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António Zambujo | Rua da Emenda (2014)

30 janvier 2015

C’est dans la rua da emenda, l’une des rues du quartier du Chiado à Lisbonne, que se trouve le studio où António Zambujo répète avec ses collègues. Il n’a, de son propre aveu, aucune imagination pour les titres de ses albums : celui de cette sixième livraison, paraissant deux ans et demi après Quinto (« Cinquième »), confirme la règle. Du moins intrigue-t-il si on ne dispose pas de ce renseignement, car emenda est un nom commun, qui évoque l’amendement, la réparation, la rectification. Qu’y aurait-il eu à corriger ? Rien justement. Tout allait bien jusqu’ici, son petit bonhomme de chemin comme on dit.

Et tout va toujours bien, tranquillement, sur ce même petit chemin, sans virages ni escarpements, un chemin de plaine, sans péril aucun, sur lequel il fait si bon musarder que peu de distance semble y avoir été parcourue depuis Guia — le quatrième album, celui de 2010, par lequel Zambujo et sa bande s’y sont engagés. Cette « bande », outre le chanteur lui-même, qui est aussi guitariste et compositeur de quelques-uns (très peu) de ses titres, c’est d’abord Ricardo Cruz, directeur musical et contrebassiste, fidèle au poste depuis 2004 (le magnifique album Por meu cante, le meilleur à ce jour), puis Bernardo Couto à la guitare portugaise, Jon Luz au cavaquinho et à divers autres instruments à cordes, José Miguel Conde à la clarinette. À ce noyau s’adjoignent d’autres musiciens au gré des besoins, parfois pour un morceau seulement (un exemple en est l’heureux emploi de l’harmonie des employés de la Carris — la régie des transports en commun de Lisbonne — dans O pica do 7).

António Zambujo | O pica do 7. Miguel Araújo, paroles & musique ; António Zambujo, chant ; Miguel Araújo, guitare ; Ricardo Cruz, basse portugaise ; João Salcedo, accordéon ; Mário Costa, batterie ; Banda de música dos empregados da Carris, Carlos da Silva Ribeiro, dir. ; João Moreira, arrangements.
Bande son extraite de l’album Rua da Emenda / António Zambujo, Portugal, 2014.
Vidéo : Filipe Cunha Monteiro, réalisation ; Sons em trânsito, production exécutive. Filmé à Lisbonne en 2014.

De même, Zambujo reste fidèle à une poignée d’auteurs et de compositeurs (João Monge, Maria do Rosário Pedreira, José Eduardo Agualusa, Miguel Araújo, Pedro da Silva Martins, Rodrigo Maranhão, Ricardo Cruz,…) qui s’enrichit de nouvelles collaborations au fil des albums (par exemple dans Rua da emenda : Samuel Úria, né en 1979, talentueux représentant de la scène portugaise de « musiques actuelles », pour une Valsa do vai não vas [Valse du vas-y vas-y pas] faite sur mesure pour Zambujo, avec une dose de colorant E9630 « saveur brésilienne » et une goutte de valium, ou José Fialho Gouveia, journaliste de télévision, auteur du joli poème Viver de ouvido [Vivre à l’oreille], mis en musique par une certaine Alice Sepúlveda, et incongrûment enregistré artisanalement par le chanteur chez lui, sur son téléphone portable).

Aldina Duarte semble désormais sortie du cercle, de même que le fado, qui pour ainsi dire n’est plus là même si certaines des chansons de l’album en portent des réminiscences. Il faut en effet parler de chansons, plus ou moins réussies. Musicalement, encore une fois, cet album est dans la continuité des précédents.

Quant aux textes, ils parlent généralement d’histoires de mecs qui ont des problèmes avec leur(s) femme(s), des banalités du genre qui se raconte entre collègues à la machine à café. Dans le meilleur des cas (celui de João Monge, auteur de trois des textes de l’album, et qu’on a connu vraiment mieux inspiré), ça m’évoque du Jean-Loup Dabadie, l’ambiance des films de Claude Sautet, les histoires d’ « hommes », Yves Montand et compagnie. Il doit y avoir un public pour ça. Du moins João Monge, qui a de l’expérience, a-t-il acquis un solide savoir-faire de parolier. Il sait manier la langue portugaise (voir par exemple la chute assez bien trouvée de Flintstones, qu’il aurait fallu traduire en français par Pierrafeu puisqu’il s’agit bien d’une allusion à la série télévisée américaine qui passait autrefois).

Il y a tout de même de jolies choses, qui sortent de ce ton-là : la Canção de Brazzaville, de l’angolais José Eduardo Agualusa (mise en musique par Ricardo Cruz d’une manière très semblable, jusque dans l’instrumentation, à ce qu’il avait fait dans le précédent album pour Milagrário pessoal, du même auteur), Viver de ouvido déjà cité, O pica do 7 du malicieux Miguel Araújo, évoqué dans un précédent billet, et la Valsa lisérgica de Rodrigo Maranhão et Pedro Luís, pour moi la plus réussie des 15 chansons de l’album.

À signaler aussi l’exquise Chanson de Prévert, dans laquelle se manifestent cette intelligence et ce brio d’écriture si propres à Gainsbourg. On se demande ce qui a pu conduire à retenir, pour le répertoire d’un chanteur portugais du XXIe siècle, une chanson à ce point idiomatique, ancrée dans les heureuses et créatives « trente glorieuses » françaises, et dont la compréhension requiert non seulement d’y reconnaître l’évocation des Feuilles mortes — la chanson de Prévert et Kosma —, mais aussi d’en connaître les paroles, ou du moins leur teneur. On s’arrête donc sur l’hypothèse d’un choix guidé par des considérations plus ou moins commerciales (qui a pu s’exercer également en faveur de la Zamba del olvido de l’Uruguayen Jorge Drexler, dont on ne voit pas bien ce qu’elle fait là). Cela dit la Chanson est joliment interprétée, pleine des r grasseyés zambujiens (qui sont peut-être un trait particulier de la prononciation des Portugais de l’Alentejo, je l’ignore) et forte d’un accompagnement instrumental où domine la délicieuse guitare portugaise de José Manuel Neto.

Vocalement, rien à dire : ça va toujours, en dépit de quelques aigus un peu stridents. Instrumentistes impeccables. Bref, du travail bien fait. Mais sans étincelle, sans cette électricité qui foudroie et qui emporte. Or c’est ce qu’on voudrait pour soi : être foudroyé, emporté.

António Zambujo
Rua da Emenda (2014)

António Zambujo | Rua da Emenda (2014)Rua da Emenda / António Zambujo, chant, guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Jon Luz, cavaquinho, guitare ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Ricardo Cruz, basse portugaise, contrebasse ; João Moreira, trompette ; José Miguel Conde, clarinette, clarinette basse ; Ricardo Cruz, direction musicale. — Production : Portugal : FeeFiFooFado, ℗2014.
Avec la participation de : José Manuel Neto, guitare portugaise ; Miguel Araújo, guitare ; Pedro da Silva Martins, guitare ; Luís da Silva Martins, guitare ; João Salcedo, accordéon ; Mário Costa, batterie ; Banda de música dos empregados da Carris, Carlos da Silva Ribeiro, dir.. Enregistré en 2014.

CD : World Village France, 2015. — World Village France WVF 479106. EAN 3149026011120.

2 commentaires leave one →
  1. Denise Lelourec permalink
    1 février 2015 18:05

    zambujo sur arte en direct de nantes dans quelques instants

Trackbacks

  1. António Zambujo | O pica do 7 | Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

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