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La chanson du dimanche [49]. N comme Nicolas

31 mars 2024

« Baignade interdite ». Toulouse (Occitanie, France), 29 mars 2024
« Baignade interdite ». Toulouse (Occitanie, France), 29 mars 2024

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Debout sur le zincN comme Nicolas. Boris Vian, paroles ; musique traditionnelle (« En passant par la Lorraine ») ; Debout sur le zinc, arrangement.
Debout sur le zinc, ensemble instrumental et vocal.
Extrait de l’album L’Abécédaire de Boris Vian et Lucienne Vernay / Debout sur le zinc. France, DSLZ, ℗ 2023.

Nicolas a fait naufrage
Va-t’il se noyer ?
Non, non, non, Nicolas nage,
On voit son nez qui surnage, oh, oh, oh,
Le pauvre nigaud !

Boris Vian (1920-1959). N comme Nicolas, extrait de Abécédaire musical à l’usage des enfants et des personnes qui téléphonent (1957).

Fado Proença. 1. Artur Batalha • Noites perdidas

29 mars 2024

Si le nom du Fado Proença évoque la Provence, il est en vérité formé sur celui de son compositeur, le fadiste Júlio Proença (1901-1970).

En 1946 Júlio Proença s’est exilé au Mozambique ; on peut supposer que la composition du Fado Proença est antérieure à ce départ, mais sans certitude aucune. En voici une exécution instrumentale de 1995 :

Júlio Proença (1901-1970)Fado Proença. Júlio Proença, musique ; Arménio de Melo, arrangement.
Arménio de Melo, guitare portugaise ; José Maria Nóbrega, guitare.
Extrait de l’album Lisboa, cidade de fado. Vol. III : 17 clássicos. Portugal, Estoril, ℗ 1995.

Ce Fado Proença pourrait rappeler un Fado menor plus allant, avec les temps forts plus marqués. Il est voisin d’autres fados construits pour une métrique identique (c’est à dire pour des sextilhas, strophes de six vers à sept pieds ou heptasyllabes), par exemple le Fado Britinho.

Celui que je préfère, je crois, dans ce fado-là, c’est Artur Batalha, né en 1951 dans le quartier d’Alfama à Lisbonne. Il était autrefois surnommé « le Prince du fado », « o Príncipe do fado », avant que sa vie ne s’abîme suite à Dieu sait quelles vicissitudes qui l’ont tenu un temps hors de tout circuit professionnel. Quand il chante Noites perdidas (« Nuits perdues »), peut-être témoigne-t-il un peu de lui-même ? Il n’y a pas d’enregistrement studio (que je sache) ; seulement des captations vidéo de particuliers, ici ou là, généralement de mauvaise qualité quant au filmage (cadrage approximatif, contre-jour ou autre), mais le fado y est intact. Et une ou deux captations de spectacle réalisées par la télévision. En voici une, manifestement piratée vue la piètre qualité de l’image.

Artur Batalha (né en 1951)Noites perdidas. Sérgio Valentino, paroles ; Júlio Proença, musique.
Artur Batalha, chant ; António Parreira & Edgar Nogueira, guitare portugaise ; Ilídio Freitas, guitare ; Raúl Silva, basse acoustique.
Captation publique, lieu et date indéterminés.
Vidéo :
Production : Portugal, Rádio e Televisão de Portugal [RTP], [années 2000 ?].

Ai quantas noites perdidas
contigo compartilhadas
a semear vendavais
horas falsas mal vividas,
à minha vida roubadas,
que não quero viver mais

Ah que de nuits perdues
Partagées avec toi
Passées à semer des tempêtes.
Heures manquées, mal vécues
Dérobées à ma vie
Et que je ne veux pas revivre.
Ai quem me dera esquecer
aquelas noites sombrias
vividas sem qualquer fim
horas e horas sem ver
sem ver que tu não valias
nem um minuto de mim

Ah que je voudrais les oublier
Toutes ces nuits sombres,
Ces nuits interminables,
Ces heures gâchées
Avec toi qui ne valais
Pas même une minute de ma vie.
O que sofri ninguém sonha
das tuas noites já fartas
de mudarem de paixão
e hoje tenho vergonha
por não conseguir que partas
de vez do meu coração

Qui peut concevoir ce que j’ai souffert,
Par ces nuits que tu épuisais
À passer d’un amour à un autre !
Et je m’en veux aujourd’hui
D’être impuissant à t’arracher
De mon cœur à jamais.

Sérgio Valentino (Fernando Pinto Ribeiro, 1928-2009). Noites perdidas. Sérgio Valentino (Fernando Pinto Ribeiro, 1928-2009). Nuits perdues, traduit de : Noites perdidas par L. & L.

En comparaison, voici une autre exécution de Noites perdidas, extraite d’un spectacle organisé par une association d’amateurs de fado d’une petite ville de l’Alentejo. Les guitaristes n’ont bien sûr pas le savoir-faire de leurs collègues professionnels ; le chanteur est indéniablement doté d’une belle voix, qui s’épanouit en un bouquet final aussi héroïque que pittoresque.

Luís CapãoNoites perdidas. Sérgio Valentino, paroles ; Júlio Proença, musique.
Luís Capão, chant ; António Sereno, guitare portugaise ; João Carvalho, guitare ; Samuel Garção, basse acoustique.
Captation publique, Alter do Chão (Alentejo, Portugal), Pavilhão multiusos, 11 février 2017.
Vidéo : [Associação Amigos da Revista e do Fado (Alter do Chão)], [2017].

La chanson du dimanche [48]. La mer • Caetano

24 mars 2024

Le long des golfes clairs.

Caetano Veloso (né en 1942)La mer. Charles Trenet, paroles & musique.
Caetano Veloso, chant, guitare.
Enregistrement : Rio de Janeiro (Brésil), studios Lavigne.
Brésil, Uns Produções, ℗ 2024.
Vidéo : Paula Lavigne, Gigi Soares, Renato Terra & Tino Monetti, réalisation. Production : Brésil, Uns Produções, 2024.

Charles Trenet (1913-2001)La mer. Charles Trenet, paroles & musique ; Albert Lasry, arrangement.
Charles Trenet, chant ; accompagnement d’orchestre ; Albert Lasry, direction.
France, ℗ 1946.

D’autres « Havemos de ir a Viana »

18 mars 2024

Fait suite à :

Ciganos, verdes ciganos,
Deixai-me com esta crença:
Os pecados têm vinte anos,
Os remorsos têm oitenta.

Pedro Homem de Melo (1903-1984). Havemos de ir a Viana (extrait).

Gitans, ô verts gitans,
Laissez-moi croire encore
Que les péchés ont vingt ans
Et quatre-vingts les remords !
Pedro Homem de Melo (1903-1984). Nous irons à Viana (extrait), traduit de : Havemos de ir a Viana par L. & L.

Havemos de ir a Viana a fait et continue à faire l’objet de multiples reprises. En premier lieu, bien sûr, par les fadistes (Joana Amendoeira, Katia Guerreiro, Alexandra, Ana Moura et d’autres), qui se contentent généralement d’une exécution littérale. Ainsi de Cristina Branco, captée sur le vif aux Pays-Bas en 2006 :

Cristina Branco (née en 1972)Havemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique.
Cristina Branco, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Alexandre Silva & António do Lago Pinto, guitare ; Fernando Maia, basse acoustique ; Ricardo J. Dias, piano, arrangements.
Enregistrement public : Leyde (Pays-Bas), Leidsche Schouwburg Theather, 1er juillet 2006.
Extrait de l’album Live / Cristina Branco. France, Universal music classics France, ℗ 2006.

Il existe des versions plus inattendues. Celle-ci vient de Galice, séparée du Portugal (et de la région du Minho dans laquelle est située la localité de Viana do Castelo) par un fleuve qui se nomme lui aussi Minho, ou Miño selon la rive où on se place. Eladio y los seres queridos (« Eladio et les êtres chers » — un nom impayable) est un groupe pop qui s’est constitué en 2005 autour d’Eladio Santos, guitariste et chanteur, originaire de Vigo, en Galice. Leur album Cantares (2016), consacré à des chansons traditionnelles galiciennes, comporte deux morceaux du répertoire d’Amália : Meu amor é marinheiro et Havemos de ir a Viana.

Eladio y los seres queridosHavemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique.
Eladio y los seres queridos, ensemble instrumental et vocal.
Extrait de l’album Cantares / Eladio y los seres queridos. Espagne, ℗ 2016.

Sofia Ribeiro est une chanteuse de jazz portugaise installée aux États-Unis. Son album Mar sonoro (2015) se clôt sur une version de Havemos de ir a Viana exécutée a capella avec pour seul soutien le babil virtuose du Colombien Juan Andrés Ospina, qui l’accompagne au piano sur l’album dont il a en outre réalisé les arrangements. Leur interprétation espiègle et chatoyante, adorable, captée dans cette vidéo réalisée en 2013 est très proche de celle de l’album.

Sofia Ribeiro (née en 1978) & Juan Andrés OspinaHavemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique.
Sofia Ribeiro & Juan Andrés Ospina, chant.
Vidéo : Andrés Rotmistrovski. Captation : New York (États-Unis), 13 novembre 2013.

La chanson du dimanche [47]. Au fur et à mesure

17 mars 2024

Et si le facteur assure…

Liane Foly (née en 1962) & Philippe Viennet (né en 1962). Au fur et à mesure (1990). Extrait.

Mille neuf cent quatre-vingt-dix, ou Mille neuf cent nonante, ou Dix neuf cent quatre-vingt-dix, ou Dix neuf cent nonante. Encore bien loin de ces repoussantes années Deux-mille-vingt.

Liane Foly (née en 1962)Au fur et à mesure. Liane Foly & Philippe Viennet, paroles ; André Manoukian, musique ; André Manoukian & Éric Serra, arrangement.
Liane Foly, chant ; accompagnement instrumental.
France, Virgin France, ℗ 1990.
Vidéo : aucune information. [France, 1990].

Amália Rodrigues • Havemos de ir a Viana

14 mars 2024

Amália Rodrigues (1920-1999)Havemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique ; José Fontes Rocha, arrangement.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 3 décembre 1968.
Première publication dans le disque 45 t Formiga bossa nossa / Amália Rodrigues. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1969. Repris dans l’album Com que voz. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1970.

Viana do Castelo est une petite ville portuaire de la région du Minho, tout au Nord du Portugal. Le poète Pedro Homem de Melo (1903-1984), originaire de Porto, était particulièrement attaché à cette contrée et à ses traditions, où nombre de ses œuvres puisent leur inspiration. Parmi celles chantées par Amália Rodrigues : Povo que lavas no rio, Fandangueiro, ou encore Havemos de ir a Viana (« Nous irons à Viana »), cette pétillante chanson apparue dans le fameux album Com que voz (1970), entièrement composé par Alain Oulman. Elle y prend place entre l’ample et majestueux fado Gaivota (« Mouette ») et le sombre Cuidei que tinha morrido (« J’ai cru que j’étais morte »).

Entre sombras misteriosas,
Em rompendo ao longe estrelas,
Trocaremos nossas rosas
Para depois esquecê-las.

Entourés d’ombres mystérieuses,
Tandis qu’au loin s’allument les étoiles,
Nous échangerons nos roses
Et puis nous les oublierons.
Se o meu sangue não me engana
Como engana a fantasia,
Havemos de ir a Viana,
Ó meu amor de algum dia!
Ó meu amor de algum dia,
Havemos de ir a Viana!
Se o meu sangue não me engana
Havemos de ir a Viana!

Si mon sang ne me ment pas,
Comme ment la rêverie,
Nous irons à Viana,
Un jour, ô mon amour !
Un jour, ô mon amour,
Nous irons à Viana !
Si mon sang ne me ment pas,
Nous irons à Viana !
Partamos de flor ao peito
Que o amor é como o vento:
Quem pára perde-lhe o jeito
E morre a todo o momento.

Partons la fleur aux lèvres,
Car l’amour est comme le vent :
Qui s’arrête ne repart pas
Et peut mourir à tout moment.
Ciganos, verdes ciganos,
Deixai-me com esta crença:
Os pecados têm vinte anos,
Os remorsos têm oitenta.

Gitans, ô verts gitans,
Laissez-moi croire encore
Que les péchés ont vingt ans
Et quatre-vingts les remords !

Pedro Homem de Melo (1903-1984). Havemos de ir a Viana. Pedro Homem de Melo (1903-1984). Nous irons à Viana, traduit de : Havemos de ir a Viana par L. & L.

À l’exception de trois morceaux (sur douze), Com que voz a été enregistré en deux nuits de début janvier 1969, le 7 et le 8. L’enregistrement de Havemos de ir a Viana a eu lieu un mois plus tôt, le 3 décembre 1968. Autre singularité : alors que l’album n’a été lancé que le 20 mars 1970, Havemos de ir a Viana avait fait l’objet d’une publication anticipée, en 1969, sur un disque 45 t de quatre titres où figuraient par ailleurs Formiga bossa nossa et Cravos de papel, elles aussi destinées à Com que voz, auxquelles s’ajoutait une autre chanson, Viuvinha, enregistrée en 1968.

Comme la presque totalité des titres de cet album remarquable, Havemos de ir a Viana est le résultat d’une maturation de plusieurs années. En 2010 ont été publiés deux enregistrements d’un état antérieur de cette chanson, l’un avec guitares, l’autre avec orchestre, réalisés en 1964 et restés inédits. Voici la version avec guitares :

Amália Rodrigues (1920-1999)Havemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1964.
Première publication dans la nouvelle édition de l’album Com que voz. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 2010.

La différence est sensible. La mélodie des couplets n’est pas la même : elle est ici probablement conforme à la partition originale d’Alain Oulman. Par ailleurs l’accompagnement instrumental, confié à Domingos Camarinha (guitare portugaise) et Castro Mota (guitare), vieux compagnons de route d’Amália, reste assez prosaïque, loin de l’arrangement scintillant composé par José Fontes Rocha quelques années plus tard, avec ces vifs contre-chants en notes piquées à la guitare portugaise qui font le sel de la version de Com que voz.

En 2015 est apparu un nouvel élément de l’histoire de Havemos de ir a Viana sous la forme d’une captation de près de douze minutes, vraisemblablement réalisée en 1964 juste avant l’enregistrement ci-dessus, d’une séance de travail en studio avec les mêmes deux guitaristes Domingos Camarinha et Castro Mota, mais aussi Alain Oulman au piano. Amália, qui n’a probablement découvert la chanson que depuis peu, manifeste son enthousiasme à la fin du premier essai (au cours duquel elle trébuche sur le mot oitenta, ce qui la fait rire mais ne l’arrête pas). L’écoute de cette archive confirme, s’il en était besoin, que les musiques d’Alain Oulman étaient conçues intrinsèquement pour voix et piano — c’est le côté français du compositeur — et qu’il fallait le génie d’un guitariste tel que José Fontes Rocha pour faire croire à l’authenticité d’un accompagnement aux cordes pincées : Domingos Camarinha et Castro Mota se contentent de transposer pour leurs instruments respectifs la partition de piano originale.

Amália Rodrigues (1920-1999)Havemos de ir a Viana. Séance de travail. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Alain Oulman, piano.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, [1964?].
Première publication dans la nouvelle édition de l’album Fado português. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 2015.

Le fait est que la version de Com que voz, qui porte l’empreinte de Fontes Rocha, est incomparablement meilleure. C’est cette même version qu’Amália interprète à son domicile, le 19 décembre 1968, au cours d’une tertúlia (soirée poétique) dont l’invité d’honneur était Vinícius de Moraes et à laquelle participaient aussi les poètes Natália Correia, José Carlos Ary dos Santos et David Mourão-Ferreira. Cette soirée a été enregistrée et sa quintessence publiée en 1970 sous la forme d’un album intitulé Amália/Vinícius.

Amália Rodrigues (1920-1999)Havemos de ir a Viana. Pedro Homem de Mello, paroles ; Alain Oulman, musique ; José Fontes Rocha, arrangement.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistré en direct au domicile d’Amália Rodrigues, rua de São Bento, Lisbonne, le 19 décembre 1968.
Extrait de l’album Amália/Vinícius. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1970.

La chanson du dimanche [46]. Džínová láska

10 mars 2024

Ta naše láska džínová
nám dvěma patří a nám se podobá
je jako já, je jako ty
a všechny starosti, problémy, hlouposti
za nás vyřeší džínová láska
džínová láska, džínová láska.

Josef Blažejovský (1949-2004). Džínová láska Extrait. (1981).

Notre amour du jean,
Nous le partageons, il nous ressemble.
Il est comme moi, il est comme toi
Et tous les soucis, problèmes, futilités,
Fondront auprès de notre amour du jean,
Amour du jean, amour du jean.

Une chanson tchèque, ce dimanche. Elle remonte à 1981, époque d’avant le divorce entre Tchéquie et Slovaquie, d’avant même la chute du « rideau de fer ». C’est une chanson qui célèbre les jeans (je veux dire : les pantalons en toile « denim ») ; elle se nomme Džínová láska, « L’amour du jean ».

Prudence, c’est une rengaine impitoyable : une fois entendue elle ne sort plus de la tête. Même en cas de méconnaissance de la langue tchèque, on ne peut rien contre l’intrusion, dans sa propre conscience, de bribes de phrases telles que « takový, jó takový » ou « džínová láska, mmmm, džínová láska, mmmm… » portées ad libitum par cette scie. Quant à moi, je ne m’en suis débarrassé (provisoirement) qu’en mettant un disque de Sara Montiel, tant il est vrai, comme nous l’enseigne Monsieur Songe, que « Pour sortir d’une impasse il faut en prendre une autre ».

Radek Tomášek (né en 1946) & Helena Maršálková (née en 1950)Džínová láska. Josef Blažejovský, paroles & musique.
Radek Tomášek & Helena Maršálková, chant ; F. R. [František Ringo] Čech se svou skupinou, ensemble instrumental.
Première publication : Tchécoslovaquie, Supraphon, ℗ 1981.

L’affiche rouge • Renée Claude (+ Monique Morelli & Catherine Sauvage)

5 mars 2024

Pour mon goût, la plus belle version de L’affiche rouge, qu’on a beaucoup entendue ces temps-ci, reste celle de Léo Ferré, son compositeur — qui n’en est pas pour autant le créateur. Cette dignité revient à Monique Morelli, dont l’interprétation, assez belle, me semble toutefois manquer un peu de relief, je dois dire. Je lui préfère celle de Catherine Sauvage, parue la même année (1961), bien qu’elle souffre du défaut inverse. (On trouvera l’une et l’autre à la fin de ce billet.)

Parmi les innombrables reprises de L’affiche rouge que le temps a produites, en voici une que je trouve à la fois sensible, émouvante et juste. Elle est extraite du splendide On a marché sur l’amour, un album de la chanteuse québecoise Renée Claude (1939-2020) sous-titré Renée Claude chante Léo Ferré, paru en 1994.

Renée Claude (1939-2020)L’affiche rouge. Poème de Louis Aragon ; Léo Ferré, musique ; Philippe Noireault, arrangement.
Renée Claude, chant ; Philippe Noireault, piano.
Enregistrement : Montréal, studio Karisma, entre le 2 mai et le 8 juin 1994.
Première publication dans l’album On a marché sur l’amour : Renée Claude chante Léo Ferré. Canada, Transit, ℗ 1994.

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
« Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant »

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Louis Aragon (1897-1982). Strophes pour se souvenir. Dans : Le roman inachevé (1956). Première publication dans le quotidien L’Humanité (Paris), éd. du 6 mars 1955, p. 1, sous le titre Groupe Manouchian.

Monique Morelli (1923-1993)L’affiche rouge. Poème de Louis Aragon ; Léo Ferré, musique ; Pierre Berlioz, arrangement.
Monique Morelli, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pierre Berlioz, direction.
Première publication dans l’album Chansons d’Aragon / Monique Morelli. France, Le Chant du monde, ℗ 1961.

Catherine Sauvage (1929-1998)L’affiche rouge. Poème de Louis Aragon ; Léo Ferré, musique ; Jacques Loussier, arrangement.
Catherine Sauvage, chant ; Jacques Loussier, piano.
Première publication dans l’album Chansons de Louis Aragon / Catherine Sauvage. France, Philips, ℗ 1961.

Fréhel • Et v’là pourquoi

23 février 2024

Ne serait-ce que pour cette rime admirable :

Car c’est un coup qu’on m’asséna
Au coin du Boulevard Masséna !
Sacha Guitry (1885-1957). Et v’là pourquoi (extrait). Du film Le roman d’un tricheur (France ; 1936).

Le roman d’un tricheur (1936). Extrait. Sacha Guitry, réalisation, scénario & dialogues ; d’après son roman éponyme ; Adolphe Borchard, musique.
Distribution : Sacha Guitry (le tricheur) ; Jacqueline Delubac (Henriette, la femme du tricheur) ; Marguerite Moreno (la comtesse Beauchamp du Bourg de Catinax) ; Pauline Carton (Madame Morlot, la cousine) ; Fréhel (la rouquine, chanteuse du beuglant)…
Production : France : Cinéas (Paris), 1936. Sortie : 1936 (France).
Chanson :

Et v’là pourquoi. Sacha Guitry, paroles ; Adolphe Borchard, musique.
Fréhel (1891-1951), chant ; Orchestre Pasdeloup ; Georges Derveaux, direction.
France, ℗ 1936.

Il était mince, il était blond,
Il avait des cheveux très longs
Qui lui tombaient sur ses oreilles.
Un doux visage et des yeux gris,
Avec je n’ sais quoi d’ distingué
Qui l’ distinguait de ses pareils,
Je veux parler des aut’ merlans
Et Dieu sait s’il l’était pourtant !

Voilà pourquoi chaque dimanche
Je remettais ma robe blanche
Pour me promener dans la forêt
Avec celui que j’adorais.

Mais un soir du mois d’ février,
Sans qu’il eut même le temps d’ crier,
Le grand Julot l’a descendu
À la suite d’un malentendu
Et l’ coup d’ couteau qui m’ l’a ravi,
J’ peux dire qu’il a brisé ma vie,
Car c’est un coup qu’on m’asséna
Au coin du Boulevard Masséna !

Et v’là pourquoi chaque dimanche
Je n’ remets plus ma robe blanche
Pour me promener dans la forêt
Avec celui que j’adorais.
Sacha Guitry (1885-1957). Et v’là pourquoi (extrait). Du film Le roman d’un tricheur (France ; 1936).

Amália Rodrigues • Maria Lisboa

21 février 2024

Amália Rodrigues (1920-1999)Maria Lisboa. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, théâtre Taborda (studios Valentim de Carvalho), entre 1960 et 1962.
Première publication dans l’album Amália Rodrigues (« Busto »). Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

Maria Lisboa est comme la sœur jumelle de Madrugada de Alfama : même auteur (David Mourão-Ferreira), même compositeur (Alain Oulman), même rythme, même tempo enlevé, même argument (un hommage à Lisbonne). Toutes les deux écrites pour l’album « du buste » (Busto, 1962), présentées l’une et l’autre à la télévision en avant-première au cours de la même soirée d’octobre 1961, puis lors d’un récital au théâtre Tivoli de Lisbonne en novembre 1962, quelques jours avant la sortie de l’album « du buste », toutes les deux réenregistrées en 1969 pour l’album Com que voz (1970).

Plus clairement que Madrugada de Alfama, Maria Lisboa est une personnification de Lisbonne, incarnée dans une varina, c’est à dire une vendeuse de rue, personnage typique de la Lisbonne d’autrefois, aujourd’hui disparu. Les varinas vendaient du poisson qu’elles portaient dans une vaste panière posée sur la tête et s’annonçaient par leurs pregões (pregão au singulier), c’est à dire leurs boniments criés qui faisaient partie du paysage sonore de la capitale.

Estúdio Horácio Novais (Lisbonne). « Varinas » sur le Cais da Ribeira à Lisbonne. Sans date.
Estúdio Horácio Novais (Lisbonne). « Varinas » sur le Cais da Ribeira à Lisbonne. Sans date (le studio Horácio Novais a été actif entre 1930 et 1980). Collection de la Biblioteca de Arte, Fundação Calouste Gulbenkian (Lisbonne), cote [CFT164.23391]. CC BY-NC-ND 2.0 Deed.

É varina*, usa chinela,
tem movimentos de gata;
na canastra, a caravela,
no coração, a fragata.

Elle est « varina* », chaussée de mules,
Elle marche comme une chatte ;
Dans sa panière, la caravelle,
Et dans son cœur, la frégate.
Em vez de corvos no chaile,
gaivotas vêm pousar.
Quando o vento a leva ao baile,
baila no baile com o mar.

Sur son châle, au lieu de corbeaux,
Des mouettes viennent se poser.
Quand le vent l’emmène danser,
Elle a l’océan pour cavalier.
É de conchas o vestido,
tem algas na cabeleira,
e nas veias o latido
do motor duma traineira.

Sa robe est de coquillages,
Elle noue des algues à ses cheveux,
Tandis que dans ses veines cogne
Le moteur d’un chalutier.
Vende sonho e maresia,
tempestades apregoa.
Seu nome próprio: Maria;
seu apelido: Lisboa.

Elle vent du rêve et de la marée,
Elle sait prédire les tempêtes.
Son prénom, c’est Marie,
Et son nom, c’est Lisbonne.

David Mourão-Ferreira (1927-1996). Maria Lisboa (vers 1960). David Mourão-Ferreira (1927-1996). Marie Lisbonne, traduit de : Maria Lisboa (vers 1960), par L. & L.
*Varina : ancienne vendeuse de rue à Lisbonne. Les varinas vendaient du poisson qu’elles portaient dans une vaste panière posée sur la tête.

Ici, la version enregistrée en janvier 1969 pour l’album Com que voz (1970) :

Amália Rodrigues (1920-1999)Maria Lisboa. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 7 ou 8 janvier 1969.
Première publication dans l’album Com que voz. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 1970.

L’amusant est qu’on peut suivre l’évolution de l’interprétation de Maria Lisboa par Amália, de sa mise en place jusqu’à la publication de l’album « du buste ». La maison Valentim de Carvalho a publié en 2021, dans une nouvelle édition augmentée de cet album, l’enregistrement d’une fascinante session de travail, avec Alain Oulman au piano, captée en 1960, probablement au domicile de la chanteuse. Elle ne lisait pas la musique : lorsqu’elle hésitait, Oulman lui indiquait la mélodie au piano — dont il ne jouait pas en professionnel ; lui-même hésite parfois. Mais avec quel ravissement devait-il voir, entendre, ce qu’il avait imaginé prendre vie !

Amália Rodrigues (1920-1999)Maria Lisboa (séance de travail). David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Alain Oulman, piano.
Enregistrement : Lisbonne, lieu non précisé, 1960.
Première publication dans la nouvelle édition de l’album Amália Rodrigues (« Busto »). Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 2021.

Enfin, voici la première présentation de Maria Lisboa à la télévision, le 6 octobre 1961, plus d’un an avant la publication de l’album « du buste ».

Amália Rodrigues (1920-1999)Maria Lisboa. David Mourão-Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Vidéo :
Extrait de : Amália Rodrigues, récital télévisé diffusé par la Télévision publique portugaise (RTP) le 6 octobre 1961 ; Fernando Frazão, réalisation ; Fernando Pessa, présentation.
Captation : Lisbonne, studios de la RTP de Lumiar, septembre 1961.
Production : Portugal, RTP (Radiotelevisão Portuguesa), 1961.