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Amália • Habito o meu país

2 janvier 2025

Fait suite à :

Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.
Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.

La nouvelle édition de Gostava de ser quem era comporte 48 plages, alors que l’album original de 1980 n’en comptait que dix. Des 38 en supplément, sept sont issues de captations de concert réalisées en janvier et février 1980 : il s’agissait pour Amália de reprendre contact avec la scène et le public après son accident cardiaque survenu le 20 septembre 1979. Dix-sept autres sont des enregistrements de travail de pièces qui, pour la plupart, allaient figurer sur l’album tel qu’il a été publié en 1980.

Les quatorze restantes sont des enregistrements raisonnablement aboutis, tous réalisés après l’accident cardiaque, entre décembre 1979 et avril 1980 (sauf deux datant de mars 1979) qui auraient pu être publiés mais ne l’ont pas été. Elles ne présentent pas toutes le même intérêt, mais certaines auraient assurément mérité de ne pas rester aussi longtemps inédites. Parmi celles-ci, Habito o meu país :

Amália Rodrigues (1920-1999)Habito o meu país. José Cutileiro , paroles ; Armandinho, musique (Fado alexandrino antigo ?).
Amália Rodrigues, chant ; José Fonte Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 22 mars 1980.
Première publication dans la nouvelle éd. de l’album Gostava de ser quem era / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2024.

Habito o meu país. As aves e os rios.
Habito-o com raízes que me prendem à terra
Habito as casas brancas pousadas na colina
E a cidade quente aonde a tarde desce.

J’habite mon pays. Ses oiseaux et ses fleuves.
Je l’habite par des racines qui me tiennent à la terre.
J’habite les maisons blanches posées sur la colline
Et la ville chaude sur quoi le soir descend.
Aqui sofro de pé. Aqui estive sozinho
No dia em que cheguei, no dia em que parti
Aqui me lembrarás depois quando morrer
Aqui te esquecerás também de que morri.

Ici je souffre debout. Ici je me suis trouvé seul
Quand je suis arrivé et quand je suis parti.
Ici tu te souviendras de moi quand je mourrai.
Ici aussi tu oublieras que je suis mort un jour.
Por isso quando o vento do largo me arrefece
E nos ossos eu sinto os países distantes
As pernas se recusam a partir nos navios
Que demandam o mundo do poente ao levante.

Alors, quand le vent froid du large m’assaille,
Que dans mes os je sens tous les pays lointains
Mes jambes se refusent à partir sur les navires
Qui veulent tout du monde, du couchant au levant.
Sou de aqui. Como as pedras. Como o ar que respiro.
− A velha acácia seca novamente floriu –
Se me levassem hoje desta paisagem triste
D. José, a cavalo, ia afogar-se ao rio.

Je suis d’ici. Comme les pierres. Comme l’air que je respire.
− Le vieil acacia sec, voici qu’il refleurit.
Et si on m’arrachait soudain à ce paysage triste,
Dom José*, à cheval, se jetterait dans le Tage.

José Cutileiro (1934-2020). [Sans titre] (Habito o meu país), extrait de : O amor burguês (1959).
José Cutileiro (1934-2020). [Sans titre] (J’habite mon pays), traduit de [Sans titre] (Habito o meu país), extrait de : O amor burguês (1959), par L. & L.
* Dom José : Joseph 1er (José I), roi du Portugal de 1750 à 1777, dit « le Réformateur » (« o Reformador »). Sa statue équestre orne la Place du Commerce à Lisbonne, laquelle s’ouvre largement sur le Tage.

Le poème est de José Cutileiro (1934-2020), anthropologue de formation, diplomate de métier, en outre journaliste et poète. Habito o meu país figure, sans titre, dans son recueil O amor burguês de 1959.

À ma connaissance, c’est le seul poème de Cutileiro qu’Amália ait jamais chanté. Son thème est en effet en résonance avec l’attachement puissant qui liait la chanteuse à son pays – mais comment l’a-t-elle découvert ? Mystère. Connaissait-elle le poète ? Le livret d’accompagnement de l’album, très pauvre, est presque vide d’informations (en dehors d’une longue interview d’Amália parue à la sortie du disque, en novembre 1980).

Quant à la musique, il est tout juste indiqué qu’elle est d’Armandinho (Armando Freire, 1891-1946, l’un des plus grands joueurs de guitare portugaise qu ‘ait connu le fado de Lisbonne). Armandinho a composé nombre de musiques de fados, auxquels les fadistes de toutes générations n’ont pas manqué de recourir. Celui utilisé par Amália est probablement un fado « alexandrino » (composé pour des alexandrins). Armandinho en a composé plusieurs. Par exemple le Fado alexandrino « antigo » :

Armandinho (Armando Freire ; 1891-1946)Fado alexandrino. Armandinho, musique.
Armandinho, guitare portugaise ; Georgino de Souza, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Teatro São Luís, 12 octobre 1928.
Royaume-Uni, His master’s voice, 1928 ou 1929.

Jesce Sole!

1 janvier 2025

Jesce sole, jesce sole
nun te fa’ cchiù suspirà!
Siente maje ca le ffigliuole
hanno tanto da prià?

Anonyme napolitain. Jesce sole (12e siècle)

Lève-toi, soleil !
Ne soupire plus !
Ne sais-tu pas que tes filles
Ont mille prières à t’adresser ?

Roberto De Simone (né en 1933)La gatta Cenerentola (1976). Atto I, Jesce Sole. « Favola in musica » de Roberto De Simone, d’après La gatta Cenerentola, de Giambattista Basile (1575-1632).
Antonella D’Agostino, chant ; Nuova Compagnia di Canto Popolare, ensemble vocal ; Orchestre de la Compagnia Il Cerchio ; direction Antonio Sinagra.
Enregistrement : Naples (Italie), Zeus record studio.
Extrait de l’album : La gatta Cenerentola / Roberto De Simone. Italie, EMI, ℗ 1976.

Bonne année !

La chanson du dimanche [68]. Bonnie and Clyde

29 décembre 2024

— Alors voilà. Clyde a une petite amie. Elle est belle et son prénom c’est …
— … Beunnie.

Brigitte Bardot (née en 1934) & Serge Gainsbourg (1928-1991)Bonnie and Clyde. Serge Gainsbourg, paroles & musique.
Brigitte Bardot & Serge Gainsbourg, chant ; avec Michel Colombier et son orchestre.
Enregistrement : Paris, Studio Hoche, décembre 1967.
France, Fontana, ℗ 1968.
Vidéo : Extrait de l’émission Spécial Bardot, diffusée sur la 2e chaîne de l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française), le 1er janvier 1968. François Reichenbach, réalisation. Production : France, Les Films du Quadrangle, 1968.

Amália • Gostava de ser quem era (nouvelle édition, 2024)

27 décembre 2024

Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.
Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era, nouvelle édition augmentée, Ed. Valentim de Carvalho, 2024.

La maison Valentim de Carvalho poursuit sa réédition intégrale de la discographie d’Amália Rodrigues, avec Gostava de ser quem era (« J’aimerais être celle que j’étais »), un album très singulier publié initialement en 1980, cette fois remastérisé et augmenté d’un très grand nombre d’enregistrements inédits.

Après Com que voz (1970) et Cantigas numa língua antiga (1977), deux albums splendides entièrement composés par Alain Oulman sur des poèmes de grands auteurs, voici un recueil d’une humilité presque brutale : tous les textes sont d’Amália, les musiques de ses deux guitaristes, Carlos Gonçalves et José Fontes Rocha, moins inspirés que leur collègue français.

Et puis il y a la voix d’Amália, altérée, dépouillée de son lustre, comme rendue au bout d’elle-même. C’est que, au terme de tant de voyages incessants, de concerts sur tous les continents du monde, sans parler des dures années de l’après Révolution des œillets, l’organisme a fini par craquer : en septembre 1979, voici que la chanteuse est victime, en plein récital près de Lisbonne, d’une attaque cardiaque. Spectacle interrompu, hospitalisation… Il y aura désormais cette voix triste, douloureuse, rétive, avec parfois des embellies suivies d’autant de rechutes. Et l’obsession de la mort qui s’installe durablement et qui imprègne son nouveau répertoire.

Gostava de ser quem era peut mettre mal à l’aise tellement cet album qui semble né d’un crépuscule expose – avec une grande pudeur – l’intimité d’une souffrance. Tive um coração, perdi-o (« J’avais un cœur, je l’ai perdu »), accompagné seulement de la guitare portugaise de Fontes Rocha, en est le passage le plus déchirant et (selon moi) le plus beau.

Le morceau d’ouverture, Lavava no rio, lavava (« J’allais laver dans le fleuve »), donne le ton de l’album :

Amália Rodrigues (1920-1999)Lavava no rio, lavava. Amália Rodrigues , paroles ; José Fonte Rocha, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fonte Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 29 ou 30 septembre 1980.
Première publication dans l’album Gostava de ser quem era / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1980.
Enregistrement remasterisé : Gostava de ser quem era [édition 2024] / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2024.

Lavava no rio, lavava
Gelava-me o frio, gelava
Quando ia ao rio lavar
Passava fome, passava
Chorava, também chorava
Ao ver minha mãe chorar

J’allais laver dans le fleuve.
Et le froid me gelait
Quand j’allais au fleuve laver.
J’avais faim, oui faim.
Je pleurais, je pleurais aussi
De voir ma mère pleurer.
Cantava, também cantava
Sonhava, também sonhava
E na minha fantasia
Tais coisas fantasiava
Que esquecia que chorava
Que esquecia que sofria

Je chantais, je chantais aussi,
Je rêvais, je rêvais aussi,
Et dans mon imagination
J’inventais tant de choses
Que j’oubliais que je pleurais,
Que j’oubliais que je souffrais.
Já não vou ao rio lavar
Mas continuo a chorar
Já não sonho o que sonhava
Se já não lavo no rio
Porque me gela este frio
Mais do que então me gelava

Je ne vais plus au fleuve laver
Mais je continue à pleurer.
Je ne rêve plus ce que je rêvais.
Si je ne lave plus dans le fleuve,
Pourquoi ce froid me gèle-t-il
Plus encore qu’il le faisait alors ?
Ai minha mãe, minha mãe
Que saudades desse bem
E do mal que então conhecia
Dessa fome que eu passava
Do frio que me gelava
E da minha fantasia

Ah ma mère, ma mère,
Quelle nostalgie de ce temps
Où j’étais heureuse et malheureuse,
De cette faim que j’avais,
Du froid qui me gelait
Et des rêves que je faisais !
Já não temos fome, mãe
Mas já não temos também
O desejo de a não ter
Já não sabemos sonhar
Já andamos a enganar
O desejo de morrer

Nous n’avons plus faim, mère,
Mais nous n’avons plus non plus
Le désir de ne pas l’avoir.
Nous ne savons plus rêver.
Nous ne savons plus
Que tromper le désir de mourir.

Amália Rodrigues (1920-1999). Lavava no rio, lavava (1980).
Amália Rodrigues (1920-1999). J’allais laver dans le fleuve, traduit de Lavava no rio, lavava (1980) par L. & L.

La musique, de Fontes Rocha, rappelle certains fados traditionnels. De fait Amália a d’abord chanté ce poème sur le Fado cravo d’Alfredo Marceneiro, ainsi qu’en témoigne une captation publique, réalisée en février 1980, incluse dans la nouvelle édition. Une version qui ne convainc pas complètement (peut-être parce qu’elle était insuffisamment rodée).

Quant au morceau qui donne son titre à l’album, le voici. Musique de Carlos Gonçalves.

Amália Rodrigues (1920-1999)Gostava de ser quem era. Amália Rodrigues , paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fonte Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 29 ou 30 septembre 1980.
Première publication dans l’album Gostava de ser quem era / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1980.
Enregistrement remasterisé : Gostava de ser quem era [édition 2024] / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2024.

Tinha alegria nos olhos
Tinha sorrisos na boca
Tinha uma saia de folhos
Tinha uma cabeça louca

J’avais de la joie dans les yeux
J’avais le sourire aux lèvres
J’avais une robe à volants
J’avais des folies en tête
Tinha uma louca esperança
Tinha fé no meu destino
Tinha sonhos de criança
Tinha um mundo pequenino

J’avais une folle espérance
J’avais foi en mon destin
J’avais des rêves d’enfant
J’avais tout un monde minuscule
Tinha toda a minha rua
Tinha as outras raparigas
Tinha estrelas, tinha a lua
Tinha rodas de cantigas

J’avais toute ma rue
J’avais les autres filles
J’avais des étoiles, j’avais la lune
J’avais des chansons
Gostava de ser quem era
Pois quando eu era menina
Tinha toda a primavera
Só numa flor pequenina

J’aimerais être celle que j’étais,
Car quand j’étais enfant
J’avais le printemps tout entier
Dans une simple fleur petite.

Amália Rodrigues (1920-1999). Gostava de ser quem era (1980).
Amália Rodrigues (1920-1999). J’aimerais être celle que j’étais, traduit de Gostava de ser quem era (1980) par L. & L.

Frederico Santiago, le responsable de la nouvelle édition, fait valoir que les dix pièces qui constituaient la publication originale sont ici présentées remastérisées et débarrassées d’un effet « d’écho » qui y avait été ajouté en 1980, afin, selon lui, de masquer un tant soit peu la dégradation de la voix de la chanteuse (peine perdue). Cependant le véritable intérêt de cette réédition réside dans les 14 inédits enregistrés en studio tout au long de l’année 1980 (certains même en 1979), sans parler des 17 versions de travail ni des séquences enregistrées en public en janvier et février 1980.

À suivre bien sûr, dans un ou deux billets à venir.

Très court

24 décembre 2024

Un court instant de jubilation (1 minute 15, on ne peut pas s’en permettre davantage) pour trouer la ténèbre ambiante.

Michelangelo Falvetti (1642-1692)Il diluvio universale (1682). Acte IV, In l’Arca di Noè. Mio core festeggia. Michelangelo Falvetti, musique ; Vincenzo Giattini, livret.
Cappella Mediterranea, ensemble instrumental ; Chœur de chambre de Namur ; Leonardo García Alarcón, direction.
Enregistrement : Jujurieux (Ain, France), Centre culturel C. J. Bonnet, du 6 au 10 septembre 2010.
Extrait de l’album Il diluvio universale / Michelangelo Falvetti (1642-1692) ; Leonardo García Alarcón. France, Ambronay Éditions, ℗ 2011.

Coro a 5
Mio core festeggia
Dal Cielo sparisce
Il nubilo.
Fulgor, che lampeggia
Il seno arricchisce
Di giubilo.

Chœur à 5
Mon cœur, réjouis-toi,
Du ciel disparaissent
Les nuages.
La clarté qui resplendit
Emplit le cœur
De jubilation.

La chanson du dimanche [67]. La nuit d’été

22 décembre 2024

Le sourire indéchiffrable de Marianne Faithfull.
(Ou bien elle était myope ?)
Sa voix adorable.

Marianne Faithfull (née en 1946)La nuit d’été. Marcel Stellman, paroles françaises ; Brian Thomas Henderson & Lisa Strike, musique et paroles originales anglaises. Adaptation française de Summer nights.
Marianne Faithfull, chant ; instrumentistes non identifiés.
Extrait de l’émission Douches écossaises du 7 mars 1966. Jean-Christophe Averty, réalisation. Production : France, ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française), 1966.

Cet hiver est passé
Et je n’ai fait que rêver
Des nuits d’étéï.
Si je vois la vie en rose
Tou en es bien la cause.
Mon cœur est plein de joie
Quand tou es près de moi
Les nuits d’étéï.

Dans le petit caféï
Où les mêmes disques passaient,
Nous étions seuls tous les deux
Comme de vrais ameureux.
C’est là que tou m’as embrassée,
Je n’ai jamais oubliéï
La nuit d’été.

Nous nous sommes promenés
Tout au long des rochers
Puis après, main dans le main,
Pieds nus su le sable fin
La nuit d’étéï.

Dans le petit caféï
Où nous avons danséï,
C’est là que l’on s’est promis
De s’aimer toute la vie.
Et te voilà pou toujours
Mon seul et unique amour
Des nuits d’été.

Les nuits d’été.
Les nuits d’été.
Les nuits d’été

Marcel Stellman (1925-2021). La nuit d’été (1966).

Fado Pintadinho. 4. Artur Batalha

18 décembre 2024

Fait suite à :

Artur Batalha, l’ex « Prince du fado » aujourd’hui âgé de 73 ans, est l’un des derniers survivants d’un âge d’or du fado, celui d’une manière désormais pour ainsi dire éteinte ; celui d’un chant spontanément conduit et maîtrisé, de l’art de jouer avec le rythme (rubato) et avec les dynamiques. Pensez, il a commencé à chanter à 9 ans, en 1960 ! Après ceux d’Ana Moura et de Camané, son Pintadinho, enregistré vers 1980, résonne comme un retour à la couleur, au caractère, à une certaine élégance.

Artur Batalha (né en 1951)Pintadinho. Quatrains d’auteurs divers (Moita Girão, Barreto Coutinho, José Afonso, Gabriel de Oliveira) ; José António Sabrosa, musique (Fado Pintadinho).
Artur Batalha, chant ; Armindo Fernandes & Arménio de Melo, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção & Vital d’Assunção, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, studio Musicorde.
Première publication : album É mais fado / Artur Batalha. Portugal, Metro-Som, [1980 ?].

Le texte est fait de quatre quatrains pris dans des poèmes d’auteurs divers – parmi lesquels José Afonso –, tous chantés sur d’autres musiques par leurs créatrices et créateurs respectifs (successivement : Fernando Maurício, Maria do Rosário Bettencourt, José Afonso et Amália Rodrigues).

Ouvi um fado sem nome
Numa voz entristecida
Não sei porquê recordou-me
O fado da minha vida

J’ai entendu un fado sans nom
Qu’une voix triste chantait.
Qui sait pourquoi il m’a rappelé
Le fado de ma propre vie.
Moita Girão. Fado sem nome (19??).
Moita Girão. Fado sans nom. Extrait, traduit de Fado sem nome (19??) par L. & L.
Eu vi minha mãe rezando
Aos pés da virgem Maria
Era uma santa escutando
O que outra santa dizia

J’ai vu ma mère prier
Devant la vierge Marie,
Telle une sainte écoutant
Ce qu’une autre sainte disait.
Barreto Coutinho (1893-1975). Mãe querida (Eu vi minha mãe rezando) (1912). Extrait.
Barreto Coutinho (1893-1975). Mère aimée (J’ai vu ma mère prier). Extrait, traduit de Mãe querida (Eu vi minha mãe rezando) (1912) par L. & L.
Ó minha mãe, minha mãe,
Ó minha mãe, minha amada
Quem tem uma mãe tem tudo
Quem não tem mãe, não tem nada

Ô ma mère, ma mère,
Ô ma mère aimée !
Quand on a une mère on a tout,
Quand on n’en a pas on n’a rien.
José Afonso (1929-1987). Minha mãe (1964).
José Afonso (1929-1987). Ma mère. Extrait, traduit de Minha mãe (1964) par L. & L.
Nenhum fadista tem sorte,
Rogai por nós, Virgem mãe,
Agora, sempre e também
Na hora da nossa morte

Les fadistes n’ont pas de chance.
Priez pour nous, sainte Vierge,
Maintenant, toujours,
Et à l’heure de notre mort.
Gabriel de Oliveira (1891-1953). Ave Maria fadista (vers 1947).
Gabriel de Oliveira (1891-1953). Ave Maria fadiste. Extrait, traduit de Ave Maria fadista (vers 1947) par L. & L.

Cette rapide évocation du fado Pintadinho se clôt comme elle a commencé, avec Maria Teresa de Noronha, sa créatrice et dédicataire. Il s’agit encore une fois d’une captation publique, datée du 14 février 1963.

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Fado Pintadinho. José Mariano, paroles ; José António Sabrosa, musique ; Maria Teresa de Noronha, arrangement.
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery, guitare portugaise ; Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Lisbonne, Pavilhão dos desportos, 14 février 1963.
Première publication : coffret Maria Teresa de Noronha : integral. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 2018.

La chanson du dimanche [66]. Dévaste-moi

15 décembre 2024

Brigitte Fontaine (née en 1939)Dévaste-moi. Brigitte Fontaine, paroles & musique.
Brigitte Fontaine, chant ; Jimmi Walter, arrangement et direction.
Extrait de l’album 13 chansons décadentes et fantasmagoriques / Brigitte Fontaine. France, Disques Jacques Canetti, ℗ 1966.

Dévaste-moi
Essouffle-moi
Envahis-moi
Et pille-moi
Dépense-moi
Gaspille-moi

Saccage-moi
Dilapide-moi
Lapide-moi
Et râpe-moi
Liquide-moi
Émiette-moi

Ravage-moi
Et presse-moi
Et puis broie-moi
Et puis noie-moi
Et puis bois-moi
Écaille-moi

Colonise-moi
Piétine-moi
Déglutis-moi
Extermine-moi
Ravage-moi
Délabre-moi

Ratisse-moi
Corrode-moi
Démantèle-moi
Désintègre-moi
Massacre-moi
Écrabouille-moi

Mais c’est qu’il le ferait la brute !

Brigitte Fontaine (née en 1939). Dévaste-moi (1966)

Fado Pintadinho. 3. Camané

14 décembre 2024

Fait suite à :

Vous l’aimez, le Pintadinho de Camané ? Il l’a enregistré en 2015 pour son album Infinito presente et le reproduit ici en public, trois ans plus tard, à Évora. L’arrangement instrumental, le même que celui de l’album (signé José Mário Branco), est incontestablement plus réussi que celui réalisé par Jorge Fernando pour Ana Moura (voir le billet précédent) – et Camané, raide et engoncé sur scène, a pour lui sa sincérité et sa sensibilité. Les paroles sont de Manuela de Freitas (née en 1940), actrice de théâtre et de cinéma.

Camané (né en 1966)Quando o fado acontece. Manuela de Freitas, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado Pintadinho).
Camané, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare, arrangement ; Paulo Paz, contrebasse.
Captation : Évora (Alentejo, Portugal), Páteo de São Miguel, 28 juillet 2018, dans le cadre du Festival EA LIVE Évora 2018.
Vidéo : Production : Portugal, EALIVE, 2018.

Quando uma voz se levanta
Veemente como uma prece
Quando é a alma que canta
É quando o fado acontece

Quand une voix s’élève,
Véhémente comme une prière,
Quand le chant vient de l’âme,
C’est alors qu’advient le fado.
E já não se sabe bem
O que alegra ou entristece
Mas tudo em volta emudece
Quando uma verdade é tanta
Quando uma voz se levanta
Veemente como uma prece

Et on ne sait plus bien
Ce qui réjouit, qui attriste
Mais le silence se fait
Devant tant de vérité
Quand une voix s’élève,
Véhémente comme une prière
É uma pausa, um cansaço
Uma aposta desmedida
Tão inútil como a vida
Uma pedra ou um estilhaço

C’est une pause, une fatigue,
Un pari démesuré
Aussi vain que la vie,
Une pierre ou une écharde
Ou apenas mais um passo
Pra saber que canto é esse
Que ao ouvi-lo mais parece
Que já não vem da garganta
Quando é a alma que canta
É quando o fado acontece

Ou juste un pas de plus
Pour savoir ce qu’est ce chant
Car plus on l’entend et plus il semble
Qu’il ne vient pas de la gorge
Quand le chant vient de l’âme,
C’est alors qu’advient le fado.

Manuela de Freitas (née en 1940). Quando o fado acontece (2015).
Manuela de Freitas (née en 1940). Quand le fado advient (19??), traduit de Quando o fado acontece (2015) par L. & L.

Fado Pintadinho. 2. Ana Moura

11 décembre 2024

Fait suite à :

Le beau timbre de voix d’Ana Moura ne suffit pas à faire d’elle une fadiste.

Amália, qu’on interrogeait un jour sur ce que représentait le fado pour elle, a répondu que c’était comme lui demander pourquoi elle respirait. « Desgraça é trazer o fado / No coração e na boca » chantait encore Amália : « Le malheur, c’est de porter le fado en soi / Dans son cœur, dans sa bouche » (extrait de Não é desgraça ser pobre, paroles de Norberto de Araújo). Ana n’est pas frappée par ce malheur. Ne disons rien du cœur ; pour ce qui est de la bouche, il lui manque, entre autres, de la fluidité et de l’agilité dans la conduite du chant, surtout pour aborder le Pintadinho dont la fameuse montée vers l’aigu et sa suite devraient être exécutées sans laisser paraître le moindre effort et sans s’appesantir sur la note aiguë comme si un trophée venait d’être conquis. Il ne s’agit pas de rivaliser avec Maria Teresa de Noronha, c’est impossible. Mais tout de même… (En plus, je crois bien entendre quelques libertés prises avec la justesse.)

Ana Moura (née en 1979)Passos na rua. Carlos Manuel, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado Pintadinho).
Ana Moura, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare, arrangement ; Filipe Larsen, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios MDL.
Extrait de l’album Aconteceu / Ana Moura. Portugal, Universal Music Portugal, ℗ 2004.

Passos na rua, quem passa?
Quem passa traz o passado
Talvez seja uma ameaça
Ou um silêncio de fado

Des pas dans la rue, qui passe ?
Quelqu’un qui porte le passé
Peut-être est-ce une menace
Ou un silence de fado.
Passos na rua quem é?
É um sonho magoado
É a ira da maré
É a morte dum pecado

Des pas dans la rue, qui est-ce ?
C’est un rêve douloureux
C’est l’ire de la marée
C’est la mort d’un péché
Passos na rua, ilusão
De quem quer ouvir tais passos
Talvez seja o coração
A gritar os seus cansaços

Des pas dans la rue, illusion
De qui cherche à les entendre
Ou peut-être est-ce le cœur
Qui crie sa lassitude
Passos na rua, sentença
Dum fado por inventar
Passos na rua, descrença
Deixai os passos passar

Des pas dans la rue, sentence
D’un fado à inventer
Des pas dans la rue, incertitude,
Ces pas, laissez-les passer.

Carlos Manuel. Passos na rua (19??).
Carlos Manuel. Des pas dans la rue (19??), traduit de Passos na rua (vers 19??) par L. & L.

Il manque aussi à Ana la capacité à « estilar », c’est à dire à donner vie aux couplets des fados traditionnels qui se répètent sur une musique identique, sans refrain. Le fado a besoin d’être interprété, comme s’il était vécu. Voilà bien une lacune dont ne souffrait pas Fernando Maurício (1933-2003), qui avait déjà chanté Passos na rua, le poème utilisé par Ana Moura pour son Pintadinho, sur la musique du Fado José António de quadras. « José António » désigne José António Sabrosa, le mari de Maria Teresa de Noronha, également compositeur du Pintadinho.

Fernando Maurício (1933-2003)Passos na rua. Carlos Manuel, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado do José António de quadras).
Fernando Maurício, chant ; Manuel Mendes & Armandino Maia, guitare portugaise ; José Maria de Carvalho, guitare ; José Vilela, basse acoustique.
Première publication : disque 45 t Eu quero / Fernando Maurício. Portugal, Estúdio, [1971?].