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Plus très bien

26 mars 2025

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Il y a quelqu’un.
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Toulouse (Occitanie, France) Musée Paul Dupuy, exposition « L’encre et la matière », 20 mars 2025. Arrière-plan : œuvre de Ye Xingqian.
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Il n’y a plus personne.
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Toulouse (Occitanie, France) Musée Paul Dupuy, exposition « L’encre et la matière », 20 mars 2025. Arrière-plan : œuvre de Ye Xingqian.
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Ainsi passe la gloire du monde : écume qui se mêle à l’écume du souvenir.
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Jeanne Moreau (1928-2017)J’ai la mémoire qui flanche. Cyrus Bassiak [pseudonyme de Serge Rezvani], paroles et musique ; François Rauber, arrangement.
Jeanne Moreau, chant ; accompagnement instrumental ; François Rauber, direction.
Enregistrement : Paris, Comédie des Champs-Élysées.
Extrait de l’album Jeanne Moreau chante 12 chansons de Cyrus Bassiak. France, Disques Jacques Canetti, ℗ 1963.

Fado alexandrino de Joaquim Campos. 4. Amália • Caminhos de Deus

25 mars 2025

Fait suite à :

Dix-neuf : c’est le nombre de morceaux – parmi lesquels Povo que lavas no rio et aussi, pour la première fois, des compositions d’Alain Oulman – enregistrés par Amália au cours des sessions qui ont se sont échelonnées à Lisbonne de 1960 à 1962. Seuls neuf d’entre eux ont été retenus pour le fameux album sans titre surnommé Busto (« Buste ») en référence à l’illustration de sa pochette, publié en 1962. Les dix autres ont été diffusés de manière fractionnée, sur des disques 45 tours ou autres, ou rassemblés en un album intitulé For your delight édité au Royaume-Uni.

Caminhos de Deus, sur la musique du Fado alexandrino de Joaquim Campos, fait partie de ces laissés pour compte. Au Portugal, il figurait sur la face B d’un disque 45 tours mettant en vedette Povo que lavas no rio.

Amália Rodrigues (1920-1999)Caminhos de Deus. António de Sousa Freitas, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado alexandrino de Joaquim Campos).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Teatro Taborda, entre 1960 et 1962.
Première publication dans le disque 45 t Povo que lavas no rio ; Caminhos de Deus ; Acho inúteis as palavras / Amalia. Royaume-Uni, Columbia, ℗ 1962.

Quis dar-me Deus um fado, um rumo e uma estrada.
Caminhos, eu sei lá aqueles que me deu
Quis dar-me Deus esperança e em tudo fui errada
Talvez porque troquei os seus fados p’lo meu.

Dieu m’a donné un but, un destin, un chemin.
Ses chemins, quels qu’ils soient, je ne les ai pas pris.
Dieu m’a donné l’espoir, mais en tout j’ai failli,
Peut-être pour avoir suivi ma propre voie.
De tudo o que ficou ainda resta acesa
A chama da saudade, estrela já no fim
E nada vale a pena, basta-me esta certeza
Daquele caminho errado traçado para mim.

Dans tout ce qui me reste, seule brûle encore
La flamme de la saudade, étoile presque éteinte.
Plus rien n’en vaut la peine, mais j’ai la certitude
Que ces chemins tracés n’étaient pas faits pour moi.
De tantas ilusões perdidas uma a uma
Surgiu da noite agreste um luto que me amarra
Ficaram-me as esperanças e Deus que mas resuma
Na triste voz do fado e cordas de guitarra.

De mes illusions perdues l’une après l’autre
Est né dans la nuit froide un deuil qui m’envahit.
Il me reste l’espoir ; que Dieu me le révèle
Dans la triste voix du fado et les cordes des guitares.

António de Sousa Freitas (1921-2004). Caminhos de Deus (1962).
António de Sousa Freitas (1921-2004). Chemins de Dieu, traduit de Caminhos de Deus (1962), par L. & L.

Les paroles, d’António de Sousa Freitas (1921-2004), évoquent une forme de révolte, un refus des « chemins de Dieu », et rappellent par exemple ce quatrain de Malmequer pequenino, chanté quant à lui sur une musique joyeuse :

Aquela mulher pecou
por amor se fez fadista
tão longe o fado a levou
que Deus a perdeu de vista.

Attribué à José André dos Santos (1909-1967). Malmequer pequenino.

Cette femme est une pécheresse,
Par amour elle s’est faite fadiste ;
Si loin l’a menée le fado
Que Dieu l’a perdue de vue.

Toujours, il y a la « faute » du fado, destin irrésistible, qui s’oppose à celui assigné par Dieu.

Fado alexandrino de Joaquim Campos. 3. Ricardo Ribeiro • De mim para ninguém

24 mars 2025

Fait suite à :

Parmi les emplois du Fado alexandrino de Joaquim Campos que je connais, De mim para ninguém (« De moi et pour personne »), créé par Ricardo Ribeiro, est un des plus poignants et – je trouve – des plus justes. On a longtemps tenu ce fadiste pour un épigone de Fernando Maurício (ce qu’il ne récuse pas), voire pour un imitateur (ce qu’il n’est pas).

Cet enregistrement de De mim para ninguém figure sur le quatrième album de l’artiste, Largo da memória (« Place du souvenir », 2013).

Ricardo Ribeiro (né en 1981)De mim para ninguém. Artur Ribeiro, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado alexandrino de Joaquim Campos).
Ricardo Ribeiro, chant ; Pedro de Castro, guitare portugaise ; Jaime Santos, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Atlântico Blue, de juin à août 2013.
Extrait de l’album Largo da memória / Ricardo Ribeiro. Portugal, Parlophone, ℗ 2013.

De mim para ninguém, mais outro fado triste
Fado que às vezes canto para ninguém ouvir
Muito embora a ninguém, meu coração insiste
Neste fado que em pranto se transforma a seguir

De moi et pour personne, encore un fado triste,
Je le chante parfois, adressé à personne,
À personne et pourtant, mon cœur revient sans cesse
À ce fado qui bientôt se transforme en sanglots.
De mim para ninguém que me deixou tristonho
E nem sequer merece meus olhos a chorar
Ninguém que foi alguém e destruiu meu sonho
E o coração esquece o que não deve lembrar

De moi et pour « personne » qui m’a laissé si triste
Et ne mérite pas de voir mes yeux pleurer,
« Personne » qui fut quelqu’un et a détruit mon rêve
Et puis le cœur oublie ce qu’il doit oublier.
Alguém que se perdeu nas ruas da ansiedade
Que viveu a meu lado e a quem eu já quis bem
Alguém que enegreceu as ruas da cidade
Inspirou este fado, de mim para ninguém

Quelqu’un qui s’est perdu dans les rues de l’angoisse,
Avec qui j’ai vécu, quelqu’un que j’ai aimé
Et qui a peint de noir les rues de cette ville
M’a inspiré ce fado, de moi et pour personne.

Artur Ribeiro (1923-1988). De mim para ninguém (19??).
Artur Ribeiro (1923-1988). De moi et pour personne, traduit de De mim para ninguém (19??), par L. & L.

À suivre

La chanson du dimanche [77]. Úgy várom jössz-e már

23 mars 2025

Úgy várom jössz-e már,
mint álmot vár az éj.
Vass Valéria (Valéria Vass ; 1939-2008). Úgy várom jössz-e már (1967), extrait.

J’attends que tu viennes,
Comme la nuit attend un rêve.

Un rock ‘n roll hongrois pour ce dimanche, cuvée 1967.

Maté Péter (Péter Maté ; 1947-1984)Úgy várom, jössz-e már. Vass Valéria (Valéria Vass), paroles ; Maté Péter (Péter Maté), musique.
Maté Péter (Péter Maté), chant ; Illés együttes, ensemble instrumental.
Première publication : Hongrie, Qualiton, ℗ 1967.

Les paroles, à toutes fins utiles :

Úgy várom jössz-e már,
mint álmot vár az éj.
Miért lehet rút a régi táj,
ha másvalaki vár, mondd miért?
Úgy várom jössz-e már,
hogy újra elkísérj.
Nélküled szívem meg-megáll,
és hűvös lesz a nyár, mondd miért?

Miért szép a vén világ,
ha végre látlak én?
Kínálhat életem új csodát,
de nézni vagy várni Rád többet ér.

Miért jó a furcsa láz?
Ne szólj, tudom, miért:
mert veled a ballagás,
a szó vagy a hallgatás többet ér.

Oly sok kérdés válaszra vár,
és ha szólnál, mit mondanál?
Jöjj hát, felelj, mondd, mondd, mondd,
ha választanál, hogy más kell vagy én,
ugye kedvemre döntenél?

Miért szép a vén világ,
ha végre látlak én?
Kínálhat életem új csodát,
de nézni vagy várni Rád többet ér.

Miért jó a furcsa láz?
Hisz jól tudom, miért:
mert veled a ballagás,
a szó vagy a hallgatás többet ér,
többet ér, többet ér, többet ér.

Vass Valéria (Valéria Vass ; 1939-2008). Úgy várom jössz-e már (1967)

Fado alexandrino de Joaquim Campos. 2. Quando me sinto só

21 mars 2025

Fait suite à :

Fernando Maurício (1933-2003) était « Le roi du fado », « O rei do fado ».

Quando me sinto só (« Lorsque je me sens seul ») figurait sur l’un de ses premiers enregistrements, chanté sur une musique d’Alfredo Marceneiro, le Fado marcha de Alfredo Marceneiro. Cependant, dans la vidéo que voici, captée probablement dans la seconde moitié des années 1990 c’est à dire à la fin de sa carrière, c’est bien sur le Fado alexandrino de Joaquim Campos qu’il l’interprète.

On peut regretter chez lui une tendance à l’emphase et à la recherche de l’effet, caractéristique d’ailleurs de la manière de plusieurs fadistes hommes de son époque, mais on ne peut qu’admirer son art du chant et de la conduite du récit. Par exemple, dans le 3e vers, sa façon de marquer la césure réclamée par la musique tout en ne la faisant pas vraiment afin de préserver l’unité grammaticale de la phrase (« É quando tenho dó // de mim… »).

Fernando Maurício (1933-2003)Quando me sinto só. Artur Ribeiro, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado alexandrino de Joaquim Campos).
Fernando Maurício, chant ; instrumentistes non identifiés).
Captation : Lisbonne, Grupo desportivo da Mouraria (Palácio dos Távora), sans date.
Vidéo : aucune information. Diffusion : FadoTV, 2019 (mise en ligne).

Quando me sinto só, como tu me deixaste
Mais só que um vagabundo num banco de jardim
É quando tenho dó de mim e por contraste
Eu tenho ódio ao mundo, que nos separa assim

C’est quand je me sens seul, comme tu m’as laissé,
Plus seul qu’un vagabond sur le banc d’un jardin,
Que j’ai pitié de moi alors que par contraste
Je déteste le monde qui nous sépare ainsi.
Quando me sinto só sabe-me a boca a fado
Lamento de quem chora a sua triste mágoa
Rastejando no pó, o meu coração cansado
Lembra uma velha nora morrendo à sede d’água

Lorsque je me sens seul, j’ai en bouche le goût
Du fado de celui qui pleure un triste sort.
Et mon cœur fatigué se traîne à ras de terre,
Ou semble une noria qui ne trouve plus d’eau.
P’ra que não façam pouco, procuro não gritar
A quem pergunta minto, não quero meter dó
Num egoísmo louco eu chego a desejar
Que sintas o que sinto quando me sinto só

Je ne veux pas crier, on se rirait de moi
Et je mens pour ne pas susciter la pitié.
Mais en tout égoïsme j’en viens à désirer
Que tu sentes ce que je sens lorsque je me sens seul.

Artur Ribeiro (1923-1988). Quando me sinto só (vers 1970).
Artur Ribeiro (1923-1988). Quand je me sens seul, traduit de Quando me sinto só (vers 1970), par L. & L.

On retrouve Quando me sinto só, chanté sur le Fado alexandrino de Joaquim Campos, au programme du troisième album de studio de Mariza, Transparente (2005). Il y est d’ailleurs dédié à Fernando Maurício.

Jolie voix, et de la technique.

Mariza (née en 1973)Quando me sinto só. Artur Ribeiro, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado alexandrino de Joaquim Campos)) ; Jaques Morelenbaum, arrangement.
Mariza, chant ; Mário Pacheco, guitare portugaise ; João Lyra, guitare ; Jaques Morelenbaum, violoncelle.
Extrait de l’album Transparente / Mariza. Portugal, EMI-Valentim de Carvalho, ℗ 2005.

À suivre

Fado alexandrino de Joaquim Campos. 1. Lizzie • L’albatros

19 mars 2025

Joaquim Campos (1898-1981)Fado alexandrino de Joaquim Campos. Joaquim Campos, musique ; Arménio de Melo, arrangement. Autre titre : Fado Joaquim Campos.
Conjunto de guitarras de Arménio de Melo (Arménio de Melo, guitare portugaise ; autres instrumentistes non identifiés).
Extrait de l’album Lisboa, cidade de fado. Vol. V : 17 clássicos : silêncio, cantam guitarras. Portugal, Estoril, ℗ 1996.

Joaquim Campos (1898-1981) était un fadiste, actif au début du siècle dernier, qui n’a laissé que peu d’enregistrements ; il est resté plus connu pour ses compositions, dont certaines comptent parmi les plus distinguées du répertoire fadiste, en particulier le Fado Vitória, employé par Amália Rodrigues pour son extraordinaire Povo que lavas no rio. On connaît aussi son Fado tango (Cansaço dans le répertoire d’Amália).

Il s’agit ici de son fado « alexandrin », désigné simplement sous le nom de « Fado alexandrino de Joaquim Campos », très beau lui aussi.

Qu’est-ce qu’un fado « alexandrin » ? C’est un fado composé pour des alexandrins, c’est tout. C’est à dire des vers de douze pieds.

Plus précisément, un fado « alexandrin » est fait pour des vers de deux fois six pieds, réunis en quatrains. Pour l’alexandrin portugais, moins rigide que le français, il suffit que le 6e pied de chaque hémistiche tombe sur une syllabe portant l’accent tonique, quitte à ce qu’il y en ait éventuellement une septième, non accentuée. Un alexandrin portugais peut donc mesurer douze, treize ou quatorze syllabes.

Voici, pour entamer cette petite série sur le Fado alexandrino de Joaquim Campos, un emploi tout à fait original de cette composition : elle a été adaptée à un poème français – et non des moindres : L’albatros de Baudelaire, tiré des Fleurs du mal. Alexandrins français donc, en vers de douze syllabes.

Fado clandestinoL’albatros. Poème de Charles Baudelaire ; Joaquim Campos, musique (Fado alexandrino de Joaquim Campos).
Fado clandestino, ensemble instrumental & vocal (Lizzie, chant ; Filipe de Sousa, guitare portugaise ; Nuno Estevens, guitare).
Captation : Paris, Théâtre du Temps, 22 juin 2016.
Vidéo : Lizzie Officiel, production. 2016 (mise en ligne).

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire (1821-1867). L’albatros, extrait de : Les fleurs du mal (2e édition, 1861).

Lizzie, son interprète, est parisienne – que je sache – et excellente chanteuse. Adapter L’albatros au Fado alexandrino de Joaquim Campos est son idée. Du point de vue de la métrique, elle fonctionne, indiscutablement. Pourtant… je ne suis pas totalement convaincu : il me semble que le caractère de ce fado, qui est légèrement dépressif, s’accommoderait mieux d’un autre poème.

Mais voici Lizzie dans un fado en langue portugaise, Trago fados nos sentidos, créé par Amália Rodrigues dans son album Gostava de ser quem era (1980). Les paroles sont d’Amália, la musique de son guitariste José Fontes Rocha.

LizzieTrago fados nos sentidos. Amália Rodrigues, paroles ; José Fontes Rocha, musique.
Lizzie, chant ; Cordeone (Loïc da Silva), guitare portugaise ; Pompeu Gomes, guitare.
Captation : 75003 Paris, Portologia, février 2020.
Vidéo : Loïc da Silva. 2021 (mise en ligne).

À suivre

La chanson du dimanche [76]. Máscaras. Romance

16 mars 2025

París no se acaba nunca, y el recuerdo de cada persona que ha vivido allí es distinto del recuerdo de cualquier otro… Y eso es muy cierto aunque lo haya dicho Hemingway, que ha sido el escritor más ególatra y narcisista del siglo. Mi recuerdo de París es como una nostalgia azul, que en veinte años no he podido sacarme de encima. Porque cuando llegué a París, en aquel mes de abril de 1969, ya había despuntado una primavera tan hermosa que dolía y daba ganas de hacer algo para ser más feliz, si es que la felicidad existe, para ser más inteligente y abarcarlo todo, saberlo todo, o para ser más libre, si es que eso también existiera, existiría o existió alguna vez. Y recuerdo que sentí la magia de un sol cariñoso, como de terciopelo, bañando los Campos Elíseos, los grandes palacios napoleónicos, la frivolidad de los cafés, y entendí mejor lo que había sucedido un año antes. Todavía siento como una caricia en la piel la luz de la tarde contra la luceta frontal de Notre Dame, el rumor histórico y oscuro del Sena a la altura de la Cité, y escucho a aquel negro organillero frente al Louvre, haciendo bailar a su monito africano al ritmo de un vals vienés.
Leonardo Padura (né en 1955), Máscaras, La Habana, Unión de Escritores y Artistas de Cuba, 1997.

On n’en a jamais fini avec Paris et le souvenir de chaque personne qui y a vécu est différent du souvenir de tous les autres… Cela est bien vrai, même si c’est Hemingway qui l’a dit, l’écrivain le plus égocentrique et narcissique du siècle. Mon souvenir de Paris est empreint du bleu de la nostalgie dont je n’ai pas pu me débarrasser en vingt ans. Parce que lorsque je suis arrivé à Paris, en ce mois d’avril 1969, le printemps pointait déjà, si beau qu’il faisait mal et donnait envie de faire quelque chose pour être plus heureux, si le bonheur existe, pour être plus intelligent et tout embrasser, tout savoir, ou pour être plus libre, si tant est que cela soit possible, que cela puisse l’être ou que cela l’ait été. Et je me souviens d’avoir ressenti la magie d’un soleil caressant comme du velours, qui baignait les Champs-Élysées, les grands palais napoléoniens, les cafés aux airs frivoles, et j’ai mieux compris ce qui s’était passé un an auparavant. Je ressens encore comme une caresse sur la peau la lumière de l’après-midi sur la rosace de Notre-Dame, la rumeur historique et sombre de la Seine à hauteur de la Cité, et j’entends encore ce noir qui jouait de l’orgue de Barbarie devant le Louvre, en faisant danser un petit singe africain au rythme d’une valse viennoise.
Leonardo Padura (né en 1955), Électre à La Havane, traduit de Máscaras (1997) par René Solis & Maria Hernández, Paris, Éd. Métailié, 1998.

Juliette Gréco (1927-2020)Romance. Henri Bassis, paroles ; Joseph Kosma, musique. Du film Le gantelet vert = The green glove Rudolph Maté, réalisation, France & États-Unis, 1952.
Juliette Gréco, chant ; avec André Grassi et son orchestre.
Première publication : France, ℗ 1952.

Ces mots chargés de romance,
Comme un matin qui sourit,
C’est un amour qui commence,
Dans le printemps de Paris.

Paris, qui n’est à personne,
Est à toi si tu le veux.
Mon ami, je te le donne.
Ce cadeau, c’est pour nous deux.

Veux-tu les rues de ma ville
Traînant autour des cafés,
Où les jours passent tranquilles
Et les filles décoiffées ?

Les amoureux se promènent,
Ils se regardent, ravis.
Mon ami, c’est toi que j’aime.
Le bonheur, c’est pour la vie.

Henri Bassis (1916-1992). Romance (1952).

Confession

11 mars 2025

Voici paraître la gloire du monde.

Toulouse (France), Chapelle Saint-Joseph de La Grave, 19 février 2025

La voici passée à jamais.

Toulouse (France), Chapelle Saint-Joseph de La Grave, 19 février 2025

Écume retournée à la vague, vague retournée à la mer.

Amália Rodrigues (1920-1999)Confesso. José Galhardo, paroles ; Frederico Valério, musique. De la revue Se aquilo que a gente sente de Alberto Barbosa, José Galhardo, Luís Galhardo & Vasco Santana (1947).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Paris, 1956.
Première publication dans l’album Eu disse adeus à casinha ; Fado não sei quem és ; Maldição ; … / Amalia Rodrigues. France, Columbia, ℗ 1958.

Confesso que te amei,
Confesso
Não coro de o dizer,
Não coro
Pareço outra mulher,
Pareço
Mas lá chorar por ti,
Não choro.

J’avoue que je t’ai aimé,
Je l’avoue
Je n’ai pas honte de le dire,
Je n’en rougis pas
J’ai bien changé,
Il paraît,
Mais de là à pleurer sur toi
Ça non.
Fugir do amor tem seu preço
E a noite em claro atravesso
Longe do meu travesseiro
Começo a ver que não esqueço
Mas lá perdão não te peço
Sem que me peças primeiro.

Il m’en coûte de refuser l’amour
Et je passe la nuit éveillée
Loin de mon oreiller.
Je commence à voir que je n’oublie pas,
Mais je ne te demanderai pas pardon
Avant que tu ne le fasses toi-même.
De rastos a teus pés
Perdida te adorei
Até que me encontrei
Perdida
Agora já não és
Na vida o meu senhor
Mas foste o meu amor
Na vida.

Éperdue à tes pieds
Je t’adorais
Jusqu’à en devenir
Folle.
À présent tu n’es plus
Rien dans ma vie
Mais tu as été le grand amour
De ma vie.
Não penses mais em mim,
Não penses
Não estou nem p’ra te ouvir
Por carta
Convences as mulheres,
Convences
Estou farta de o saber,
Estou farta.

Ne pense plus à moi,
N’y pense plus
Je ne veux plus rien savoir de toi
Ne m’écris pas.
Tu sais séduire les femmes,
C’est vrai
Je ne veux plus en entendre parler
Plus jamais.
Não escrevas mais nem me incenses
Quero que tu me diferences
Dessas que a vida te deu.
A mim já não me pertences
Mas lá vencer-me não vences
Porque vencida estou eu.

Ne m’écris plus, cesse de me flatter
Je ne suis pas comme ces femmes
Que la vie t’a données.
Je sais que tu ne m’appartiens plus
Mais la guerre tu ne la gagneras pas
Parce que je suis déjà vaincue.

José Galhardo (1905-1967). Confesso, extrait de la revue Se aquilo que a gente sente, de Alberto Barbosa, José Galhardo, Luís Galhardo & Vasco Santana (1947).
José Galhardo (1905-1967). J’avoue, traduit de Confesso, extrait de la revue Se aquilo que a gente sente, de Alberto Barbosa, José Galhardo, Luís Galhardo & Vasco Santana (1947), par L. & L.

La chanson du dimanche [75]. Il cielo in una stanza

9 mars 2025

Mina (Mina Mazzini, née en 1940)Il cielo in una stanza. Gino Paoli, paroles & musique.
Mina, chant ; accompagnement d’orchestre (Orchestra Tony De Vita).
Vidéo : émission Musicomania du 9 mai 1961 (extrait).
Production : Suisse, RSI Radiotelevisione svizzera di lingua italiana, 1961.

Quando sei qui con me
Questa stanza non ha più pareti
Ma alberi
Alberi infiniti
Quando sei qui vicino a me
Questo soffitto viola
No, non esiste più
Io vedo il cielo sopra noi
Che restiamo qui
Abbandonati
Come se non ci fosse più
Niente, più niente al mondo
Suona un’armonica
Mi sembra un organo
Che vibra per te e per me
Su nell’immensità del cielo
Suona un’armonica
Mi sembra un organo
Che vibra per te e per me
Su nell’immensità del cielo
Per te e per me
Nel cielo

Quand tu es avec moi,
Cette chambre n’a plus de murs.
Elle a des arbres,
À l’infini.
Quand tu es près de moi,
Ce plafond violet
N’existe plus.
C’est le ciel que je vois,
Au-dessus de nous,
Abandonnés
Comme s’il n’y avait plus
Rien, plus rien au monde.
Un harmonica joue ;
On croirait un orgue
Qui vibre pour toi et pour moi
La-haut dans l’immensité du ciel.
Un harmonica joue ;
On croirait un orgue
Qui vibre pour toi et pour moi
La-haut dans l’immensité du ciel,
Pour toi et pour moi,
Dans le ciel.

Gino Paoli (né en 1934). Il cielo in una stanza (1960).
Gino Paoli (né en 1934). Le ciel dans une chambre, traduit de Il cielo in una stanza (1960), par L. & L.

Lisboa antiga • Amália, Hermínia, Dario

7 mars 2025

Cette chanson-là… non, ce n’est pas ma préférée. Pourtant Lisboa antiga, a été l’un des plus grands succès internationaux d’Amália Rodrigues, comme en atteste sa présence dans la plupart de ses innombrables captations de concert réalisées à l’étranger et parues en disque. Il ne figure en revanche dans aucun de ses enregistrements publics réalisés au Portugal. Elle est ici à l’Olympia, à Paris, en 1956 (elle répète le premier couplet au lieu de chanter le second, comme elle l’a toujours fait) :

Amália Rodrigues (1920-1999)Lisboa antiga. José Galhardo & Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Portela, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement public : Olympia (Paris), avril ou mai 1956.
Première publication dans l’album Amalia à l’Olympia / Amália Rodrigues. France, Pathé Marconi, ℗ 1957.

Lisboa, velha cidade,
Cheia de encanto e beleza!
Sempre formosa, a sorrir,
E no vestir sempre airosa.
O branco véu da saudade
Cobre o teu rosto, linda princesa!

Lisbonne, ville ancienne
Pleine de charme et de beauté,
Toujours gracieuse et souriante,
Toujours bien mise,
Le voile blanc de la saudade
Couvre ton visage, jolie princesse !
Olhai, senhores,
Esta Lisboa d’outras eras,
Dos cinco réis*, das esperas**
E das toiradas reais!
Das festas, das seculares procissões,
Dos populares pregões matinais
Que já não voltam mais!

Regardez Messieurs dames
Cette Lisbonne d’autrefois,
Celle des pièces de 5 réis*
Et des corridas royales**,
Des fêtes, des processions séculaires,
Des cris des vendeurs ambulants
Qu’on n’entendra jamais plus !
Lisboa d’oiro e de prata,
Outra mais linda não vejo,
Eternamente a cantar
E a dançar, de contente.
O teu semblante se retrata
No azul cristalino do Tejo!

Lisbonne d’or et d’argent,
Tu es la plus belle de toutes,
Toujours chantant,
Toujours dansant, toujours contente.
Ton visage se reflète
Dans le bleu cristallin du Tage !

José Galhardo (1905-1967) & Amadeu do Vale (1898-1963). Lisboa antiga (193?).
* Hermínia chante « cruzados » au lieu de « cinco réis ». Dans les deux cas il s’agit de pièces de monnaie (le « cruzado », subdivisé en « réaux »), disparues à la fin du XIXe siècle.
** La veille d’une course de taureaux avait lieu « l’attente » (« a espera », pluriel « esperas ») qui était elle-même occasion de fête.
José Galhardo (1905-1967) & Amadeu do Vale (1898-1963). Lisbonne ancienne, traduit de Lisboa antiga (193?), par L. & L.
* Hermínia chante « cruzados » au lieu de « cinco réis ». Dans les deux cas il s’agit de pièces de monnaie (le « cruzado », subdivisé en « réaux »), disparues à la fin du XIXe siècle.
** La veille d’une course de taureaux avait lieu « l’attente » (« a espera », pluriel « esperas ») qui était elle-même occasion de fête. Le texte original en fait mention (je ne l’ai pas inclus dans la traduction française).

L’histoire de cette chanson, dont Amália n’est nullement la créatrice, est un peu tortueuse. Elle est apparue en 1932, sous le titre O passado de Lisboa (« Le passé de Lisbonne »), dans la pièce de théâtre musicale O Pirilau, musique de Raúl Portela et Raúl Ferrão, livret de Sicranos & Beltranos (en portugais, sicrano et beltrano sont deux substantifs synonymes, signifiant l’un et l’autre « quidam » ; on ignore qui se dissimule sous ce pseudonyme). Ses paroles ont été réécrites ensuite par José Galhardo & Amadeu do Vale et la chanson recréée par la pétillante Hermínia Silva sous le titre Lisboa antiga. Hermínia l’a enregistrée en 1936, puis en 1958. Mais la voici à la télévision, en 1961.

« Je vais chanter encore une fois une de mes premières créations – annonce-t-elle au début de la séquence –, Lisboa antiga. J’ai toujours beaucoup de plaisir à chanter cette chanson, vu qu’elle est internationale maintenant, enfin ça fait toujours plaisir que les fados soient entendus jusqu’à l’étranger, et chantés jusqu’à l’étranger. »

Nul doute que cette entrée en matière soit teintée d’un peu d’ironie, car celle qui a rendu ce fado « international », à savoir Amália Rodrigues, qu’elle ne nomme pas, était déjà à l’époque raillée au Portugal pour son statut de grande vedette « internationale » (elle aussi). L’interprétation d’Hermínia est, quant à elle, on ne peut plus lisboète.

Hermínia Silva (1907-1993)Lisboa antiga. José Galhardo & Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Portela, musique.
Hermínia Silva, chant ; Victor Ramos, guitare portugaise ; José Inácio, guitare.
Vidéo : émission 15 minutos com Hermínia Silva (extrait). Production : RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 1961.

Lisboa antiga a donné lieu à nombre d’adaptations en diverses langues : anglais, italien, finnois, … La première était la version espagnole (Lisboa antigua), puis la française (Adieu Lisbonne) ; l’une et l’autre ont été enregistrées par Gloria Lasso. Voici plutôt cette version française, avec un couplet chanté en espagnol, publiée par le délicieux Dario Moreno en 1956 (elle est donc contemporaine de l’enregistrement d’Amália à l’Olympia, ci-dessus) :

Dario Moreno (1921-1968)Adieu Lisbonne. Fernand Bonifay, paroles françaises ; Raúl Portela, musique. Adaptation française de Lisboa antiga, paroles originales portugaises de José Galhardo & Amadeu do Vale. Comporte un couplet chanté en espagnol, paroles de Manuel Salina.
Dario Moreno, chant ; avec Jo Moutet et son orchestre.
Première publication dans le disque 45 t Quand elle danse ; Adieu Lisbonne / Dario Moreno. France, Philips, ℗ 1956.

Mais voici encore Amália, cette fois au Japon en 1970, avec 2 guitares portugaises, une guitare classique et une basse acoustique.

Amália Rodrigues (1920-1999)Lisboa antiga. José Galhardo & Amadeu do Vale, paroles ; Raúl Portela, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Tokyo (Japon), Sankei Hall, 2 septembre 1970.
Extrait de l’album Amalia Rodrigues in Japan. Japon, ℗ 1970.