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Monique et Francine

7 juin 2014

Dans le bus que je prends parfois le matin de préférence au tram voyagent surtout des personnes âgées, probablement parce qu’elles vivent dans ces vastes zones résidentielles dont semble faite une grande partie de la ville de Montpellier, que le tram évite et que dessert ce bus. Elles rentrent des parties de la ville où on fait ses courses, portant les commissions dans des cabas, ou plus fréquemment dans des chariots à petites roues spécialement conçus pour cet usage.

Je me suis assis à rebours de la marche, face aux passagers de l’arrière. Devant moi, au-delà de l’espace central ménagé pour les poussettes, les handicapés en chaise et les personnes debout, une femme assise retient un de ces chariots, dont la poche est formée d’une toile cirée, noire ou en tout cas d’une couleur très sombre, portant des inscriptions blanches en différentes polices de caractères, imprimées dans tous les sens pour faire gai : salade ; carotte ; pain ; tomate ; fromage ; salade encore ; et une ou deux autres que je ne déchiffre pas. Elle parle avec sa voisine. Elles se parlent toutes les deux oui, avec vivacité, de tout le corps. Je n’entends pas ce qu’elles se disent, juste qu’elles ont l’accent d’ici. Soixante-dix ans passés, soixante-douze mettons. Elles sont sœurs jumelles. C’est incroyable comme elles se ressemblent, aussi bien dans les traits du visage, dans les proportions et la forme du corps (les mêmes avant-bras un peu potelés, le même cou large, les mêmes yeux, le même nez), que dans les attitudes. Elles sont fascinantes. Elles semblent avoir mis un soin particulier à ne rien porter de semblable, à se différencier totalement par le vêtement. Oui, mais elles ont exactement la même coupe de cheveux, elles ont dû tout essayer pour conclure que voilà, c’était cette coupe-là qui convenait, elles sont d’accord avec la coiffeuse, ça ne sert à rien d’essayer autre chose, c’est cette coupe-là on n’en parle plus.

Soixante-douze ans de tissu osseux, de cellules nerveuses, de viscères, de globules et de phanères ayant vécu parallèlement, dans deux corps distincts, une vie identique.

Elles descendent au même arrêt — elles vivent ensemble peut-être, au moins dans le même immeuble. Les voilà debout. La taille, la corpulence sont exactement semblables. Si elles se tenaient l’une derrière l’autre l’une serait absolument invisible. C’est celle au chariot (sa sœur a un cabas, on va quand même pas tout faire pareil, on n’est plus des gamines) qui se charge de dire Merci au revoir en direction du chauffeur avant de descendre, inutile de se mettre à deux elles l’auraient fait à l’unisson.

Amália Rodrigues (1920-1999) | O fado de cada um / Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique ; Amália Rodrigues, chant. Extrait du film : Fado, história d’uma cantadeira (Portugal, 1947) ; Perdigão Queiroga, réalisateur.

Bem pensado
Todos temos nosso fado
E quem nasce malfadado,
Melhor fado não terá
Fado é sorte
E do berço até a morte,
Ninguém foge, por mais forte
Ao destino que Deus dá
Quand on y pense
Nous avons tous notre fado
Et si on naît avec un sort contraire
On n’en aura jamais de meilleur
Chacun son destin
Et du berceau jusqu’à la mort
Qu’on soit faible ou qu’on soit fort
On n’échappe pas à celui que Dieu nous donne.
No meu fado amargurado
A sina minha
Bem clara se revelou
Pois cantando
Seja quem for adivinha
Na minha voz, soluçando
Que eu finjo ser quem não sou
Dans mon fado d’amertume
Ma destinée
S’est clairement révélée
Et quand je chante
N’importe qui le devine
Dans ma voix, mes sanglots,
Je fais semblant d’être quelqu’un d’autre
Bom seria poder um dia
Trocar-se o fado
Por outro fado qualquer
Mas a gente
Já traz o fado marcado
E nenhum mais inclemente
Do que este de ser mulher
Quel bonheur ce serait
De pouvoir un jour
Troquer son fado contre un autre
Mais chacun
Naît avec son propre fado
Et il n’en existe aucun de plus dur
Que le mien, qui est d’être femme.
Silva Tavares. O fado de cada um.
Silva Tavares. O fado de cada um. Traduction L. & L.
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