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António Zambujo — Guia (2010)

14 septembre 2010

Voir aussi : Un Zorro portugais — António Zambujo, João Monge, João Gil (20 septembre 2010)

António Zambujo -- Guia. 2010

Fita, com olhar ‘sfíngico e fatal,
O Ocidente, futuro do passado.

O rosto com que fita é Portugal.
Fernando Pessoa. Mensagem. Primeira parte, Brasão. I, Os Campos. Primeiro, O dos Castelos.

[Il] fixe, de son regard sphingique et fatal,
L’Occident, futur du passé.

Son visage au regard fixe est le Portugal.
Fernando Pessoa. Message. Première partie, Blason. I, Les champs. Premier, Le champ des châteaux.

Près de trois ans sont passés depuis l’exceptionnel Outro sentido, et voici que l’homme à la voix de soie revient avec Guia, ce qui signifie guide. Un guide de voyage ?

Sans doute, mais prudence car ce Guide-ci pourrait égarer. Bien vite quelque chose intrigue, comme si les latitudes et les longitudes étaient décalées, comme si les pistes étaient brouillées, les panneaux indicateurs intervertis. Est-ce par malice — celle du sphinx ? Plutôt par jeu : cette quatrième livraison du chanteur alentejan est d’une grande fraîcheur, il émane de ses quatorze plages un charme juvénile, adolescent. Esprit d’enfance qui ne contredit aucunement l’humeur mélancolique et douce qui prévaut au long de cet album élégant, transparent et fluide, qui fait la part belle aux instruments à vent.

Ce qu’il y a, c’est qu’António Zambujo, bien ancré dans son terroir portugais, oriente son regard vers l’Occident et inaugure une nouvelle géographie musicale dans laquelle c’est le Brésil qui s’appelle fado, le Portugal bossa nova ou chanson, l’Angola morna.

Sur les dix-neuf auteurs et compositeurs que compte l’album, neuf sont brésiliens, neuf portugais (lui compris, car il signe trois musiques), et un angolais. Or les morceaux qui sonnent le plus comme des fados sont œuvres de Brésiliens : Vinícius de Moraes, auteur de Apelo, chanté sur la mélodie du fado Perseguição, du répertoire d’Amália, et Rodrigo Maranhão, auteur et compositeur de Quase um fado (Presque un fado !). Tandis que l’adorable Zorro, une reprise du génial duo João Gil et João Monge — mieux que des Lennon/McCartney portugais –, est tourné en forme de bossa nova, ou que Barroco tropical, de l’Angolais José Eduardo Agualusa (paroles) et du bien portugais Ricardo Cruz (musique) ressemble à une morna comme au Cap-Vert.

De même la guitare portugaise, cet instrument très plastique, abandonne parfois son registre traditionnel et s’intègre avec bonheur à l’accompagnement de chansons telles que Guia, Readers Digest et Fado da vida bela, ou bien dialogue seule avec la voix dans le Poema dos olhos da amada de Vinícius.

Si Barroco tropical dit que l’amour est une épine déguisée en rose, Não me dou longe de ti (Je ne suis pas bien loin de toi) est bel et bien un fado classique (fado Correeiro) déguisé en musique de carnaval par le biais d’un accompagnement instrumental fait d’un tuba, d’un Dobro et d’une petite batterie. Car même masqué, dissimulé, le fado est toujours là : il forme la matière dont est fait l’art de ce chanteur remarquable.

Guia se clôt sur le splendide Em quatro luas, composition d’António Zambujo pour voix, trombone, clarinette et guitare sur un poème d’Aldina Duarte, elle-même une des grandes fadistes actuelles, et certainement l’une des meilleures parolières du Portugal, — avec João Monge, déjà nommé. On pourrait voir dans ces quatre lunes les fanaux qui jalonnent l’étendue de l’Atlantique parcourue par la voix prodigieuse d’António Zambujo selon l’une de ses plus belles diagonales : celle de la langue portugaise.

Un bémol cependant : tant de perfection s’exerce un peu au détriment du relief. D’un bout à l’autre de Guia, António Zambujo en reste à une égalité de ton qui provient peut-être de sa propension, consciente ou non, à s’identifier avec João Gilberto. C’est ainsi qu’une chanson un peu insolente et distanciée telle que Readers Digest requiert davantage de mordant et une voix moins lisse, moins policée, et qu’il manque à Guia un ou deux morceaux de la puissance de Fado menor (dans Outro sentido) ou de Verão (dans Por meu cante). Ce qui manque, c’est l’énergie du fado portugais.

L. & L.

——————
Zambujo, António (1975-….)
Guia

Guia / António Zambujo, chant, guitare ; Carlos Manuel Proença, Rogério Ferreira, guitare ; Bernardo Couto, José Manuel Neto, guitare portugaise ; Ricardo Cruz, contrebasse, basse acoustique ; Sérgio Carolino, tuba (plage 3) ; Mário Delgado, Dobro (plage 3) ; Alexandre Frazão, batterie (plage 3) ; José Conde, clarinette (plages 6 et 14) ; João Moreira, trompette (plages 7 et 11) ; cavaquinho, viiola da terra, etc., Jon Luz (plage 10) ; André Conde, trombone (plage 14). — [France] : World Village France ; distr. Harmonia Mundi, P 2010.

World Village France WVF479049. — EAN 794881964826

1.
Guia
Pierre Aderne, Márcio Faraco, paroles ; Márcio Faraco, musique.
2.
Apelo
Vinicius de Moraes, Baden Powell, paroles ; Carlos da Maia, musique (fado Persiguição).
3.
Não me dou longe de ti
João Monge, paroles ; Alfredo dos Santos, musique (fado Correeiro).
4.
A tua frieza gela
Maria do Rosário Pedreira, paroles ; António Zambujo, musique.
5.
Readers Digest
Miguel Araújo Jorge, paroles et musique.
6.
Zorro
João Monge, paroles ; João Gil, musique.
7.
A deusa da minha rua
Jorge Faraj, paroles ; Newton Teixeira, musique.
8.
Toada alentejana I
António Zambujo, musique.
9.
Quase um fado
Rodrigo Maranhão, paroles et musique.
10.
Barroco tropical
José Eduardo Agualusa, paroles ; Ricardo Cruz, musique.
11.
De mares e Marias
Rodrigo Maranhão, paroles et musique.
12.
Poema dos olhos da amada
Vinicius de Moraes, paroles ; Paulinho Soledade, Vinicius de Moraes, musique.
13.
Fado da vida bela
Pedro Luís, paroles ; Ricardo Cruz, musique.
14.
Em quatro luas
Aldina Duarte, paroles ; António Zambujo, musique.

——————
Disponible sur Amazon, Fnac (France)
Voir les prochains concerts d’António Zambujo

António Zambujo — Site officiel
António Zambujo sur MySpace

5 commentaires leave one →
  1. Moisés permalink
    1 novembre 2010 12:34

    Un billet joliment écrit, avec une analyse fine, juste et poétique, et qui restitue tout à fait mes impressions lors de son exceptionnel concert au Café de la Danse! Un bémol cependant : je conteste le bémol ! 😉

    • lili-et-lulu permalink*
      2 novembre 2010 23:55

      Merci, c’est très indulgent. En relisant ce billet à distance de sa publication j’en vois surtout les défauts, ils me sautent à la vue.

      Je suis bien content que vous contestiez le bémol : c’était pour me donner un genre.

      Cela dit, Guia me plaît réellement un peu moins que les deux albums précédents… Mais A.Z. remet les pendules à l’heure en concert, où il est excellent. Prodigieux même. Je ne pouvais pas être au Café de la Danse malheureusement, mais j’ai eu la chance de le voir deux fois en concert, l’an dernier à Rennes et cet été près d’Uzès. Renversant.

  2. 18 octobre 2011 17:01

    Antonio Zambujo sera en concert le 20 octobre au Théâtre des Sources de Fontenay-aux-Roses, et le 21 octobre au Tourcoing Jazz Festival!

    • lili-et-lulu permalink*
      18 octobre 2011 17:26

      Mais oui mais oui.
      On peut aussi le voir ici : Agenda des concerts de fado > António Zambujo
      ou ici : António Zambujo à Toulouse en janvier 2012

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  1. António Zambujo — Quinto (2012). Édition française « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

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