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La chanson du dimanche [97] ¡Vamos, Nina!

12 octobre 2025

L’un des chefs-d’œuvre d’Ástor Piazzolla sur des paroles du poète uruguayen Horacio Ferrer, interprété d’abord par sa créatrice, Amelita Baltar (alors compagne de Piazzolla), puis, dix ans plus tard, par Milva aux Bouffes du Nord.

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Amelita Baltar (née en 1940) & Ástor Piazzolla (1921-1992) • ¡Vamos, Nina!. Horacio Ferrer, paroles ; Ástor Piazzolla, musique.
Amelita Baltar, chant ; Ástor Piazzolla, bandonéon & arrangements.
Enregistrement : Milan (Italie), 1974.
Première publication : album Piazzolla & Amelita Baltar. 1974 ou 1975.

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Milva (1939-2021) & Ástor Piazzolla (1921-1992) • ¡Vamos, Nina!. Horacio Ferrer, paroles ; Ástor Piazzolla, musique.
Milva, chant ; Quintette de tango contemporain (Ástor Piazzolla, bandonéon & arrangements ; Pablo Ziegler, piano ; Fernando Suárez Paz, violon ; Oscar Lopez Ruiz, guitare ; Héctor Console, basse).
Enregistrement public : Paris, théâtre des Bouffes du Nord, le 29 septembre 1984.
Extrait de l’album Live at the Bouffes du Nord/ Milva and Astor Piazzolla. France, Polydor, ℗ 1984.

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No te avergüences, Nina, no,
¿de qué vergüenza entenderá
el mala bestia de ese bar
que te pateó y que te escupió?
Acariciale el piojo al perro
que tenés, y le contás
que entre la mugre te encontraste
un hombro amigo en que morir.

N’aie pas honte, Nina, non,
Qu’est-ce qu’il connaît de la honte
Ce salaud dans ce bar
Qui t’a piétinée et craché à la figure ?
Caresse-lui les poux
À ton chien, et dis-lui
Que dans toute cette crasse tu as trouvé
Une épaule amie sur laquelle mourir.

Abrí las cuencas de los ojos,
bien abiertas y arrojá
de un solo vómito brutal
tu soledad y ¡vamonós!
Mirá que linda estás
con tu ternura en pie,
y no estás sola, Nina, no,
yo estoy con vos.

Ouvre grand tes yeux
Ouvre-les et vomis
Dans un seul jet brutal
Ta solitude et fichons le camp !
Que tu es belle,
Que tu es douce !
Et tu n’es pas seule Nina, non,
Je suis avec toi.

Nina,
no llorés, mordete los ojos,
cachame las manos bien fuerte,
si viene la muerte, mangala:
que pague, de prepo y de a uno
los días felices que debe.

Nina,
Ne pleure pas, sèche tes yeux,
Serre-moi les mains bien fort,
Si la mort vient, fais-lui la manche :
Fais-lui payer, de force et une par une,
Les journées de bonheur qu’elle doit.

Mi Nina,
con cabezas de paloma
correremos hasta nunca
por la tumba de los pájaros mendigos
que encontraron la salida
y saldremos de la roña
dandos saltos, transparentes,
inmortales, ¡vamos, Nina!

Ma Nina,
Avec nos têtes de colombe
On va courir à tout jamais
Dans les tombes des oiseaux mendiants
Qui ont trouvé la sortie
Et nous sortirons de la mouise
En bondissant, transparents,
Immortels ! Viens, Nina !

¡Vamos, Nina!,
corramos, mi vieja, corramos.
Si el viento te enreda el harapo,
si el frío te llaga las piernas,
no pares ni aflojes ni vuelvas,
ni esperes, ni gimas, corre, ¡corré!

Viens, Nina !
Courons, ma vieille, courons !
Si tu sens le vent dans tes guenilles,
Si le froid te griffe les jambes,
Ne t’arrête pas, ne flanche pas,
Ne te retourne pas, ne gémis pas, cours, cours !

No te avergüences Nina, no,
que nadie sabe bien quién es.
Mirá si soy el dios capaz
de hacer mil panes con un pan,
y vos la loca que una vez
roció sus trapos con alcohol,
y se incendió para no ver
los presidentes que se van.

N’aie pas honte Nina, non,
Parce que nul ne sait bien qui c’est ce type.
Et si j’étais le dieu capable
De multiplier les pains
Et toi la folle qui un jour
A aspergé ses habits d’alcool
Et s’est immolée pour ne pas voir
Les présidents qui s’en vont ?

Mirame, hermana, no temblés,
no tengas miedo de morir,
los vivos oyen a sus muertos
y hoy, por fin, nos van a oír.
Mirá qué linda está
tu dignidad en pie,
y no estás sola, Nina, no,
yo estoy con vos.

Regarde-moi petite, ne tremble pas,
N’aie pas peur de mourir,
Les vivants entendent leurs morts
Et aujourd’hui il vont enfin nous entendre.
Que tu es belle,
Que tu es digne !
Et tu n’es pas seule, Nina, non,
Je suis avec toi.

¡Vamos, Nina!, ¡vamos, Nina!,
no aflojes, ni pares, ni vuelvas,
ni esperes, ni gimas, corré, ¡corré!

Allez viens, Nina ! Viens, Nina !
Ne flanche pas, ne t’arrête pas,
Ne te retourne pas, ne gémis pas, cours, cours !
Horacio Ferrer (1933-2014). ¡Vamos, Nina! (1974).
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Horacio Ferrer (1933-2014). Allez viens, Nina !, trad. par L. & L. de ¡Vamos, Nina! (1974).

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Carminho • Canção à ausente

6 octobre 2025

Elle a fait des études de marketing avant de devenir chanteuse, Carminho. La parution de son nouvel album, Eu vou morrer de amor ou resistir (« Soit je meurs d’amour, soit je résiste »), prévue pour la fin de la semaine, est soigneusement préparée par la publication anticipée de deux des morceaux qui le composent, d’abord Balada do país que dói (« Ballade du pays douloureux »), le 23 septembre, puis, exactement une semaine plus tard (et une semaine avant l’album complet) Canção à ausente (« Chanson à l’absente »), donnant lieu chaque fois à des articles dans la presse.

Balada do país que dói est la plus intéressante des deux, j’y reviendrai probablement un de ces jours. Canção à ausente est un fado, musique de Carminho sur un poème de Pedro Homem de Melo – hommage indirect à Amália Rodrigues qui, la première, dès la fin des années 1940 et jusqu’à son dernier album de studio paru en 1990, a chanté ce poète et folkloriste du Nord du Portugal (Fria claridade, Povo que lavas no rio, …).

La mélodie en elle-même n’est pas d’une grande originalité mais elle est efficace. Ce qui pique la curiosité c’est l’apparition discrète, puis, dans la seconde partie de l’enregistrement, la plus forte présence d’instruments tels que les ondes Martenot, le cristal Baschet et le mellotron, sans parler de la guitare électrique, le tout se mariant harmonieusement, je trouve, aux traditionnelles guitares portugaise et classique ainsi qu’à la voix, qui est belle.

Pour la vidéo on a voulu faire graphique et chic en multipliant à l’excès des plans aux cadrages et à la composition hyper-travaillés, au détriment du propos. On a voulu en outre un changement de costume à chaque plan, ou presque : on ne dira rien du choix du ou de la styliste – mais on n’en pensera pas moins.

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Carminho (née en 1984) • Canção à ausente. Poème de Pedro Homem de Mello ; Carminho, musique.
Carminho, chant ; André Dias, guitare portugaise ; Flávio César Cardoso, guitare ; Pedro Geraldes, guitare électrique ; Tiago Maia, basse acoustique ; João Pimenta Gomes, cristal Baschet, ondes Martenot & mellotron.
Enregistrement : Lisbonne, studios Namouche.
Première publication : Portugal, ℗ 2025. Extrait de l’album Eu vou morrer de amor ou resistir, à paraître en octobre 2025.
Vidéo : Rui Vieira, réalisation. Portugal, Playground, 2025.

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Para te amar ensaiei os meus lábios…
Deixei de pronunciar palavras duras.
Para te amar ensaiei os meus lábios!

À t’aimer j’ai exercé mes lèvres,
Cessant de prononcer aucune parole dure.
À t’aimer j’ai exercé mes lèvres !

Para tocar-te ensaiei os meus dedos…
Banhei-os na água límpida das fontes.
Para tocar-te ensaiei os meus dedos!

À te toucher j’ai exercé mes doigts,
Les baignant dans l’eau limpide des sources.
À te toucher j’ai exercé mes doigts !

Para te ouvir ensaiei meus ouvidos!
Pus-me a escutar as vozes do silêncio…
Para te ouvir ensaiei meus ouvidos!

À t’entendre j’ai exercé mon oreille,
Prêtant attention aux voix du silence.
À t’entendre j’ai exercé mon oreille !

E a vida foi passando, foi passando…
E, à força de esperar a tua vinda,
De cada braço fiz mudo cipreste.

Et la vie a passé, a passé…
Et à force d’attendre ta venue,
De chaque bras j’ai fait un cyprès muet.

A vida foi passando, foi passando…
E nunca mais vieste!

La vie a passé, a passé…
Et tu n’es jamais plus venue !
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Canção à ausente, extrait du recueil Segredo (1937).
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Pedro Homem de Melo (1904-1984). Chanson à l’absente, trad. par L. & L. de Canção à ausente, extrait du recueil Segredo (1937).

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La chanson du dimanche [96]. Margaret vous aime bien

5 octobre 2025

Une chanson cuisante.

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Cora Vaucaire (1918-2011) • Margaret vous aime bien. Bruno Coquatrix, paroles & musique.
Cora Vaucaire, chant ; M. Philippe-Gérard et son Ensemble.
Extrait de l’album Chansons pour ma mélancolie / Cora Vaucaire. France, Pathé, 1956.

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La chanson du dimanche [95]. Le chemin des forains

28 septembre 2025

Et je retrouve, fugitivement, l’image que nous avions de Frede, mon frère et moi, lorsque nous la voyions dans le jardin de la maison, au retour de l’école : une femme qui appartenait au monde du cirque, comme la petite Hélène, et que ce monde nimbait de mystère. Il ne faisait aucun doute pour nous que Frede dirigeait un cirque à Paris, plus petit que Médrano, un cirque sous un chapiteau de toile blanche, rayée de rouge, qui s’appelait « le Carroll’s ». Ce nom revenait souvent dans la bouche d’Annie et de Frede : Carroll’s – la boîte de nuit, rue de Ponthieu – mais je voyais le chapiteau blanc et rouge et les animaux de la ménagerie, dont Frede, avec sa silhouette mince et ses vestes cintrées, était la dompteuse.
Patrick Modiano (né en 1945), Remise de peine (1988), Éd. du Seuil, DL 1988, ISBN 2-02-009959-4, p. 20-21.

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Édith Piaf (1915-1963) • Le chemin des forains. Jean Dréjac, paroles ; Henri Sauguet, musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre ; Robert Chauvigny, direction.
Première publication : France, 1955.

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José Afonso • Vejam bem (1968). Et Gisela João

27 septembre 2025

Le fiévreux Vejam bem (littéralement : « Observez bien »), chanté sur un rythme de vira, cette valse rapide pratiquée surtout dans le Nord du Portugal, est l’une des chansons politiques les plus connues de José Afonso. Elle apparaît en 1968 sur l’album Cantares do andarilho (« Chants du vagabond »), le premier publié chez Orfeu, l’éditeur discographique de Porto. D’abord spécialisé dans la poésie déclamée, Orfeu a ensuite réalisé et diffusé les enregistrements de nombre d’artistes, le plus souvent hostiles au régime de l’Estado novo, issus, comme José Afonso, du creuset de la ville universitaire de Coimbra.

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José Afonso (1929-1987) • Vejam bem. José Afonso, paroles & musique.
José Afonso, chant ; Rui Pato, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, studios Polysom.
Extrait de l’album Cantares do andarilho / José Afonso. Portugal, Orfeu, ℗ 1968.

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Vejam bem
Que não há
Só gaivotas em terra
Quando um homem
Se põe
A pensar

Regardez bien,
Il n’y a pas
Que les nuages qui s’amassent
Quand un homme
Se met
À réfléchir.

Quem lá vem
Dorme à noite
Ao relento
Na areia
Dorme à noite
Ao relento no mar

Celui qui vient
Dort la nuit
À la belle étoile
Sur le sable
Dort la nuit
Sur le bord de la mer.

E se houver
Uma praça
De gente
Madura
E uma estátua
De febre
A arder

Et même s’il y a
Une place
Pleine
De monde
Et une statue
Brûlante
De fièvre,

Anda alguém
Pela noite
De breu
À procura
E não há
Quem lhe queira
Valer

Quelqu’un parcourt
Cette nuit
De ténèbres
Quelqu’un cherche
Mais
Nul ne veut
L’aider.

Vejam bem
Daquele homem
A fraca
Figura
Desbravando
Os caminhos
Do pão

Regardez
De cet homme
La fragile
Figure
Dans sa quête
D’un peu
De pain.

E se houver
Uma praça
De gente
Madura
Ninguém vai
Levantá-lo
Do chão

Et même s’il y a
Une place
Pleine
De monde
Personne
Ne le
Relèvera.

Vejam bem
Que não há
Só gaivotas em terra
Quando um homem
Se põe
A pensar

Regardez bien,
Il n’y a pas
Que les nuages qui s’amassent
Quand un homme
Se met
À réfléchir.

Quem lá vem
Dorme à noite
Ao relento
Na areia
Dorme à noite
Ao relento no mar

Celui qui vient
Dort la nuit
À la belle étoile
Sur le sable
Dort la nuit
Sur le bord de la mer.
José Afonso (1929-1987). Vejam bem (1968).
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José Afonso (1929-1987). Sachez-le, trad. par L. & L. de Vejam bem (1968).

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Les paroles de Vejam bem sont probablement truffées d’allusions, plus ou moins claires – surtout à près de soixante ans de distance –, aux vicissitudes des opposants à la dictature (les « vagabonds », ceux qui, dans la chanson, dorment « À la belle étoile / Sur le sable / […] / Sur le bord de la mer » ?). Certaines métaphores sont peut-être transparentes pour qui sait les voir, et devaient l’être encore davantage en 1968, mais j’avoue que le texte me reste largement impénétrable et je n’exclus pas d’avoir commis des contresens en traduisant. Du reste, certaines « explications » qu’on trouve sur l’Internet ne sont guère convaincantes.

Néanmoins certains points peuvent être considérés comme des repères assez sûrs. Au deuxième vers, les « gaivotas em terra » citent la première partie d’un dicton très répandu : « Gaivotas em terra, tempestade no mar » (« Mouettes à terre, tempête en mer »), allusion possible à une « tempête » à venir, dont il importe de « bien observer » les signes.

La « statue brûlante de fièvre » de la 3e strophe évoque une technique de torture bien documentée, dite de la « statue », pratiquée par la PIDE (la police politique du régime) sur les prisonniers d’opinion, consistant à les maintenir debout, sans appui, des heures durant. Pour se renseigner, on peut exécuter la requête suivante dans un moteur de recherche : « estátua tortura PIDE ».

Dans la même strophe, « uma praça de gente madura » (littéralement : « une place [pleine] de personnes mûres ») me laisse assez perplexe. Par « mûres », je suppose qu’il faut entendre « saines d’esprit ». Sans doute le texte de la chanson déplore-t-il que la grande majorité de la population, même avertie des pratiques de la PIDE, n’ait pas le courage de les dénoncer, et encore moins de venir en aide aux opposants déclarés.

Quelle que soit la signification exacte des métaphores du texte, on ne peut qu’admirer la conduite du chant et l’interprétation de José « Zeca » Afonso, de même que le caractère si personnel et la beauté de son timbre. Pour iconoclaste que puisse sembler pareil rapprochement, je dois dire que son art m’évoque celui d’Amália (dotée quant à elle de davantage de souffle et de puissance). Mais la même intelligence du chant et de l’expression.

Il y a quelques mois, Gisela João a publié un album, intitulé fort opportunément Inquieta (« Inquiète »), consacré aux « chansons d’avril » et qui fait la part belle au répertoire de José Afonso. On y trouve une reprise de Vejam bem, à peine plus lente que l’original, assez réussie, je trouve.

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Gisela João (née en 1983) • Vejam bem. José Afonso, paroles & musique.
Gisela João, chant ; Luís “Twins” Pereira, claviers et autres instruments ; Carles Rodenas Martinez, guitares & percussions ; Luís “Twins” Pereira, Gisela João & Carles Rodenas Martinez, arrangements.
Enregistrement : Carcavelos (Portugal), Twinville studios.
Extrait de l’album Inquieta / Gisela João. Portugal, Mar Records, ℗ 2025.
Vidéo : Manuel Abelho & Gisela João, réalisation. 2024.

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Airbus

24 septembre 2025

Dans la rue un de ces chiens minuscules et frétillants, au poil ras et brun, manifeste sa joie de vivre dans une exubérance fantasque rehaussée de brefs aboiements de grenouille : « Mouac ! ». Son maître, un grand jeune homme d’une trentaine d’années ou moins, d’une humeur plus sombre, le rabroue sévèrement : « Airbus ! »

Mais Airbus est insensible à la noirceur et à la mélancolie de l’époque.

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Léo Ferré (1916-1993) • Richard. Léo Ferré, paroles & musique.
Léo Ferré, chant, arrangement & direction ; accompagnement d’orchestre.
Enregistrement : Paris, studios Barclay.
Extrait de l’album Il n’y a plus rien / Léo Ferré. France, Barclay, ℗ 1973.

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Je vous laisse me suivre

23 septembre 2025

Avant d’être reçu par le doctoresse (salle d’attente numéro 4) on est entre les mains d’un jeune homme chargé des examens de routine (salle d’attente numéro 2).
– Je vous laisse entrer dans cette salle à droite, dit le jeune homme ; je vous laisse déposer vos affaires sur cette chaise ; je vous laisse vous asseoir dans ce grand fauteuil.
Puis :
– Je vous laisse bien appuyer le menton, voilà ; je vous laisse bien appuyer le front. C’est la bonne hauteur pour vous ?
Ensuite :
– Je vous laisse bien fixer le ballon rouge devant vous.
Au fond de l’appareil d’optique est en effet apparue une minuscule montgolfière vermillon s’élevant au-dessus d’un paysage vert vif, prés ou forêt.
Le jeune homme effectue ses mesures, en note le résultat.
– Je vous laisse bien reculer la tête, un appareil va se mettre en place devant vous.
Je vous laisse bien appuyer le menton, appuyer le front.
Que lisez-vous ?
Bien. Ici ?
Ici ?
Voyons l’œil gauche. Que lisez-vous ?
Ah.
Ici, combien de lettres devinez-vous ?
Bien.
Puis :
– Vous allez conduire en sortant d’ici ? Non ? Alors je vous laisse bien regarder vers le haut, je vais vous mettre des gouttes dans les yeux, ça va piquer un peu.
Puis :
– Voilà. Je vous laisse récupérer vos affaires.
Et :
– Je vous laisse me suivre.
À quoi il lui est répondu :
– C’est gentil à vous, mais vous n’êtes pas du tout mon genre.

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Lágrima • Argentina Santos

19 septembre 2025

C’est avec Lágrima qu’Amália Rodrigues a obtenu son plus grand succès dans la dernière partie de sa carrière. Plusieurs artistes, généralement appartenant à des générations sensiblement plus jeunes que celle d’Amália, ont intégré ce fado à leur propre répertoire : Mísia l’a enregistré trois fois, trois enregistrements qui jalonnent son propre parcours ; mais aussi Mariza et tant d’autres.

Argentina Santos (1924-2019) était au contraire une contemporaine d’Amália ; plus jeune qu’elle de quatre ans (ou six selon les sources), elle lui a survécu vingt ans. Sa voix singulière évoque celle d’Alfredo Marceneiro par son grain tout à fait étonnant, mais sa manière de chanter est plus vigoureuse et plus expressive que celle du Tio Alfredo (« Tonton Alfred », ainsi qu’il était affectueusement surnommé). Argentina était elle aussi Tia Argentina pour certains – parmi lesquels Ricardo Ribeiro, qui, encore tout jeune, a participé à ses côtés, avec Celeste Rodrigues et Alcindo de Carvalho, au spectacle Cabelo branco é saudade créé en 2005 au Teatro Nacional de S. João de Porto par son directeur, Ricardo Pais. Elle y interprétait Lágrima. Nous la voyons ici un an plus tard, dans son propre restaurant, A Parreirinha de Alfama, situé juste en face du musée du Fado, à Lisbonne :

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Argentina Santos (1924-2019) • Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Argentina Santos, chant ; 1 guitare portugaise ; 1 guitare.
Captation : Lisbonne, Parreirinha de Alfama, 30 juillet 2006.
Vidéo : pas d’information.

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Mais Argentina Santos interprétait déjà Lágrima dans un album collectif d’hommage à Amália Rodrigues réunissant en 2004 des artistes qui reprenaient, dans les styles les plus divers, des fados d’Amália qui ont tous en commun d’avoir été écrits par elle, du moins pour les paroles.

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Argentina Santos (1924-2019) • Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Argentina Santos, chant ; instrumentistes non précisés.
Enregistrement : Lisbonne, [2004 ?].
Extrait de l’album A tribute to Amália Rodrigues / Custódio Castelo, Ciganos d’Ouro, Argentina Santos, … . Pays-Bas, World Connection, ℗ 2004.

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La chanson du dimanche [94]. Mon homme

14 septembre 2025

À la boucherie du village, au bas de la Ville Nouvelle, on attendait d’être servi. Quand son tour est arrivé une femme a dit : « Je voudrais un bifteck pour un homme. » Ensuite le boucher a demandé : « Et avec ça ? – C’est tout », a-t-elle dit en sortant son porte-monnaie.
Annie Ernaux (née en 1940). Journal du dehors (1993). Gallimard, 1993, ISBN 2-07-073356-4, p. 16-17.

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Cette femme était-elle Juliette Gréco ?
Probable.

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Juliette Gréco (1927-2020) • Mon homme. Albert Willemetz & Jacques Charles, paroles ; Maurice Yvain, musique.
Juliette Gréco, chant ; François Rauber et son orchestre.
Enregistrement : Paris, studio Blanqui, 1963.
Extrait de l’album Les grandes chansons de Juliette Gréco. France, Philips, ℗ 1964.

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Amália • Lágrima (1983)

11 septembre 2025

Ce célèbre fado, Lágrima, a donné son nom au second album d’originaux publié par Amália Rodrigues après son accident cardiaque de 1979. C’est le premier morceau du disque. Son texte, comme ceux de toutes les autres pièces du recueil, est d’Amália elle-même ; sa musique, de Carlos Gonçalves, l’un de ses accompagnateurs à la guitare portugaise.

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Amália Rodrigues (1920-1999) • Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, d’octobre 1982 à mai 1983.
Extrait de l’album Lágrima / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1983.

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Cheia de penas
Cheia de penas me deito
E com mais penas
Com mais penas me levanto
No meu peito
Já me ficou no meu peito
Este jeito
O jeito de te querer tanto

Le cœur en peine,
Le cœur en peine je m’endors
Et plus triste encore,
Plus triste encore je m’éveille.
Dans mon cœur,
J’ai toujours dans mon cœur
Cette obsession,
Cette obsession de toi.

Desespero
Tenho por meu desespero
Dentro de mim
Dentro de mim um castigo
Não te quero
Eu digo que não te quero
E de noite
De noite sonho contigo

Désespoir,
Pour mon désespoir
Je porte en moi,
Je porte en moi cette punition.
Je ne t’aime pas,
Je dis que je ne t’aime pas,
Mais la nuit,
La nuit je rêve de toi.

Se considero
Que um dia hei-de morrer
No desespero
Que tenho de te não ver
Estendo o meu xaile
Estendo o meu xaile no chão
Estendo o meu xaile
E deixo-me adormecer

Lorsque je pense
Qu’un jour je mourrai,
Dans mon désespoir
De ne pas te voir,
J’étends mon châle,
J’étends mon châle sur le sol,
J’étends mon châle
Et je m’endors.

Se eu soubesse
Se eu soubesse que morrendo
Tu me havias
Tu me havias de chorar
Uma lágrima
Por uma lágrima tua
Que alegria
Me deixaria matar

Si je savais,
Si je savais qu’à ma mort
Tu verserais
Une larme sur moi,
Cette larme,
Pour cette larme de toi,
Quelle joie !
Je me laisserais tuer.
Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983).
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Amália Rodrigues (1920-1999). Larme, trad. par L. & L. de Lágrima (1983).

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De qui cette Larme était-elle tant espérée ? Qui le sait ?

Probablement pas de son mari, César Seabra, ingénieur en génie mécanique, épousé en secondes noces en 1961, au Brésil. Ce mariage, qui a duré jusqu’à la mort de César, en 1997, est décrit par Amália elle-même comme privé de toute flamme. Au journaliste Luís Osório elle concède :

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« Tinha muita piada, o César. Era uma pessoa que não era para mim, vivemos sem paixão, mas nunca tivemos qualquer problema, e recordo-o com saudade. »
Amália Rodrigues (1920-1999), citée dans : Miguel Carvalho (né en 1970), Amália, ditatura e revolução (2020), Portugal, Dom Quixote, 2020, ISBN 978-972-20-7044-7, p. 504.

« Il était très drôle, César. Ce n’était pas quelqu’un pour moi ; nous avons vécu sans passion, mais sans jamais aucun problème, et je garde de lui un tendre souvenir. »
Trad. L. & L.

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À une autre journaliste, Inês Pedrosa :

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« O César era muito boa pessoa. Só que não tínhamos nada, nada, nada de parecido… Fala-se tanto da felicidade, mas a felicidade o que é ? Não se pode meter uma vida toda numa palavra. »
Amália Rodrigues (1920-1999), citée dans : Miguel Carvalho (né en 1970), Amália, ditatura e revolução (2020), Portugal, Dom Quixote, 2020, ISBN 978-972-20-7044-7, p. 504.

« César était quelqu’un de très bien. C’est juste que nous n’avions rien, rien, mais rien de semblable… On parle beaucoup du bonheur, mais c’est quoi le bonheur ? On ne peut pas résumer toute une vie en un seul mot. »
Trad. L. & L.

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Je me souviens, lors d’un des récitals d’Amália à l’Olympia, dans les années quatre-vingts, de l’avoir entendue présenter Lágrima comme la plainte de quelqu’un qui souffrirait d’une dor de cotovelo – elle expliquait en souriant que ce « mal au coude » désigne, en portugais, la douleur de l’amour non partagé.

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