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Amália Rodrigues • Madrugada de Alfama

19 février 2024

Amália Rodrigues (1920-1999)Madrugada de Alfama. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, théâtre Taborda (studios Valentim de Carvalho), entre 1960 et 1962.
Première publication dans l’album Amália Rodrigues (« Busto »). Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

Amália Rodrigues a été — et de loin — la principale parolière de son propre répertoire. Mais cela, surtout dans la dernière partie de sa carrière. Car jusqu’aux années 1970, la palme revenait à David Mourão-Ferreira (1927-1996), poète, auteur de fictions, d’essais, d’articles pour la presse, universitaire (spécialiste de philologie romane), traducteur, co-fondateur de la revue littéraire Távola Redonda (1950-1954), bref, un homme des plus sérieux, qui s’était pourtant laissé aller à écrire pour le fado dès le début des années 1950.

Pour le fado — non ; pour Amália, ainsi qu’il l’a précisé lui-même.

Il lui a d’abord fourni des adaptations portugaises de chansons étrangères, telles que Eternally (1952), sur un thème musical de Chaplin pour son film Limelight (Les feux de la rampe), ou Moulin rouge, de Georges Auric (1953). Puis des poèmes à la métrique régulière, propre à se couler dans la forme des musiques de fados traditionnels : Primavera, le premier, en 1953, puis Libertação en 1955, chantés respectivement sur le fado Primavera et sur le fado Meia noite, avant de réécrire pour elle, à sa demande, les paroles d’une chanson brésilienne intitulée Mãe preta, devenue Barco negro pour les besoins du film Les amants du Tage d’Henri Verneuil (1955), à l’origine de son succès durable en France [voir les billets De « Mãe preta » à « Barco negro » et Amália Rodrigues • Barco negro].

Le compositeur Alain Oulman, qui surgit en 1959, bouleverse le répertoire d’Amália, en recourant systématiquement à des poèmes d’une bonne tenue littéraire — ce qui renforce la collaboration avec Mourão-Ferreira — et surtout en rompant avec les schémas musicaux du fado traditionnel. On le constate dans ce Madrugada de Alfama, l’une des quatre contributions de Mourão-Ferreira à l’album dit « du buste » (Busto, 1962), le premier dans lequel figurent des compositions d’Oulman.

Le poème Madrugada de Alfama, un hommage à Lisbonne, est écrit selon un modèle d’une régularité scrupuleuse, comme pour une musique de fado traditionnel. Or chacun des huitains (d’heptasyllabes) qui le composent est cassé par le compositeur en son milieu, la première moitié se transformant, par le jeu de la répétition de certains vers imposée par la musique, en un sizain, et le second en un septain.

Mora num beco de Alfama
E chamam-lhe a Madrugada,
Mas ela, de tão estouvada
Nem sabe como se chama.
Mora num’água-furtada
Que é a mais alta de Alfama
A que o Sol primeiro inflama
quando acorda a madrugada.

Elle vit dans une venelle d’Alfama,
Et on l’appelle Aurore ;
Mais elle ne s’en soucie guère :
Elle ne sait même pas son nom.
Elle vit dans une mansarde,
La plus haute d’Alfama,
Celle qui s’embrase la première
Au soleil de l’aurore.
Nem mesmo na Madragoa
Ninguém compete com ela,
Que do alto da janela
Tão cedo beija Lisboa.
E a sua colcha amarela
Faz inveja à Madragoa.
Madragoa não perdoa
Que madruguem mais do que ela.

Même dans la Madragoa
Nul ne la devance
Car déjà, de sa fenêtre elle a
D’un baiser salué Lisbonne
Et sa courtepointe jaune
Rendre jalouse Madragoa ;
Madragoa tient rancune
À qui se lève avant elle.
Mora num beco de Alfama
E chamam-lhe a Madrugada.
São mastros de luz doirada
Os ferros da sua cama.
E a sua colcha amarela
A brilhar sobre Lisboa
É como a estatua de proa
Que anuncia a caravela.

Elle vit dans une venelle d’Alfama,
Et on l’appelle Aurore.
Les montants de son lit
Sont des mâts de lumière d’or.
Et l’éclat de sa courtepointe
Illuminant Lisbonne
Est comme la figure de proue
Annonçant la caravelle.

David Mourão-Ferreira (1927-1996). Madrugada de Alfama (vers 1960). David Mourão-Ferreira (1927-1996). Aurore d’Alfama, traduit de : Madrugada de Alfama (vers 1960), par L. & L.

Madrugada de Alfama est l’un des quatre morceaux qu’Amália a tenu à réenregistrer pour l’album Com que voz (paru en 1970, mais réalisé plus d’un an auparavant). Si ce n’est dans l’accompagnement instrumental, on ne discerne pourtant pas de différence d’interprétation majeure entre l’enregistrement du Busto et celui de Com que voz, contrairement par exemple au cas de Gaivota (dont une première version avait paru en 1965 dans l’album Fado português). En revanche la voix s’est modifiée dans son timbre, désormais moins limpide.

Amália Rodrigues (1920-1999)Madrugada de Alfama. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 7 ou 8 janvier 1969.
Première publication dans l’album Com que voz. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1970.

Mais revenons aux années 1960. Pour l’instant, le premier enregistrement connu de Madrugada de Alfama est celui-ci, réalisé lors d’un récital télévisé capté en septembre 1961, c’est à dire plus d’un an avant la parution de l’album Busto (décembre 1962).

Amália Rodrigues (1920-1999)Madrugada de Alfama. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Vidéo :
Extrait de : Amália Rodrigues, récital télévisé diffusé par la Télévision publique portugaise (RTP) le 6 octobre 1961 ; Fernando Frazão, réalisation ; Fernando Pessa, présentation.
Captation : Lisbonne, studios de la RTP de Lumiar, septembre 1961.
Production : Portugal, RTP (Radiotelevisão Portuguesa), 1961.

La chanson du dimanche [45]. Η Αθήνα την νύχτα

18 février 2024

Honneur à la Grèce.

Ρένα Βλαχοπούλου [Réna Vlachopoúlou], née en 1923 à Corfou et morte à Athènes en 2004, était une actrice de théâtre et de cinéma. Une chanteuse aussi. Cette courte valse, Athènes la nuit, est tirée du premier film grec en son stéréophonique, Κορίτσια για φίλημα [Korítsia gia fílyma] (titre français : Des filles à croquer), sorti en 1964.

Η Αθήνα τη νύχτα
φοράει κορώνα
φεγγάρι που λάμπει χλωμό
Βιτρίνες και φώτα
χαρούμενη νότα
και γλέντι χωρίς τελειωμό

Σαντοριναίος Γιώργος [Santorinaíos Giṓrgos]. Η Αθήνα την νύχτα [I Athína tin nýchta] (1964), extrait.

Athènes la nuit
Porte une couronne
De lune pâle.
Vitrines et lumières,
Atmosphère de joie
Et de fête sans fin.

Ρένα Βλαχοπούλου [Réna Vlachopoúlou] (1923-2004)Η Αθήνα την νύχτα [I Athína tin nýchta]. Σαντοριναίος Γιώργος [Santorinaíos Giṓrgos], paroles ; Μίμης Πλέσσας [Mímys Pléssas], musique. Du film Κορίτσια για φίλημα [Korítsia gia fílyma] (Grèce, 1964).
Ρένα Βλαχοπούλου [Réna Vlachopoúlou], chant ; accompagnement d’orchestre ; Μίμης Πλέσσας [Mímys Pléssas], direction.
Grèce, ℗ 1965.

Péchés

15 février 2024

Basilique Notre-Dame la Daurade (Toulouse, Occitanie, France). Extrait du cahier mis à la disposition des visiteurs. 14 février 2024.
Basilique Notre-Dame la Daurade (Toulouse, Occitanie, France). Extrait du cahier mis à la disposition des visiteurs. 14 février 2024.

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Amália Rodrigues (1920-1999)É pecado (version courte). Guilherme Pereira da Rosa, paroles ; Frederico Valério, musique. Du film Sangue toureiro (1958).
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; Fernando de Carvalho, direction.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1973.
Première publication dans le disque 45 t Amalia Rodrigues chante les airs du film « Sangue Toureiro ». France, Ducretet-Thomson, ℗ 1958.

O meu viver sem viver vem de ti
Talvez do Fado, é igual
Por culpa desta paixão
Eu tenho o coração assim amargurado

Je vis sans vivre, par ta faute
Ou par celle du fado, c’est pareil.
Et cette passion
Me remplit le cœur d’amertume.
Tentei sorrir, não te ver e sofri
Só quis o bem, tive o mal
Amar demais é sofrer, amar demais foi errado
Foi meu pecado

J’ai voulu sourire, ne plus te voir, quelle souffrance !
Cherchant le bonheur j’ai eu le chagrin.
Trop aimer fait souffrir, trop aimer est une erreur,
C’est mon péché !
É pecado, é loucura
Ter no coração esta má paixão
Que só traz desgraça
No meu fado, sem ventura
Manda a solidão, passa o tempo em vão
E só tu não passas

C’est péché, c’est folie
D’avoir en son cœur cette passion néfaste
Qui n’apporte que malheur.
Dans mon fado d’infortune
Règne la solitude et le temps passe en vain.
Toi seul ne passes pas.
No meu fado, sem ventura
Manda a solidão, passa o tempo em vão
E só tu não passas

Dans mon fado d’infortune
Règne la solitude et le temps passe en vain.
Toi seul ne passes pas.

Guilherme Pereira da Rosa (1915-1991). É pecado (version courte), du film Sangue toureiro, réalisé par Augusto Fraga (Portugal ; 1958). Guilherme Pereira da Rosa (1915-1991). C’est un péché, traduit de : É pecado (version courte), du film Sangue toureiro, réalisé par Augusto Fraga (Portugal ; 1958), par L. & L.

Lula Pena • Come wander with me

12 février 2024

Lula Pena, sa voix de crypte, sa voix étrusque.

Lula Pena (née en 1974)Come wander with me. Anthony Wilson, paroles ; Jeff Alexander, musique.
Lula Pena, chant & guitare.
Extrait de l’album Archivo pittoresco / Lula Pena. Belgique, Crammed Discs, ℗ 2017.

Come wander with me est la séquence par laquelle se clôt son album Archivo pittoresco (2017), le dernier à ce jour. La chanson provient d’un épisode de la série télévisée The twilight zone (en français : La quatrième dimension), datant de 1964, dans lequel elle joue un rôle central : chantée par une jeune fille, elle se révèle maléfique et cause en effet la perte — la mort — de l’homme qui a cherché à se l’approprier.

[He said]*

[Il dit :]*
Come wander with me, love
Come wander with me
Away from this sad world
Come wander with me

Viens avec moi mon amour,
Viens avec moi
Loin de ce monde de tristesse,
Viens avec moi.
He came from the sunset
He came from the sea
He came from my sorrow
And can love only me

Il venait du couchant,
Il venait de la mer,
Il venait de mon tourment,
Il ne peut aimer que moi.
Oh, where is the wanderer
Who wandered this way
He’s passed on his wandering
And will never go away

Oh, où est ce voyageur
Qui est venu jusqu’ici ?
Ses pas l’ont amené ici
Et jamais il ne s’en ira.
He sang of a sweet love
Of dreams that would be
But I was sworn to another
And could never be free

Sa chanson parlait d’amour
Et de rêves qui se réaliseraient.
Mais on m’a destinée à un autre ;
Jamais je ne serai libre.

Anthony Wilson. Come wander with me (1964).
* Non chanté.
Anthony Wilson. Viens avec moi, traduit de : Come wander with me (1964) par L. & L.
* Non chanté.

La chanson du dimanche [44]. Frag’ nicht, warum ich gehe

11 février 2024

Marlene Dietrich, sa voix écaillée, maigre, un peu fausse. Mais Marlene.

Marlene Dietrich (1901-1992)Das Lied ist aus. Walter Reisch & Armin Robinson, paroles ; Robert Stolz, musique. Autre titre : Frag’ nicht, warum ich gehe.
Marlene Dietrich, chant ; Café de Paris Orchestra ; George Smith, direction.
Enregistrement public : Londres (Royaume-Uni), Café de Paris, 21 juin 1954.
Extrait de l’album Marlene Dietrich at the Café de Paris. ℗ 1954.

Frag’ nicht, warum ich gehe, frag’ nicht warum!
Was immer auch geschehe, frag’ nicht warum!
Ich kann dir nur mehr sagen: ich hab’ dich lieb!
Das Schönste im Leben wollt’ ich dir geben!

Ne demande pas pourquoi je pars, ne demande pas pourquoi.
Quoi qu’il arrive, ne demande pas pourquoi.
Tout ce que je peux te dire, c’est que je t’aime.
Je voulais t’offrir la plus belle des vies.

Frag’ mich bloß nicht das Eine, frag’ nicht warum!
Frag’ nicht, warum ich weine, frag’ nicht warum!
Wir gehen auseinander, morgen küßt dich eine and’re,
Dann wirst du nicht mehr fragen, warum!

Ne me demande rien, ne me demande pas pourquoi.
Ne demande pas pourquoi je pleure, ne demande pas pourquoi.
On se sépare, demain une autre t’embrassera,
Alors tu ne demanderas plus pourquoi.

Das Lied ist aus, das ich für dich gesungen,
Beim letzten Klang war mir nach dir so bang.
Das Lied ist aus, die Melodie verklungen,
Nichts blieb von der Musik zurück,
Ein Echo nur von Liebe!

Elle est finie, la chanson que j’ai chantée pour toi.
Quand elle s’est éteinte, j’ai eu si peur pour toi !
La chanson est finie, la mélodie s’est évanouie,
De sa musique il ne reste plus
Qu’un écho de notre amour.

Frag’ nicht, warum ich gehe, frag’ nicht warum!
Was immer auch geschehe, frag’ nicht warum!
Ich kann dir nur mehr sagen: ich hab’ dich lieb!
Das Schönste im Leben wollt’ ich dir geben!

Ne demande pas pourquoi je pars, ne demande pas pourquoi.
Quoi qu’il arrive, ne demande pas pourquoi.
Tout ce que je peux te dire, c’est que je t’aime.
Je voulais t’offrir la plus belle des vies.

Frag’ mich bloß nicht das Eine, frag’ nicht warum!
Frag’ nicht, warum ich weine, frag’ nicht warum!
Wir gehen auseinander, morgen küßt dich die and’re,
Dann wirst du nicht mehr fragen, warum!

Ne me demande rien, ne me demande pas pourquoi.
Ne demande pas pourquoi je pleure, ne demande pas pourquoi.
On se sépare, demain l’autre t’embrassera,
Alors tu ne demanderas plus pourquoi.

Walter Reisch (1903-1983) & Armin Robinson (1900-1985). Das Lied ist aus, du film Das Lied ist aus réalisé par Géza von Bolváry (Allemagne, 1930).

José Afonso • Senhor poeta

9 février 2024

José Afonso (1929-1987)Senhor poeta. Manuel Alegre & António Barahona, paroles ; José Afonso, musique.
José Afonso, chant ; Rui Pato, guitare.
Enregistrement : Coimbra (Portugal), Mosteiro de São Jorge de Milreus (Escola Universitária Vasco da Gama).
Première publication : disque 45 t Menino de oiro ; Tenho barcos, tenho remos ; No lago do breu ; Senhor poeta / Dr. José Afonso. Portugal, Discos Rapsódia, ℗ 1962.

C’est un enregistrement de la première partie de la carrière de José Afonso. Il n’avait encore à son catalogue que quelques disques 78 tours et un ou deux 45 tours, sur lesquels il était présenté comme « Dr. José Afonso ».

Senhor poeta (« Monsieur le poète ») est construit sur un quatrain de Manuel Alegre extrait de sa Trova do amor lusíada, auquel répondent deux huitains de António Barahona da Fonseca, un peu sur le modèle des poèmes anciens constitués d’un « mote » et d’une « glosa » (l’équivalent, en musique, de « thème » et « variations ») — si ce n’est que, dans le cas présent, les vers du « mote » ne sont aucunement repris dans la « glosa », ce qui est de rigueur.

(On reconnaît dans les vers de Manuel Alegre le début de Meu amor é marinheiro, constitué d’un choix de quatrains de Trova do amor lusíada mis en musique par Alain Oulman pour Amália Rodrigues.)

Meu amor é marinheiro
E mora no alto mar
Seus braços são como o vento
Ninguém os pode amarrar

Mon amour est un marin,
Il demeure en haute mer ;
Ses bras sont comme le vent,
Nul ne peut les amarrer.
Senhor poeta
Vamos dançar
Caem cometas
No alto mar
Cavalgam zebras
Voam duendes
Atiram pedras
Arrancam dentes

Monsieur le poète,
Allons danser.
Il tombe des comètes
En haute mer.
Des zèbres caracolent,
Des lutins volent,
Ils lancent des pierres,
Ils arrachent des dents.
Senhor poeta
Vamos dançar
Caem cometas
No alto mar
Soltam-se as velas
Vamos largar
Caem cometas
No alto mar

Monsieur le poète,
Allons danser.
Il tombe des comètes
En haute mer.
On hisse les voiles,
On appareille.
Il tombe des comètes
En haute mer.

Manuel Alegre (né en 1936) & António Barahona da Fonseca (né en 1939). Senhor poeta (1962). Manuel Alegre (né en 1936) & António Barahona da Fonseca (né en 1939). Monsieur le poète, traduit de : Senhor poeta (1962) par L. & L.

Elina Duni • Meu amor (Meu limão de amargura)

6 février 2024

Elina Duni (née en 1981)Meu amor. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique. Autre titre : Meu limão de amargura.
Elina Duni, chant & guitare.
Enregistrement : France, Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), Studios La Buissonne, juillet 2017.
Extrait de l’album Partir / Elina Duni. Allemagne, ECM, ℗ 2018.

Les reprises par telle ou tel artiste de la partie du répertoire d’Amália composée par Alain Oulman sont rarement réussies. Presque toujours on sent que l’artiste qui s’y essaie reste profondément sous l’emprise de l’interprétation souveraine d’Amália, sans avoir les moyens de s’en approcher ; de sorte que, fait aggravant, l’enregistrement original nous revient en tête et que la comparaison inévitable qui s’ensuit frappe la reprise d’une défaveur accrue.

En voici une qui fait exception, je trouve. Elina Duni est une musicienne de jazz originaire de Tirana, installée en Suisse. Dans son album Partir (2018) elle est seule, s’accompagnant elle-même, et parcourt l’Europe en musique : l’Albanie, le Kosovo, la Suisse, l’Italie, etc., même l’Arménie. Le Portugal aussi, à travers le poignant Meu amor, un des morceaux de l’album-culte d’Amália Com que voz (1970).

Meu amor meu amor
meu corpo em movimento
minha voz à procura
do seu próprio lamento.

Mon amour, mon amour
Mon corps en mouvement,
Ma voix à la recherche
De sa propre plainte.
Meu limão de amargura
meu punhal a crescer
nós parámos o tempo
não sabemos morrer
e nascemos nascemos
do nosso entristecer.

Mon citron d’amertume,
Mon poignard qui grandit
Nous avons arrêté le temps,
Nous ne savons pas mourir
Et nous naissons, nous naissons
De notre accablement.
Meu amor meu amor
meu pássaro cinzento,
a chorar a lonjura,
do nosso afastamento.

Mon amour, mon amour
Mon passereau cendré,
Toi qui pleures l’infinie distance
Qui nous tient éloignés.
Meu amor meu amor
meu nó de sofrimento
minha mó de ternura
minha nau de tormento

Mon amour, mon amour,
Mon nœud de souffrance,
Ma meule de tendresse,
Mon navire de tourment,
este mar não tem cura
este céu não tem ar
nós parámos o vento
não sabemos nadar
e morremos morremos
devagar devagar.

Cette mer est incurable,
Ce ciel est privé d’air
Nous avons arrêté le vent,
Nous ne savons pas nager
Et nous mourons, nous mourons
Lentement, lentement.

José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Meu amor meu amor (1968). José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Mon amour, mon amour, traduit de : Meu amor meu amor (1968) par L. & L.

Elina Duni (née en 1981) Partir (2018)
Elina Duni. « Partir », Allemagne, ECM, ℗ 2018.Partir / Elina Duni, chant, piano, percussion. — Production : Allemagne : ECM Records GmbH, ℗ 2018.

1 CD : ECM, 2018. – EAN 602567086413.

La chanson du dimanche [43]. Fátyolos a szemed

4 février 2024

Edit Domján (à la mode hongroise : Domján Edit) était une actrice de théâtre et de cinéma, chanteuse aussi, morte d’amour et de désespoir le 26 décembre 1972, lendemain de son 40e anniversaire. Cet amour s’appelait Pál Szécsi (Szécsi Pál).

Edit Domján (1932-1972)Fátyolos a szemed. Valéria Vass, paroles ; Rudolf Tomsits, musique.
Edit Domján, chant ; Fáy Együttes, ensemble instrumental ; MÁV Szimfonikusok Vonóskara [Orchestre à cordes hongrois] ; Balassa P. Tamás, direction.
Enregistrement : Hongrie, studios de Magyar Rádió.
Première publication dans le disque 45 t Egyszer volt, hol nem volt ; Fátyolos a szemed / Domján Edit. Hongrie, ℗ 1972.


Te most könnyezel.
Bánat borult a boldogságra.
Fáj egy kicsit a szíved?
Látod, ez a szerelem ára.

Voilà que tu pleures.
Le bonheur s’est changé en chagrin.
Ton cœur te fait un peu souffrir ?
Tu vois, c’est le prix de l’amour.

Fátyolos a szemed, pára futja el.
Könnybe lábad, látom én.
Valami kellemetlen eset percek óta lever.
Szólj nekem, ha bánat ér.

Tes yeux se sont embués.
Tu pleures, je le vois.
Depuis un instant, quelque chose ne va pas.
Dis-moi, qu’y a-t-il ?

Beszélj! Beszélj! Beszélj! Beszélj!
Beszélj! Beszélj! Beszélj! Beszélj!

Parle ! Parle ! Parle ! Parle !
Parle ! Parle ! Parle ! Parle !

Szemeden bánat könnye pereg,
S legördül hirtelen,
Mint a hulló csillagok.
Ne félj, én itt maradok Veled,
Megfogom a kezed.
Hát felejtsd el a bánatod!

Des larmes de chagrin te montent aux yeux
et coulent tout à coup,
Comme des étoiles filantes.
N’aie pas peur, je reste ici avec toi,
Je te tiens la main.
Oublie ton chagrin !

Beszélj! Beszélj! Beszélj! Beszélj!
Beszélj! Beszélj! Beszélj! Beszélj!

Parle ! Parle ! Parle ! Parle !
Parle ! Parle ! Parle ! Parle !

Tudom én, hogy mit érzel,
Kicsit bánt a szó,
A csend a jó.
A csóknál ne sírjál,
Mert minden könnycsepp nekem fáj!

Je sais ce que tu sens,
Les mots blessent,
Mieux vaut se taire.
Ne pleure pas quand je t’embrasse,
Chacune de tes larmes me fait mal.
Valéria Vass (1939-2008). Fátyolos a szemed (1972).
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Valéria Vass (1939-2008). Tes yeux se sont embués, trad. par L. & L. de Fátyolos a szemed (1972), à partir d’une traduction automatique.

Lina_ • Desamor (Fado menor do Porto)

3 février 2024

Fait suite à :

Ouvi-lhe chamar Amor,
Pelo nome me venci;
Nunca tal engano vi,
Nem tamanho desamor.

Luís Vaz de Camões (1524?-1580). Vi-o moço e pequenino… Fragment. (1595, 1ère publication).

Je l’entendis nommer Amour,
Par ce nom je fus vaincu ;
Jamais ne vis telle imposture,
Ni si grand désamour.

Lina_ (née en 1984)Desamor. Poème de Luís de Camões ; José Joaquim Cavalheiro Júnior, musique (Fado menor do Porto).
Lina, chant ; John Baggott, piano, basse Moog, synthétiseur ; Pedro Viana, guitare portugaise ; Justin Adams, production.
Enregistrement : Lisbonne, studios Namouche.
Portugal, ℗ octobre 2023. Fait partie de l’album Fado Camões / Lina_. Allemagne, ℗ 2024.
Vidéo : Collective of Two (Gonçalo Santana & Vasco Barbosa), réalisation. Portugal, 2023.

Voici ce qui semble être l’emploi le plus récent du Fado menor do Porto.

Desamor (« Désamour ») a paru en octobre dernier, en éclaireur d’un album nommé Fado Camões, publié le 19 janvier 2024, entièrement consacré à la poésie de Luís de Camões combinée pour l’essentiel des titres à des musiques de fados traditionnels. Les vers de Desamor sont extraits de Vi-o moço e pequenino (« Je l’ai vu tout petit enfant »), une « redondilha » qui porte le numéro 74 dans la première édition des œuvres poétiques de Camões (1595).

« Lina_ » (Lina Rodrigues) est une chanteuse de fado de formation classique, à la voix agile, claire et bien timbrée. Sa carrière a pris une soudaine ampleur il y a quelques années lorsque le musicien et producteur catalan Raül Refree s’est intéressé au fado le temps d’une saison et l’a choisie elle pour mener à bien son projet — renouvelant en quelque sorte son expérience antérieure autour du flamenco avec sa compatriote Rosalía, alors débutante (Rosalía, Los Ángeles, 2017). Dans Lina_ Raül Refree (2020), un choix de morceaux presque tous issus du répertoire d’Amália Rodrigues donnait lieu à des variations instrumentales foisonnantes (Raül Refree aux claviers et à la guitare), sur lesquelles Lina plaçait son chant, exécuté dans un style orthodoxe, comme dans une casa de fados.

Pour Fado Camões, Lina s’est retrouvée aux commandes pour la définition du concept de l’album autant que pour le choix de son équipe. Elle a jeté son dévolu sur la poésie de Camões, dont 2024 marque opportunément le 500e anniversaire de la naissance. De son propre aveu, c’est encore Amália Rodrigues qui lui en a en quelque sorte soufflé l’idée, elle qui avait fait œuvre de pionnière en chantant dès 1961 le sonnet Dura memória du grand poète de la Renaissance mis en musique par Alain Oulman.

Les arrangements de Fado Camões, bien moins audacieux que ceux de Raül Refree, ont été confiés au guitariste et producteur anglais Justin Adams (né en 1961, il a travaillé avec Robert Plant, Sinead O’Connor, Souad Massi et de très nombreux autres artistes), tandis qu’un autre musicien anglais, John Baggott, assure la plus grande part de l’accompagnement instrumental, notamment au piano, très présent comme on l’entend dans Desamor.

Globalement l’album donne une impression de chic et de bon goût, sinon de profondeur. Il recueille généralement les éloges de la critique, du moins des quelques-unes que j’ai pu lire. En France, Le Monde est enthousiaste (« La chanteuse Lina, ou l’intensité renversante du fado », par Patrick Labesse, 13 janvier 2024), de même que Télérama, qui lui accorde sa note maximale (TTTT).

Lina_ (née en 1984)
Fado Camões (2024)
Lina_. « Fado Camões », Allemagne, Galileo MC, ℗ 2024.Fado Camões / Lina, chant ; John Baggott, piano, piano électrique, programmation des percussions, basse Moog & synthétiseur ; Pedro Viana, guitare portugaise ; Justin Adams, percussion, guitare, programmation & production. — Production : Allemagne : Galileo MC, ℗ 2024.

1 CD : Galileo, 2024.

La chanson du dimanche [42]. Vos yeux cachou

21 janvier 2024

Très, très longtemps, rien.

Et puis, une fois, vos yeux.

Vos yeux sur moi.

Marguerite Duras (1914-1996). Aurélia Steiner (Melbourne) (1979). Dans : Œuvres complètes III, Gallimard, impr. 2014 (Bibliothèque de la Pléiade ; 596), ISBN 978-2-07-012229-5, page 500.

Patachou (1918-2015)Vos yeux cachou. Guy Bontempelli, paroles & musique.
Patachou, chant ; accompagnement d’orchestre ; Jean-Claude Petit, direction.
Première publication dans le disque 45 t Les ronds dans l’eau ; La fille à Maman ; Celui qui a l’accordeon ; Vos yeux cachou / Patachou. France, ℗ 1967.