Sur les lèvres de la foule des croyants
Dans un ballet séduisant
Et les phalènes innocentes
Dansent autour de la lumière.
A folhagem ressequida
Baila envolvida em poeira
E com a razão perdida
Há quem leve a vida inteira
A bailar com a própria vida

Les feuilles desséchées
Dansent dans la poussière
Et ceux qui perdent la raison
Passent leur temps
À danser avec leur vie.
Tudo baila, tudo dança
Nosso destino é bailar
E até mesmo a doce esperança
Dum lindo amor se alcançar
De bailar nunca se cansa

Tout danse, tout danse
Notre destin est de danser
Et même la douce espérance
D’atteindre un jour le grand amour
Jamais ne se lasse de danser.

Henrique Rêgo (1893-1963). Eterno bailado (pas après 1958).
Henrique Rêgo (1893-1963). Éternel ballet, traduit de Eterno bailado (pas après 1958), par L. & L.

La chanson du dimanche [84]. La peau, Léon

11 Mai 2025

Fumée blanche.

Jeanne Moreau (1928-2017)La peau, Léon. Cyrus Bassiak [pseudonyme de Serge Rezvani], paroles ; Georges Delerue, musique ; François Rauber, arrangement.
Jeanne Moreau, chant ; accompagnement instrumental ; François Rauber, direction.
Enregistrement : Paris, Comédie des Champs-Élysées.
Extrait de l’album Jeanne Moreau chante 12 chansons de Cyrus Bassiak. France, Disques Jacques Canetti, ℗ 1963.

J’aime ton odeur, ta saveur Léon
T’es pas beau Léon
T’as les cheveux longs
Mais je t’ai dans la peau
Mais je t’ai dans la peau
Mais je t’ai dans la peau, Léon
Je ne suis pas jolie, jolie
Nous ne sommes pas beaux, beaux, beaux
Mais contre toi, moi je grille
Tu me fous le feu à la peau
T’as p’t-êt’ pas des bras d’athlète
T’as p’t-êt’ pas l’torse velu
Mais j’adore tes mirettes, qui se brouillent
Quand tu m’dis
Qu’tu m’as dans la peau Léon
Qu’tu m’as dans la peau Léon
Qu’tu m’as dans la peau Léon
Léon, Léon, Léon, Léon

Mais voilà, mais voilà
Qu’un soir au cinérama
Au ciné en longueur
Sur l’écran exhibiteur
Une femme un serpent
Une chatte mollement
Etendue plus que nue
T’a ému
Cette femme plus que nature
En couleurs plus que pures
Cette roulure sans pelure
Qui roulait en voiture
Cette glue, ce serpent
Cette chatte mollement
S’est glissée, s’est lovée
Au creux de ta peau Léon
Tu l’as dans la peau Léon
Tu l’as dans la peau Léon
Tu l’as dans la peau Léon
Léon, Léon, Léon, Léon

Depuis tu prends des airs rêveurs, Léon
Pourquoi mon Léon?
T’es plus mon Léon
Pour une étoile dont la peau
N’est qu’un rayon, un halo
Nébuleuse vapeur sans chaleur
J’aurai ta peau Léon
J’aurai ta peau Léon
J’aurai ta peau Léon
Léon, Léon, Léon, Léon

Ce fut voluptueusement,
Sans cri, ni geste, ni adieu
Qu’tu basculas dans le néant
Tu n’auras pas vécu bien vieux
C’n’était qu’une p’tite écorchure
Sur la peau de ta figure
Que tu te fis au rasoir,
J’l’avais mouillée de curare
J’ai eu ta peau Léon
J’ai eu ta peau Léon
J’ai eu ta peau Léon
Léon, Léon, Léon, Léon.

Serge Rezvani (né en 1928). La peau Léon (vers 1962)

Estranha forma de vida • Maria João & Aki Takase

5 Mai 2025

Le fameux Estranha forma de vida d’Amália Rodrigues, repris en concert par deux musiciennes de jazz en 1988 : la chanteuse portugaise Maria João et la pianiste japonaise Aki Takase.

Maria João (née en 1956) & Aki Takase [高瀬アキ] (née en 1948)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Bailado).
Maria João, chant ; Aki Takase, piano.
Enregistrement public : Leverkusen (Allemagne), Forum, 24 octobre 1987.
Extrait de l’album Looking for love : Live at the Leverkusen jazz festival / Maria João, Aki Takase. Allemagne, Enja records, ℗ 1988.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.

C’est Dieu qui a voulu
Que je vive dans cette inquiétude
Que toutes les plaintes soient miennes
Que toute la saudade soit mienne
C’est Dieu qui l’a voulu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.

Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur :
Vivre une vie d’égarement,
Être sans emprise sur soi-même,
Étrange façon de vivre.
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.

Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde,
Tu saignes, obstinément,
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.

Je ne t’accompagne plus.
Arrête-toi, cesse de battre.
Si tu ne sais pas où tu vas
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus.

Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida (19??).
Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, traduit de Estranha forma de vida (19??), par L. & L.