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Mísia — Ruas

1 juin 2009
MisiaRuas

J’ai de la sympathie pour Mísia, il me semble qu’elle est une femme sensible et intelligente, parvenue maintenant à l’âge où les personnes sont les plus émouvantes, enfin souvent. L’âge où on porte en soi et sur soi le poids et l’épaisseur de la vie déjà vécue et subie. Surtout les femmes peut-être. Souvent elles n’enlaidissent pas, au contraire. Les traits du visage deviennent plus précis, c’est le moment de la vie où ils révèlent le mieux l’être.

Ce sont des sottises peut-être. On dit de ces choses parfois…

Il y avait ce documentaire diffusé cette année sur Arte (Mísia chante le fado aux Bouffes du Nord. Réalisation de Carmen Castillo. Diff. le 16 février 2009) qui la montrait dans le spectacle Lisboarium (matière du premier des deux CD qui composent Ruas) et aussi dans sa vie parisienne, son appartement, un café et décidément oui, je la trouve sympathique et attachante.

Je ne suis pas toujours convaincu par ses choix artistiques, je trouve ses enregistrements assez inégaux et parfois tout à fait éloignés de moi, sans rapport avec moi. Je ne dis pas ratés, parce qu’il existe certainement des gens qui les aiment. Par exemple, je n’écoute jamais Canto, un album inspiré par la musique de Carlos Paredes. Je n’ai pas non plus beaucoup aimé Drama box, en dehors des deux boleros mexicains Ese momento et Te extraño. Il faut dire que la voix de Mísia, pour puissante qu’elle soit, n’est pas parmi les plus belles. Ce n’est pas tant le timbre qu’une certaine raideur et parfois un flirt avec les limites de la justesse. En fait cette voix convient parfaitement à un certain type de chanson française : Mísia chante Piaf à merveille. Dans le fado, qui est un chant acrobatique et qui nécessite une voix très ductile et maîtrisée, il lui faut compenser par l’engagement et la foi  (je ne parle pas de religion, à moins de considérer que le fado en est une). Je l’ai vue sur la scène de la Halle aux grains à Toulouse, à l’occasion du premier Marathon des mots. Le public était emporté. Le fado était là. Une ferveur, un abattage extraordinaires.

Ruas : pour moi, c’est son meilleur album depuis longtemps, depuis toujours peut-être. Un album en deux parties, la première — Lisboarium — un hommage affectueux à Lisbonne, cette ville singulière dont le charme vous pénètre comme une buée magique, une ville fée, une ville adorable. Presque tout me plaît dans Ruas : Que fazes aí Lisboa est dans la version de Mísia presque plus proche du fado « castiço » (le fado traditionnel) que dans celle enregistrée par Amália sur son dernier album studio paru en 1990. Canção de Lisboa clôt l’album en beauté. Je regrette juste ce violon inutile, voire intempestif, qui transforme par exemple la fin du très joli Venho de longe Lisboa en une ritournelle aigrelette de guinguette viennoise. Je n’aime pas beaucoup non plus Fado inventaire, avec des paroles françaises de Vasco Graça Moura écrites sur un thème musical d’Alfredo Marceneiro (déjà employé autrefois par Amália pour Estranha forma de vida, le premier fado dont elle ait écrit elle-même le texte), parce que le rythme de la langue française y est mis en œuvre à mauvais escient. Et toujours la voix à la limite de la justesse — du moins pour mes oreilles.

J’aime bien aussi la seconde partie de Ruas, une collection de chansons d’origines géographiques (et de langues) diverses intitulée &Tourists : une turque, une japonaise, une ranchera mexicaine, un flamenco, du rock, de la chanson française, italienne, napolitaine, brésilienne (Chico Buarque). Je trouve que Mísia est généralement à l’aise dans ces morceaux qu’elle a choisis (Como el água, le flamenco, est très bien, de même que Mi sono innamorata di te, la chanson de Luigi Tenco). Elle aurait peut-être pu se dispenser de Pour ne pas vivre seul (créée par Dalida). Un duo acceptable avec Agnès Jaoui dans Attendez que ma joie revienne de Barbara, un autre assez plaisant avec la Piccola Orchestra Avion Travel dans Era de maggio.

Le tout forme paradoxalement une unité. Non qu’on puisse qualifier les chansons de &Tourists de fados, mais la proposition de Mísia selon laquelle elles sont liées à l’univers du fado par une sorte de cousinage transfrontalier est d’autant plus acceptable que son interprétation les en rapproche. Bien davantage en tout cas que certains « fados » interprétés par telle ou telle « chanteuse de fado » qui éclôt depuis quelque temps au rythme d’une ou deux par an à la faveur d’un certain engouement pour ce répertoire, notamment en Europe.
L. et L.

Ruas / Mísia. — Az, 2009.
Site de Mísia

António Zambujo — Amor de mel, amor de fel

22 Mai 2009

António Zambujo, au théâtre São Luís (Lisbonne), 2008

« Tenho um amor que não posso confessar »

« J’ai un amour que je ne peux confesser ».

Amor de mel, amor de fel / paroles d’Amália Rodrigues ; musique de Carlos Gonçalves.

Les paroles complètes sur Fados do fado

António Zambujo — Outro sentido

22 Mai 2009

Ce CD, Outro sentido,  je l’ai acheté peu après sa publication en France, il n’avait pas encore reçu les 4 ffff de Télérama. Je n’avais encore jamais entendu parler d’António Zambujo dont c’est le troisième album.

Outro Sentido

En général je ne suis pas attiré par les voix masculines dans le fado de Lisbonne, peut-être parce que c’est un chant trop profond pour qu’un homme y soit vraiment à l’aise (pensais-je). Ce chant dit l’essence de la vie, et il dit aussi, toujours, d’une façon ou d’une autre, qu’on est ou qu’on sera vaincu par elle. Il requiert d’accepter cette condition-là. Il faut que ça s’entende dans l’expression, dans la voix du ou de la fadista. Peu d’hommes ont cette humilité. Pourtant il y a Ricardo Ribeiro, excellent fadiste traditionnel que j’ai découvert dans le DVD du spectacle Cabelos brancos é saudade. Et avant lui José Manuel Osório.

J’ai écouté Outro sentido.

António Zambujo, c’est ce qui pouvait arriver de mieux au fado depuis la disparition d’Amália. Il est fadista, profondément. Il est aussi un très sensible musicien — ce qu’était Amália, on ne le souligne jamais. Comme elle, il est capable d’imposer son goût et son style propres, qui s’éloignent de la pure tradition. Comme elle, il est toujours fadista, même quand il ne chante pas du fado, même si sa manière lorsqu’il chante du fado le rapproche parfois de certains de ses confrères du Brésil ou d’ailleurs. À Amália aussi on a reproché son anticonformisme, dont elle n’avait même pas conscience : les gardiens de la tradition l’ont dès ses débuts accusée de chanter « à l’espagnole ».

António Zambujo

António Zambujo, avec son chant doux, velouté, charnu, suave, est le seul à pouvoir reprendre des morceaux du répertoire d’Amália sans qu’on soit tenté de le comparer à elle, parce qu’il a de la personnalité et un talent souverain. Qu’on écoute par exemple ses interprétations émouvantes d’Amor de mel, amor de fel (paroles d’Amália), ou de Nem às paredes confesso, à des années-lumière de ce que faisait Amália. C’est le plus bel hommage qu’un fadiste contemporain puisse rendre à la rainha do fado. Il n’y a pas que des reprises d’Amália dans Outro sentido, dont le titre ouvre tant d’horizons…

Mísia a raison de dire qu’Amália était bien plus subversive que les chanteurs de la nouvelle génération du fado, qui n’apportent rien de nouveau  (« Pienso que Amália es mucho más subversiva que la nueva generación, donde a pesar de haber voces extraordinarias, son muy consensuales y arriesgan muy poco porque no hacen nada que sea diferente. » In : Soy una alternativa del fado). À celà une exception : António Zambujo.

L. et L.

Outro sentido / António Zambujo. — Ocarina/Harmonia Mundi, 2008.
Site d’António Zambujo

Ca s’appelle comment ici ?

6 Mai 2009

J’appelle cet endroit Je pleure sans raison que je pourrais vous dire. La phrase dont ce nom est extrait :

Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.

je la trouve magnifique, l’une des plus belles de la littérature française. Duras était un écrivain du rythme et de la couleur, elle écrivait en musicienne, ça s’entend particulièrement dans cette phrase. Et puis il y a autre chose : Duras pour moi c’est une fadista, elle est digne du fado, née portugaise elle aurait été l’un des plus grands écrivains de cette littérature-là.

Non que je sois portugais, je suis breton, mais pour moi c’est pareil. Le Portugal c’est une Bretagne ancrée plus au Sud, Lisbonne c’est comme un Brest intact et lumineux, la capitale que la Bretagne n’a pas eue.

Lili et Lulu