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Hermínia Silva • Fado das mãos sujas

13 juin 2021

Timbre à l'effigie de Hermínia Silva édité en 2011 par CTT Correios (Portugal)
Timbre à l’effigie de Hermínia Silva édité en 2011 par CTT Correios (Portugal)
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Entendre l’épatante Hermínia Silva (1907-1993), l’une des trois étoiles de plus grande magnitude dans l’histoire du fado — mettons des quatre, si on y adjoint Maria Teresa de Noronha —, après avoir baigné dans la fadeur des voix actuelles, presque toutes sans forme ni expression, voire absentes de leur propre chant, est un délice.

Hermínia, morte à Lisbonne un 13 juin, comme aujourd’hui, n’était pas que fadiste. Plus encore que sa cadette Amália Rodrigues, elle a exercé une activité soutenue d’actrice de théâtre et de cinéma, s’illustrant tout particulièrement dans la « revue à la portugaise » (revista à portuguesa, ou teatro de revista), une forme de théâtre musical à tendance satirique et comique inspirée de la revue française.

Dans la revue Chuva de mulheres (« Pluie de femmes »), présentée à Lisbonne en 1937, elle crée plusieurs fados qui sont ensuite restés des valeurs sûres de son répertoire tout au long de sa carrière. Parmi ceux-ci : le Fado das mãos sujas (« Fado das mains sales »), une sorte d’hymne aux travailleurs — un thème qui, selon Agnès Pellerin (Le fado, Chandeigne, 2003), n’était guère prisé par la censure du régime salazariste (« l’Estado novo ») officiellement installé depuis 1933 :

La censure interdit ainsi unanimement tous les fados qui font référence à la faim, la pauvreté ou la misère. […] De même, tous les fados qui ont pour thème la fierté du travail sont à leur tour interdits. […]
De manière générale, tous les fados dont la thématique est liée à la valorisation des travailleurs sont unanimement associés par le régime au « péril » communiste, alors même qu’ils ne manifestent souvent aucun signe de politisation. La thématique des travailleurs est a priori taboue.
Agnès Pellerin, Le fado, Chandeigne, 2003, ISBN 2-906462-92-6, pages 85-87.

Le Fado das mãos sujas doit peut-être son salut à ses concessions au catholicisme (« Mains qui savent prier quand sonne l’angélus… ») et au patriotisme (à travers l’évocation, dans le dernier couplet, de la présence portugaise aux côtés des alliés dans la 1ère Guerre mondiale). Hermínia en a réalisé un premier enregistrement en 1948, soit plus de 10 ans après l’avoir créé à la scène, et un second en 1975. Le clip ci-dessous, dans lequel elle chante avec accompagnement d’orchestre, est extrait d’une émission de variétés produite et diffusée par la RTP (la télévision publique portugaise) dans les années 1960.

Hermínia Silva (1907-1994)Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : Extrait d’une émission de la série Melodias de sempre. Production : Rádio e Televisão de Portugal (RTP), années 1960 (1966 ?).


Mãos sujas do suor, mãos negras do trabalho
Penhor de gente humilde, o seu melhor brasão
São quem maneja a serra e quem empunha o malho
São quem desbrava a terra e quem semeia o pão

Mains sales, mains noires de sueur et de travail
Le lot des humbles, le plus beau blason
De ceux qui empoignent la scie ou le marteau,
De ceux qui défrichent et qui sèment.

Mãos queimadas pelo sol das ceifas, dos trigais
Ungiram-se de mosto nas dornas dos lagares
Andaram na montanha a derrubar pinhais
Nas galeras do sonho atravessaram mares

Mains brûlées par le soleil des moissons,
Bleuies de moût dans les cuves des pressoirs,
Mains qui coupent le bois dans la montagne,
Qui ont traversé les mers dans les galères du rêve…

Ter as mãos sujas do trabalho
É ser alguém
O que só pode acontecer aos homens sãos
Tenho as mãos sujas, que me importa
Ainda bem
Mas ai de quem não tem coragem
P’ra sujar um dia as mãos

Avoir les mains salies par le travail
C’est être quelqu’un
Cela n’arrive qu’aux hommes sains.
J’ai les mains sales, et alors ?
Tant mieux !
Malheur à celui qui n’a pas le courage
De se salir un jour les mains !

Mãos sujas dos metais e do carvão das minas
Mãos que sabem rezar ao toque das trindades
Mãos que na rocha negra e áspera das colinas
Ergueram catedrais, aldeias e cidades

Mains salies aux métaux et au charbon des mines,
Mains qui savent prier quand sonne l’angélus,
Mains qui, de la roche noire et âpre des collines
Ont bâti des cathédrales, des villages et des villes.

Mãos que um dia na França, olhando a pátria-mãe
Pegaram num clarim, tocando a unir fileiras
Andaram arranhando a terra de ninguém
E amassaram com o sangue o bairro das trincheiras

Mains qui un jour en France, alors que les yeux se tournaient vers la mère-patrie,
Ont sonné le clairon pour former les rangs,
Ont gratté le sol du no man’s land,
Pétrissant avec du sang la glaise des tranchées.
Frederico de Brito (1894-1977). Mãos sujas. Extrait de la revue Chuva de mulheres (1937).
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Frederico de Brito (1894-1977). Mains sales, trad. par L. & L. de Mãos sujas (1997). Extrait de la revue Chuva de mulheres (1937).

Hermínia Silva (1907-1994)Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; António Chainho, guitare portugaise ; José Maria Nóbrega, guitare.
Portugal : Decca, ℗ 1975.

Hermínia Silva (1907-1994)Mãos sujas. Frederico de Brito, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue Chuva de mulheres, revue en 2 actes et 21 tableaux, livret original de Lopo Lauer, Almeida Amaral, Vasco Sequeira et Frederico de Brito, musiques de Frederico Valério et Carlos Calderón, présentée à l’Éden Teatro (Lisbonne) en 1937.
Hermínia Silva, chant ; Victor Ramos, guitare portugaise ; Abel Negrão, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, 1948.
Portugal, 1948.

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