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Não vou, não vou

10 février 2025

Réécouté Não vou, não vou ces jours-ci, je l’avais en tête.

C’est un « fado-chanson » fait d’un poème de Júlio de Sousa (1906-1966) – auteur du célèbre Fado da loucura – mis en musique par Mário Moniz Pereira (1921-2016) – à qui on doit aussi, entre autres, celle de Valeu a pena, popularisée par Maria da Fé. Lorsqu’il est chanté par celle qu’on désigne en général comme sa créatrice, Lucília do Carmo, avec son style direct, dépourvu de tout effet, il témoigne d’une forme de classicisme.

Lucília do Carmo (1919-1998)Não vou, não vou. Júlio de Sousa, paroles ; Moniz Pereira, musique. Autre titre : Chaves da vida.
Lucília do Carmo, chant ; António Chainho & Fernando Freitas, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare ; José Maria Nóbrega, basse acoustique.
Extrait de l’album Lucília do Carmo. Portugal, Trova, ℗ 1978.

Eu tinha as chaves da vida e não abri
As portas onde morava a felicidade
Eu tinha as chaves da vida e não vivi
A minha vida foi toda uma saudade

J’avais les clés de la vie et je n’ai pas ouvert
Les portes de la demeure du bonheur.
J’avais les clés de la vie et je n’ai pas vécu ;
Ma vie entière n’a été qu’une « saudade »
E tanta ilusão que tive e foi perdida
E tanta esperança no amor foi destroçada
Não sei porque me queixo desta vida
Se não quero outra vida para nada

Que d’illusions j’avais, toutes perdues,
Et que d’espoirs d’amour, anéantis.
Mais pourquoi me plaindre de cette vie,
Alors que je n’en veux pas d’autre ?
Se foi para isto que nasci
Se foi para isto que hoje sou
Se foi só isto que mereci
Não vou, não vou

Si c’est pour ça que je suis née
Si c’est pour ça que je suis là
Si c’est tout ce que j’ai mérité,
Non merci, non merci !
Podem passar bocas pedindo
Olhos em fogo tudo acabou
Pode passar o amor mais lindo
Não vou, não vou

Des bouches peuvent s’offrir
Ou des yeux de braise, tout ça c’est fini
Le plus bel amour peut se présenter
Non merci, non merci !
Eu tinha as chaves da vida e fui roubada
Mataram dentro de mim toda a poesia
Deixaram só tristeza sem mais nada
E a fonte dos meus olhos que eu não queria

J’avais les clés de la vie, on m’a volée
On a tué en moi toute la poésie
Pour ne me laisser que de la tristesse
Et la fontaine de mes yeux dont je ne voulais pas.

Júlio de Sousa (1906-1966). Não vou, não vou (19??).
Júlio de Sousa (1906-1966). Non merci !, traduit de Não vou, não vou (19??), par L. & L.

La version plus récente d’Aldina Duarte est peut-être plus connue désormais. Dans son style de chant très simple, presque pauvre – qui évoque d’ailleurs, quoique avec moins de densité, celui de Lucília do Carmo –, on la voit reprendre ce fado dans le film franco-portugais A religiosa portuguesa (« La religieuse portugaise »), d’Eugène Green (2009). Auparavant, elle en avait publié un enregistrement dans son album Mulheres ao espelho (« Femmes au miroir », 2008) :

Aldina Duarte (née en 1967)Não vou, não vou. Júlio de Sousa, paroles ; Moniz Pereira, musique. Autre titre : Chaves da vida.
Aldina Duarte, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; José Maria Nóbrega, basse acoustique.
Enregistrement : décembre 2007.
Extrait de l’album Mulheres ao espelho / Aldina Duarte. Portugal, Roda-lá Music, ℗ 2008.

Vu qu’il a un refrain, Não vou, não vou n’est pas considéré comme un fado « castiço » (« authentique »). Mais il suffit de lui ôter ce refrain et il le devient. On en trouve un exemple sur l’Internet, chanté sur une musique de fado traditionnel, le Fado Varela, du fadiste Renato Varela (1909-1946). Pour des raisons techniques, on ne peut pas l’intégrer à un site tiers, il faut l’entendre directement sur YouTube, où il est identifié sous son titre alternatif, Chaves da vida (« Clés de la vie »).

Revenons au fado-chanson, celui avec un refrain et la musique de Moniz Pereira. En voici, pour terminer, une version assez différente des deux précédentes. Le chanteur s’appelle Sérgio Frazão.

Sérgio FrazãoChaves da vida. Júlio de Sousa, paroles ; Moniz Pereira, musique. Autre titre : Não vou, não vou.
Sérgio Frazão, chant ; instrumentistes non identifiés.
Vidéo : extrait d’une émission de télévision non identifiée.
2008, mise en ligne.

La chanson du dimanche [74]. Miłość ci wszystko wybaczy

9 février 2025


Szpieg w masce [L’espion masqué] (1933). Extrait. Mieczysław Krawicz, réalisation ; Mieczysław Krawicz & Antoni Marczyński, scénario ; Henryk Wars, musique.
Distribution : Jerzy Leszczyński (professeur Skalski) ; Jerzy Pichelski (Jerzy Skalski) ; Hanka Ordonówna (Rita Holm, chanteuse)…
Production : Pologne : Blok-Muzafilm, 1933. Sortie : 1933 (Pologne).
Chanson :

Miłość ci wszystko wybaczy. Julian Tuwim, paroles ; Henryk Wars, musique.
Hanka Ordonówna, chant ; accompagnement d’orchestre.
Pologne, ℗ 1933.

Miłość ci wszystko wybaczy
Smutek zamieni ci w śmiech
Miłość tak pięknie tłumaczy
Zdradę i kłamstwo i grzech

L’amour te pardonnera tout,
Il changera en rire ton chagrin.
L’amour est une magnifique excuse
À la trahison, au mensonge, au péché.
Choćbyś ją przeklął w rozpaczy
Że jest okrutna i zła
Miłość ci wszystko wybaczy
Bo miłość mój miły to ja

Même si par désespoir tu le maudis,
Que tu l’accuses de cruauté,
L’amour te pardonnera tout
Parce que l’amour, mon amour, c’est moi.
Gdy pokochasz tak mocno jak ja
Tak tkliwie żarliwie tak wiesz
Do ostatka do szału do dna
To zdradzaj mnie wtedy i grzesz

Si tu aimes quelqu’un autant que je t’aime
Avec pareille tendresse, pareille ferveur,
Jusqu’au bout, jusqu’à la folie, jusqu’au fond,
Alors tu peux me trahir et pécher.
Miłość ci wszystko wybaczy
Smutek zamieni ci w śmiech
Miłość tak pięknie tłumaczy
Zdradę i kłamstwo i grzech

L’amour te pardonnera tout,
Il changera en rire ton chagrin.
L’amour est une magnifique excuse
À la trahison, au mensonge, au péché.
Choćbyś ją przeklął w rozpaczy
Że jest okrutna i zła
Miłość ci wszystko wybaczy
Bo miłość mój miły to ja

Même si par désespoir tu le maudis,
Que tu l’accuses de cruauté,
L’amour te pardonnera tout
Parce que l’amour, mon amour, c’est moi.
Choćbyś ją przeklął w rozpaczy
Że jest okrutna i zła
Miłość ci wszystko wybaczy
Bo miłość mój miły to ja

Même si par désespoir tu le maudis,
Que tu l’accuses de cruauté,
L’amour te pardonnera tout
Parce que l’amour, mon amour, c’est moi.

Julian Tuwim (1894-1953). Miłość ci wszystko wybaczy (1939).
Julian Tuwim (1894-1953). L’amour te pardonnera tout, traduit de Miłość ci wszystko wybaczy (1939), par L. & L.

Ils se sont embrasés

8 février 2025

« Ils se sont embrasés ». Toulouse (Occitanie, France), 7 février 2025
« Ils se sont embrasés ». Toulouse (Occitanie, France), 7 février 2025

Amor é fogo que arde sem se ver;
É ferida que dói e não se sente;
É um contentamento descontente;
É dor que desatina sem doer;

Amour est feu qui brûle et que l’on ne voit pas,
C’est blessure cuisante et que l’on ne sent pas,
Ravissement qui ne sait pas ravir,
Folle douleur qui ne fait pas souffrir,
É um não querer mais que bem querer;
É solitário andar por entre a gente;
É nunca contentar-se de contente;
É cuidar que se ganha em se perder;

C’est ne plus désirer qu’un seul désir,
C’est marcher solitaire dans la foule,
Jamais n’avoir plaisir à un plaisir,
Penser qu’on gagne alors que l’on se perd,
É querer estar preso por vontade;
É servir a quem vence, o vencedor;
É ter com quem nos mata lealdade.

C’est librement vouloir être captif,
C’est, quand on est vainqueur, servir qui est vaincu,
Rester loyal alors que l’on nous tue.
Mas como causar pode seu favor
Nos corações humanos amizade,
Se tão contrário a si é o mesmo Amor?

Mais comment ses faveurs font-elles naître
Une amitié entre les cœurs humains,
Si Amour à ce point est contraire à lui-même ?

Luís Vaz de Camões (1524?-1580), Amor é fogo que arde sem se ver, dans : Rimas, 2e éd. (1598) Luís Vaz de Camões (1524?-1580), Amour est feu qui brûle et que l’on ne voit pas, traduit de : Amor é fogo que arde sem se ver, dans : Rimas, 2e éd. (1598), par Anne-Marie Quint & Maryvonne Boudoy, Chandeigne, 1998.

La chanson du dimanche [73]. With you in mind

2 février 2025

Marianne, obviously. In memoriam.

Marianne Faithfull (1946-2025)With you in mind. Jackie DeShannon, paroles & musique.
Marianne Faithfull, chant ; Mike Leander, arrangement, production.
Première publication dans l’album Faithfull forever… / Marianne Faithfull. États-Unis, London records, ℗ 1966.

I’ll take a walk all by myself
So I can think of nothing else
But loving you when we find time

J’irai me promener seule
Et je ne penserai à rien d’autre
Qu’à t’aimer lorsqu’on aura le temps
These are the things
I’ll do with you in mind

Voilà ce que je ferai
En pensant à toi.
I’ll pick a rose and feel the thorn
Every day that you are gone
A new memory to relive I’ll find

Je me blesserai à l’épine de la rose
Chaque jour où tu n’es pas là
Je trouverai un nouveau souvenir à revivre
These are the things
I’ll do with you in mind

Voilà ce que je ferai
En pensant à toi.
There’ll come a day when I can live
To go and bring you back to me
We’ll dance and sing and toast someone

Un jour viendra où je pourrai
Te ramener à moi
On fera la fête, on boira à la santé de quelqu’un
There are the things
I’ll do with you in mind
There are the things
I’ll do with you in mind

Voilà ce que je ferai
En pensant à toi.
Voilà ce que je ferai
En pensant à toi.

Jackie DeShannon (Sharon Lee Myers, née en 1941). With you in mind (1966).
Jackie DeShannon (Sharon Lee Myers, née en 1941). En pensant à toi, traduit de With you in mind (1966), par L. & L.

La chanson du dimanche [72]. La complainte de la Tour Eiffel

26 janvier 2025


Mouloudji (1922-1994)La complainte de la Tour Eiffel. Jean Marsan, paroles ; Georges van Parys, musique. Extrait de La Tour Eiffel qui tue, roman-feuilleton musical en douze tableaux de Guillaume Hanoteau et Michel de Ré avec des couplets de Jean Marsan et une musique de Georges Van Parys.
Marcel Mouloudji, chant ; accompagnement d’orchestre ; Michel Legrand, arrangement & direction.
Extrait de l’album La Tour Eiffel qui tue. France, Philips, ℗ 1955.

Amis, chantons la complainte
De la pauvre Tour Eiffel,
Écoutez sa morne plainte
Quand le vent souffle du ciel.

On vient de la mettre au monde,
La belle fille au long corps
Et déjà les méchants grondent
Qu′elle est présage de mort.

Les uns disent qu’elle perce
Le ventre de l′Éternel,
Comme jadis en la Perse
Faisait la tour de Babel.

Les autres que son squelette
Ne fera pas de vieux os,
Que les pieds de la pauvrette
Seront minés par les eaux.

Mais nous qui la trouvons belle
Nous défendrons notre tour.
Il faut tout donner pour elle,
Nos bras, nos cœurs, nos amours !
Jean Marsan (1920-1977). La complainte de la Tour Eiffel. Extrait de La Tour Eiffel qui tue, roman-feuilleton musical en douze tableaux de Guillaume Hanoteau et Michel de Ré avec des couplets de Jean Marsan et une musique de Georges Van Parys (1949).

Mísia • O vendaval (1991)

21 janvier 2025

Mísia (1955-2024). album « Mísia », EMI-Valentim de Carvalho, 1991.
Mísia (1955-2024). album Mísia, EMI-Valentim de Carvalho, 1991.

Si je ne me trompe pas, le premier album de Mísia distribué en France est son troisième, Tanto menos tanto mais (1995). C’est à ce moment-là que j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, à la radio. Les deux albums précédents je ne les ai connus que plus tard ; d’abord le deuxième, Fado (1993), puis le premier, Mísia (1991), que j’ai réécouté ces jours derniers et qui manifeste une maîtrise assez étonnante pour un début. C’est à dire qu’elle avait déjà 35 ans lorsqu’elle l’a enregistré. Elle avait du métier, acquis en Espagne où elle vivotait dans la variété, au point qu’elle s’est décidée à rentrer au Portugal pour tenter de s’épanouir dans le fado, celui de son adolescence vécue à Porto. À Madrid elle était encore Susana Aguiar – son nom d’état civil. C’est à Lisbonne, avec ce premier album, qu’elle devient Mísia. Le répertoire hésite encore, le programme du disque compte plus de chansons que de fados à proprement parler, mais le tout est interprété dans le style et avec l’engagement du fado. C’est un disque de fado.

De cet album , O vendaval (« La tempête »), une reprise d’un « fado-chanson » des années 1960, est la seule plage que Mísia ait retenue dans sa compilation-rétrospective Do primeiro fado ao último tango (« Du premier fado au dernier tango »), conçue par elle et publiée en 2016 pour ses 25 ans de carrière.

Mísia (1955-2024)O vendaval. Joaquim Pimentel & António da Fonseca Rodrigues, paroles & musique.
Mísia, chant ; António Chainho, guitare portugaise ; Carlos Proença, guitare ; Pedro Nóbrega, basse acoustique. António Chainho, production.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, entre décembre 1990 et mars 1991.
Extrait de l’album Mísia. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1991.

Para onde vou, não sei
O que farei, sei lá
Só sei que me encontrei
E que eu sou eu, enfim
E sei que ninguém mais rirá de mim

Je ne sais pas où je vais,
Ni ce que je vais faire.
Mais je sais que je me suis trouvé,
Que je suis enfin moi-même
Et que nul ne rira jamais plus de moi.
O vendaval passou, nada mais resta
A nau do meu amor tem novo rumo
Igual a tudo aquilo que não presta
O amor que me prendeu desfez-se em fumo

La tempête est passée ; elle n’a rien laissé,
La barque de mon amour suit un nouveau cap.
Comme tout ce qui est futile,
L’amour qui m’avait saisi est parti en fumée.
Navego agora em mar de calmaria
Ao sabor da maré em verdes águas
Ao leme, o esquecimento e a alegria
Vou deixando para trás as minha mágoas

À présent je navigue en eaux calmes
Au gré de la marée, dans une mer verte,
Avec à la barre, la liesse et l’oubli
Et je laisse mes chagrins derrière moi.
Para onde vou, não sei
O que farei, sei lá
Só sei que me encontrei
E que eu sou eu, enfim
E sei que ninguém mais rirá de mim

Je ne sais pas où je vais,
Ni ce que je vais faire.
Mais je sais que je me suis trouvé,
Que je suis enfin moi-même
Et que nul ne rira jamais plus de moi.
Longe no cais, ficou a tua imagem
Mal a distingo já, desvanecida
Comigo a alegrar-me a viagem
Vão andorinhas de paz, de nova vida

Loin, sur le quai, est restée ton image
Elle s’estompe, je la distingue à peine.
Avec moi, pour égayer mon voyage,
Volent des hirondelles de paix, de renouveau.
Sigo tranquilo o rumo da esperança
Buscando aquela paz apetecida
Para ti eu fui um lago de bonança
E tu um vendaval na minha vida.

Tranquille, j’ai mis le cap sur l’espérance
À la recherche de cette paix tant désirée.
Pour toi, j’étais un lac immobile
Et toi, une tempête dans ma vie.

António da Fonseca Rodrigues. O vendaval (pas après 1962).
António da Fonseca Rodrigues. La tempête, traduit de O vendaval (pas après 1962), par L. & L.

O vendaval est une création de Tony de Matos (1924-1989), une sorte de crooner qui s’illustrait dans le « fado-chanson », mais surtout dans un répertoire de variété « romantique » – pour reprendre une épithète largement utilisée à l’époque pour la publicité de ses disques et de ses galas (il a enregistré une version portugaise d’Aline [la célèbre chanson de Christophe], malheureusement introuvable sur l’Internet). O vendaval, enregistrée au Brésil, a connu un énorme succès au Portugal en 1962, de même d’ailleurs que Só nós dois, parue en même temps, elle aussi reprise par Mísia dans le courant de sa carrière.

Tony de Matos (1924-1989)Vendaval. Joaquim Pimentel & António da Fonseca Rodrigues, paroles & musique.
Tony de Matos, chant ; accompagnement d’orchestre.
Enregistré au Brésil.
Première publication : disque 45 tours Só nós dois ; Procuro e não te encontro ; Vendaval ; Lado a lado / Tony de Matos. Portugal, Carioca, [1962].

La chanson du dimanche [71]. La légende de la nonne

19 janvier 2025

Cachons nos rouges tabliers.

Patachou (1918-2015)La légende de la nonne. Poème de Victor Hugo ; Georges Brassens, musique.
Patachou, chant ; avec Léo Clarens et son orchestre.
Première publication dans l’album Patachou… chante Brassens. France, Philips, ℗ 1953.

Venez, vous dont l’œil étincelle,
Pour entendre une histoire encor,
Approchez : je vous dirai celle
De doña Padilla del Flor.
Elle était d’Alanje, où s’entassent
Les collines et les halliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Il est des filles à Grenade,
Il en est à Séville aussi,
Qui, pour la moindre sérénade,
À l’amour demandent merci ;
Il en est que d’abord embrassent,
Le soir, les hardis cavaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Ce n’est pas sur ce ton frivole
Qu’il faut parler de Padilla,
Car jamais prunelle espagnole
D’un feu plus chaste ne brilla ;
Elle fuyait ceux qui pourchassent
Les filles sous les peupliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Rien ne touchait ce cœur farouche,
Ni doux soins, ni propos joyeux ;
Pour un mot d’une belle bouche,
Pour un signe de deux beaux yeux,
On sait qu’il n’est rien que ne fassent
Les seigneurs et les bacheliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Elle prit le voile à Tolède,
Au grand soupir des gens du lieu,
Comme si, quand on n’est pas laide,
On avait droit d’épouser Dieu.
Peu s’en fallut que ne pleurassent
Les soudards et les écoliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Mais elle disait : « Loin du monde,
Vivre et prier pour les méchants !
Quel bonheur ! quelle paix profonde
Dans la prière et dans les chants !
Là, si les démons nous menacent,
Les anges sont nos boucliers ! » —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine cloîtrée,
Amour dans son cœur s’installa.
Un fier brigand de la contrée
Vint alors et dit : Me voilà !
Quelquefois les brigands surpassent
En audace les chevaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Il était laid ; des traits austères,
La main plus rude que le gant ;
Mais l’amour a bien des mystères,
Et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des sangliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Pour franchir la sainte limite,
Pour approcher du saint couvent,
Souvent le brigand d’un ermite
Prenait le cilice, et souvent
La cotte de maille où s’enchâssent
Les croix noires des templiers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La nonne osa, dit la chronique,
Au brigand par l’enfer conduit,
Aux pieds de sainte Véronique
Donner un rendez-vous la nuit,
À l’heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l’ombre par milliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Padilla voulait, anathème !
Oubliant sa vie en un jour,
Se livrer, dans l’église même,
Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,
Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
Les cierges sur les chandeliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue,
La nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue,
C’est la foudre qui répondit.
Dieu voulut que ses coups frappassent
Les amants par Satan liés. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Aujourd’hui, des fureurs divines
Le pâtre enflammant ses récits,
Vous montre au penchant des ravines
Quelques tronçons de murs noircis,
Deux clochers que les ans crevassent,
Dont l’abri tuerait ses béliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit, du cloître gothique
Brunissant les portails béants,
Change à l’horizon fantastique
Les deux clochers en deux géants ;
À l’heure où les corbeaux croassent,
Volant dans l’ombre par milliers… —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne, avec une lampe,
Sort d’une cellule à minuit ;
Le long des murs le spectre rampe,
Un autre fantôme le suit ;
Des chaînes sur leurs pieds s’amassent,
De lourds carcans sont leurs colliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La lampe vient, s’éclipse, brille,
Sous les arceaux court se cacher,
Puis tremble derrière une grille,
Puis scintille au bout d’un clocher ;
Et ses rayons dans l’ombre tracent
Des fantômes multipliés. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Les deux spectres qu’un feu dévore,
Traînant leur suaire en lambeaux,
Se cherchent pour s’unir encore,
En trébuchant sur des tombeaux ;
Leurs pas aveugles s’embarrassent
Dans les marches des escaliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Mais ce sont des escaliers fées,
Qui sous eux s’embrouillent toujours ;
L’un est aux caves étouffées,
Quand l’autre marche au front des tours ;
Sous leurs pieds, sans fin se déplacent
Les étages et les paliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Élevant leurs voix sépulcrales,
Se cherchant les bras étendus,
Ils vont… Les magiques spirales
Mêlent leurs pas toujours perdus ;
Ils s’épuisent et se harassent
En détours, sans cesse oubliés. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

La pluie alors, à larges gouttes,
Bat les vitraux frêles et froids ;
Le vent siffle aux brèches des voûtes ;
Une plainte sort des beffrois ;
On entend des soupirs qui glacent,
Des rires d’esprits familiers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Une voix faible, une voix haute,
Disent : « Quand finiront les jours ?
Ah ! nous souffrons par notre faute ;
Mais l’éternité, c’est toujours !
Là, les mains des heures se lassent
À retourner les sabliers… » —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

L’enfer, hélas ! ne peut s’éteindre.
Toutes les nuits, dans ce manoir,
Se cherchent sans jamais s’atteindre
Une ombre blanche, un spectre noir,
Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
Les cierges sur les chandeliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Si, tremblant à ces bruits étranges,
Quelque nocturne voyageur
En se signant demande aux anges
Sur qui sévit le Dieu vengeur,
Des serpents de feu qui s’enlacent
Tracent deux noms sur les piliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Cette histoire de la novice,
Saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu’afin de préserver du vice
Les vierges qui font leur salut,
Les prieures la racontassent
Dans tous les couvents réguliers. —
Enfants, voici des bœufs qui passent,
Cachez vos rouges tabliers !

Victor Hugo (1802-1825). La légende de la nonne, dans : Odes et ballades (1828).

Mísia • Ai que pena (1991)

13 janvier 2025

Mísia aussi a eu recours à Carlos Paião (voir le billet Amália • O nosso povo). Ai que pena (« Quel dommage ! ») est la première plage de son tout premier album, juste intitulé Mísia, publié en 1991. Carlos Paião n’est responsable que de la musique de cette chanson primesautière, très réussie. Le texte est l’œuvre de Mário Martins, producteur dans la maison de disques Valentim de Carvalho – celle d’Amália Rodrigues – où il faisait office de découvreur de talents. C’est à lui que Carlos Paião doit sa carrière, de même qu’António Variações et bien d’autres.

Mísia (1955-2024)Ai que pena. Mário Martins, paroles ; Carlos Paião, musique.
Mísia, chant ; António Chainho, guitare portugaise ; Carlos Proença, guitare ; Pedro Nóbrega, basse acoustique. António Chainho, production.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, entre décembre 1990 et mars 1991.
Extrait de l’album Mísia. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1991.

Só uma pena me assiste
Só uma pena me assiste
E me alaga de tristeza
Não ser toalha de linho
Não ser toalha de linho
A cobrir a tua mesa

Je n’ai qu’un seul regret
Je n’ai qu’un seul regret
Qui m’inonde de tristesse :
Ne pas être nappe de lin
Ne pas être nappe de lin
Étendue sur ta table.
Não ser o jarro de vinho
Não ser o jarro de vinho
Não ser a fruta ou o pão
Nem ser o talher de prata
Nem ser o talher de prata
No calor da tua mão

Ne pas être carafe de vin
Ne pas être carafe de vin
N’être ni le fruit ni le pain
Ne pas être couvert d’argent
Ne pas être couvert d’argent
Dans la chaleur de ta main
Só uma pena me assiste
Que pena, que pena
Não ser o pão que tu comes
Que pena, que pena
Com esse trigo amassado
Mataria duas fomes
Ai que pena

Je n’ai qu’un seul regret,
Dommage, dommage,
Ne pas être le pain que tu manges,
Dommage, dommage,
Cette miche de bon grain
Peut bien assouvir deux faims.
Ah ! Dommage !
Só uma pena me assiste
Que pena, que pena
Não ser convidado à mesa
Que pena, que pena
P’ra te encher de coisas doces
O prato da sobremesa
Ai que pena

Je n’ai qu’un seul regret,
Dommage, dommage,
Ne pas être convié au banquet,
Dommage, dommage,
Où j’amasserais pour toi les douceurs
Sur ton assiette à dessert
Ah ! Dommage !
As penas são os cristais
As penas são os cristais
Desta ceia cintilante
Mesmo amando-te demais
Mesmo amando-te demais
Nunca o amor é bastante

Les regrets sont les cristaux
Les regrets sont les cristaux
De ce banquet éblouissant
Et même si je t’aime trop
Et même si je t’aime trop
On a toujours faim d’amour.
Nunca se morre de fome
Nunca se morre de fome
À míngua o amor resiste
Mordo com raiva o teu nome
Mordo com raiva o teu nome
Só esta pena me assiste

On ne meurt jamais de faim
On ne meurt jamais de faim
L’amour résiste à la disette
Je mords avec rage dans ton nom
Je mords avec rage dans ton nom
C’est cela seul que je regrette.

Mário Martins (né en 1934). Ai que pena (avant 1988).
Mário Martins (né en 1934). Quel dommage !, traduit de Ai que pena (avant 1988), par L. & L.

La chanson du dimanche [70]. D’elle à lui

12 janvier 2025

Bon dimanche !

Barbara (1930-1997)D’elle à lui. Paul Marinier, paroles & musique.
Barbara, chant & piano.
Enregistrement : 25 mars 1958.
Première publication : disque 45 t Les amis de Monsieur ; Maîtresse d’acteur ; Veuve de guerre ; D’elle à lui / Barbara. France, ℗ 1958.

Tu me dis, Léon, qu’il faut que j’t’oublie,
Parce que dans que’ques jours, tu vas te marier.
Ce qu’tu m’demandes là, mais c’est de la folie,
Car y a des amours qu’on n’peut oublier.
J’te l’ai toujours dit, tu fus l’premier homme
Qui m’ait, chaste et pure, tenue dans ses bras.
Oui, ça t’fait sourire. Ben souris, mon bonhomme,
Mais ça, c’est une chose qu’une femme n’oublie pas.

Ah oui, j’étais pure ! C’était ridicule.
Des choses de la vie, j’savais rien de rien,
À c’point qu’ toi pourtant qu’est pas un hercule,
Ben, ce que tu m’faisais, j’trouvais ça très bien.
Ah ! T’aurais tout de même pas fait comme ce colosse
Des choses épatantes entre les deux r’pas.
Mais non, mon ami, non je n’suis pas rosse.
Y a tout de même des choses qu’une femme n’oublie pas.

En c’temps là, t’étais pas vêtu comme un prince.
Tu gagnais que’que chose comme cent francs par mois.
Quand on a l’ventr’ creux, on a la taille mince.
J’aime pas les gros hommes, ben, t’étais d’mon choix.
Je m’nais une vie sobre tout autant qu’rangée.
Ah ! Tu t’souviens pas d’ça, maintenant qu’t’es gras !
Ce que j’en ai bouffé, d’la vache enragée
Et ça c’est une chose qu’une femme n’oublie pas,

Ce qui n’t’empêchait pas d’faire des p’tites bombances
Et d’chercher ailleurs un aut’ bien que le tien.
Ah ! Tu m’en as fait voir, et de toutes les nuances
Et tu prétendais même que le jaune m’allait bien !
Et quand je pense que moi, moi, j’étais fidèle.
Dans la vie d’une femme, ça compte.
En tout cas, le cas est assez rare pour que j’me l’rappelle
Et ça, c’est une chose que j’n’oublierai pas.

Et l’jour où j’t’appris qu’j’allais être mère,
Un enfant à nous, mais c’était fabuleux.
Tiens, je l’ai là ta voix, dans l’creux d’mon oreille :
« Ah non, pas d’enfant ! On est assez d’deux ! »
Ah ! Tu t’fichais bien d’ma vie, d’ma souffrance,
C’qui prouve, mon ami, que si t’es mufle, au fond,
C’est pas d’aujourd’hui qu’j’en fais l’expérience
Car il y a des choses qu’une femme n’oublie pas.

Ah ! Puis tiens, tu me rendrais méchante.
Si je r’mue tout ça, c’est que j’ai tant d’peine.
J’croyais qu’on vivrait toujours, tous les deux.
Mais non ! J’irai pas chez toi faire des scènes.
Tu veux t’en aller ? Va t’en, sois heureux,
Mais t’oublier, non. J’t’avoue ma faiblesse.
Songeant au passé, je pleur’rai parfois
Car c’temps-là, vois-tu, c’est tout’ ma jeunesse
Et ça, c’est une chose qu’une femme n’oublie pas.

Paul Marinier (1866-1953). D’elle à lui : ce qu’une femme n’oublie pas : lettre de femme : chansonnette (1898).

Amália • O nosso povo

10 janvier 2025

Fait suite à :

Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.
Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.

Carlos Paião (1957-1988) était un auteur-compositeur-interprète de variétés, mort à 30 ans dans un accident de voiture. On lui reconnaît de l’esprit, une verve joyeuse teintée d’ironie dans l’écriture, qui semblent avoir emporté d’emblée l’adhésion d’Amália. Contre l’avis de son entourage elle a, en 1982, fait paraître un « maxi-single » de deux titres de Carlos Paião, avec sur la face A O senhor extraterrestre (« Monsieur l’extraterrestre »), un dialogue des plus piquants entre un extraterrestre dont la soucoupe volante est tombée en panne dans un jardin et la propriétaire dudit jardin, pile au moment où celle-ci allait y étendre son linge. Gisela João en a enregistré une version pétulante et cocasse, très réussie.

L’édition 2024 de l’album Gostava de ser quem era comporte la captation d’une version de travail de O senhor extraterrestre datée du 20 décembre 1979. On y trouve aussi l’enregistrement, réalisé le même jour, d’une autre chanson de Carlos Paião, beaucoup plus conforme au répertoire habituel d’Amália, O nosso povo (« Notre peuple »). Bien qu’officiellement inédit, cet enregistrement était présent sur l’Internet depuis plusieurs années.

Amália Rodrigues (1920-1999)O nosso povo. Carlos Paião, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fonte Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 20 décembre 1979.
Première publication dans la nouvelle éd. de l’album Gostava de ser quem era / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2024.

O nosso povo não chora
Fala de amor e suspira
Teve uma rosa de sonho e agora
Fala que o sonho é mentira

Notre peuple ne pleure pas.
Il parle d’amour et soupire.
Il avait une rose de rêve et voici
Qu’il dit que ce rêve est mensonge.
O nosso povo tem asas
Dentro de uns olhos tão fundos
Pode fazer outros sonhos e casas
Pode inventar outros mundos.

Notre peuple a des ailes.
Dans ses yeux si profonds
Il peut faire d’autres rêves, des maisons,
Il peut inventer d’autres mondes.
Por isso se canta, por isso se peca
Por isso a garganta está seca
Por isso se dança ao sabor da aventura
Por isso a esperança perdura

Voilà la raison de nos chants, de nos péchés,
Voilà pourquoi on a la gorge sèche
Et on danse au gré de l’aventure
Voilà pourquoi l’espérance perdure,
Como se a vida quisesse
Como se um povo coubesse
Numa canção de ternura

Comme si la vie le voulait,
Comme si un peuple tenait
Dans un chant de tendresse.
O nosso povo não sabe
Todas as coisas que eu sei
Tem uma réstia de luz onde cabe
Todo este amor que eu lhe dei

Mais notre peuple ignore
Tout ce que moi je sais.
Il a un rai de lumière où se tient
Tout l’amour que je lui ai donné.
O nosso povo é um rio
Diz-nos de cor a lição
Dêem-lhe um remo, uma vela, um navio
e outros mares surgirão

Notre peuple est un fleuve,
Il sait par cœur la leçon.
Donnez-lui une rame, une voile, un navire
Et d’autres mers surgiront.
Por isso se canta, por isso se peca
Por isso a garganta está seca
Por isso se dança ao sabor da aventura
Por isso a esperança perdura

Voilà la raison de nos chants, de nos péchés,
Voilà pourquoi on a la gorge sèche
Et on danse au gré de l’aventure
Voilà pourquoi l’espérance perdure,
Como se a vida quisesse
Como se um povo coubesse
Numa canção de ternura

Comme si la vie le voulait,
Comme si un peuple tenait
Dans un chant de tendresse.

Carlos Paião (1957-1988). O nosso povo (1979).
Carlos Paião (1957-1988). Notre peuple, traduit de O nosso povo (1979), par L. & L.