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La chanson du dimanche [55]. Моя маленькая

18 août 2024

La chanson de ce dimanche est une composition de son interprète, Polina Agoureeva [Полина Агуреева], sur des vers de l’une des grandes poétesses russes du siècle dernier, Marina Tsvetaïeva [Марина Цветаева]. La séquence est extraite du film Dolgoie prochtchanie [Долгое прощание] (titre français : Un long adieu), réalisé par Sergueï Oursouliak [Сергей Урсуляк] et sorti en 2004.

Долгое прощание [Dolgoe prochtchanie] (2004). Extrait. Сергей Урсуляк [Serguej Ursuljak], réalisation ; Эльга Лындина [Elga Lyndina], Сергей Урсуляк [Sergueï Ursuljak], scénario ; adapté de la nouvelle éponyme de Юрий Трифонов [Jurij Trifonov]. Titre français : Un long adieu
Distribution : Полина Агуреева [Polina Agureeva] (Lialia Telepneva) ; Борис Каморзин [Boris Kamorzine] (Nikolaï Smolianov, dramaturge) ; Андрей Щенников [Andrej Chtchennikov] (Grigori Rebrov, le mari de Lialia) …
Production : Russie : Фильм-Про [Fil’m-Pro], avec le soutien du Ministère de la Culture de la Fédération de Russie, 2004. Sortie : 2004 (Russie, France).
Chanson :

Полина Агуреева [Polina Agureeva] (née en 1976)Моя маленькая [Moja malen’kaja]. Poème de Марина Цветаева [Marina Tsvetaeva] ; Полина Агуреева [Polina Agureeva], musique.
Полина Агуреева [Polina Agureeva], chant ; guitare.
Russie, ℗ 2004.

La traduction ci-dessous, réalisée par Véronique Lossky (1931-2018), a été recueillie dans :
Марина Цветаева [Marina Tsvetaïeva] (1892-1941). Poèmes de Russie II (1912-1920), éd. bilingue, traduit du russe et annoté par Véronique Lossky, Genève, Éditions des Syrtes, 2023 (Syrtes poche), ISBN 978-2-940701-65-0, p. 341-343.

Ландыш, ландыш белоснежный,
Розан аленький!
Каждый говорил ей нежно:
«Моя маленькая!»

Muguet — blancheur de neige,
Petite rose rouge !
Chacun disait avec tendresse :
« Ma petite chérie ! »
— Ликом — чистая иконка,
Пеньем — пеночка… —
И качал её тихонько
На коленочках.

— Le visage, une vraie icône
Le chant : toute douce mousse…
Et il la berçait doucement
Sur ses genoux.
Ходит вправо, ходит влево
Божий маятник.
И кончалось всё припевом:
«Моя маленькая!»

La pendule balance à droite
Et à gauche, pour mon Dieu !
Tout finissait par le refrain
« Ma petite chérie ! »
Божьи думы нерушимы,
Путь — указанный.
Маленьким не быть большими,
Вольным — связанными.

Les pensées de Dieu sont immuables,
Le chemin tout tracé.
Les petits ne deviendront pas grands,
Les gens libres ne seront pas attachés.
*[И предстал — в кого не целят
Девки — пальчиком:
Божий ангел встал с постели —
Вслед за мальчиком.]

*[Il s’est levé, celui que ne visent pas
Les jeunes filles de leur joli doigt.
L’ange de Dieu de son lit s’est levé
Pour suivre le garçonnet.]
— Будешь цвесть под райским древом,
Розан аленький! —
Так и кончилась с припевом:
«Моя маленькая!»

Tu fleuriras sous l’arbre
Du paradis, rose rouge !
Elle s’est achevée sur le refrain
« Ma petite chérie ! »

Марина Цветаева [Marina Tsvetaïeva] (1892-1941). Ландыш, ландыш белоснежный [Landyš, landyš belosnežnyj] (Стихи к Сонечке [Stihi k Sonetchke]. 10) (16 juin 1919).
*Strophe non chantée.
Марина Цветаева [Marina Tsvetaïeva] (1892-1941). Muguet — blancheur de neige (Poèmes à Sonetchka. 10), traduit de : Ландыш, ландыш белоснежный [Landyš, landyš belosnežnyj] (Стихи к Сонечке [Stihi k Sonetchke]. 10) (16 juin 1919), par Véronique Lossky.
*Strophe non chantée.

La chanson du dimanche [54]. Comme au théâtre

11 août 2024

Deux pour le prix d’une.

Cora Vaucaire (1918-2011)Comme au théâtre. Roland Arday, paroles & musique.
Cora Vaucaire, chant ; Michel Frantz, piano ; Charles Hernandez, flûte ; Joe Rossi, accordéon ; Pierre Moreilhon, contrebasse ; Michel Franz, orchestrations & direction.
Enregistrement public : Paris, Théâtre de la Ville, 1973.
Extrait de l’album Cora Vaucaire : enregistrement public au Théâtre de la Ville. France, Disques Jacques Canetti, ℗ 1973.

Danielle Darrieux (1917-2017)Comme au théâtre. Roland Arday, paroles & musique.
Danielle Darrieux, chant ; accompagnement d’orchestre ; François Rauber, direction.
Extrait de l’album Une chanson ; Il n’y en a que pour la rose ; La Rochelle en hiver … / Danielle Darrieux. France, RCA, ℗ 1968.

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Modène (Émilie-Romagne, Italie) = Modena (Emilia-Romagna, Italia), 30 juin 2024

Mísia, la « voix de Marie-Madeleine »

7 août 2024

Couverture de l’album « Drama box » de Mísia. Liberdades poéticas, © & ℗ 2005
Couverture de l’album Drama box de Mísia. Liberdades poéticas, © & ℗ 2005.

Probable que le travail de Mísia ait été mieux reconnu à l’étranger qu’au Portugal (où les fadistes ne manquaient pas et où le milieu du fado n’est guère réputé pour son goût de la nouveauté). En France par exemple, elle a représenté à elle seule le renouveau du fado dans les années 1990, lorsqu’elle y est apparue avec Tanto menos, tanto mais qui était en fait son deuxième album. Son chic, qui avait quelque chose de parisien, son personnage, son goût pour la mise en scène de soi-même, pour le rituel et les couleurs du théâtre — le noir, le rouge sombre —, son timbre assez grave rappelant celui de certaines chanteuses françaises, Juliette Gréco, Monique Morelli et d’autres, y ont toujours été accueillis avec bienveillance.

En quelque sorte elle y a pris la suite d’Amália, aidée en cela par une très bonne maîtrise de la langue française, comme on peut le constater dans deux émissions de radio, respectivement diffusées à l’origine sur France Culture et sur France Musique et disponibles aujourd’hui en podcast sur le site de Radio France (liens ci-dessous). Elle répondait en 2014, avec beaucoup d’allant, aux questions parfois floues de Laure Adler (chez qui on sent néanmoins une réelle sympathie pour son invitée) et à celles, plus techniques, de Karine Le Bail sur « la voix du fado » en 2015.

Titre : Misia
Conversation entre Laure Adler, productrice à France Culture, et Mísia, dans le cadre de l’émission Hors-champs. Production : Radio France, 2014. Première diffusion : France Culture, vendredi 5 décembre 2014.
Durée : 44 minutes.

Titre : La voix du Fado, avec Misia
Conversation entre Karine Le Bail, productrice à France Musique, et Mísia, dans le cadre de l’émission À pleine voix. Production : Radio France, 2015. Première diffusion : France Musique, dimanche 27 décembre 2015.
Durée : 59 minutes.

Elle y évoquait ses origines familiales luso-espagnoles, son nom de scène emprunté à Misia Sert, sa carrière atypique, la vénération qu’elle vouait à Amália Rodrigues. Son désir, étant petite, de devenir anthropologue ou trapéziste. Et sa voix, sur laquelle, je crois, elle s’est toujours illusionnée. Le fado, en tant qu’expression des vicissitudes humaines, doit être chanté non « avec une voix comme la vierge Marie », mais « avec une voix de Marie-Madeleine », dit-elle dans la seconde de ces deux émissions. Le fait est que la sienne, qui était naturellement rugueuse, surtout dans la seconde partie de sa carrière, manquait d’agilité. En témoigne son album Drama box de 2005, dédié à sa mère espagnole, qui comporte à la fois des pièces virtuoses qu’elle maîtrise difficilement (E se a morte me despisse, ou encore Yo soy Maria, extrait de « l’operita » d’Ástor Piazzolla María de Buenos Aires) et d’autres où elle est parfaitement à son aise, notamment les deux boleros d’Armando Manzanero (1934-2020), auteur compositeur interprète mexicain renommé, qui ouvrent l’album. Voici le premier d’entre eux, Ese momento.

Mísia (1955-2024)Ese momento. Armando Manzanero, paroles & musique ; Ricardo Dias, arrangement ; en collaboration avec José Manuel Neto, Carlos Manuel Proença, Daniel Pinto & Luís Cunha.
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Daniel Pinto, basse acoustique ; Luís Cunha – violon ; António Aguiar, contrebasse ; Ricardo Dias, piano & accordéon ; Victor Villena, bandonéon.
Extrait de l’album Drama box / Mísia. Portugal, Liberdades poéticas, ℗ 2005.
Vidéo : pas d’information.

Ese momento
Cuando tus pasos van sonando
En la escalera
Me vuelvo loca
Mi sangre hierve y mi pulso
Se acelera
Y me imagino la humedad
De tu esperado respirar
Y me estremezco de saber
Como te voy a conquistar

À ce moment
Où tes pas résonnent
Dans l’escalier
Je deviens folle,
Mon sang bout et mon cœur
S’accélère,
Je sens déjà sur moi
Ton souffle imaginé
Et je tremble car je sais
Comment je te séduirai.
Ese momento
Que considero tan
Egoístamente mio
Ese momento
Donde se acaban expresiones
Y palabras
Cuando tus manos
Se depositan en la fiebre
De mi tiempo

Ce moment,
Dont si égoïstement,
Je considère qu’il est à moi,
Ce moment
Où les paroles ne veulent plus
Rien dire,
Où tes mains
Effleurent mon pouls
Enfiévré,
Ese momento
Yo no creo que se pueda
Describir
Es llanto, risa, vida plena,
Una forma de morir
Ese momento
Te considero tan
Egoístamente mio

Ce moment,
Je ne crois pas qu’on puisse
Le décrire.
Il est larmes, rire, vie comblée,
Il est une mort.
À ce moment,
Si égoïstement,
Je considère que tu es à moi.
Ese momento
Yo lo espero siempre
Cada atardecer
Miro la puerta, ese espacio
Donde vas a aparecer
Ese momento
Te considero tan
Egoístamente mio.

Ce moment,
Je l’attends toujours.
Chaque soir
Je fixe la porte, cet espace
Où tu vas apparaître.
À ce moment,
Si égoïstement,
Je considère que tu es à moi.

Armando Manzanero (1934-2020). Ese momento (1987).
Armando Manzanero (1934-2020). Ce moment, traduit de : Ese momento (1987), par L. & L.
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Mísia est morte

27 juillet 2024

Mísia, la plus attachante parmi les fadistes contemporains, est morte aujourd’hui, samedi 27 juillet, victime du cancer contre lequel elle luttait depuis plusieurs années. Elle avait 69 ans.

Raffinée, intelligente, elle est sans aucun doute la principale instigatrice du fado novo, participant de toute son énergie au renouveau d’un genre menacé de désuétude, et lui assurant un avenir fécond.

Pour lui rendre hommage, cette vidéo dans laquelle elle interprète, en en faisant un fado, une chanson espagnole de Luis Eduardo Aute (1943-2020).

Mísia (1955-2024)De alguna manera. Luis Eduardo Aute, paroles & musique.
Mísia, chant ; António Chainho, guitare portugaise ; instrumentiste non identifié, guitare classique.
Extrait de l’émission El programa de Carlos Herrera diffusée le 3 novembre 1995. Production : Canal Sur Televisión. Espagne, 1995.


De alguna manera
tendré que olvidarte,
por mucho que quiera
no es fácil, ya sabes,
me faltan las fuerzas,
ha sido muy tarde,
y nada más, y nada más,
apenas nada más.

De toute façon
Je devrai t’oublier
Mais j’ai beau essayer,
Ce n’est pas facile, tu sais,
Je n’en ai pas la force,
Il est déjà trop tard
Et c’est tout, c’est tout,
Rien de plus.

Las noches te acercan
y enredas el aire,
mis labios se secan
e intento besarte,
qué fría es la cera
de un beso de nadie
y nada más, y nada más,
apenas nada más.

La nuit te rapproche
L’air frémit de toi,
Mes lèvres se dessèchent
Et j’essaie de t’embrasser
Comme elle est froide la cire
Du baiser de personne !
Et c’est tout, c’est tout,
Rien de plus.

Las horas de piedra
parecen cansarse
y el tiempo se peina
con gesto de amante,
de alguna manera
tendré que olvidarte
y nada más, y nada más,
apenas nada más.

Les heures de pierre
Semblent s’épuiser
Et le temps se peigne
D’un geste d’amant
De toute façon
Je devrai t’oublier
Et c’est tout, c’est tout,
Rien de plus.
Luis Eduardo Aute (1943-2020). De alguna manera.
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Luis Eduardo Aute (1943-2020). De toute façon, traduit de : De alguna manera par L. & L.

L’affaire du bateau-mouche

26 juillet 2024

À cet instant, le bateau-mouche est apparu. Il glissait vers la pointe de l’île, sa guirlande de projecteur braquée sur les maisons des quais. Les murs de la pièce étaient brusquement recouverts de tâches, de points lumineux et de treillages qui tournaient et venaient se perdre au plafond. Dans cette même chambre, il y a vingt ans, c’étaient les mêmes ombres fugitives et familières qui nous captivaient mon frère Rudy et moi, quand nous éteignions la lumière au passage de ce même bateau-mouche.

Patrick Modiano (né en 1945). Livret de famille (1977), dans Romans, Gallimard, impr. 2014 (Quarto). ISBN 978-2-07-013956-9, p. 330.

Catherine Sauvage (1929-1998)L’affaire du bateau-mouche. Paul Gilson, paroles ; Jacques Diéval, musique.
Catherine Sauvage, chant ; Jacques Loussier, piano.
Extrait de l’album Chansons d’amour et de tendresse ; Chansons des amours déchirantes / Catherine Sauvage. France, ℗ 1964.

Le bateau-mouche en quarantaine
Puni pour avoir trop fumé
De Charenton jusqu’à Suresnes
Dans la voilette de marraine
À la barbe du capitaine
Est mis en vente à réclamer

Qu’il en avait chargé des peines
En promenade aller retour
Des sourires pour les étrennes
Des serments à fin de semaine
Quand pour dix sous une sirène
Reprenait l’air du Point du Jour

Entre les berges de la Seine
Une voyageuse au long cours
Cours du dimanche et cours d’amour
Mêlait en jouant des mitaines
Et les jamais et les toujours
Au fond d’un manchon de velours.

Belle passagère qu’entraîne
Une rumeur de revenants
O gué sachez que la sirène
Avait la voix de ma marraine
Et que Nemo le capitaine
Est mort sans lui laisser d’enfants.

Paul Gilson (Paris, 1904 – Paris, 1963). L’affaire du bateau-mouche, extrait de Ballades pour fantômes (1950).

Mísia • Venho de longe, Lisboa (2009)

25 juillet 2024

Venho de longe, Lisboa (« Je viens de loin, Lisbonne »), enregistré à Paris, extrait du double album Ruas publié en 2009, serait l’un de mes morceaux favoris de Mísia sans l’horripilante intrusion finale d’un violon pleurnichard et m’as-tu-vu, presque obscène.

Rosa Lobato de Faria (1932-2010), l’autrice de ce joli texte, était à la fois actrice, romancière, dramaturge, poétesse (de toute son œuvre, seul un roman est traduit en français). Elle ne dédaignait pas d’écrire pour la chanson ni, on le voit, pour le fado. Quant au compositeur, Nuno da Nazareth Fernandes (né en 1942), très éclectique lui aussi, il s’est illustré aussi bien dans les arts graphiques que dans la musique et la poésie.

Mísia (née en 1955)Venho de longe, Lisboa. Rosa Lobato de Faria, paroles ; Nuno da Nazareth Fernandes, musique.
Mísia, chant ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Daniel Pinto, basse acoustique ; Luís Pacheco Cunha, violon ; Daniel Mille, accordéon.
Enregistrement : Paris, studio Acousti.
Extrait de l’album Ruas / Mísia. France, ℗ 2009.

Venho a ti de mãos abertas
Como se fossem de espanto
Trago a chama dos poetas
Sob uma vela de pranto.

Je viens à toi les mains ouvertes
Comme si elles étaient de stupeur,
Portant la flamme des poètes
Sous une voile de pleurs.
Venho a ti de mãos fechadas
Como se fossem de bruma
Trago a flor das madrugadas
Nos meus cabelos de espuma.

Je viens à toi les mains fermées
Comme si elles étaient de brume,
Portant la fleur des aurores
Dans ma chevelure d’écume.
Venho de longe, Lisboa
Desaguar no teu regaço
O meu corpo de canoa
Amortalhado de espaço.
Venho de longe, Lisboa
Agasalhar no teu cais
O meu corpo de falua
Despido nos temporais.

Je viens de loin, Lisbonne,
Amarrer à tes genoux
Mon corps de goélette
Pris dans un linceul d’immensité.
Je viens de loin, Lisbonne,
Mettre à l’abri de ton quai
Mon corps de felouque
Dépouillé par les vents.
Venho a ti de mãos vazias
Perdi sonhos no caminho
Quero pousar os meus dias
No teu vestido de linho.

Je viens à toi les mains vides :
J’ai laissé des rêves en chemin.
Je veux déposer mes jours
Dans ta tunique de lin.
Venho a ti de pés descalços
Como se fossem de vento.
Sou a sombra de dois braços
Na laje do esquecimento.

Je viens à toi les pieds nus
Comme s’ils étaient de vent.
Je suis l’ombre de deux bras
Sur la tombe de l’oubli.
Só tu sabes o meu nome
Por isso a ti me confio
Com fados mata-me a fome
Com penas tira-me o frio.
Quero voar no teu sono
Como a gaivota no rio
Que viveu por não ter dono
Que morreu por desafio!

Toi seule connais mon nom
C’est pourquoi je me confie à toi.
Nourris-moi de tes fados
Réchauffe-moi de peines et de plumes.
Je veux voler dans ton sommeil
Comme sur le fleuve la mouette
Qui a voulu vivre sans maître
Et qui est morte par défi !

Rosa Lobato de Faria (1932-2010). Venho de longe, Lisboa (2009).
Rosa Lobato de Faria (1932-2010). Je viens de loin, Lisbonne, traduit de : Venho de longe, Lisboa (2009), par L. & L.
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chez les grandes hirondelles

23 juillet 2024

Ils se sont en allés

Le berger et la rose
se sont en allés
en amont des rêves
dans le centre d’eux-mêmes.
Ils se sont en allés
là où l’on ne meurt plus
chez les grandes hirondelles
chez les anges transparents
là où l’on ne meurt plus.
Ils se sont en allés
dans le centre d’eux-mêmes
en amont des rêves
le berger et la rose
se sont en allés.

Jean Arp (1886-1966). Ils se sont en allés, extrait de Le voilier dans la forêt (1957)

MadredeusO pastor. Pedro Ayres Magalhães, paroles ; Madredeus, musique.
Madredeus, ensemble instrumental & vocal (Teresa Salgueiro, chant ; Rodrigo Leão, claviers ; Gabriel Gomes, accordéon ; Francisco Ribeiro, violoncelle ; Pedro Ayres Magalhães, guitare classique).
Extrait de l’album Existir / Madredeus. Portugal, EMI-Valentim de Carvalho, ℗ 1990.
Vidéo : Cuidado. Paulo Miguel Forte, réalisation. Production : Portugal, Latina Europa, 1991.

Ai que ninguém volta
Ao que já deixou
Ninguém larga a grande roda
Ninguém sabe onde é que andou

Mais nul ne revient
À ce qu’il a laissé.
Nul ne lâche la grande roue
Nul ne sait où tout s’est en allé.
Ai que ninguém lembra
Nem o que sonhou
E aquele menino canta
A cantiga do pastor

Mais nul ne se souvient
Même de ses rêves
Et là-bas l’enfant chante
La chanson du berger.
Ao largo ainda arde
A barca da fantasia
E o meu sonho acaba tarde
Deixa a alma de vigia
Ao largo ainda arde
A barca da fantasia
E o meu sonho acaba tarde
Acordar é que eu não queria

Au loin brûle toujours
La barque du songe
Et mon rêve se prolonge,
Laissant l’âme veiller.
Au loin brûle toujours
La barque du songe
Et mon rêve se prolonge,
Je ne veux pas m’éveiller.

Pedro Ayres Magalhães (né en 1960). O pastor (1990).
Pedro Ayres Magalhães (né en 1960). Le berger, traduit de : O pastor (1990), par L. & L.
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Amália Rodrigues • Saudade, vai-te embora

22 juillet 2024

Júlio de Sousa (1906-1966) était un artiste touche-à-tout : sculpteur, peintre et surtout dessinateur, il composait aussi pour le fado (on lui doit la musique du célèbre Fado Loucura). Il pouvait à l’occasion fournir les paroles — avec moins de bonheur, du moins pour mon goût : il l’a fait par exemple pour Foi ontem ou pour Saudade, vai-te embora, deux fados-chansons qu’Amália, sans en être la créatrice, a enregistrés et publiés ensemble, en 1958, sur le même disque 45 tours de la firme française Ducretet-Thomson à laquelle elle était alors liée.

Amália Rodrigues (1920-1999)Saudade, vai-te embora. Júlio de Sousa, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare (d’après Rui Vieira Nery, Pensar Amália, Tugaland, 2009).
Enregistrement : France.
Première publication : disque 45t Saudade vai-te embora ; Faia ; Foi ontem ; Lisboa à noite / Amália Rodrigues. France, Ducretet-Thomson, [1958].

Olho a terra olho o céu
E tudo me fala de ti
Do teu amor que perdi
Quando a minha alma se perdeu

Je regarde la terre, le ciel,
Et tout me parle de toi,
De ton amour que j’ai perdu
En même temps que mon âme.
Sim, a única verdade
Presente no nosso amor
Tem como imagem a cor
Tão bela e triste da saudade

Oui, l’unique vérité
Présente dans notre amour
A pour image la couleur
Si belle, si triste, de la saudade.
Saudade, vai-te embora
Do meu peito tão cansado
Leva para bem longe este meu fado
Ficou escrita no vento esta paixão
E à noite o vento é meu irmão
Anda a esquecer a tempestade
Também quero olvidar esta saudade
Ai de mim que não consigo, volta amor
Porque é verdade

Saudade, va t’en
Loin de mon cœur si las,
Emporte avec toi mon fado.
Cet amour s’est écrit sur le vent
Et la nuit, le vent est comme moi,
Il oublie la tempête.
Moi aussi je veux oublier cette saudade
Mais hélas je n’y arrive pas. Reviens amour,
Car tout cela est vrai.
Vai-se a dor fica a alegria
Vai-se o amor fica a amizade
Só não parte do meu peito
Esta profunda saudade

La douleur s’en va, reste la joie,
L’amour s’en va, reste l’amitié.
Si cette profonde saudade
Ne quitte pas mon cœur,
Porque será que não vens
Espreguiçar-te nos meus braços
Porque será que me tens
Na poeira dos teus passos

Pourquoi ne viens-tu pas
T’étendre dans mes bras,
Pourquoi me tiens-tu
Dans la poussière de tes pas ?

Júlio de Sousa (1906-1966). Saudade, vai-te embora (vers 1957).
Júlio de Sousa (1906-1966). Saudade, va t’en, traduit de : Saudade, vai-te embora (vers 1957), par L. & L.
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D’après Rui Vieira Nery (Pensar Amália, Tugaland, 2009), Saudade, vai-te embora est une création du fadiste Fernando Maurício, mais je n’ai trouvé la trace d’aucun enregistrement en attestant. Il semble que cette chanson ait connu un grand succès au tournant des années 1950-1960 et que nombre de chanteurs l’aient alors mise à leur répertoire. Ainsi de Celeste Rodrigues, la sœur d’Amália, qui l’a enregistrée en 1959 (ou en 1957 selon les sources). Cependant elle est surtout attachée au nom d’une autre fadiste, Fernanda Maria, qui l’a publiée sur disque en 1959. Elle avait 22 ans.

Fernanda Maria (née en 1937)Saudade, vai-te embora. Júlio de Sousa, paroles & musique.
Fernanda Maria, chant ; Francisco Carvalhinho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare.
Première publication : disque 45t Princesa do Tejo ; Podes voltar ; Saudade vai-te embora ; Estranha sedução / Fernanda Maria. Portugal, V. de Carvalho, [1959].

Voici une autre version de Saudade, vai-te embora, légèrement teintée de jazz, un peu plus tardive que les deux premières. L’auteur de l’arrangement instrumental n’est pas mentionné sur les disques d’origine publiés par la maison Tecla : il pourrait s’agir de Jorge Costa Pinto, fondateur de ladite maison. Madalena Iglésias était une chanteuse de variétés très populaire dans les années 1960, ayant représenté son pays au Concours Eurovision de la chanson en 1966.

Madalena Iglésias (1939-2018)Saudade, vai-te embora. Júlio de Sousa, paroles & musique.
Madalena Iglésias, chant ; accompagnement d’orchestre ; [Jorge Costa Pinto, direction & arrangement ?].
Première publication : disque 45t Amor vê lá ; Mãos vazias ; Saudade vai-te embora ; De degrau em degrau / Madalena Iglésias. Portugal, Tecla, [seconde moitié des années 1960].

Amália Rodrigues • Caldeirada (Poluição)

18 juillet 2024

Parmi les curiosités du répertoire d’Amália Rodrigues, ce Caldeirada, une sorte de plaidoyer écologiste, figure en bonne place. Une caldeirada est une soupe de poissons. Le mot est formé sur caldeira, qui signifie « chaudron », de même qu’en français on a forgé le mot « cotriade » sur le breton kaoter, « chaudron ».

Caldeirada, sous-titré poluição, fait le récit d’une assemblée générale de créatures marines mettant en accusation l’être humain, coupable de dégrader l’environnement. Publié en 1977, l’enregistrement de cette chanson a été réalisé six ans plus tôt, en 1971. On croirait pourtant un clin d’œil aux innombrables AG et discussions politiques de toute sorte qui se sont tenues juste après la Révolution des œillets.

Caldeirada est la dernière contribution d’Alberto Janes, mort à Lisbonne le 21 octobre 1971, au répertoire d’Amália. Celle-ci lui doit quelques-uns de ses « tubes » : Foi Deus et d’autres, mais surtout Vou dar de beber à dor (La maison sur le port dans son adaptation française).

Amália Rodrigues (1920-1999)Caldeirada (Poluição). Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos, studios Valentim de Carvalho, 1971.
Première publication : disque 45t Caldeirada (Poluição) ; Hortelã mourisca / Amália Rodrigues. Portugal, ℗ 1977.

Note sur la traduction : je n’ai pas jugé utile de traduire avec une exactitude scientifique les noms des poissons, qui semblent, pour certains, avoir été choisis en raison de la métrique ou de la rime. Par exemple, il n’est question ni de « congre » ni de « grondin » dans le texte original.

Em vésperas de caldeirada, o outro dia
Já que o peixe estava todo reunido
Teve o goraz a ideia de falar à assembleia
No que foi muito aplaudido.

Une veille de cotriade,
Tous les poissons étant réunis,
Le pageot prit sur lui de s’adresser à l’assemblée
(Il en fut très applaudi).
Camaradas, principia a ordem do dia
É tudo aquilo que for poluição
Porque o homem, que é um tipo cabeçudo
Resolveu destruir tudo, pois então!

Camarades, à l’ordre du jour :
Toute cette histoire de pollution.
Parce que l’homme, qui est une tête de mule,
A décidé de tout détruire, figurez-vous ;
E com tal habilidade e intensidade
Nas fulgurações do génio
Que transforma a água pura
Numa espécie de mistura
Que nem tem oxigénio.

Et avec une telle habileté, une telle intensité
Dans les éclairs de son génie
Qu’il transforme l’eau pure
En une sorte de mixture
Qui n’a même pas d’oxygène.
E diz ele que é o rei da criação!
As coisas que a gente lhe ouve e tem que ser!
Mas a minha opinião, diz o pargo capatão
Gostava de lha dizer!

Et il se prétend le roi de la création !
Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !
Ah mais moi, dit le congre,
Je vais lui dire ce que j’en pense !
Pois, se a gente até se afoga, grita a boga,
Por o homem ter estragado o ambiente
Dá cabo da criação, esse pimpão
E isso não é decente!

Oui, crie le grondin, si même nous on se noie
Parce que ce blanc-bec a bousillé l’environnement
On va tous y passer,
C’est indécent !
Diz do seu lugar: tá mau o carapau
Porque, por estes caminhos
Certo vamos mais ou menos
Ficando todos pequenos
Assim como jaquinzinhos.

Non, ça ne va pas, dit le maquereau
Parce que si ça continue
On va tous rapetisser
Et se retrouver
Comme des chinchards.
Diz então o camarão, a certa altura
Mas o que é que nós ganhamos por falar?
Ó seu grande camarão,
Pergunta então o cação
Você nem quer refilar?

C’est alors que la crevette se plaint :
Mais ça nous mène où toutes ces parlottes ?
Eh, Madame de la Crevette,
Demande alors la roussette,
Vous n’avez pas de revendication ?
Se quer morrer, diz a lula,
Toda fula com a mania da cerveja nos cafezes
Morra lá à sua vontade, que assim seja
Para agradar aos fregueses!

Si vous tenez à mourir, dit le calamar,
Que la bière des cafés rendaient hargneux,
Mourez tant qu’il vous plaira
Pour faire plaisir aux clients !
Diz nessa altura a sardinha p’ra tainha
Sabe a última do dia?
A pescadinha, já louca
Meteu o rabo na boca, o que é uma porcaria.

La sardine alors dit au mulet
Vous connaissez la dernière ?
Le merlan est devenu fou,
Voilà qu’il se mord la queue, mais on va où ?
Peço a palavra! gritou o caranguejo
Eu, que tenho por mania observar
Tenho estudado a questão
E vejo a poluição dia e noite a aumentar

Je demande la parole ! s’écrie le crabe.
Moi, qui pratique avec passion l’observation,
J’ai étudié la question
Et je vois la pollution augmenter jour après jour.
Cai do céu a água pura e a criatura
Pensa que aquilo que é dele é um monopólio
Vai a gente beber dela e a goela
Fica cheia de petróleo!

L’eau pure tombe du ciel et ce morveux
Pense que ce qui est à lui est un monopole
Et donc quand on la boit on a le gosier
Tout rempli de pétrole !
A terra e o mar são para o cidadão
Assim como o seu palácio
Se um dia lhe deito o dente
Paga tudo de repente
Ou eu não seja crustáceo!

Pour ce citoyen, la terre et la mer
Sont comme son palais
Le jour où je le pincerai
Il la sentira passer
Ou je ne suis pas un crustacé !
É um tipo irresponsável, grita o sável,
O homem que tal aquele!
Vai à proposta p’rá mesa:
Ou respeita a natureza, ou vamos todos a ele!

C’est un type irresponsable, crie l’aiguillette,
Celui qui se conduit de la sorte.
Je mets cette motion au vote :
Ou il respecte la nature, ou on lui fait sa fête !

Alberto Janes (1909-1971). Caldeirada (Poluição) (1971).
Alberto Janes (1909-1971). Cotriade (pollution), traduit de : Caldeirada (Poluição) (1971), par L. & L.
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Amália Rodrigues • Foi ontem (1958)

9 juillet 2024

Les basses pressions menacent toujours, le système cyclonique n’a pas désemparé. Mais quand même on respire plus légèrement tout à coup, l’atmosphère a perdu de sa lourdeur. Il faut une chanson, la voici.

Une chanson dont les paroles importent peu, avec une mélodie agréable. Foi ontem a, paraît-il, été écrite pour Alfredo Duarte júnior (fils d’Alfredo Marceneiro), qui l’a en effet enregistrée en 1959 (c’est enflé, emphatique, affreux). Les paroles feraient référence à un épisode de sa vie. Je me demande bien pourquoi Amália l’a mise à son répertoire mais, comme toujours, elle en fait quelque chose.

Amália Rodrigues (1920-1999)Foi ontem. Júlio de Sousa, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare (d’après Rui Vieira Nery, Pensar Amália, Tugaland, 2009).
Enregistrement : France.
Première publication : disque 45t Saudade vai-te embora ; Faia ; Foi ontem ; Lisboa à noite / Amália Rodrigues. France, Ducretet-Thomson, [1958].

Foi ontem que lembrei o meu passado
O fantasma remorso deu-me um beijo
Só ontem percebi, tudo acabado
À luz crua da vida em que me vejo.

C’est hier que je me suis rappelée mon passé ;
Le fantôme remords m’a touchée d’un baiser.
Hier seulement, au bout de tout, j’ai compris,
À la lumière crue de la vie qui est la mienne.
Um filho desse amor, amor-pecado
No meu pecado vivo se tornou
E chora, e fica triste, sempre que canto este meu fado
Fado de um amor que o amor matou.

Un enfant de ton amour, amour-péché,
Est devenu mon péché vivant ;
Il pleure de tristesse quand je chante mon fado,
Ce fado d’un amour que l’amour a tué.
Foi ontem, como hoje
E sempre, sempre o que há-de vir
Ó Deus, dá-me sossego para dormir.

C’était hier, c’est aujourd’hui
Et c’est toujours, pour tout l’avenir.
Mon Dieu, donne-moi la paix pour dormir.
Foi ontem que fechei os olhos seus
Mas novamente veio a Primavera
E eu que julgava ter fechado os meus
Outro ninho teci com folhas de hera.

C’est hier que j’ai fermé ses yeux,
Mais un nouveau printemps a fleuri
Et moi, qui pensais avoir fermé les miens,
Avec des feuilles de lierre j’ai bâti un autre nid.
Foi ontem que fugiu, outra o levou
Porque será que tudo me castiga?
Porque será que eu canto esta toada, esta cantiga
Que a experiência da vida me ensinou?

C’est hier qu’il est parti avec une autre.
Pourquoi tout est-il châtiment pour moi ?
Pourquoi chanter cette chanson, cette rengaine
Que l’expérience de la vie m’a apprise ?
Foi ontem, como hoje
E sempre, sempre o que há-de vir
Ó Deus, olha por mim, quero dormir.

C’était hier, c’est aujourd’hui
Et c’est toujours, pour tout l’avenir.
Mon Dieu, regarde moi, je veux dormir.

Júlio de Sousa (1906-1966). Foi ontem (1958?).
Júlio de Sousa (1906-1966). C’est hier, traduit de : Foi ontem (1958?), par L. & L.