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Place de la Bourse. 16

14 mai 2016

La scène est à Lisbonne. Une casa de fados dans le quartier d’Alfama. Il est tard dans la nuit. C’est une heure où la vie a bifurqué de son cours et se tient suspendue, libre de tout.

Dans ce lieu sont réunis ceux de la place de la Bourse : Bernadette Soubirous et ses enfants Dante et Béatrice Charles-Roux-Soubirous, le jeune Peul Tafsir Diongue, Annette Suter, Edmond Charles-Roux et Jean-Paul Burguière, le chat Petar, le mage du Pendjab Raj Ahmed Sharif et le garde suisse Ifig Fañch Longhi Kawczynski. Là se trouvent aussi Ifig et Fañch Cosquer, de Kérity, et Anna Maria Longhi, de Venise.

Comment expliquer cette coïncidence ? On en est réduit aux conjectures car une partie du récit manque, comme si des feuillets en avaient été égarés par l’auteur, ou dissimulés.

Lula Pena est là. C’est elle qu’on écoute dans cette nuit sans amarres. Elle chante ce qui déchire, ce qui empêche. Le bonheur qui survient parfois, et la douleur qui frappe. Comme on est prisonnier, condamné au labyrinthe.

Qui me regarde dans ce miroir, les yeux rivés aux miens ? Quelqu’un qui passait par là puis s’en est allé Dieu sait où, abandonnant son regard dans le mien.
Por trás do espelho quem está de olhos fixados nos meus? Alguém que passou por cá e seguiu ao Deus-dará, deixando os olhos nos meus.

Chacun son fado, dès le berceau, gravé en soi dans l’âme et la chair, indélébile.
Bem pensado, todos temos nosso fado, e quem nasce malfadado melhor fado não terá.

Lula Pena | Troubadour. Acto IV [Cansaço ; Fado de cada um ; Partido alto]. Lula Pena, chant, guitare. Captation : Lisbonne, Music Box, 15 janvier 2010.
Cansaço : Luís de Macedo, paroles ; Joaquim Campos da Silva, musique (fado Tango). Fado de cada um : Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique. Partido alto : Chico Buarque, paroles et musique.

Dans le souffle de ce chant se répandant comme un encens, c’est là qu’est Łukasz Kawczynski, celui qu’ils sont venus chercher à Lisbonne.

Mes peines, comme elles me pèsent, ah si tu savais. Dieu le sait, autant que je le sais.
Como diferem das minhas as penas das avezinhas. As minhas pesam-me tanto, ai se tu soubesses quanto. Sabe-o Deus, e sei-o eu.

Sur la grève j’ai eu cette vision de notre vie prise dans les goémons enchevêtrés. Mon amour allons-nous en. Loin d’ici, où tu veux, la vie sera plus grande.
Fui à praia, e vi nos limos a nossa vida enredada. Ó meu amor, se fugirmos ninguém saberá de nada. Longe daquì, onde queiras, a vida será maior.

Lula Pena | Troubadour. Acto V. Extrait [Libertação]. Lula Pena, chant, guitare. Vidéo : Cláudia Varejão, réalisation. Portugal, 2010.
Libertação : David Mourão-Ferreira, paroles ; Filipe Pinto, musique (fado Meia-Noite).

Les eaux du fleuve sont hautes et pas de passeur. J’ai mon amour là-bas sur l’autre rive. Sur l’autre rive et moi sur celle-ci, et les eaux du fleuve sont hautes et le bac reste à quai.
Ribeira vai cheia e o barco não anda, tenho o meu amor lá na outra banda, lá na outra banda e eu cá deste lado, ribeira vai cheia e o barco parado.

À bout de forces je suis descendue dans les eaux vertes sans fond. Même si les forces me reviennent jamais je ne retournerai au monde.
Desci por não ter mais forças às águas verdes, sem fundo. Mesmo que voltem as forças não quero voltar ao mundo!

Lula Pena | Troubadour. Acto VI [Ribeira vai cheia ; Lago ; Dedo de Deus]. Lula Pena, chant, guitare. Extrait de l’album Troubadour / Lula Pena. Portugal : Mbari, 2010.
Ribeira vai cheia : paroles et musique traditionnelles (Alentejo). Lago : Luís de Macedo, paroles et musique. Dedo de Deus : Otto, paroles et musique.

Il vient du dehors un bruit comme celui d’un vent impétueux et d’un envol de mouettes, et il emplit la maison où ils se tiennent. À force de fado, là où se tenait Lula Pena, là se tient à présent Amália.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, chant, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado). Vidéo : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal] (prod.), 1965.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.

 

C’est la volonté de Dieu
Que je vive dans cette inquiétude
Que toutes les plaintes soient miennes
Que toute la saudade soit mienne
C’est la volonté de Dieu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.

 

Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur
Vivre une vie d’égarement
Être sans emprise sur soi-même
Étrange façon de vivre.
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.

 

Cœur indépendant
Cœur désobéissant
Tu vis perdu dans le monde
Tu saignes, obstinément
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.
Je ne t’accompagne plus
Arrête-toi, cesse de battre
Si tu ne sais pas où tu vas
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus.
Amália Rodrigues (1920-1999).
Estranha forma de vida
.
Amália Rodrigues (1920-1999).
Estranha forma de vida
. Traduction L. & L.

Le chant a cessé. Lula Pena s’est assise avec ceux de la place de la Bourse, du Finistère, de Venise. Bruits de conversation, douceur de la langue portugaise dans laquelle, à cette heure-là de la nuit, se forme ce qu’il y a à dire. Bruits de verres. Il reste du vin.

Amália parle avec une femme, une Française.

Amália : Je ne vous connais pas, je ne crois pas… Mais je vous ai déjà vue. À la télévision peut-être. Vous êtes artiste ?
MD : J’écris. J’écris des livres enfin, des textes si vous voulez. Je fais des films aussi.
Amália : Des chansons aussi ?
MD : Des chansons aussi parfois, oui. Mais surtout des livres.
Amália : Vous êtes venue me voir déjà ? À l’Olympia ? Ou à Bobino ? Sartre vient vous savez.
MD : Sartre… mais Sartre n’est pas un écrivain. Il n’a jamais écrit, ce que j’appelle écrire.
Amália : Alors vous, vous devriez écrire quelque chose pour moi. Je n’aime pas chanter en français mais quand je vous écoute c’est… c’est différent, c’est très musical. On dirait que vous chantez quand vous parlez. C’est vrai. Et vous avez une belle voix.
MD réfléchit brièvement, le menton posé sur la main droite, puis : Je peux écrire pour vous, oui, peut-être. Au fond, toute ma vie, sans le savoir jamais, j’ai écrit du fado. Je l’ai fait dans cette langue qui est la mienne, le français, mais je n’ai fait que ça. Je le crois.

Bernadette Soubirous parle avec Lula Pena. Petar s’endort sur les genoux d’Amállia.

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